IRMA. FABLIAU
VifincMc de Dcvérii poar les Ugrndfi, Ballades et Foiliaux |i8]()l.
Plus de saturnales! s'écriait l'honnête Baour-Lormïan, sans se douter qu'il allait contre la curiosité de la foule, qui ne trouve jamais les saturnales assez échevelées; aussi, pour avoir demandé que le rideau fût baissé avant la fin du drame, Baour fut-il traité en Cassandre.
Le romantisme, que la génération actuelle personnifie par Victor Hugo, pour fixer une date par un h^mme, un homme par une date, remonte à quinze ans plus haut. Si sa pleine efHoresccnce
se produit entre i83o et 1840, les véritables parrain et marraine furent M""* de Staël et Chateaubriand. Egalement quelques-uns des hommes politiques qui prêtèrent un certain concours à l'établissement de la République actuelle furent des romantiques d'avantgarde, non pas à gilets rouges et faisant le coup de poing aux représentations dramatiques de leur époque, mais des gens du monde fréquentant les salons de la nouvelle aristocratie bourgeoise et ne voulant avoir rien de commun avec les Jeune-France quelque peu rapins. Ces hommes nouveaux se rattachaient presque tous au Globe^ organe doctrinaire et très en crédit, qui devait en faire des hommes d'État après la chute de la Restauration. Les Rémusat, les Mérimée, les Sainte-Beuve, les Villemain, les Cousin, les Vitet, furent les tètes principales de cette Gironde du romantisme. Tous Cultivaient les lettres, que quelques-uns considéraient plutôt comme un moyen que comme un but.
Pendant que M. Thîers combattait dans le Constitutionnel pour la nouvelle génération artistique, le jeune Charles de Rémusat lisait dans les salons un drame relatif à l'Amérique, et Baour- Lormian, déjà inquiet de cette gloire naissante, s'écriait de dépit :
Dût Charles Rémusat^ avec son drame «oir, D'un succès colossal me ravir tout Tespoir... *.
On a là une première couche de romantisme sourd et ouaté, mais qui préparait les hautes classes de la bourgeoisie à accepter de bien autres audaces à quelques années de là.
Baour-Lormian, en compagnie de MM. Jay, de Jouy, Etienne, etc., put lancer divers mémoires à la tète de ses adver-
1. «Tout le monde, ajoute Baour-Lormian, connaît ou doit connaître une tragédie en prose nègre, composée par M. Rémusat, et lue par lui dans plusieurs salons... » Voir, pour plus de détails sur ce drame, la Correspondance d'Ampère.
saîres*; le public ne s'en inquiéta pas. La cause était entendue et jugée d'avance.
Je ne veux pas entrer dans plus de détails; je tiens particulièrement à noter, parmi les gens broyés par le chariot de la nouvelle école pour avoir voulu mettre des bâtons dans ses roues, quelques figures effacées.
A côté de Baour-Lormian se présente un poète, mort dans ces dernières années, Edouard d'Anglemont, à qui les journaux ont à peine fait l'aumône de deux lignes de Faits divers. Celui-là, type plus marqué de réactionnaire littéraire, eut le tort de s'attaquer à la Montagne. La Montagne, pour se venger, l'enveloppa de son ombre.
Il existe un petit volume, la Physiologie du poète ^^ qui parodie avec esprit la manière des principaux poètes de l'époque romantique. Le lyrique, Téchevelé, l'olympien, l'élégiaque, l'humanitaire y figurent; il manque à cette amusante galerie de portraits le poète vaniteux, aigri, qui, mécontent de son lot, gendarme ses confrères, met en lumière le défaut de leur cuirasse, proscrit toute ornementation qui ne porte pas sa marque de fabrique et laisse entrevoir que lui seul, l'esprit chagrin, suffit à la gloire des lettres, en France et à l'étranger.
Edouard d'Anglemont appartint, pour son malheur, à cette fâcheuse race irritable, déblatérante, dont la bile sans cesse en mouvement fait paraître jaunâtre ce qui est clair, terne ce qui est
resplendissant.
L'homme, à qui ni la fortune ni le loisir ne manquaient, avait débuté jeune au bon moment; son premier volume d'Odes,
1. Baour-Lormian, Encore tm mot, seconde satire pour faire suite à la première satire du même auteur, le classique et le romantique, Ambroise Dupont, 1827.
2. Sylvius, Physiologie du poète. Illustrations de Daumier. J. Laisné, 1841.10-18. Ce volume est attribué à M. Edmond Texier.
sur lequel je reviendrai tout à l'heure, date de 1825. Mais, soit par orgueil, soit par éloignement systématique, Edouard d'Anglemont ne paraît pas s'être rattaché aux groupes militants de son temps; il en donne la raison dans la préface des Légendes françaises *, où il se plaint que toutes les places de la république des lettres sont prises :
L'histoire de cet accaparement poétique serait très intéressante, si on osait l'écrire ; ils [les romantiques] ont pris tellement possession des moindres lagunes qu'il est impossible de dire après eux : a Et moi aussi, je suis poète ! »
Suit une grêle de critiques amères dont il faut recueillir un grêlon plus gros que les autres, visant spécialement Victor Hugo :
Le premier d'entre eux, peintre à touches larges et savantes, à luxe prodigieux de couleurs, enlumine quelques pieds de toile et s'écrie : « Ceci est l'Orient! L'Orient est à moi 1 N'y touchez pas ! » Et les thuriféraires de battre des mains et de dire: « C'est vrai 1 »
Le chantre de l'Orient s'est encore réservé le champ de l'horreur : il s'est approprié les fantômes, les gnomes, les goules, les larves, les salamandres, les djinns, et enfin le diable, tout classique qu'il est.
D'Anglemont a ceci de commun avec Baour-Lormian, c'est que, sans vouloir Tavouer, les sentiers de la littérature romantique l'attirent. Ces fantômes, ces goules, ces djinns, ce diable qu'on y rencontre semblent lui appartenir aussi bien qu'au maître : un secret dépit perce, qui résulte de l'emploi de ces motifs par un autre:
J*ai parcouru les campagnes, les châteaux ruinés, les côtes de la mer; j'ai parlé en paysan à des paysans et ils m'ont fait, dans un langage rustique, des récits variés : les plaisanteries du diable, les miracles et les méfaits des moines, les infortunes des jeunes filles, les prodiges des sorciers, Richard sans Peur et Henri IV, la Normandie et la Bretagne, rien n'y a manqué; toute une histoire en contes merveilleux et étranges, mais qui risquent d'être vrais; tout un vieux poème gaulois, plein de naïveté et de