SECTION DE LA GUERRE
La trahison de Dumouriez avait jeté la France dans une situation désespérée ; le Comité de salut public dut prendre des mesures extraordinaires. Quel que soit le jugement que l'on porte sur sa politique, on doit reconnaître qu'il fit preuve, au point de vue militaire, d'une rare initiative. Artillerie, fusils, poudres, armes blanches, tout manqujiit. Des ateliers, des manufactures s'élevèrent, et de tous les coins de la France « on vint, comme on disait alors, apprendre, dans un Paris brûlant de patriotisme, à la fois le républicanisme et l'art de forger la foudre (') ». Les vignettes témoignent de cet enthousiasme. Le Génie vient les
(i) Chuquet, L'Ecole de Mars, p. 6.
animer. On le voit sur l'en-lête de l'Agence des armes porlalives (pi. n" 36), exciter au travail les ouvriers qui fabriquent des engins de guerre ('). Il paraît dans deux compositions bien caractéristiques du graveur BeugnetQ : l'une, destinée au Bureau de la fabrication extraordinaire des armes, représente, entre
deux faisceaux formant portique et reliés par une banderole sur laquelle on lit : Fabrication des armes de la République , une forge au milieu de laquelle se trouve le Génie tenant d'une main un fusil et, de l'autre, un flambeau pour éclairer le forgeron qui frappe avec ardeur sur l'enclume ; dans l'autre, qui servit à l'Administration centrale des armes, le Génie, au milieu de canons, de fusils, de fers de lances, de lames de sabres, se tient, une pique à la main, à côté de l'ouvrier qui travaille devant son four. On peut juger de l'activité de ce travail en voyant une autre vignette qui porte, sous un faisceau formé par trois fusils, cette inscription : Mille par jour. Cette vignette servait d'en-tête au conseil d'administration de la manufacture nationale de fusils établie dans l'ancien hôtel Bretonvilliers. L'érection subite d'une manufacture qui pouvait produire mille fusils par jour, « ce qui pour le reste de l'Europe aurait été un roman », n'était pas, au dire des contemporains, un des moindres prodiges qu'eût fait éclore la Révolution.
C'est encore le Génie que nous voyons mettre le feu à un canon dans la vignette, si connue (pi. n" 87), que Boizot et Duplessi-Bertaux ont dessinée pour l'état-major général de l'artillerie (^), et c'est lui qui vient, sur la vignette du Jury des armes et inventions de guerre (pi. n" 35), recevoir des mains de la Liberté la couronne méritée par ses travaux.
Pl. no 30.
(i) Voir, sur l'Agence des armes portatives et sur la fabrication extraordinaire des armes, VArlcllerie au début de la Révolution, par le commandant Rouquerol, 1898, in-8°, Bergcr-Levrault et C'«.
(2) Nous avons vu ces deux vignettes dans la collection G. Cottreau. La plupart des frontispices et des fleurons des ordonnances royales pendant la deuxième moitié du xviu' siècle sont dus à Beugnet. Sur ce graveur sur bois, voir Renouvier, p. 378-374.
(3) Cette vignette a servi notamment aux généraux Hanicque, Menou, Tliéod. Durtubie. Nous la trouvons encore employée en l'an VIII. (Voir Maindron, p. 26,)
LES VIGNETTES DU COMITE DE SALUT PUBLIC
Pour améliorer les engins de guerre et chercher à en inventer de nouveaux, afin, suivant l'expression de Barère, ce de perfectionner la destruction des esclaves et d'augmenter les moyens de défense », le Comité de salut public avait mis à la disposition d'un commissariat spécial (') les maisons connues sous le nom de Grand et Petit-Meudon, ainsi que le terrain dit Petit-Parc. Sans la permission expresse du Comité, personne ne pouvait entrer dans cette enceinte, sur la porte de laquelle étaient inscrits les mots : Établissement national pour différentes épreuves. Les savants, les ingénieurs, les officiers, qui, sous la surveillance du représentant Battellier, travaillaient dans cette institution, ancêtre du parc de Chalais actuel, étaient ceux qui « avaient donné le télégraphe, par le moyen duquel le Comité de salut public correspond avec les armées trois fois dans une demi-journée, et le ballon observateur qui a tant contribué à la victoire qui a immortalisé les Français dans les plaines de Fleurus ». Leurs opérations excitaient la curiosité a non des bons citoyens, mais des amis de Pilt et Gobourg ». Des a intrigants » essayaient de persuader au peuple que les expériences de Meudon indiquaient des « intentions funestes ». Il fallut garantir le parc des Épreuves nationales « contre la malveillance et contre les curieux salariés par l'étranger ». Respect aux secrets de l'Etat devint la devise de cette institution; sur sa vignette (pi. n° 38), la Liberté, assise entre des drapeaux, nous montre ces mots tracés sur le voile qui cache, aux regards, les opérations du Commissariat des épreuves nationales.
