CHARLES NODIER
Vignttt* de Tony Jobinnot pour YHIiloire du Roi Je Bohême et Je let sept chdteaKX (iB3o).
liste, le poète, le linguiste, le . romancier, le moraliste, récrivain à tout faire de la librairie, le journaliste, le bibliographe, l'humoriste, le bibliothécaire, l'académicien, celui que les caricaturistes nous représentent Usant sans cesse, feuilletant toujours, assis sur une pile d'in-folio.
On l'appelait «le bon Nodier», de même qu'on disait oie bon Ducis », a le bon Andrieux »; mais « ils étaient tous bons
à cette époque », a fait spirituellement remarquer Henry Monnier, qui n'admettait qu'avec réserve cette « bonté » entre écrivains.
Un homme qui débute en 1798 par une Dissertation sur l'usage des antennes dans les insectes^ qui donne de nouveaux gages aux sciences naturelles par la publication d'une Bibliographie entomologique (1801), et qui change tout à coup de voie en livrant au public le Peintre de Sal{bourg, journal des émotions d'un cœur souffrant (i8o3), est déjà quelque peu inquiétant, surtout s'il ajoute à son bagage les Essais d'un jeune barde, pour les faire suivre des Questions de littérature légale (1802).
Je ne voudrais pas faire de catalogue; encore faut-il noter le volume des Pensées de Shakespeare, imprimé en 1801 à Besançon, le Jean Sbogar, publié en 1820, la traduction de Bertram (1821), d'après le Révérend Père Mathurin. On croit que Nodier est désormais voué au roman, à la poésie, au théâtre, le voilà qui apparaît avec le Dictionnaire des onomatopées françaises ; puis il entreprend en 1820, avec ses amis Taylor et Cailleux, la lourde publication des Voyages pittoresques et romantiques dans l'ancienne France. Mêlé aux luttes du journalisme, Nodier trouve encore le temps d'étudier l'Eloquence révolutionnaire, qui est la trame du Dernier Banquet des Girondins (i833), et au milieu de ces diverses études se glisse le livre humoristique du Roi de Bohême et de ses sept châteaux.
C'est là, moins la flamme et le génie, un cerveau à la Diderot, c'est-à-dire un cerveau d'écrivain besoigneux servi par des facultés intellectuelles multiples, qui enrichissent rarement leurs possesseurs. Si de semblables études ne sont pas faites à coups de ciseaux, si la pensée a cherché son moule, si une déplorable facilité ne forme pas le fond de ces livres, que de lectures diverses, de
LE THEATRE DE L'ÉPOQUE : CHARLES NODIER Sy
méditations, de volte-face et de soubresauts intérieurs pour passer d'un sujet à un autre, et combien le public, dérouté par cette polygraphie, préfère les écrivains médiocres qui, toute leur vie, suivent la même route plane, sans cahots et sans secousses!
Dans cet ordre d'idées, de tels êtres ne sont appréciés que par leurs pairs ; ceux-là seuls se rendent compte du labeur qui a présidé à une pareille multiplicité de travaux; aussi l'œuvre de Nodier, maintes fois étudiée dans ses diverses parties, donnerait aujourd'hui une idée quasi complète de l'écrivain, si son théâtre n'avait pas été passé sous silence.
C'est pourtant dans l'œuvre dramatique de Nodier que sort des limbes le gnome du romantisme. Quelque timidement que soit jeté le gant, la préface de Bertram^ doit compter dans la série des importants manifestes qui devaient suivre.
Sans analyser ce <c Bertram exalté par le crime, orgueilleux de l'assassinat, cruel envers tous les hommes », cette « âme de fer » touchée par a la douce voix d'une femme », encore faut-il relater la déclaration des droits des penseurs faite en 1821 : a On est tombé depuis peu, disaient les traducteurs du Bertram^ dans une grossière erreur en rapportant arbitrairement au genre romantique toutes les productions que le genre classique aurait désavouées. »
Le drame, d'ailleurs, ne fut pas joué, et si d'autres Bertram se glissèrent sur la scène, c'étaient de piteuses interprétations du héros de Mathurin, dues à des faiseurs.
