LENOIR
terrain. Il peut se faire qu'il n'y ail là qu'une coïncidence fortuite, qui ne se reproduira peut-être pas partout ailleurs ; toutefois il sera bon d'examiner s'il en est de même dans les plantations situées dans d'autres natures de sol. Si ce même fait venait à se reproduire dans tous les vignobles indistinctement, il serait utile de ne pas négliger cette observation, qui deviendrait alors fort importante.
II semblerait aussi qu'on pourrait distinguer le Lenoir par la qualité de son vin, qui s'est montrée pendant plusieurs années de suite sensiblement supérieure à celle du vin de Jacquez. Il en a été ainsi dans l'examen comparatif des vins produits parles pieds de ces deux variétés cultivés tout à côté et traités de la même manière dans le champ d'expériences du mas de Las-Sorres ; le vin du Lenoir a été chaque fois un peu plus coloré et d'une couleur plus firanche que celui du Jacquez. J'ai pu constater ce fait avec plusieurs de mes collègues de notre Commission départementale du Phylloxéra, notre attention ayant été appelée sur ce sujet par MM. Durand et Jeannenot, les deux sympathiques secrétaires de la Commission, qui poursuivent avec une persévérance aussi louable que méritoire, et depuis près de quinze années déjà, une multitude d'expériences sur les innombrables moyens de guérison préconisés contre le Phylloxéra.
Il y a un peu partout, dans la plupart des plantations de Jacques j un certain nombre de pieds qui
Sahdt, 3« édit. 10
138 VIGNES AMÉaiCAlNES.
ofifrent les caractères particuliers au Lenoir du mas de Las-Sorres, celui surtout d'avoir des feuilles presque entières ou peu profondément lobées et de couleur plus foncée que les pieds des véritables Jacquez ; on fera donc bien de les marquer pour les vendanger séparément, afin de comparer si le vin ainsi produit présente réellement les différences observées ci-dessus. G est une expérience peu difficile, qui ne donnera peut-être aucun effet utile, mais qu'on fera bien néanmoins de ne pas négliger et de faire avec soin pour en connaître les résultats.
Il peut se faire d'ailleurs que ces faits soient particuliers au terrain dans lequel sont plantés comparativement les Jacquez et les Lenoir du mas de Las-Sorres, Mais si Texpérience prouvait au contraire que les mêmes faits viennent à se vérifier en se reproduisant partout ailleurs, il conviendrait de planter de préférence le type Lenoir^ qui remplacerait avec avantage le Jacquez cultivé jusqu'ici.
J'ai déjà signalé à propos du Jacquez que ceux de M. Azaïs-Marès à la Grand-Grange près de Mèze, dont ou vante beaucoup la fertilité, devaient se rapporter au type Lenoir^ tel qu'il vient d'être défini. Cette observation confirmerait, une fois de plus, la supériorité de ce cépage sur le Jacquez^ avec lequel on Ta longtemps confondu.
VOthello est un hybride à un plus haut degré Qicore que le Jacquez^ c'est-à-dire, pour être plus exact, que sa parenté avec nos vignes européennes est encore plus accusée que celle de ce dernier cépage. Il y avait là une raison qui faisait mal augurer de la résistance de V Othello au Phylloxéra ; d'autant plusqu'ici l'autre parent n'est plus le VUis yEstivalis, c'est-à-dire une espèce qu'on reconnaît être douée d'ooe résistance assez considérable, mais bien seulement une autre espèce considérée avec raison comme ne présentant pas au même degré le caractère d'immunité relative qui caractérise cette dernière.
Ce remarquable cépage a été obtenu par M. Charles Arnold, de Paris (Canada), Tun des Américains qui se sont adonnés avec le plus d'ardeur au semis des vignes américaines fécondées artificiellement par le pollen de nos cépages européens. C'est ainsi qu'ont opéré, à peu près en même temps que lui, MM. Rogers, Wylie, Allen, Campbell, Garber, Siedhoff, Rickett, Parker, Jœger, Caywood et bon nombre d'autres semeurs, aussi intelligents qu'infatigables, auxquels la viticulture doit les nombreuses
variétés de vignes américaines, souvent très remarquables et plus ou moins hybridées par nos cépages européens, dont la longue énumération remplit les catalogues de notre époque.
VOthello avait été d'abord désigné sous le nom iï Hybride d'Arnold n" 1 ; on a attribué son origine au semis d'un cépage appelé Clinton au Canada, mais qui n'est pas le vrai Clinton, et dont les fleurs auraient été préalablement fécondées par le pollen du Bldck'Hamburgh.
