A RONSARD
•Afin d'oublier cette prose Dont notre siècle nous arrose , Mon âme, courons au hasard Dans le jardin où s'extasie La vive et jeune poésie De notre vieux maître Ronsard !
Père de la savante escrime , Qui préside au duel de la rime , Salut ! Nous avons soif de vers , La Muse française engourdie Se débat sous la maladie Qui gangrène les pampres verts.
Tu fis passer la fraîche haleine De ta blonde maîtresse Hélène Dans tes Odes , comme un parfum , Et tu jetas les pierreries Qui constellaient tes rêveries Avec faste aux yeux de chacun î
Que t'importaient les bruits du monde?
Que t'importait la terre immonde , Chantre éternellement ravi ?
Pourvu que ta mignonne rose Allât voir sa sœur fraîche éclose , Ton désir était assouvi.
Comme tout est changé, vieux maître !
Le rimeur ne s'ose permettre
Le moindre virelai d'amour;
La fantaisie a dû se taire ;
Le poète est utilitaire
De Molinchard b. Visapour!
11 n'est plus de stances ailées, Phébus marche, dans les allées Des bois, en bonnet de coton.
Ainsi qu'un vieillard asthmatique 1 Voici le règne fantastique Du monstre roman-feuilleton.
On fait un drame au pas de course , Dans l'intervalle de la Bourse , Et le bourgeois qu'on porte au ciel , Le bourgeois au nez écarlate , Graisse la main à qui le flatte :
De l'argent , c'est l'essentiel !
Au lieu de l'extase féerique
Dont vibrait la corde lyrique ,
On n'entend plus que de grands mots
Vides de sens et pleins d'enflure ;
Adieu la fine dentelure
Des vers étincelants d'émaux î
Pourvu que l'on rime en patrie.
En école ^ en idolâtrie,
Et que de l'avenir lointain
On viole le péristyle ;
Que, dans les dédales d'un style
Obscur , on trébuche incertain ,
Tout est parfait ! Joseph Prudhomme Approuve avec sa canne à pomme î Pauvre Muse ! on t'a fait parler De tout, ô triste apostasie!
Excepté de la poésie !
On t'a forcée à t'envoler !
Moi , que tout ce pathos ennuie A régal de la froide pluie , Je veux , rimeur aventureux , Lire encor, Muse inviolée, Quelque belle strophe étoilée Au rhythme doux et savoureux ;
Un fier sonnet , rubis , topaze ,
Ciselé de même qu'un vase
De Benvenuto Cellini ;
Des chansons que l'amour enivre,
Des refrains qui nous fassent vivre
Bien loin , bien loin dans l'infini !
Des vers où l'extase déborde ,
Des vers où le caprice torde
Comme il veut les mètres divers ;
Des vers où le poète oublie
Tout, hormis la sainte folie :
Des vers, enfin , qui soient des vers !
Viens donc , Ronsard , maître , et me livre Toutes les splendeurs de ton livre Radieux comme un ostensoir ; Dans tes bras je me réfugie, Et veux, divine et noble orgie , Etre ivre de rimes ce soir !