LXXXVIII
Depuis quelques années, les ravages produits dans les vignobles par le Peronospora vUicolay désigné généralement sous le nom anglais de Mildew (prononcer Mildiou), s'accentuent de plus en plus ; ils se répartissent inégalement selon les régions ou selon les cépages, et se développent au point de compromettre souvent la récolte.
Ce parasite végétal, sorte de champignon, et par conséquent de cryptogame, manifeste extérieurement sa présence à la surface supérieure des feuilles par des taches de brûlure, et à leur face inférieure par un léger feutrage blanc cendré, affectant la forme d'une poussière granuleuse, généralement parsemée de petits points blancs et brillants.
Le Mildew ne déforme pas la feuille, caractère qui permet de le distinguer immédiatement de VErineum, avec lequel on le confond souvent. Celui-ci ne produit généralement pas grand mal ; il se manifeste sur le revers de la feuille par des cavités faisant saillie à la surface supérieure, scus forme de petites boursouflures, et dans lesquelles on remarque une sorte de feutrage épais, formant des taches d'abord blanches, passant ensuite au jaune, et remplissant chacune de ces cavités.
Sous l'influence d*une dose suffisante de chaleur humide, le Mildew se développe et se propage alors avec une très grande rapidité. Il apparaît souvent dès le printemps, quelquefois au mois de mai, quand arrivent les premières chaleurs humides, et son développement s'arrête net dès que survient le vent du nord, surtout si celui-ci continue à souffler pendant plusieurs jours. Les parties atteintes présentent alors, sur la face inférieure de la feuille, une apparence usée, rappelant un peu les dégâts produits par la petite larve de Valtise^ qui se montre sous la forme d'une toute petite chenille noire, et qui dévore une partie de l'épaisseur du parenchyme de la feuille. Il semble alors qu'on soit débarrassé de ce fléau, tandis que le Mildew ne fait que se cacher, attendant une occasion propice pour se montrer de nouveau et continuer à exercer ses ravages ; en effet, dès que la température redevient suffisamment chaude et humide» on ne tarde pas à apercevoir, près des parties primitivement atteintes, les filaments de ce champignon qui se développent en s'étendant tout autour et en formant ainsi une auréole blanche qui enveloppe les premiers points atteints.
Quand elle est aidée par des conditions favorables, la maladie prend, en quelques jours, une très grande extension ; elle se communique bientôt à presque toutes les feuilles de chaque souche, qui ne tardent pas à se dessécher et à tomber prématurément, en
provoquant ainsi une perturbation très grande dans l'existence de la plante.
Si Tinvasion a lieu de bonne heure, comme, par exemple, dans le mois de juin, les effets produits par ce champignon sont alors excessivement nuisibles à la Vigne ; dans ces conditions, ils sont même désastreux pour la récolte. La plante, dépouillée de ses feuilles, ne peut nourrir convenablement le raisin, qui mûrit mal ou môme ne mûrit pas du tout; la récolte est souvent perdue ou tout ou moins le vin produit est nécessairement de très mauvaise qualité.
Quelquefois aussi la grappe elle-même est atteinte : le cas s'est présenté souvent en 1885 sur leJacquez et môme sur quelques autres cépages dont la récolte a été fréquemment compromise.
Cette maladie s'est développée avec une telle énergie en 1883, en 1884 et surtout en 1885, que sur quelques points, non seulement la récolte a été perdue, mais les pieds de vignes eux-mêmes n'ont pas résisté» et on les a trouvés morts au moment de procéder à la taille d*hiver. Nous avons donc là un terrible ennemi àcombattre,qui, pour n'être pasabsolument nouveau, est tout de même fort redoutable.
Il est facile de voir, d'après cela, combien est funeste la suppression des feuilles sur un pied de Vigne pendant la période active de la végétation.
Les feuilles sont en effet le siège principal de la respiration du végétal. Ensuite^ c'est sous Tinfluence de la chlorophylle que contiennent les feuilles, com-
binée avec l'action des rayons solaires, que la Vigne puise le carbone qui lui est nécessaire dans Tacide carbonique de Tair. Comme on le sait aussi, les sucs amenés des racines subissent l'influence des agents extérieurs, qui les modifient. En se répandant dans tout le végétal, ils déposent partout sur leur passage les matériaux dont ils sont composés et qui doivent peu après se transformer en bois, nourrir les fruits, et aider au développement souterrain de la charpente des racines.