On sait que le cépage européen ainsi désigné en Angleterre et en Amérique est plus anciennement connu sur le continent sous le nom de Frankenthall. C'est lui qui est le plus cultivé dans les grapperies, ou serres à forcer la Vigoe, de l'Allemagne, de la Belgique, de la Hollande, de l'Angleterre, et généralement de tous les pays où l'on est obligé de cultiver la Vigne sous verre pour qu'elle puisse y mûrir convenablement ses fruits. Au mois de septembre 1883, en visitant les grapperies de Bruxelles, delà Haye, de Rotterdam, d'Amsterdam, d'Anvers et de plusieurs autres villes delà Belgique et de la Hollande, je rencontrais presque partout leFrankenthall ou Black' Hamburghf et c'était aussi à peu près le seul raisin qui figurât au dessert sur la table de tous les hôtels. Ce cépage, un de ceux qui se prêtent le mieux à être forcé, est donc, pour ces pays septentrionaux, le plus estimé et le plus répandu, comme l'est aussi, pour la région méditerranéenne,
notre excellent et fertile Aramon, avec lequel du reste le Frankenthall présente plusieurs points de ressemblance.
UOihelln tient de son père, le Black^-Hamburghy par sa fertilité, la couleur noire et la grosseur de ses grains, ainsi que par la forme ailée de ses grappes. Il en diffère pourtant en ce que celles-ci sont beaucoup plus serrées ; ses feuilles rappellent aussi nos cépages européens par quelques-uns de leurs caractères essentiels.
Mais le signe de Thybridité chez ce cépage se manifeste par ses grappes et ses vrilles disposées différemment, selon les rameaux sur lequels on les olfâerve.
On sait que sur les rameaux des vignes, les grappes, ainsi que les vrilles qui en tiennent lieu, sont toujours opposées aux feuilles, c'est-à-dire placées en regard de celles-ci. Elles se présentent généralement par deux à la suite, avec intermittence d'une place vide, c'est-à-dire d'une feuille sans grappe ou vrille qui lui soit opposée, ce qui est la disposition naturelle que montrent entre eux ces organes de fructification ou de préhension dans la plupart des vignes. On sait aussi que celte même disposition se manifeste sans aucune exception chez tous nos cépages européens.
Sur presque tous les pieds d'Othello, il est facile de le remarquer, quelques-uns des rameaux présentent ce dernier caractère. Sur d'autres rameaux,
I i2 VIGNES AMÊniCAINl s.
au contraire, on voit les vrilles se suivre sans alternance, c'est-à-dire sans solution de continuité, par 4, 5, 6 et même davantage, comme on l'observe sur les Vialla, les Franklin^ et plus complètement encore sur tous les Labrusca.
Il serait intéressant de bouturer, pour les cultiver ensuite séparément, les rameaux qui montrent chacun de ces deux caractères distinctifs de disposition des vrilles entre elles, afin de s'assurer si Ton arriverait ainsi à fixer ces deux formes particulières et si chacune d'elles ne présenterait pas des différences correspondantes pour ce qui est de la fructification.
Peut-être ne réussirait-on pas du premier coup à fixer définitivement ces deux types, mais on y arriverait vraisemblablement par une sélection intelligente, à la suite de plusieurs générations de bouturages successifs.
Gomme le goût foxé des raisins est justement particulier, d'une manière à peu près générale, à tous les cépages américains dont les rameaux ont les vrilles continues ou n'alternant qu'à de longs intervalles, il se pourrait que les sujets provenant de ces rameaux produisissent plus spécialement des raisins ayant ce goût désagréable. Gomme conséquence correspondante, il se pourrait aussi que les sujets provenant des rameaux sur lesquels les vrilles sont franchement intermittentes, cesl-à-dire se suivant deux par deux, avec une place vide dans
l'intervalle, produisissent des raisins ayant le goût moins foxé, ou même qui ne le serait pas du tout. Ce dernier caractère des vrilles est en effet justement celui que présentent nos cépages européens. I! n'y aurait rien d'impossible à ce que, par un effet de retour à l'un des parents de Thybride, les rameaux qui offrent cette particularité présentassent aussi la particularité correspondante du goût du fruit, et par conséquent de la qualité du vin produit par le parent européen. C'est une expérience à faire qui ne saurait être trop recommandée, d'autaut plus qu'elle n'est pas difficile pour ceux des viticulteurs chez lesquels V Othello prospère très bien et où il donne déjà de bons résultats. Il serait intéressant de s'assurer si, de cette manière, on n'arriverait pas à fixer une sous- variété d'0^/ie//o constituant une amélioration qui ne serait pas sans valeur si elle venait réellement à se produire.
