CHAPITRE VI
DE l'influence GERMANIQUE SUR l'aRT ROMANTIQUE
Ce n'est pas une vaine curiosîté qui pousse un peuple à s inquiéter du mouvement intellectuel des nations voisines, et le libre-échange, malgré les difficultés qu'il crée, a sa raison d'être en art comme en produits industriels. Si parfois un engouement momentané résulte de cet échange d'idées et de forme entre deux peuples, les littératures et les arts de l'Orient ne montrent-ils pas aux nations occidentales le danger de vivre sur un fonds archaïque, sans appliquer des greffes à des rameaux épuisés pour en obtenir de nouvelles fleurs ?
La France, fertile en soubresauts, échappa à ces dangers. Vers 1820, les romantiques eurent raison d'aller à l'Allemagne : trente ans auparavant, Gœthe et Schiller étaient bien allés à la France. Un guide enthousiaste, M™^ de Staël, avec son livre De V Allemagne^ entraînait la littérature dans ce voyage au-delà du Rhin. Ce fut une empreinte marquée qu'en reçut la poésie française, empreinte qui ne s'était pas entièrement effacée en i85o, époque à laquelle débutait une nouvelle génération; mais déjà la marque devenait fruste par un abus de moulages successifs et les esprits jeunes n'eurent que peu d'efforts à faire pour échapper à un enseignement trop exclusivement shakespearien dans les lettres, de même que l'influence due à l'abus de motifs allemands avait prédominé pendant vingt-cinq ans dans les arts.
Cette influence se manifesta sensiblement vers i83o par deux arts, la peinture, la musique, et je m'efforcerai de traduire mes
5o LES VIGNETTES ROMANTIQUES
souvenirs en toute sincérité, ayant vécu avec les hommes qui pouvaient me transmettre la tradition d'œuvres du passé, qu'aussi bien, vingt ans plus tard, je pouvais étudier avec mon libre sentiment.
De même qu'il ne peut être question de littérature romantique sans que le nom de Victor Hugo ne soit écrit presque à chaque ligne, de même tout historique de l'art de la même époque met en pleine lumière la fiévreuse personnalité d'Eugène Delacroix.
A l'exception du Faust de Gœthe, le peintre n'illustra aucun livre de son époque. Delacroix se prêtait volontiers à tout ce qu'on lui demandait, à chaque procédé découlant de son art ; il peignit à la fresque des chapelles, des plafonds de palais, laissa une nombreuse série de tableaux, dessina au pastel, au crayon, à la plume, et se fit parfois son propre graveur suivant les procédés industriels qui se présentaient : à l'eau-forte, au vernis mou, à l'aqua-tinte, en lithographie, sur bois. Cet homme d'un génie inquiet saisissait tous les moyens de reproduction propres à ajouter plus de durée à son œuvre.
Un éditeur l'eût prié de donner des dessins pour une édition de Shakespeare ou de Byron qu'il se fût mis de grand cœur à la besogne, car il était avant tout d'essence shakespearienne et byronienne. Aussi bien, Delacroix se prêtait à ces fréquentations avec les poètes étrangers, qui le troublaient moins que les tempêtes soulevées par les poètes ses contemporains.
Homme du monde, fils d'un ministre plénipotentiaire, Delacroix craignait, ainsi que Mérimée et les rédacteurs du Globe, les hordes romantiques et la jeunesse par trop bruyante dont M™* Victor Hugo n'a pas caché les excès*.
I. Voir le chapitre consacré à la première représentation d'Hernani dans Victor Hugo par un témoin de sa vie. Paris, Lacroix, i863. 2 vol. in-8*.
FAC-SIMILÉ RÉDUIT DU FRONTISPICE DU t FAUST*
lithographie pir Kugènc Delacroix (tHiR).
De nature féminine et réservée, Eugène Delacroix avait besoin du recueillement de l'atelier pour se consacrer à son art qui exigeait tant de dépense de nerfs; il eût été mal à Taise au milieu des romantiques tapageurs qui insultaient les a bourgeois», couraient les aventures et se faisaient arrêter comme bouiingots, un mot qui sonnait mal aux oreilles de cet esprit délicat. A chaque Salon nouveau, Delacroix soulevait tant de cris par ses audaces qu il jugeait inutile d'augmenter le fardeau en endossant celui des écrivains de son temps. Pour avoir la paix, le peintre se déclarait classique, admirait, disait-il, certaines tragédies de Voltaire ; s'il exposait ses idées dans les Revues, il le faisait en style modéré sans rapport avec l'éclat des images accumulées par les stylistes romantiques.
Il entrait bien une sorte de politique dans cette ligne de conduite; peut-être faut-il ajouter qu'Eugène Delacroix ne se souciait pas de devenir le second de Louis Boulanger, le peintre favori de Victor Hugo, et qu'il laissait au poète ce disciple déréglé des premières années qui marchait un peu trop dans les sentiers de Tartiste.