Ces explications physiologiques suflBsent pour faire apprécier T utilité des feuilles dans les fonctions nutritives de la Vigne ; leur chute intempestive est donc fort nuisible à ce végétal, et il est facile de comprendre alors, d'après ce qui vient d'être expliqué, que la Vigne dépouillée prématurément de ses feuilles ne puisse plus mûrir ses fruits.
On peut comprendre aussi que certains cépages plus particulièrement sensibles au Peronospora puissent même périr quand ils sont de bonne heure attaqués fortement par ce parasite.
Il est facile de remarquer cependant que tous les cépages ne sont pas également atteints par le Peronospora vUicola. Il en est qui sont plus particulière • ment prédisposés pour le recevoir et le nourrir, alors que d'autres paraissent lui être presque réfractaires. On ne peut guère affirmer pourtant, au moins jusqu'à présent, qu'aucun cépage se soit montré absolument indemne : tel qui a résisté une année
a été attaqué Tanaée suivante ; tel autre qui n'a pas été atteint dans une région, ou dans un sol déterminé, ou à une exposition particulière, a été ensuite infesté dans une autre région, ou dans un sol de nature différente, ou à une tout autre exposition. Il y a, sous ce rapport, des observations intéressantes à faire qui devront exercer la sagacité des viticulteurs.
Certains cépages, aussi, se ressententi l'année suivante, beaucoup plus que d'autres des atteintes du Peranospora. Chez quelques-uns, comme le Grenache, par exemple, les effets sont par la suite toujours pernicieux et souvent funestes. J'ai vu des plantations de ce cépage dont la végétation s'était bien affaiblie pendant Tannée qui suivait une violente attaque de Peronospora^ei l'on m'a cité môme quelques exemples de mortalité de ceps assez nombreux produite par cette cause.
D'autres cépages, au contraire, comme le Jacques^ par exemple, ne paraissent pas s'en apercevoir. Quoique fortement atteints dans le Midi, pendant l'année 1885, au point de perdre souvent toute leur récolte, ils sont partout luxuriants de santé en 1886, et ont même donné cette année une fructification d'une abondance au-dessus de l'ordinaire.
Si maintenant nous comparons l'intensité des ravages produits par le Peronospora vUicola pendant les années 1885 et 1886, nous pourrons faire quelques remarques intéressantes.
En 1885, riDvasioQ des vignobles fut à peu près générale ; les deg&ts produits furent immenses en France, et il en fut probablement de même dans les autres pays. Cette année-là fut pourtant une exception, au moins pour le midi de la France ; et l'on peut aujourd'hui admettre ce principe, que la région méditerranéenne est moins exposée aux funestes effets du Peronospora que les autres régions de l'Europe.
Dans toute Tétendue de cette région, en effet, et au moins d'une manière générale, les pluies sont beaucoup moins fréquentes en été, et l'atmosphère se maintient plus sèche. Ce sont tout autant de circonstances qui gênent la propagation du Peronospora ou restreignent considérablement Tintensité de son invasion. En 1886, les vents du nord et de l'ouest ont souvent régné dans les régions sud et sud-est de la France ; il n'y a eu point ou presque point de pluies pendant tout Tété. Aussi, tandis que le centre, l'ouest et le sud-ouest de la France, qui sont placés dans le bassin de l'Océan, étaient infestés de Pero' nospora^ les départements du Sud et du Sud-Est, situés dans le bassin de la Méditerranée , étaient à peu près absolument épargnés. Dès qu'on dépassait la limite des eaux des deux bassins, comme, par exemple, entre Toulouse et Garcassonne, le spectacle changeait entièrement : du côté de l'Océan, les vignobles avaient perdu presque toutes leurs feuilles, tandis que sur le versant méditerranéen
ils les avaient conservées à peu près eolièrement.