Indépendamment de ce caractère spécial, que présentent quelques-uns des rameaux, d'avoir les vrilles continues ou presque continues, VOthello paraît encore tenir un peu des Labrusca par un léger duvet qui recouvre la face inférieure de ses feuilles, parla couleur foncée de celles-ci comme par le goût toujours plus ou moins foxé du raisin ,et par suite du vin que produit ce cépage. Dans l'Ouest et dans la région lyonnaise, ce goût foxé serait, dit-on, fort atténué et disparaîtrait même parfois à peu près complètement; mais ici il est assez accentué pour qu'on
s'en préoccupe comme d'un défaut dont il faudrait chercher à corriger les inconvénients. Toutefois, cet arôme assez désagréable est plus ou moins accentué selon la nature du sol ; il disparaît d'ailleurs généralement après deux ou trois ans de tonneau.
D'après M. Joseph Daurel (de Bordeaux), qui vient de publier une brochure très intéressante ayant pour titre : Quelqv^ mois sur les vignes américaines dans la région du Sud-Ouest, le goût foxé aurait surtout son siège dans la pulpe du raisin, ainsi que dans le pédoncule et les pédicelles, c'està-dire ailleurs que dans le jus lui-môme. Il aremarqué que, pour VOthello, ce goût foxé, assez développé dans nos régions chaudes, est au contraire complètement neutralisé dans le Sud-Ouest. Le fait a été constaté un peu partout dans cette région, mais particulièrement chez M. Piola, à Libourne, chez M. Léon Gachassin-LaQtte, à Vayres, ainsi que chez M. Laliman, près de Bordeaux.
Quoi qu'il en soit, l'Othello a montré presque partout les meilleures dispositions, prospérant dans la plupart des terrains, reprenant facilement de bouture et fournissant ainsi les plus grandes facilités pour la multiplication.
Son origine hybride ne permet pas de le considérer comme absolument résistant, et on cite sur plusieurs points des plantations affaiblies par les attaques du Phylloxéra, ainsi que des pieds, en petit nombre, qui auraient déjà succombé.
Dans les sols qui ne lui fourniront pas des conditions suflBsantes de résistance au Phylloxéra, on sera peut-être obligé de compléter cette résistance par un léger traitement insecticide, soit le sulfure de potassium, soit le sulfure de carbone, etc., etc.
Cependant il convient de dire que la végétation généralement très vigoureuse de V Othello contribue à augmenter sa résistance relative, malgré la présence d'une grande quantité de Phylloxéra sur ses racines qu'on a constatée dans la plupart des cas.
Dans la collection du mas de Las-Sorres, V Othello avait été reçu directement d'Amérique et cultivé d'abord sous le nom de Challenge^ par suite .sans doute d'une erreur d'étiquetage. Il avait présenté, de même que partout ailleurs, les caractères d'un cépage fertile et d'une végétation jse comportant assez bien, quoique ayant faibli cependant un peu depuis quelques années. Ce dernier caractère est encore plus accentué à TÉcole d^Agriculture, où les Othello plantés en 1876, qui s'étaient maintenus très beaux pendant quelques années, sont ensuite devenus médiocres, ainsi que l'a constaté M. Foëx dans les réunions publiques du Congrès viticole.
On s'accorde généralement à reconnaître que le vin produit par ÏOthello est sufiBsamment coloré, beaucoup moins pourtant que celui du Jacquez.
D'autre part M. Félix Sabatier, qui a été le principal propagateur de ce cépage, fait le plus grand cas de ÏOthello, dont il considère le vin comme le meilleur
146 VIGNES AMÉIUCAÎNES.
des vins américains. D'après lui en effel, dans son vignoble de Maurin, VOthello aurait toujours donné de magnifiques résultats, même dans les sols très mauvais, et autant en plaine que sur les coteaux.
On reproche à ce cépage d'avoir son bois trop cassant, ce qui sera un inconvénient dans les vignobles exposés aux grands vents. Aussi M. Laurent dans sa propriété de Petit- Bard, à 3 kilomètres de Montpellier, a-t-il eu Theureuse idée de soutenir les rameaux à^Othello au moyen de deux piquets placés de chaque côté et reliés par le haut. Grâce à cette précaution, ce cépage présente chez lui un aspect très florissant. VOthello aurait aussi l'inconvénient de perdre prématurément les feuilles de la base de ses rameaux. Mais on a cru remarquer que ce fait se produisait le plus souvent à la suite de soufrages opérés peut-être d'une façon intempestive. On a observé également que sa fructification ne se soutenait pas toujours et que parfois, dans les sols qui sont moins favorables à ce cépage, elle diminuait sensiblement d'année en année.
VOthello s'est montré beaucoup moins difficile sur la nature du sol que la plupart des autres cépages américains. 11 partage ce privilège avec le Jacquez et se développe convenablement comme lui dans les mômes terrains, c'est-à-dire dans ceux qui ne sont ni trop blancs ni trop argileux. Si Texpérience démontre par la suite que sa prospérité y soit durable, il y aurait beaucoup d'avantages à le cultiver. Mais
CANADA ET BKANT. 147
on a signalé d'assez nombreux échecs dans la culture ùeVOihello pour qu'on soit encore réservé sur sa propagation avant que l'expérience ait mieux démontré les avantages et les inconvénients qu'il peut présenter. Il sera donc prudent de le réserver pour les terrains convenablement fertiles, et de lui prodiguer les engrais pour lui permettre de se défendre contre les attaques du Phylloxem.