Il est quelques pièces que Charles Nodier ne voulut pas signer et qui constitueraient un volume curieux, je parle du mélodrame
I. Bertram ouïe château de Saint- Aldobrand, tragédie en cinq actes, traduite librement de Tanglais du Révérend Père Mathurin, par MM. Taylor et Ch. Nodier. Paris, Gide, Ladvocat, 1821. In-8-.
le Monstre et le Magicien ' , et particulièrement du Vampire *, qui précéda cette hardie conception dramatique.
Pourquoi se priver du plaisir d'analyser le Vampire, plaisir qui vraisemblablement sera partagé par mes lecteurs? C'est une composition hors ligne quî marque l'heure de l'horloge dramatique
de 1820. Tout d'abord, il convient de remarquer que les auteurs de cette fantastique aflFabuIation s'étaient retranchés derrière l'anonyme. Une prudence de Nodier, à en croire Alexandre Dumas. La direction du théâtre s'était mise en frais.
1 . 1-e Monstre et le Magicien, mélodrame- fée rie à grand ipectacle, par MM. Merle et Antony. Paris, 181G.
I. Le Vampire, mélodrame en trois actes, avec un prologue, par MM. *". Paris, 1810,
La musique de Piccini réalisait merveilleusement Tintention des auteurs. Avant le lever de la toile, « Touverture a exprimé une tempête ».
La toile se levait lentement et si nous ne pouvons admirer les merveilles du décorateur, le texte des auteurs suffit : « La scène se passe dans une grotte basaltique, dont les longs prismes se terminent à angles inégaux vers le ciel. L'enceinte est semée de tombeaux de formes diverses, de colonnes, de pyramides, de cubes d'un travail brut et grossier. »
J'admire l'astuce profonde de Charles Nodier, son désir de pénétrer dans les masses. Pour mieux se faire comprendre, il emploie, comme s'il l'avait pratiquée toute la vie, la langue des célèbres faiseurs de mélodrames de son époque ; on le sent par la citation d'un détail de mise en scène :
Sur une tombe, on voit une jeune fille couchée et plongée dans le plus profond sommeil. Sa tête est appuyée sur un de ses bras, et recouverte de son voile et de ses cheveux.
Le prologue ne comporte que trois personnages : Ituriel^ range de la Lune, représenté par M"* Descottes ; Oscar ^ le Génie des mariages, que M. Moessard jouait « dans la perfection », disent les contemporains, et un Vampire, dont l'emploi était tenu par un certain M. Philippe.
Ituriel, vêtu d'une longue robe blanche flottante, parle ainsi au Génie des mariages :
Que vois-je ? Est-ce toi, mon cher Oscar, toi, le génie protecteur des mariages, dans ces lieux redoutables que je crains moi-même d'éclairer !... Oui, de toutes les scènes lugubres de la nuit, dont l'astre que je conduis sert à dissiper Thorreur, il n'en est point qui m'effraye autant que l'approche des grottes de StafTa. Quand les premiers rayons de la lune se brisent sur la neige éblouissante des sommets de la Calédonie,
je frissonne malgré moi et l'aspect de ces tombeaux me saisit d'une horreur que je n'ai pu m'expliquer encore.
L'âme des spectateurs devait déjà tressaillir, émue des craintes de Tange de la Lune.
— Serait-ll vrai, demande Ituriel, que d'horribles fantômes viennent quelquefois, sous l'apparence des droits de l'hymen, égorger une vierge timide et s'abreuver de son sang?
— Ces monstres s'appellent les Vampires, répond Oscar. Une puissance, dont il ne nous est pas permis de scruter les arrêts irrévocables, a permis que certaines âmes funestes, vouées à des tourments que leurs crimes se sont attirés sur la terre, jouissent de ce droit épouvantable qu'elles exercent de préférence sur la couche virginale et sur le berceau. Tantôt elles y descendent, formidables, avec la figure hideuse que la mort leur a donnée ; tantôt, plus privilégiées parce que leur carrière est plus courte et leur avenir plus effrayant, elles obtiennent de revêtir des formes perdues dans la tombe et de reparaître à la lumière des vivants sous l'aspect du corps qu'elles ont animé.
Ainsi est posé, dès le début, lord Ruthwen, un faux lord, un faux Ruthwen, qui n'est autre que le Vampire lui-même, et qui tente de faire tomber dans la trappe de ses ténébreuses machinations la jeune Malvina, que M"'*' Dorval rendait si intéressante.
Je n'entreprendrai pas de détailler le Vampire, cette fantastique composition simple comme les œuvres du génie. Il me paraît suffisant, ayant donné une idée du prologue, d'arriver immédiatement à l'épilogue.