Pl. n» 37. — Élal-major général de l'aiiilterie.
(i) Sur le Commissariat des Épreuves oationales, voir le Moniteur, numéros des ii fioréal, i5 thermidor, 27 et 2(j fructidor an II, 2 et 5 vendémiaire, et 4 floréal an III.
Petit (') est l'auteur de cette vignette ; Allais et Garpentier Q ont signé celle du Jury des armes et inventions de guerre. Il semble que, à ce moment, le Comité de salut public, accueillant l'idée émise devant le Glub révolutionnaire des arts, par Belle, au cours de la séance du 1 4 germinal an II, ait mis tous les artistes en réquisition Q,
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Pl. n" 38. — Le Commissariat des épreuves nationales.
Ge n'étaient pas seulement, en effet, les différentes sections dont se composait la Commission des armes qui voyaient leurs papiers de correspondance illustrés par les plus célèbres graveurs. Toutes les institutions militaires organi-
(i) Jacques-Louis Petit fut un des collaborateurs de Gatteaux. M. Renouvier (p. 247) lui attribue la gravure de la vignette de la Commission de l'instruction publique, qui est, comme nous l'avons vu, de Patas.
(2) Louis-Jean Allais, né à Paris en 1762, commença, dit M. Renouvier (p. 268), « par des polissonneries de l'ancien régime ». Son œuvre, conservée au Cabinet des Estampes, contient de nombreuses estampes révolutionnaires ; il grava les allégories de la Liberté et de l'Egalité d'après les dessins de Fragonard fils. Allais fut un des principaux graveurs de la description de l'Egypte. Carpentier, qui travailla souvent avec lui, « a gravé, au burin et au pointillé, des sujets historiques et autres, mais toujours très petitement ». (Renouvier, p. 248.)
(3): Voir le Journal de la Société républicaine des Arts, séante au Louvre, salle du Laocoon, rédigé par le citoyen Détournelle, architecte, p. 2S7.
LES VIGNETTES DU COMITE DE SALUT PUBLIC
sées par le Comité de salut public étaient aussi bien partagées. Les documents officiels portaient alors l'inscription : « Le Gouvernement provisoire de la France est révolutionnaire jusqu'à la paix. Les délais pour l'exécution des lois et des mesures de salut public seront fixes; la violation des délais sera punie comme un attentat à la liberté ('). » Au-dessus de ces lignes menaçantes, étaient gravées les plus artistiques vignettes.
La composition n'en était pas toujours laissée à la fantaisie des artistes; ainsi le vaisseau et les emblèmes maritimes qui paraissent sur la vignette de Galon, directeur du Dépôt de la guerre de terre et de mer (pi. n" 3 9), n'y figuraient pas lorsque les attributions du Dépôt étaient limitées aux armées de terre Q).
Les différents en-têtes du service de santé sont certainement parmi les plus beaux de celte époque. Choffard, « le graveur le plus considérable dans le cul-de-lampe, la guirlande et le cadre de la vignette », dessinait la vignette de la Pharmacie centrale des hôpitaux militaires de la République Q (pi. n° 4o). François Godefroy, dont on trouve le nom sur deux des plus belles estampes militaires pendant la Révolution : le frontispice de la Solde de retraite du Ministère de la guerre et celui du Congé absolu, destiné aux défenseurs de la Patrie, gravait la vignette de la Régie nationale des hôpitaux militaires Q) (pi. n° 4i)' Quéverdo dessinait et gravait, pour servir d'en-tête aux documents
Pl. no 3(J. — Dépôt de la guerre.