On fera bien d'ailleurs, et ceci peut s'appliquer à tous les cépages indistinctement, de l'essayer coDQparativement, ou tout au moins d'examiner partout, avant de se décider à en faire des plantations importantes, si, dans des conditions identiques ou tout au moins analogues à celles du terrain dans lequel on veut opérer, ï Othello a donné de bons résultats qui permettent d'espérer quelque succès dans la réussite de l'opération.
Indépendamment deV Othello, M. Charles Arnold, de Paris (Canada) est également l'heureux obtenleur de nombreux autres hybrides dont la plupart sont fort estimés en Amérique. Les viticulteurs du Nouveau-Monde indiquaient, comme l'un des meilleurs, le Cornucopia {Arnold's htjMd n* 2) qu'ils considéraient comme étant supérieur à tous ceux
de la collection des nouvelles variétés obtenues par ce semeur émérite. Malheureusement ce cépage précieux, introduit dès 1873, ayant été essayé un peu partout, s'est montré généralement fort sensible aux attaques du Phylloxéra ; on a dû, pour cette raison, en abandonner la culture dans le midi de la France. Peut-être que dans la Gironde et le Lyonnais on en tirera meilleur parti et que, dans des conditions plus avantageuses pour lui, il pourra rendre quelques services.
Il est deux autres hybrides, obtenus aussi par M, Arnold, dont Tintroduclion est beaucoup plus récente que celle des deux précédents. On ne les connaît pas encore depuis assez longtemps pour pouvoir dès à présent apprécier exactement leur véritable valeur, mais on en parle beaucoup comme paraissant mériter qu'on en fasse l'expérience. Ce sont le Canada et le Brant, dont il existe quelques forts pieds à TÉcole d'Agriculture, où ils ont fourni une belle végétation depuis plus de huit années qu'ils y sont plantés, car ils en sont maintenant à leur neuvième feuillaison.
Ces deux cépages, très voisins et présentant même plusieurs caractères communs, ont été obtenus l'un et l'autre, comme VOtheUo^ par un semis de pépins récoltés sur le cépage connu en Amérique sous le nom de Clinton du Canada. Cette fois, la fécondation artificielle a été obtenue par le pollen d'un cépage désigné aux États-Unis sous le nom de Black-
Saint'Peters, et qu'on suppose n'être autre chose que notre Grenache ou Alicante,
Le Canada et le Brant sont à peu près également fertiles et leur production peut être considérée comme sufiBsante, à la condition pourtant de donner a ces cépages une taille assez longue. Les grappes soot nombreuses mais petites ; leurs grains sont noirs, ronds et recouverts d'une efflorescence pruioeuse assez abondante.
Les raisins n'ont aucun mauvais goût et peuvent, à la rigueur, être utilisés pour la table ; ils fournissent un vin ayant, dit-on, un bouquet agréable et d'une belle couleur franche, quoique moins foncée certainement que celle du Jacques.
Les vrilles alternent toujours par deux, comme dans nos cépages européens. Les mérithalles sont courts. Les feuilles ne diffèrent guère non plus entre ces deux variétés ; elles présentent des denielures très accentuées et sont assez profondément lobées, mais cette dernière particularité ne se rencontre que sur les feuilles adultes, tandis que les autres sont presque entières. Les vrilles sont grêles A généralement contournées.
Voici maintenant les caractères qui permettent de distinguer ces deux variétés Tune de l'autre ;
La grappe du Canada {Arnold' s hybrid n"" 1 6) est généralement simple, mais souvent ailée et assez allongée. Le grain est assez gros ; sa peau est mince et le jus abondant.
150 VIGNES AMÉniCAINES.
Dans le Brant {Arnold's hybrUl n*8), au contraire, la grappe, presque jamais ailée, est aussi moins allongée, plus serrée, et le grain plus petit; le caractère de coloration des pétioles et des vrilles est beaucoup moins accentué que chez le Canada. On dit aussi que le vin produit par le Brant serait un peu plus alcoolique, légèrement plus foncé, et que la maturité de ce cépage serait aussi plus précoce de quelques jours. Les extrémités des jeunes rameaux sont recouvertes d'un duvet blanchâtre et légèrement cotonneux, tandis que dans le Canada elles sont presque entièrement vertes.
