‹ Les Vignes follesChapitre 3 sur 28 · A RONSARD · texte numérisé non relu

A RONSARD

•Afin d'oublier cette prose Dont notre siècle nous arrose , Mon âme, courons au hasard Dans le jardin où s'extasie La vive et jeune poésie De notre vieux maître Ronsard !

Père de la savante escrime , Qui préside au duel de la rime , Salut ! Nous avons soif de vers , La Muse française engourdie Se débat sous la maladie Qui gangrène les pampres verts.

Tu fis passer la fraîche haleine De ta blonde maîtresse Hélène Dans tes Odes , comme un parfum , Et tu jetas les pierreries Qui constellaient tes rêveries Avec faste aux yeux de chacun î

Que t'importaient les bruits du monde?

Que t'importait la terre immonde , Chantre éternellement ravi ?

Pourvu que ta mignonne rose Allât voir sa sœur fraîche éclose , Ton désir était assouvi.

Comme tout est changé, vieux maître !

Le rimeur ne s'ose permettre

Le moindre virelai d'amour;

La fantaisie a dû se taire ;

Le poète est utilitaire

De Molinchard b. Visapour!

11 n'est plus de stances ailées, Phébus marche, dans les allées Des bois, en bonnet de coton.

Ainsi qu'un vieillard asthmatique 1 Voici le règne fantastique Du monstre roman-feuilleton.

On fait un drame au pas de course , Dans l'intervalle de la Bourse , Et le bourgeois qu'on porte au ciel , Le bourgeois au nez écarlate , Graisse la main à qui le flatte :

De l'argent , c'est l'essentiel !

Au lieu de l'extase féerique

Dont vibrait la corde lyrique ,

On n'entend plus que de grands mots

Vides de sens et pleins d'enflure ;

Adieu la fine dentelure

Des vers étincelants d'émaux î

Pourvu que l'on rime en patrie.

En école ^ en idolâtrie,

Et que de l'avenir lointain

On viole le péristyle ;

Que, dans les dédales d'un style

Obscur , on trébuche incertain ,

Tout est parfait ! Joseph Prudhomme Approuve avec sa canne à pomme î Pauvre Muse ! on t'a fait parler De tout, ô triste apostasie!

Excepté de la poésie !

On t'a forcée à t'envoler !

Moi , que tout ce pathos ennuie A régal de la froide pluie , Je veux , rimeur aventureux , Lire encor, Muse inviolée, Quelque belle strophe étoilée Au rhythme doux et savoureux ;

Un fier sonnet , rubis , topaze ,

Ciselé de même qu'un vase

De Benvenuto Cellini ;

Des chansons que l'amour enivre,

Des refrains qui nous fassent vivre

Bien loin , bien loin dans l'infini !

Des vers où l'extase déborde ,

Des vers où le caprice torde

Comme il veut les mètres divers ;

Des vers où le poète oublie

Tout, hormis la sainte folie :

Des vers, enfin , qui soient des vers !

Viens donc , Ronsard , maître , et me livre Toutes les splendeurs de ton livre Radieux comme un ostensoir ; Dans tes bras je me réfugie, Et veux, divine et noble orgie , Etre ivre de rimes ce soir !

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