On entend sonner une heure au timbre argentin d'une cloche éloignée. Le tam-tam la répète d'écho en écho par gradation.
Toutes les tombes se soulèvent. Un spectre vêtu d'un linceul s'élance jusqu'à la place où miss Aubray est endormie, en criant : Malvina !
Alors un accord de harpes se fait entendre annonçant le retour du bon Oscar, le génie des mariages, (c un vieillard dont la tête
vénérable inspire le respect i>, dont la « démarche a quelque chose d'imposant et de majestueux r>.
Oscar. Retire-toi.
Le Spectre. Elle m'appartient.
Oscar (saisissant la jeune fille endormie). Elle appartient à Dieu et tu appartiendras bientôt au néant.
Le Spectre (se retire, menaçant, en répétant). Le néant I
Alexandre Dumas rapporte dans ses Mémoires qu'assistant en 1820 à une représentation du Vampire, il se trouva à côté d'un spectateur qui sifflait vertement le mélodrame et que ce spectateur exaspéré n'était autre que Nodier, L'invention est peutêtre plaisante; mais il faut une foi d'enfant à la mamelle pour se laisser prendre aux hâbleries de Dumas.
Je n'ai pas vu le bon Oscar, le génie du mariage, disputer l'infortunée Malvina au faux lord Ruthwen; mais, vers i833, une bande de comédiens de province qui essayait de représenter le mélodrame le Monstre et le Magicien^ avec toutes les pompes que comportait le chef-d'œuvre, me laissa une impression ineffaçable pour la vie '.
Je cherche pourquoi ce drame m'a frappé si vivement. Elst-ce parce que je Tai vu jouer tout jeune et que le tendre cerveau de l'enfant reçoit de ces représentations un décalque ineffaçable que ne ternit pas le souffle de la critique? Intérêt, surprise, admiration, appartiennent heureusement au jeune âge. Cependant si, à l'âge d'homme, je revois ces drames et que l'effet premier se produise, dois-je l'attribuer à un entendement influencé par des impressions d'enfance?
I . Le drame a été repris depuis, et sans doute reparaîtra-t-il sur la scène lorsque la roue de la fortune aura tourné et fera jeter un regard en arrière sur une conception qui ne manquait pas de grandeur.
Singulier vacillement de la raison sur lequel on ne peut guère faire plus de fond que sur la flamme d'une bougie. A combien d'inclinaisons semblables est exposé notre jugement suivant la disposition du moment, l'âge, le cadre, les interprètes!
J'eus plus tard la bonne fortune de voir jouer en hollandais le Monstre et le Magicien^ pendant la kermesse de Rotterdam; de la pièce il ne restait que le squelette, la mimique, mais un squelette plus grand que nature et imposant comme celui d'un animal antédiluvien, et j'admirai que la France eût pu produire une conception quasi shakespearienne.
C'est vraisemblablement à Nodier qu'en est due l'idée. Le
bibliographe Quérard est d'avis de lui attribuer cette paternité; le collaborateur Antony^ adjoint au nom de Merle, ami de Nodier, doit cacher le polygraphe qui, à ce moment déjà, rêvait sans doute les palmes académiques et ne voulait pas les compromettre dans les cahots du char dramatique.
Théoriquement d'ailleurs, Charles Nodier défendait le mélodrame et lui prêtait même une haute portée sociale. Dans un compte-rendu que faisait le journaliste de la Gaule poétique de M. de Marchangy, Nodier concluait ainsi :
L'inutile levée de boucliers des classiques contre les romantiques^ ou, si Ton veut, des routiniers de la littérature contre les idées libérales, n'empêchera pas le mélodrame de se naturaliser sur notre scène. C'est, puisqu'il faut le dire, un des pas de la perfectibilité et une de ces conquêtes irréparables dont il n'est pas possible de s'appauvrir, parce qu'elles sortent d'elles-mêmes de l'institution sociale et qu'elles deviennent, comme la littérature l'est toujours, l'expression d'un siècle.