(i) Décret du lo octobre 1793, sur le rapport de Saint-Just.
(2) Les deux vignettes du Dépôt de la guerre, sans les attributs maritimes, sont reproduites dan» l'ouvrage de M. Laurencin-Chapelle, p. 78 et 827.
(3) Cabinet des Estampes. Œuvre de Choffard, tome II, p. 127. Sur Pierre-Philippe CnoFFAnD (né en 1780, mort en i8og) et son œuvre pendant la Révolution, voir Renouvieh, p. 326-328.
(4) Cabinet des Estampes. Coll. Hennin, vol. 189, p. 47» 1° 12274. Sur François Godefroy, né en 1748, mort en 1819, voir Re.souvieh, p. 885-836. Le Congé absolu, gravé par lui, d'après le dessin de Carie Vemet, est reproduit, par M. Laurencin-Chapelle, dans les Archives de la guerre, p. 117.
Pl. n^ 4o-
(Cab. des Estampes.)
Pl. vP lii.
(fiab. des Estampes.)
LES VIGNETTES DU COMITE DE SALUT PUBLIC 27
du Conseil de santé, une figure de la Liberté (pi. n° 4 2) qui devait devenir l'un des types le plus souvent innités par les faiseurs de vignettes. Nous verrons,
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Pl. n» 42- — Hôpitaux militaires. Conseils de santé.
par exemple, un artiste belge l'adopter et la reproduire sur plusieurs vignettes des armées du Nord et de Sambre-et-Meuse.
La plupart des vignettes de la Commission des Transports et convois militaires sont dues à Dugourc et Duplat; celle que nous reproduisons sous le n° 43 donnera l'idée de la manière dont ces artistes composèrent ces en-têtes, en en modifiant tantôt le dessin central, tantôt les attributs des équipages des vivres, de l'artillerie ou des parcs, qu'ils remplacèrent souvent par des chevaux de trait placés à droite et à gauche du médaillon. C'est à Dugourc et Duplat que nous attribuons la vignette la plus connue de cette commission (pl. n° 44)- Ils la transformèrent, plus tard, en supprimant le bonnet de la Liberté et les légendes, et la vignette gravée sur bois qu'ils exécutèrent, d'après ce dessin.
fut employée jusque sous l'Empire par un certain nombre d'administrations et d'officiers (').
Pl. n° 4'^- — Commission des Transports et convois mililaiies.
Tandis que le Comité du salut public faisait graver par les artistes les plus variés les en-têtes des institutions militaires nouvellement créées, il choisissait
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Pl. no 44.
(CoU. Courtot.)
pour la Section de la guerre une composition de Garneray et Quéverdo (pl. n» 46).
(i)On retrouve ce quadrige sur la carte de visite de M. de Las Casas, ambassadeur d'Espagne, à Paris, sous le premier Empire. L'épreuve est signée : B. Calesa del ; P. Fontane inc. {Revue encyclopédique, 1892, p. 72.)
LES VIGNETTES DU COMITE DE SALUT PUBLIC
Embrassant d'une main le faisceau, au-dessus duquel flotte le drapeau national, tenant de l'autre main une massue, la Liberté est assise sur les dépouilles des rois; une tiare, des couronnes, des armoiries gisent devant elle ; d'un pied, elle foule le léopard anglais; de l'autre, l'aigle impérial sur lequel le coq s'est fièrement campé. Le fond de la vignette est formé par un camp et des attributs militaires.
Cette composition officielle inspira un grand nombre de vignettes et notamment celle de l'Etat-major des îles du Vent (pi. n" 47)» et celle du Comité du Génie (pi. 48). Nous la retrouverons à l'armée de Sambre-et-Meuse et à l'armée d'Italie.
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RÉPUBLIQUE française) UNE ET INDIVISIBLE «
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Pl. n° 46-
« Sous l'ancien régime » , lit-on dans un des livrets du Salon de l'époque révolutionnaire, « tandis que, dans les voyages de la Cour, on gravait avec luxe
Pl. n» 47- — L. A. Legrand, général, chef d'étal-major.
les affiches de spectacle adressées au domicile des courtisans, la parcimonie la plus rigoureuse présidait à tout ce qui concernait le soldat. » On ne pouvait pas adresser ce reproche au Comité de salut public qui, en cherchant les
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Pl. no 4*. — Comité central du Génie.
