REPOS
Les plus doux instants pour deux amants heureux,
Ce sont les entretiens d'une nuit d'insomnie, Pendant l'enivrement qui succède au plaisir. (Alfred de Musset.)
Oui, ton corps qui palpite entre mes bras, ta bouche, Rose sanglante où j'ai dégusté des poisons. Dont les charmes puissants rendent le cœur farouche , Ta crinière pareille aux ardentes toisons
Qui font courir du feu sur les épaules nues Des déesses ; tes yeux mourant de volupté , Creux et sombres , brûlés de flammes inconnues , Et qui semblent un ciel par les dieux déserté;
Tout cela, c'est à moi, fille à la belle croupe, Tigresse dont j'ai pu compter les ràlements ! A moi, comme le vin qui brille dans la coupe. Et dont j'épuiserai l'or et les diamants.
Je l'ai comme Ton a toute chose qu'on paie.
Je suis maître et seigneur de cette noble chair
Qui s'est vendue à moi pour un peu de monnaie ,
En me disant : Je t'aime ! — un soir neigeux d'hiver.
Mais comme je sais bien, sous la vaine grimace De cet amour menteur et contrefait , trouver La haine qui grandit furieuse et s'amasse Dans ton sein, que parfois l'horreur fait soulever!
Tu crois que je n'ai pas, lorsque sur ta poitrine Tes baisers m'écrasaient et que nous confondions Nos sens dans une extase effrayante et divine, Senti monter à moi tes malédictions !
Oh î comme tu souffrais en cachant cet orage. Dont les bouillonnements faisaient rompre ton cœur Moi , je buvais les pleurs savoureux de ta rage , Et je te caressais comme un cruel vainqueur!
Comme un cruel vainqueur qu'une furie anime, Et qui fouette , en hurlant de plaisir , le troupeau Des captifs, comme un chat dont la patte s'escrime A flatter en traînant ses ongles dans la peau.
Et lorsque, succombant au lourd sommeil, ma tête Verra fuir la couleur confuse et le dessin Des objets , il faudra que ta gorge soit prête A faire à Tennemie un moelleux coussin.
Car, tu ne le sais pas, esclave méprisée, Je me venge sur toi des maux que j'ai soufferts Quand celle que j'aimais , faisant une risée De l'amour, se donna pour des bijoux offerts.
Comme toi , maintenant, la vile créature
Se tord sous les baisers d'un acheteur qui vient
Donner à son désir cette riche pâture
D'un corps que tout le monde en le payant obtient.
Voilà pourquoi je veux, vivante marchandise, Epier le secret de tes mornes ennuis , Et je veux que ton cœur exaspéré me dise Les horribles dégoûts des amoureuses nuits !
Ne crois pas qu'en fermant tes yeux maudits, tu puisses Saisir, pour un instant , le vague souvenir De ce temps où, marchant à travers les délices. Gomme un immense amour tu voyais l'avenir.
Non ! les jours ne sont plus où, de voluptés ivre. Le bel adolescent te serrait dans ses bras En disant : — Si tu veux, ô toi qui me fais vivre ! 0 mon âme ! une étoile à tes pieds, tu l'auras !
Et sa voix implorait les suaves caresses Qu'un maître impérieux te réclame aujourd'hui. A peine s'il osait toucher les blondes tresses Que ton amant du jour fait rouler devant lui.
Ce n'est plus l'amoureux des premières années , Dont les regards voilés de pleurs disaient les vœux ; Les roses d'autrefois sont à présent fanées ; Il priait doucement, et moi je dis : Je veux !
Allons, maîtresse î allons, dis-moi : Je t'aime! et sache Que je te hais ! mon âme est pleine de mépris ; Tu me fais honte ; allons ! fille de joie, attache Tes deux bras frissonnants à mon col, et souris!
Souris , pour que je voie à quel degré la femme Pousse la lâcheté ; souris ! que mon dédain Puisse, enfin , largement s'échapper de mon âme Comme un trait acéré qu'on retire du sein !
Car je veux te cracher ma rancœur à la face , Anéantir le rêve où parfois tu te plus , Et surtout insulter, sur ton corps qui se glace , Cet Amour méprisable auquel je ne crois plus !