Les courtes descriptions que je viens de donner de ces deux cépages assez voisins l'un de Tautre s'appliquent aux sujets de l'École d'Agriculture. M, Piola et M. PuUiat soutiennent, d'après MM. Bush et Meissner, qu'il y aurait transposition de noms et que ce serait au Canada que s'appliquerait le bourgeonnement duveteux et blanchâtre dont il est ici question.
D'autres supposent que ces deux cépages, celui surtout dont la grappe est moins allongée, dériveraient du Pinot de Bourgogne, qui serait alors un de leurs parents au lieu du Black-Saint^Peters. Il y a en effet une certaine ressemblance qui pourrait militer en faveur de cette opinion.
Ces deux cépages sont encore peu répandus dans nos contrées, où on ne les rencontre que rarement dans les collections. Aussi est-il difficile de les ap-
précier avec quelque counaissaoce de cause et de juger avec certitude de leur mérite relatif. On leur a reproché que le vin qu'ils produisaient, quoique bon, franc de goût et suffisamment coloré, serait assez faible comme alcool. Pourtant M. Ghampin a trouvé, au glucomètre, que le moût du Canada donnait 12% 5 et celui du Brant 14**, 5, ce qui est déjà très remarquable et môme supérieur à la plupart des cépages indiqués sur son Catalogue. Chez loi, ainsi que chez M. Perrier, le Canada et le Brani ont donné de bons* résultats, et ils en ont obtenu l'un et Paulre du vin qu'ils déclarent excellent. Il en est de même chez M. Albert Piola, dans la nombreuse collection de cépages am éricains que possède à Libourne ce zélé et intelligent viticulteur.
On se plaint aussi que sur plusieurs points ces deux variétés de Vigne se sont montrées trop sensibles aux attaques du Phylloxéra et que quelques viticulteurs les auraient môme perdues par cette cause. L'expérience déjà assez ancienne des cinq pieds qui se trouvent à TÉcole d'Agriculture semblerait indiquer pourtant une résistance relative fort considérable.
Quoi qu'il en soit, il est bon de faire pour ces deux cépages les mêmes réserves qui terminaient la description de V Othello, à plus forte raison même, puisqu'ils sont beaucoup moins connus et que par conséquent ils ont besoin encore davantage d'être expérimentés de toutes façons avant d'en faire des
plantations importantes. Il sera certainement utile de les étudier attentivement de toutes les manières, pour voir quelles seront les natures de terrain dans lesquelles ils prospéreront convenablement, et si réellement ils y développeront toujours toutes les qualités qu'on s'accorde à leur reconnaître.
Il conviendra maintenant de dire encore quelques mots d'un certain nombre de cépages, hybrides pour la plupart, qui ont été expérimentés depuis quelque temps comme producteurs directs ou recomnaandés comme tels par ceux des viticulteurs qui en ont essayé la culture. Quelques- uns sont déjà suflBisamment connus pour qu'on puisse émettre à leur sujet des appréciations basées sur des expériences nombreuses et assez anciennes. La plupart des autres sont moins connus, et il est nécessaire que l'expérience de quelques années vienne corroborer les éloges qu'en font leurs obtenteurs ainsi que leurs propagateurs. Il sera indispensable d'essayer particulièrement ceux-là un peu partout, afin de se rendre compte, pour chacun d'eux, de son degré de résistance relative au Phylloxéra, de la nature du sol qui lui convient le mieux, de la force de sa
AUTRES PRODUCTEURS DIRECT». 15f3
végétation, do sa fertilité, et enfin de la qualité du vin qu'il est susceptible de produire.
Ce ne sont pas là des observations qui puissent se faire en une ou deux années. En supposant même, ce qui n'est pas toujours le cas, que rexpérience se fasse un peu partout simultanément, il faut au coDlraire nécessairement que la culture de chacun decescépages, poursuivie pendant plusieurs années de suite, permette d'apprécier quelles sont les qualités qui le recommandent et quels sont aussi les défauts qu'il peut présenter. Je tâcherai de faire ressortir les uns autant que les autres dans les . courtes descriptions de chacun de ces cépages, dont la liste est assez longue, et qui, pour cette raison, seront classés par ordre alphabétique.
Agawam. — L'un des nombreux hybrides obtenus par M. E.-S. Rogers, de Salem (État de Massachusetts). Beau raisin, mûrissant de bonne heure, dont les grains rouges et d'une belle grosseur ont "0 léger goût musqué. La plante n'a donné généralement qu'une végétation médiocre et s'est mon- We trop souvent sensible aux atteintes du Phylloxéra.
Alvey. — On le croit hybride des Vitis vinifera et ^sUmlls. Ce cépage, au port très érigé, fournit souvent une belle végétation, et tous les visiteurs du champ d'expériences de Las-Sorres admirent à Tenvi une rangée de pieds vigoureux d' Alvey qui
SiHCT, 3« ôdil. Il
sont réellement splendides. Pourtant le carré de ce cépage placé tout à côté et plus âgé de quelques années est beaucoup moins florissant ; ses feuilles ont une teinte jaunissan^.e qui n'annonce rien de bon pour Tavenir.