LES VIGNETTES DU COMITE DE SALUT PUBLIC 3i
moyens d'organiser la victoire, avait su orner les papiers des correspondances militaires de ces vignettes emblématiques bien faites pour flatter l'amour-propre des soldats et exalter leurs sentiments de patriotisme.
Pl. n« 49- — Conseil de guerre. {Coll. Bégis.)
Pl. n" 5o. — Général Sainl-Hilatre
LIBERTE
Pl. n" 5i.
(.Cab. dis Estampes.)
LES VIGNETTES MILITAIRES
« Il est grand, il est imposant de faire entendre l'accent des arts au milieu de la France devenue un immense arsenal ; c'est effrayer les despotes en leur montrant l'immensité de nos ressources. »
Boizot, qui plaçait ces lignes dans l'adresse qu'en sa qualité de président il envoyait au nom de la Société des Artistes aux sociétés populaires de France, s'en était certainement souvenu lorsqu'il avait dessiné pour une administration militaire l'en-tête que nous reproduisons plus haut (pl. n° 5i) et où l'on voit la Liberté armée planer au-dessus d'un camp ('). L'un des dessinateurs les
(i) Cette vignette, conservée à la Bibliothèque nationale, Cabinet des Estampes, est signée : Boizot inv., C.-N. Malapeau sculp. — Boizot (Louis-Simon), né en 1748, mort en 1800; Malapeau (Claude-Nicolas), né en lySS, mort en i8o4- Voir RENOUvœn, p. 48-5 1 et 292-294.
plus féconds des figures d'allégorie en rapport avec l'esprit nouveau, Boizol, avait voulu, peut-être, donner ainsi comme un modèle aux compositions destinées aux correspondances des armées.
Les premières vignettes militaires avaient pu, par leur naïveté, plaire aux soldats, mais elles étaient loin de répondre aux idées que voulaient propager
Pl. \° 52.
{Coll. G. Berlin.)
ceux qui dirigeaient la France. Les unes n'étaient que de grossiers dessins représentant des scènes de la vie militaire; on y voyait les soldats, tantôt mettre
le feu à des pièces de canon, tantôt charger, baïonnette en avant, des ennemis qui tombaient à genoux en demandant grâce (pl. n° 62 et n° 53). D'autres vignettes, plus ou moins bien soignées, se bornaient à rappeler les corps de troupes qui les employaient. M. Georges Bertin a bien voulu nous autoriser à choisir dans sa collection deux curieuses vignettes de celte espèce (pl. n° 54 et n° 55) ; elles servaient, il n'est pas besoin de légende imprimée pour l'indiquer, à l'administration de l'artillerie. L'une n'est qu'un simple dessin au trait; l'autre, plus artistique, présente une particularité intéressante que nous n'avons trouvée qu'assez rarement dans les en-tétes de cette époque ; elle est ornée de couleurs.
Pl. no 53.
(Coll. G. Berlin.)
LES VIGNETTES MILITAIRES
Dans un autre genre, nous devons signaler deux vignettes employées dès le début. Nous avons vu l'une d'elles sur une lettre de l'adjudant général Malet, attaché au représentant Neveu, à Thionville, en l'an III. Elle nous montre la Liberté donnant la main gauche à un volontaire qu'elle entraîne vers un but qu'indique la pique qu'elle tient de la main droite. Elle indique le chemin de
Pl. n" 54.
(Coll. G. Berlin.)
la victoire, dit la légende placée au-dessus dans une banderole. Le volontaire,
la ^LCMiOUgui: ' jhranicmJt: .
Pl. n° 55.
(fioU. G. Berlin.)
en costume de paysan, le sac au dos, la cocarde au cliapeau, suit bravement son quide n'ayant à la main pour arme qu'une simple pique, l'arme de l'homme, libre. 11 la changera bientôt contre une arme meilleure, et nous le voyons sur la
vignelle reproduite sous le n" 67 ('), équipé de pied en cap, monter la garde à
Pl. no 50.
Q^ratcrmtlO
L'adjudant général Malet.
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côté d'un arbre sur lequel est perché le coq qui crie : Je veille au salut de la République.
LIBERTÉ