L'ŒUVRE DE PRUD'HON ET ROGER
Dans sa proclamation au peuple français du 1 4 brumaire an IV (5 novembre 1 795), insérée dans le Moniteur du 1 9 du même mois, le Directoire énumérait les divers points de son programme. Le nouveau gouvernement, s'il voulait régénérer les mœurs, ramener le commerce, rétablir l'abondance, désirait également donner un nouvel essor aux arts et aux sciences.
II s'y appliqua de toutes les manières : du Directoire date la formation de l'Institut (') qui, en vérité, groupa tout ce que la France et l'étranger avaient d'hommes illustres ; des commissaires, envoyés à la suite des armées, eurent la mission d'enrichir les musées et les bibliothèques des dépouilles des vaincus.
Les arts eurent leur belle part dans cette tentative de régénération et si les
(i) Si la fondation de l'Institut fut décrétée par la ConventioUj ses premiers membres furent^nommés par un arrêté du Directoire exécutif du 20 novembre 1795.
i5o LES VIGNETTES EMBLÉMATIQUES
mœurs ne s'améliorèrent pas, l'art s'accommoda très bien de leur dissolution. Renouvier (p. 2 7) ne peut s'empêcher de reconnaître que l'an V lut un des plus beaux moments de l'art français.
Le gouvernement prodigua aux artistes les encouragements les plus chaleureux. Le ministre de l'intérieur Benezech ('), qui avait dans sa charge l'administration de l'instruction publique, conviait les peintres et sculpteurs au Salon de l'an IV dans les termes suivants :
« La Hberté vous invite à retracer ses triomphes. Transmettez à la postérité les actions qui doivent honorer votre pays. Quel artiste français ne sent pas le besoin de célébrer la grandeur et l'énergie que la nation a déployée, la puissance avec laquelle elle a commandé aux événements et créé ses destinées? Les sujets que vous prenez dans l'histoire des peuples anciens se sont multipliés autour de vous. Ayez un orgueil, un caractère national ; peignez notre héroïsme et que les générations qui vous succéderont ne puissent pas vous reprocher de n'avoir pas paru Français dans l'époque la plus remarquable de notre histoire (^). »
Benezech ajoutait en terminant qu'il fallait montrer que le génie des arts était resté le compagnon fidèle du génie de la Liberté.
Tout ce programme inspira quelques peintres et des dessinateurs qui ont laissé d'innombrables gravures allégoriques et historiques. Un autre ministre de l'intérieur, François de Neufchâteau (^), précisa ce qu'il fallait faire. Voici quelques extraits de la lettre qu'il écrivit en floréal an VII, aux artistes français :
« Citoyens, après avoir rassemblé pour votre instruction les trésors de plusieurs siècles et de plusieurs contrées, et ouvert ainsi au génie, avec une magnificence inconnue jusqu'à ce jour, les sources les plus abondantes, il ne restait plus au gouvernement qu'à vous assurer des travaux, et à vous indiquer leur direction philosophique et morale ; en effet, c'est par ce mérite de composition que l'Ecole française va surpasser cette Ecole fameuse, à qui elle semble
(i) Benezech (Pierre), directeur d'un bureau d'affaires avant la Révolution, propriétaire des Petites Affiches de Paris. Administrateur du département de Seine et Oise ; son intelligence le fit remarquer. Ministre de l'intérieur du 3 novembre 1796 au 16 juillet 1797 dans le premier ministère formé par le Directoire ; il fut remplacé par François de Neufchâteau.
(2) Préface du Salon de l'an IV.
(3) François de Neufchâteau après avoir siégé près d'un an au Directoire fut, pour la seconde fois, ministre de l'intérieur du 17 juin 1798 au 22 juin 1799.
DIRECTOIRE ET CONSULAT i5i
déjà s'égaler par le talent d'exécution pur et sévère qu'elle a montré, depuis le moment où elle est revenue à l'étude de la nature et de l'antique. » Il terminait par ces mots : « Artistes, honorez une nation qui vous honore! » (').
Ces directions philosophico-artistiques semblent avoir porté leurs fruits, car il n'est peut-être pas un moment dans l'histoire de l'art français où les grands talents furent aussi nombreux. Quel ne serait pas l'émerveillement des amateurs si l'on groupait dans une exposition rétrospective les œuvres que créèrent, en ces années directoriales, des artistes comme Prud'hon, David, Girodet, Gros, Gérard, Isabey, Regnault, Hubert Robert, Boilly, Greuze, Vernet, Cliinard, Houdon, Cartellier, Ramey, Pajou, Cliaudet, Augustin, Moreau le jeune, sans compter une légion de dessinateurs et de graveurs dont les œuvres ont une beauté et une originalité qui les font rechercher avec une ardeur toujours croissante !
Quand le Directoire, suivant en cela des précédents, voulut orner le papier de sa correspondance de nouveaux emblèmes, il n'eut vraiment que l'embarras du choix parmi cette magnifique floraison de talents. Mais le gouvernement se réserva de fixer lui-même, comme il l'avait fait pour les attributs du Bulletin des Lois(^^, les nombreux emblèmes qui devaient rappeler la naissance et la destination du gouvernement d'un peuple libre.
Pour que chacun en comprît bien la signification, toutes les allégories contenues dans la vignette reproduite en tête de ce chapitre furent détaillées au Bulletin des Lois (^).