Dans cette variété, les feuilles sont gaufrées, fortement dentées et entières ou presque entières, de teinte claire, contrastant avec celle des Jacquez placés tout à côté, et recouvertes d'un léger duvet à leur face inférieure. Les extrémités des jeunes rameaux sont blanches, cotonneuses et très légèrement rosées. Les vrilles, alternant par deux, sont petites et caduques, c'est à-dire se détachant successivement des rameaux, comme il en est ainsi du reste chez la plupart des vignes américaines.
Les mérithalles sont très courts, c'est-à-dire que les nœuds sont très rapprochés. Les grappes ne sont guère volumineuses et leur^ grains sont également fort petits ; do plus, la coulure les rend souvent excessivement clairs, de sorte que généralement la • production est insignifiante. La taille longue, ainsi que les pincements, ont été essayés afin d'augmenter la fructification , mais sans succès appréciable.
A rÉcole d'Agriculture, de même que dans beaucoup de vignobles où l'on a fait des plantations à'Alvey, les résultats ont été fort médiocres et quelquefois môme très peu encourageants. Aussi, n'espérant guère pouvoir cultiver ce cépage pour
AUTRES PRODUCTEURS DIRBGT9. 155
la production directe, on a voulu essayer alors de Tutiliser comme porte-greffe.
L'opération du greffage de nos vignes européennes sur Alvey réussit facilement. Ce plant s'est même montré souvent un bon porte-greffe, particulièrement pour VAramon et la Car iguane ; mais 00 a remarqué que les greffons s'affaiblissaient sensiblement après quelques années de greffage. De sorte que la culture de ce cépage est abandonnée de plus en plus, parce qu'il a donné bien rarement, en effet, quelque satisfaction.
Autuchon. — C'est encore un hybride obtenu par H. Arnold, toujours d'un semis de son Clinton, mais fécondé cette fois par le pollen du Chasselas iwé. De même que chez VOthellOy les vrilles de ce cépage alternent par deux sur la plupart des rameaux, et par un plus grand nombre sur quelques autres. Les feuilles, d'un vert foncé et très profondément découpées, sont portées par des pétioles colorés en violet, et l'écorce des sarments présente par parties cette même coloration.
La grappe est souvent ailée ; les grains sont blancs ^ de grosseur moyenne. Ce cépage est considéré comme raisin de table dans l'ouest de la France ; mais son goût foxé, beaucoup plus développé dans nos cultures méridionales, ne permettra guère probablement de l'adopter ici pour cet usage.
Black-July. — Connu aussi sous le nom de
156 VIGNES ABCÉniCAINES.
Devereux^ apparteniant évidemment au groupe des MstivaliSy ressemblant même beaucoup par son port et son feuillage au Cunningham, ce cépage s est montré à l'École d'Agriculture, où il est cultivé depuis sept à buit ans, comme Tun des plus vigoureux. A Las-Sorres, ainsi que dans beaucoup de vignobles, la végétation du Black-July est loin d'être aussi remarquable. On a observé que souvent les feuilles jaunissaient à l'extrémité des rameaux et que sur beaucoup de points ce cépage dépérissait ou avait un aspect misérable qui a obligé d'en abandonner la culture.
Son écorce est légèrement pruineuse, caractère qui distingue généralement la plupart des Mstivalis; ses vrilles, peu longues et alternant toujours par deux, se conservent assez longtemps, au moins sur les rameaux vigoureux.
Les grappes, petites, allongées, généralement ailées et assez nombreuses, ont leurs grains petits et très noirs.
Le vin est coloré, alcoolique et d'un goût assez agréable, souvent môme très bon. Quant à la production, elle est à peine la moitié de celle du Jacquezy et par conséquent pas assez abondante pour espérer pouvoir propager le Black-Juty comme producteur direct. Généralement elle arrivait à peine à 15 ou 20 hectolitres à l'hectare. Dans des conditions exceptionnellement favorables, la production est arrivée à 25 ou 30 hectolitres, mais alors
dans dos terrains riches et grâce à une taille longue. En développant la charpente arborescente, on augmenterait peut-être un peu Tabondance de la fructification, mais il est à craindre qu'elle ne soit jamais suflBsante pour adopter définitivement ce cépage comme producteur direct.
On a essayé aussi un peu partout le greflage de DOS cépages européens sur le Black-July, Il s'est montré un assez bon porte-greffe pour VAramon et \Alica7itej médiocre ou quelquefois mauvais pour d'autres variétés. Mais on se plaint que, dans la plupart des cas, la fructification du greffon ne se conserverait pas entière et que les greffes faibliraient au bout de quelques années.