Eq 1885, au contraire, les pluies avaient été assez fréquentes en été dans toute la région méridionale de la France. Aussi les ravages produits parle P&ro^ nospora ont-ils été considérables. C'est là, fort heureusement pour nous, une exception, parce que les circonstances météorologiques qui Tout provoquée ne se reproduisent que rarement et à de longs intervalles dans le climat tout spécial qui caractérise cette région.
L'immunité dont les vignobles du midi de la France ont joui en 1886 n'a pas été cependaDt absolue. Les pluies abondantes survenues en septembre dans toute la région méditerranéenne, et l'humidité relativement considérable qu'elles ont par la suite entretenue dans l'atmosphère, ont provoqué une invasion générale de Peronospora; toutefois, elle a été trop tardive pour exercer son influence sur la récolte, qui était d'ailleurs déjà presque terminée. Aussi, dans le Midi, les vendanges se sont-elles effectuées, cette année, dans d'excellentes conditions, autant comme qualité que comme quantité. Cette invasion très tardive n'a eu d'autre effet que de faire tomber les feuilles quelques semaines plus tôt qu'à l'ordinaire, en nuisant ainsi toujours un peu à ce qu'on appelle l'aoûtement du bois, qui n'est plus de la sorte aussi bien nourri. On produit d'ailleurs souvent un effet analogue en mettant les troupeaux dans les vignes après la vendange, ce qui constitue
une mauvaise opération dont on doit s'abstenir aujourd'hui plus que jamais.
Nos excellents confrères en viticulture qui habitent les diverses régions de T Italie peuvent se rendre compte si réellement des phénomènes correspondant à ceux qui se sont produits en France se manifestent également dans toute retendue de la péninsule italique. Ils peuvent apprécier, par exemple, si la région méditerranéenne située sur le versant occidental de l'Apennin a été réellement moins infestée par le Peronosporaque la vaste région italienne située dans le bassin de l'Adriatique.
Si, comme je le suppose, il en est réellement ainsi, il y aurait là une indication précieuse qui viendrait corroborer les faits observés en France, en leur donnant une importance encore plus grande. Nous pourrons vérifier, par la suite, si réellement toute ou presque toute la partie de la France et de la péninsule ibérique dont les eaux se dirigent vers l'Atlantique, de môme que la partie de l'Italie située au nord et à l'est de l'Apennin et dont les eaux se jettent dans l'Adriatique, serait beaucoup plus exposée à être infestée par le Peronospora que le versant opposé dont les eaux se jettent dans la Méditerranée. II y a là un fait intéressant la géographie du Peronospora viticola^ dont l'importance économique n'échappera à personne, et dont il sera utile de contrôler l'exactitude.
Quant aux effets relatifs produits par les divers
traitements, voici les observations que j'ai pu faire
tout récemment en parcourant le Médoc et les di-
verses parties de la Gironde, ainsi que les autres départements du sud-ouest de la France.
On n*a guère essayé la chaux toute seule. La bouillie bordelaise ne paraît pas avoir tenu toutes
Fig. 77. — Cep de Vigne non traité.
les promesses qu'elle semblait nous donner Tan dernier ; bon nombre de vignobles ayant été Tobjet de plusieurs traitements avec ce mélange de chaux et de sulfate de cuivre, avaient néanmoins perdu une grande partie de leurs feuilles. Cependant ceux traités préventivement, selon les prescriptions ri-
Sahut, 3« édit. 45
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gourcuses indiquées par M. Millardet etM. Gayon, ont été à peu près complètement préservés, ce qui démontre que ce moyen de traitement peut réellement nous rendre des services.
Les expériences faites' l'an dernier avec beaucoup de soin, d'abord dans la Gironde, chez M. Johnston, et ensuite dans le Lot-et-Garonne, par les soins de M. Prosper de Lafitte, paraissaient être absolument concluantes et démontrer Tefficacité de la bouillie bordelaise.
La Qgure 76 représente un cep traité, et lafigure77 un cep non traité, placés Tun et l'autre tout à côté dans le même vignoble, en montrant ainsi les bons effets du traitement.
