CIRCULAIRE DU MINISTRE DE LA GUERRE
La vignette s'était, nous l'avons vu, rapidement répandue dans les armées. Du général en chef au simple soldat, tout le monde l'employait, et, s'il n'était pas possible d'avoir sur son papier de correspondance un en-tête imprimé ou gravé, on en dessinait un à la plume. M. Gabriel Gottreau possède, dans sa précieuse collection, deux curieux en-têtes naïvement dessinés par un soldat pour le conseil d'administration de la iSS" demi-brigade à l'armée de Sambreet-Meuse. L'un représente la Liberté traçant sur un livre qu'elle tient devant
elle les mots : Constitution, Droits de l'homme. Dans l'autre (pi. n° 192), l'artiste improvisé montre la Liberté appelant les citoyens aux armes ; on voit, derrière elle, un régiment passer et des paysans quitter joyeusement leurs foyers
Pl. n" 192.
{Coll. G. CoUreau.)
pour aller s'enrôler. On se demande vraiment le temps que devait perdre un soldat pour faire ces dessins.
Arrivée à ce degré, la mode de la vignette avait des inconvénients. La vignette militaire s'était d'ailleurs peu à peu transformée. Après avoir servi à répandre dans les esprits l'amour de la patrie et de la liberté, elle avait été utilisée dans des vues moins généreuses. Elle était devenue personnelle. Bonaparte, en lui faisant propager ses victoires, en avait fait un des instruments de sa popularité. Son exemple avait été suivi. Après le 18 fructidor, Augereau, appelé au commandement de l'armée d'Allemagne, avait 'pris un en-tête bien significatif. On l'y voyait (pl. n' 191), le sabre à la main, entourer d'un geste protecteur une statue de la Liberté placée sur l'autel de la patrie. A côté de lui un soldat victorieux venait prêter serment à la constitution. Autour de ce groupe était disposé un camp avec divers trophées et, dans le fond de la composition, Augereau à la tête de ses troupes entraînait ses soldats vers le pont d'Arcole.
De pareils en-têtes pouvaient sembler dangereux au Directoire. Ils étaient d'ailleurs d'un mauvais exemple. Ne voyait-on pas un officier général oublier
LÈS ABUS DE LA VIGNETTE MILITAIRE
toute modestie et faire imprimer en tête de son papier officiel l'inscription suivante :
« Les loiœ les plus sacrées de la guerre ont été méconnues envers lui, lorsqu* accablé de coups de sabre et presque sans vie, il fut impitoi/ablement attaché au derrière d'un cheval et conduit sous une escorte assassine dans les cachots de l'A utriche. »
Le général Dominique Joba(') plaçait celle phrase sous une vignette prétentieuse (pi. n° 198) où une Liberté casquée, debout au milieu d'un trophée,
EEPUBLI
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Pi., n» 193. — Général Dominique Joha.
(fiab. des Estampes.)
tenant d'une main la foudre et de l'autre des couronnes, foulait aux pieds l'aigle à deux têtes, emblème de l'Autriche.
La tourmente révolutionnaire passée, les esprits s'élanl apaisés, l'emploi de certaines allégories était devenu suranné ; quelques devises longtemps à la mode
(i) Dominique Joba, né à Corny (Moselle) le 19 novembre 1759, tué devant Girone le 6 septembre 1809. Blessé de neuf coups de sabre et de trois coups de feu et fait prisonnier à la bataille de Biberach (2 octobre 1796), Joba fut d'autant plus maltraité dans les cachots autrichiens qu'avant la Révolution il avait servi dans les troupes wallonnes engagées par l'Empire germanique. Voir Exposé rapide, présenté au Directoire exécutif par le général D. Joba (7 p. in-4''), et Noë Charavay, Les Générauj: morts pour la Patrie (i8o5-i8i5), p. Oo. A la lin de son exposé, écrit au retour de sa captivité, il donne l'état de ses services.
paraissaient exagérées; d'autres étaient imprudentes. Si le sultan s'inquiétait des proclamations des officiers de l'armée d'Italie, que devaient dire les beys ou les pachas des provinces de la Turquie, quand ils voyaient, sur les en-têtes des lettres officielles que leur adressaient certains agents civils ou militaires de la République, des gravures où la Grèce était indiquée comme but à nos armées ?
Un singulier document, que M. Anatole France conserve dans ses précieuses collections et qu'il a bien voulu nous communiquer, nous indique la réaction amenée par les abus auxquels les vignettes emblématiques donnèrent lieu. Un calligraphe, Louis Petit l'aîné, signataire de cette pièce curieuse, désirant présenter à ses clients un modèle de son écriture, se sert d'une feuille de parchemin en tête de laquelle est gravée la vignette adoptée officiellement par le Directoire et, au-dessous de cette gravure si simple, il écrit de sa plus belle plume ces quelques phrases que Henri Monnier aurait certainement jugées dignes d'être attribuées à son héros, le célèbre élève de Brard et Saint-Omer, professeur d'écriture :
Ce genre de vigueltes avait été adopté lors de l'installation du gouvernement directorial. Il servait aux diverses missions politiques d'un ordre inférieur, soit pour ministres plénipotentiaires ou consulats généraux et autres. Ce ne fut qu'alors que les convenances diplomatiques commencèrent à se faire sentir et que les exigences extérieures ne comportaient plus ces sortes d'emblèmes, qui blessaient ou choquaient les uns ou portaient ombrage aux autres et particulièrement à la Sublime Porte, ainsi que dans toutes les Echelles du Levant où toute espèce de figure est interdite, ce fut, dis-je, à l'issue des représentations extérieures qu'on en revint au protocole d'usage, et qu'en ma qualité d'artiste écrivain désigné pour l'exécution de tous les actes diplomatiques, je trouvai à la place de ces puériles et insignifiantes images et dans les seules ressources de l'art, toute la dignité qui manquait aux premières.
Voir mes modèles.