Quoi qu'il en soit, le Black-Jult/y grâce à sa belle végétation et à sa résistance relative assez considérable, pourra dans certains cas rendre quelques serTices comme porte-greffe, là où il prospère convenablement. Les vit'culteurs feront bien d'en essayer comparativement quelques douzaines de pieds à côté des autres cépages qui auront leur préférence.
Delaware. — Introduit en Europe par M. Berckmans et par M. Le-Hardy-de-Beaulleu , qui en distribua, il y a une dizaine d'annéas, un certain nombre de plants enracinés dans notre région, ce cépage n'a guère prospéré, si ce n'est chez quelques rares viticulteurs, comme par exemple chez M. Fran-
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çoisSabatierdans son domaine delaTourdeFarges, près de LuneWViel. A peu près partout ailleurs, dans nos contrées méridionales, le Phylloxéra a eu facilement raison du Delaware^ et la difficulté de faire reprendre ses boutures a contribué aussi pour beaucoup à abandonner cette variété. Dans l'Ouest, on le considère pourtant comme résistant, et ses raisins roses, fort appréciés pour la table, fournissent aussi un vin blanc non foxé, qui, dit-on, ne manque pas de mérite. Il en est de même chez M. Champin, qui cultive ce cépage depuis douze années. Le Delaware se montre chez lui toujours très vigoureux, et il continue à lui donner de la satisfaction.
Elvira. — Indiqué par les uns comme un semis de Taylor, considéré par les autres comme ud hybride de Riparia et de Labrusca^ ce cépage tient évidemment de ce dernier groupe par ses vrilles continues, ses grandes feuilles entières, et la présence d'un duvet, quoique très léger, sur le revers de ces mêmes feuilles. Il produit un assez grand nombre de grappes blanches ; mais, comme elles sont petites, la quantité de vin en est par le fait très faible. Cette production est môme considérée ici comme moins abondante que celle du Black- JuUj . On se plaint aussi que le raisin ne mûrit pas également et que le vin obtenu est assez fortement foxé.
Ce cépage a montré une végétation très belle.
presque luxuriante, à TÉcole d'Agriculture ainsi qu'à Las-Sorres, et cela depuis sept ans qu'il y est planté. Mais il n'en est pas de môme partout, et on cite plusieurs exemples d'insuccès complet dans la culture de VElvira. D*ailleurs sa production toujours insuffisante ne permettait guère de conti- Duer à le recommander comme producteur direct, aa moins dans notre région méditerranéenne. II n'en serait pas de même dans tous les pays, car ce cépage, d'après M. Daurel, est fort estimé dans POuest, où on le considère comme ayant un très grand avenir pour la reconstitution des vignobles de l'Armagnac et des Ghareales. Il y produirait en assez grande abondance un vin foxé, mais très alcoolique, donnant par la distillation des eauxde-vie parfaites et d'un arôme très agréable.
Sans doute que, si l'on soumettait VElvira à une taille plus longue, sa production serait ici plus abondante. On Ta essayé aussi comme porte-grefiFe, el l'opération réussit généralement très bien ; mais on se plaint que la végétation de la plupart des sujets servant de greffons ne serait pas sufiBsante et que la fructification aussi laisserait à désirer. Il n'en est pas de même partout ailleurs, puisque dans la Drôme on est très satisfait de VElvira comme porte-greffe et qu'il est un de ceux que M. Charapin a adoptés de préférence pour recevoir les greffons de la plupart de nos cépages européens.
tÇO VIGNES AMÉRICAINES.
Noah. — Variété plus vigoureuse encore que VElvird^ à laquelle elle ressemble par ses principaux caractères de végétation et de fructification. Elle paraît plus fertile et les grains de ses raisins sont sensiblement plus gros, mais d'un goût pour le moins autant foxé.
Ce copage est généralement assez résistant, et la plantation qui en a été faite à la Condamine, Tune des dépendances de TÉcole d'Agriculture, a montré une végétation aussi luxuriante que possible.
Les rameaux rampent sur le sol, les vrilles sont continues et le revers des feuilles est légèrement blanchâtre. Les mérithalles sont courts, et néanmoins les rameaux s'allongent beaucoup.
D'après M"® Ponsot, le vin du Noah^ quand il est bien soigné, s'améliore rapidement, comme la plupart des vins foxés, et après quatre mois il devient sec et suffisamment alcoolique ; le goût de fraise qui le distingue est alors non seulement supportable, mais encore assez agréable. Il est donc à présumer que ce sera, pour la région de rOuest, un producteur direct encore plus avantageux que VElvira ; mais le goût beaucoup trop foxé de son vin sera toujours un obstacle à la propagation de ce cépage dans notre région méditerranéenne, à moins que des soins œnologiques spéciaux ne permettent d'en neutraliser les inconvénients.