J'ai remarqué que bon nombre de viticulteurs se montraient satisfaits du traitement à Teau céleste, recommandé par ^. Âudoynaud , et paraUèlement de celui à Tammoniure de cuivre, préconisé par M. Bellot des Minières. Le vignoble de Haut-Bailly, situé à Leognan (Gironde) et traité par ce dernier procédé, était surtout remarquable sous ce rapport ; les feuilles de ses nombreux pieds de Vigne avaient été ainsi complètement préservées de toute atteinte de Mildew. Ces liquides, clairs, s'ils sont réellement reconnus suffisamment efficaces, seront d'un emploi plus facile que les mélanges plus ou moins épaissis.
Pour ces deux modes de traitements, on emploie, soit le pulvérisateur Vermorel (fig. 78) ou le pulvérisateur Vigoureux (fig. 79), soit encore tout au-
tre des nombreux instruments inventés pour cet usage pendant ces deux ou trois dernières années. Dans une communication intéressante faite à la
Fig. 78. — Pulvérisateur Vermorei.
Société nationale d'Agriculture de France, M. Berthelot avait cherché à s'expliquer l'effet produit par les échalas et les liens sulfatés, bien constaté en Bourgogne par bon nombre d'observateurs. Il a pensé que les parcelles de sulfate de cuivre, se détachant de la surface des échalas ou des liens, étaient emportées par le vent et déposées ainsi sur les feuilles ; il a supposé que la rosée se chargeait ensuite de dissoudre ces petites parcelles, qui pouvaient de la sorte pénétrer dans le parenchyme et agir contre le Peronospora, Cette explication m'avait paru logique ; elle me
MOYErfS DE DÉFENSE.
faisait espérer qu'il serait sans doute possible de trouver une matière pulvérulente produisant un effet çtqalogue aux liquides, mais alors dans des condi-
Fig. 79. — Pulvérisateur Vigoureux.
tiens beaucoup plus avantageuses. Il me semblait que c'était là surtout l'idéal que nous devions chercher.
Les traitements par les liquides, en effet, sont toujours assez onéreux, et souvent difficiles à effectuer par suite du manque d'eau à proximité du vignoble. Si Ton pouvait, au contraire, leur substituer les traitements par les substances pulvérulentes, l'opération serait considérablement simplifiée. De plus, on pourrait espérer, dans ce cas, pouvoir com-
battre tout à la fois V Oïdium et le Peronosporay en ajoutant au mélange une proportion suffisante de soufre. De nombreux essais ont été tentés dans cet ordre d'idées, mais jusqu'à présent les résultats obtenus se sont montrés généralement trop incomplets pour pouvoir être recommandés comme réellement efftcaces.
Cependant le traitement opéré avec le mélange de sulfate de cuivre et de houille pulvérisée, imaginé par H. Skawinski, a paru produire d'excellents effets. Les vignobles du Médoc soumis à ce traitement répété à trois et quatre reprises, contrastaient par leur belle apparence avec les vignobles voisins, qui n'avaient subi aucun traitement ou qui avaient été traités trop imparfaitement à la bouillie bordelaise.
Il serait désirable que des expériences faites comparativement et avec méthode puissent enfin fixer les viticulteurs, et cela d'une manière complète, sur le meilleur mode de traitement à opérer dans les vignobles, pour préserver ceux-ci des ravages du Peronospora. Il convient de faire, sous ce rapport, un pressant appel à toutes les personnes en position de pouvoir faire des expériences comparatives de cette nature.
Nous avons là un ennemi terrible à combattre, qui menace de neutraliser et même d'anéantir tous les efforts que nous faisons pour reconstituer les vignobles par les cépages américains. Il ne menace pas
moins de détruire les récoltes, et par conséquent d'anéantir les espérances de nos vignerons dans les contrées assez privilégiées pour posséder encore des vignobles épargnés jusqu'à présent par le Phylloxéra. Ce n'est donc pas de trop que de nous unir tous, sans distinction de nationalités, pour nous défendre aussi énergiquement que possible, et il faut espérer qu'avec de la persévérance nous parviendrons à triompher de cet ennemi commun.