AURORA
Je t'aime et je t'adore, ô corps harmonieux Où vivent les contours des antiques statues , Marbre fort et serein , colosse glorieux Aux jambes de blancheur et de grâce vêtues :
Car ton front rayonnant , de cheveux embrasés Se couvre , comme un mont couronné par l'aurore ; Sur tes seins, aux lueurs du soleil exposés , Ma lèvre retentit avec un bruit sonore.
Pour ton nez droit et pur et tes regards emplis De calme , pour ta bouche aux haleines de myrrhe , Pour tes bras aux combats nocturnes assouplis , Enfin pour ta beauté , je t'aime et je t'admire ;
Pour ta seule beauté , je ne veux rien de plus ! Contemplateur ravi , je m'assieds devant elle ; En elle j'ai fixé mes vœux irrésolus , Et je puise à te voir une ivresse immortelle !
Que m'importe la fleur de la virginité ? Que me fait le buisson où ta blanche tunique Resta, piteux lambeau, sali , déchiqueté, Epouvantail tordu par le vent ironique ?
0 vase merveilleux, coupe où le ciseleur A fondu , réunis aux riches astragales , Les pampres où se pend le faune querelleur, Et sous les frais gazons les agiles cigales !
Je ne veux pas savoir si tes flancs arrondis Renferment le vin pur à l'onde étincelante. Ou bien les noirs poisons qui donnent engourdis, Comme dans un marais la fange purulente.
Victorieuse blonde , o fille de Scyllis , Souveraine , déesse , ô forme triomphante , Corps fait de pourpre vive et de neige et de lis ! Par la joie et Famour que ton aspect enfante,
Ne crains pas que jamais mon regard indiscret Poursuive tes pensers dans leur sombre retraite ; Devant moi si ton cœur de lui-même s'ouvrait , Pour ne pas regarder , je tournerais la tête !
Qu'importe ce qui vit derrière le rideau, Quand dans ses larges plis l'or éclate et foisonne ? N'arrachez pas encore à mes yeux leur bandeau, Rien ne saurait valoir tout ce qu'il emprisonne.
L'idéal, c'est ta lèvre et ses joyeux carmins, Tes regards aveuglants qu'un soleil incendie ; La vertu , c'est ton bras si flexible et tes mains ; La pudeur, c'est ta gorge insolente et hardie !
Épuise, s'il te plaît, toutes les voluptés; Fais , en levant ton front à la foudre rebelle , Fuir au loin dans le ciel les dieux épouvantés; Sois Messaline, sois Locuste, mais sois belle!
Sois longtemps belle, afin que je t'aime longtemps ; Sinon, quand la vieillesse à la dent vipérine Aura bien racorni tes genoux tremblotants Et creusé des sillons dans ta noble poitrine ;
Quand ton bras sera maigre , et lorsque , répandu En longs filets , l'argent teindra ta chevelure ; Lorsque tu marcheras comme un vaisseau perdu Qui vogue à tous les vents sans rame et sans voilure ,
A peine si ton nom me parlera de toi ,
Et je te frôlerai , toi maintenant si fière ,
Ainsi que le passant côtoie avec effroi
Un temple dont l'idole est tombée en poussière !