Il n'en fut pas de même avec les poètes étrangers. Delacroix pouvait les populariser sans crainte. Shakespeare était mort depuis trois siècles; Gœthe, qui achevait à Weimar sa longue et olympienne carrière, se rattachait aux doctrinaires amis de Delacroix, aux rédacteurs du Globe dont il suivait de loin les déclarations de principes avec intérêt'. Tous ces motifs poussèrent donc Delacroix à illustrer une traduction de Faust que venait de donner M. Stapfer, en 1828'.
1. Voir Conversations de Goethe avec Eckermann, trad. par E. Délerot. Paris, Charpentier, i863. 2 vol. in-î8.
2. Faust f tras^édie de M. de Gœthe traduite en français par M. Albert Stapfer, ornée d'un
Gœthe avait été vraisemblablement travaillé par le jeune Ampère et d'autres amis du peintre, car le grand poète, qui aimait la sérénité dans les œuvres d'art, dut être quelque peu surpris en feuilletant le volume qui contenait ces fiévreuses compositions.
Il avait été publié du vivant de Goethe des gravures d'un ouvrier patient et froid ; ce Retsch , dont nous possédons les
IHB DE FAUST, n ii Rctich {Vin iHio
cahiers de Faust, représente bien l'art allemand de l'époque, s'inspirant des procédés de Flaxnian. Il est bon de noter que le romantisme en Allemagne était classique, rangé, conservateur, et non pas excessif, véhément et démolisseur ainsi qu^en France. Parmi les fidèles qui entourent Gœthe, je compte le peintre
portrait de l'auteur et Je dix-iept dessins composés d'après les principales scèaes de l'ouvrage et exiculis sur pierre par M. Eugène Delacroix. Paris, Ch. Moire, éditeur, Sauielel, libraire, 1818. ln-4-.
Meyer , disciple et continuateur de Winckelmann , nourri par conséquent de la pure tradition antique. En sa compagnie, le poète se livre à son esthétique en matière d'art ; avec lui , il feuillette les portefeuilles de sa riche collection de dessins et de gravures d'après les maîtres. Sur ce sujet, Goethe revenait sans cesse. Un soir d'hiver, faisant voir à Eckermann une série d'estampes de Raphaël .: « Je m'occupe très souvent de Raphaël, disait-il, afin de me maintenir toujours en relations avec la perfection et pour m'exercer à la méditation des idées d'un grand homme. »
Gœthe se préoccupait également des pierres antiques, des compositions du Poussin, de Claude Lorrain. Ce n'était pas là ce qui répondait aux tendances des peintres romantiques.
En littérature, Gœthe se donne a comme philosophe, apôtre de la félicité; comme poète, organe et interprète de la jouissance large et pure, complète et honnête ».
— « Élevons des édifices [poétiques] où l'humanité viendra goûter des joies pures », disait le poète à son fidèle disciple.
On comprend quavec de telles vues, Gœthe se montrât peu sympathique à ceux des romantiques qui avaient la prétention de faire dresser les cheveux sur la tête de leurs lecteurs. L'auteur àiHermann et Dorothée revient à diverses reprises sur ce sujet dans ses entretiens familiers; il n'aimait pas ce qu'il appelait ce des abominations ».
Aussi, quand on a pénétré l'esthétique élevée de Gœthe, sa raison pure, son enthousiasme pour l'art grec, il est facile de se le figurer en face du Faust si contourné de Delacroix, de la Marguerite que le crayon a écrasée, endolorie et pantelante, sur la pierre lithographique.
Rien que le frontispice du poème indique le sabbat de crayon
de rintérieur. Les hiboux, les singes, les chats, entourent le médaillon du poète, pendant qu'au revers apparaît un Méphisto mélodramatique.
Le monde dans lequel vivait Goethe, les archéologues qui l'entouraient, les peintres de Weimar durent ouvrir des yeux considérablement effrayés à la vue de cette « illustration » d'un poème que Goethe tenait pour absolument logique et raisonnable.
Sur ces lithographies de Delacroix, tracées comme avec un charbon par une main de possédé, Goethe s'exprimait en toute liberté dans l'intimité :
M. Delacroix est un grand talent qui a, dans Faust^ précisément trouvé son vrai aliment. Les Français lui reprochent trop de rudesse, mais ici elle est parfaitement à sa place...
Gœthe dit encore :
...Si mon Faust a pourtant eu un succès dont )e vois encore la preuve, en ce moment même, dans ce luxe de typographie, c'est qu'il renferme, fixé là pour toujours, le développement d'un esprit pareil au nôtre, qui a souffert de toutes les peines qui tourmentent l'humanité, qui a éprouvé toutes les agitations qui la troublent, qui a partagé toutes ses haines, qui a joui de toutes les félicités auxquelles elle aspire...
Le poète est visiblement touché de Thommage rendu par un peintre français à son œuvre.
Il est bien curieux, ajoute-t-il, que l'esprit d'un artiste ait trouvé dans cette œuvre obscure tant de plaisir, et se soit si bien assimilé tout ce qu'elle renfermait de sombre dans sa conception première qu'il a pu tracer les principales scènes avec un crayon aussi tQurmenté que la destinée du héros.
Cependant la sérénité de Gœthe est froissée par les coups multipliés de ce bélier qui bat les murailles de Tart classique; telle est sa conclusion après avoir fermé Faust, et je souligne un
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