Senasqna. — Originaire de TÉtat de New-York, où il aurait été obtenu par M. S. Underhill, ce cépage a été très recommandé pendant ces derniers temps; on le dit un hybride produit par le semis du Concord préalablement fécondé par un cépage earopéen, le Black-Prince. Ce ne serait certes pas là une recommandation, parce que le Concord s'est montré ici très difficile sur la nature du terrain, et que Tautre parent n'offre pas de grandes garanties comme résistance au Phylloxéra. Au contraire. dans le Rhône comme dans la Gironde, où il est en expérience depuis quelques années, on parait estimer beaucoup ce cépage, auquel on attribue une fertilité considérable, presque comparable, dit-on, à celle de VOthello.
Le Smasqua pousse tardivement, ce qui n'est pas un inconvénient. Ses vrilles' assez fortes et peu persistantes, alternent généralement par deux, mais quelquefois aussi elles sont continues ou presque continues. Les feuilles sont assez grandes et lobées, blanchâtres en dessous ; celles des extrémités des rameaux sont légèrement cotonneuses et présentent une belle teinte ambrée. Les grappes, longues et généralement ailées, ont leurs grains serrés, noirs et couverts d'un velouté prunescent. Elles produisent un vin qu'on dit de belle couleur et suffi- ^mmenl alcoolique, quoique ayant souvent un goût foxé.
Quelques viticulteurs se montrent satisfaits du
rendement du Senasqua^ et il en est même certains qui le préfèrent à V Othello.
Toutefois ce cépage n'est pas assez répandu encore pour qu'on puisse apprécier dès à présent si tous les avantages qu'on lui prête se vérifieront dans tous nos vignobles. Il sera bon d'attendre quelque temps pour se rendre compte jusqu'à quel point il résistera au Phylloxéra et comment il se comportera dans la plupart des terrains, au moins dans notre région méridionale.
Triumph. — On peut faire, à propos de ce cépage, les mêmes réserves qui terminent la description du Senasqua. C'est en effet également un hybride de Concorda fécondé aussi par un cépage européen, le Chasselas musqué y qu'on désigne en Amérique sous le nom de Joslyn's St-Albans. Il a été obtenu par M. Geo. W. Campbell, de Delaware (Ohio), et on le connaît aussi aux États-Unis sous le nom de CampbelVs hybrid n® 6.
C'est une plante présentant un bel aspect par la vigueur et l'ampleur démesurée de son beau feuillage. Elle rappelle un peu le iVoaA par la forme et la dentelure de ses feuilles, ainsi que par les pétioles, qui sont également colorés de violet clair, de môme que la base des nervures principales. Mais dans le Triumph les feuilles sont blanchâtres en dessous, plus grandes et gaufrées, c'est-à-dire parsemées de petites boursouflures légères qui leur
doQoent un aspect rugueux. Ensuite les pétioles sont dépourvus des poils assez nombreux qui se montrent sur ceux du Noah.
Lesextrénailés des lameaux sont cotonneuses et d'une belle couleur d'or bruni. Les vrilles, généralemeot grêles et rapidement caduques, alternent souvent par deux, mais quelquefois et par exception ralternance ne se produit qu'à de plus longs intervalles.
Le Triumph donne de belles et grandes grappes garnies de grains très gros, d'une belle couleur blanche ambrée, mais ayant toujours ce goût foxé qui est considéré comme un défaut par les dégustateurs européens. Sa fertilité paraît assez grande, on Ta indiquée même comme très grande ; mais quelques viticulteurs se plaignent que les grains se fendent quelquefois avant de mûrir, ce qui serait un -grave inconvénient s'il venait à se généraliser.
On se plaint généralement que la résistance de ce cépage au Phylloxéra laisserait à désirer. C'est là d'ailleurs le défaut capital de la plupart des producteurs directs : ce qu'ils gagnent en fertilité, ils le perdent généralement en résistance.
bans la Gironde, où le Triumph a surtout été expérimenté, on en obtient un vin qu'on dit élre cornplèlement irréprochable comme goût, et M. Piola ajoute qu'il peut supporter la comparaison avec les meilleurs vins de l'Entre-deux-mers. On espère qu'ici, en mêlant sa vendange à celle du Jacquez^
on obtiendrait une couleur encore suffisante, et la moyenne de la production, à surface égale, grâce à la fertilité du Triumphj serait alors beaucoup augmentée. C'est là une expérience sur la culture de celte variété qu'il convient de faire, comme toutes les autres, un peu partout, avant de s'engager dans des plantations importantes, quelque séduisantes que soient les apparences, si l'on en juge par tout le bien que l'on dit de ce magnifique cépage.