Il nous paraît que Nodier avançait bien imprudemment ses pions en prononçant de telles paroles. Le mélodrame, exprès^ sion d'un siècle^ dut faire frissonner les auteurs de tragédies, contemporains de Nodier. Il n'en était rien. Ouvrez les Tablettes
romantiques de 1823, vous trouverez réunis, dans le même keepsake, les portraits des célébrités du jour : Alexandre Guiraud, auteur de la tragédie des Machabées; Ancelot, le poète de Marie de Brabant; Alexandre Soumet, père de la tragédie la Fête de Néron; Charles Nodier, auteur de tout ce qu'on voudra. Critique
VIGNETTE d'alezandre bida.
(AfrM de Toulouse, iS33.|
important, il était dispensateur de la réputation de ses confrères; on lui passait ses exagérations, et comme il sautillait de branche en branche et ne restait jamais sur le même arbre, peut-être ne passait-il pas pour dangereux.
Cependant le mélodrame avait fait son temps. Tous ces héros fictifs, hors nature, que les auteurs dramatiques tiraient des grottes de Fîngal ou des brumes du Nord, semblaient usés.
Nodier se dit qu'ils devaient être remplacés par des personnages empruntés à notre histoire; peut-être y était-il poussé par un jeune homme plein d'ardeur qui piaflrait comme un cheval arabe Impatient de courir. Qui pouvait mieux comprendre Alexandre Dumas que Charles Nodier? Tous deux grands donneurs de crocs-en-jambe à l'histoire et jongleurs de première force dans l'art de faire sauter en l'air des noms historiques , de les mêler à des incidents romanesques, tous deux finissant par croire à leurs propres tours de passe-passe.
Il est bien curieux en ce sens le Prospectus signé par Nodier en tête des Œuvres complètes d'Alexandre Dumas, que le libraire Charpentier publiait en 1834. Avec précaution, au début, Nodier énumère complaisamment tous les écrivains qu'il a aidés, sur lesquels il a appelé l'attention.
Avant lous les autres )'ai osé attacher la garantie obscure (le mon nom aux premiers écrits de Ballanche, LE SOUTERRAIN DU DONJON. ^"^ premières chansons de Déranger, aux premiers vers CriTure in Ucaiu>, ^'^ Casimir Delavîgne, de Lamartine et de Vigny, aux
premières inspirations de Sainte-Beuve. La première ton qui ait fait retentir aux oreilles de mon cher Victor le macte animo du poète, il me semble que c'était la mienne. Ce n'est pas jouer de malheur, n'est-il pas vrai? Voici Dumas dont le berceau était placé si près du leur, et qui marche avec eux, Dumas arrivé à cet âge de force où le génie se complète de tous les progrès de la méditation, cette fille modeste de l'imagination qui détrône innocemment sa mère et qui ne l'exile point. Vieux héraut place sur le chemin de la renommée, je proclame mon Alexandre à son tour, comme ce prophète des Hébreux qui annonçait infailliblement la terre promise et qui ne devait jamais la voir.
Parlant de l'ami de La Fontaine qui s'appelait Gâche, de l'ami
LE THÉÂTRE DE L'ÉPDQUE; CHARLES NODfER 47
de Rousseau qui s'appelait Bâche, de l'ami de Voltaire qui s'appelait Thiriot, Nodier ajoute :
GSche, B3che et Thiriot ne mourront jamais dans la mémoire des hommes, ni moi non plus; je suis l'ami de Dumns.
A soumettre cette conclusion à un creuset délicat, on y trou-
ir Guichard ta iH.'tg,
verait peut-être un élément légèrement ironique. Nodier s'était fait volontairement paterne et bonhomme ; mais la bonhomie comporte son grain de malice.
Si j'avais à entrer plus profondément dans la personnalité de Nodier, j'ajouterais que Franc-Comtois et madré comme certains enfants, de cette province, l'homme assistant à la naissance du mouvement romantique jugea jusqu'où iraient les audaces des novateurs. Peut-être pourrait-on avancer qu'il était de plume avec
eux, pas de cœur; nourri de littérature classique, la langue quil avait apprise dans les maîtres ne le poussait pas aux tendances modernes. On trouve de Taudace dans sa pensée, on n'en trouve pas dans la forme. De même son costume d'érudit était en désaccord avec les coupes triomphantes des habits des Jeune-France de son entourage. Peu importait à ce doyen qui était âgé de cinquante-quatre ans quand Alexandre Dumas n'en comptait que trente et un.
« Laissons passer ce carnaval », dut se dire Nodier, qui, grâce à cette tolérante complicité, fut appelé le « bon Nodier ».
Cette politique, d'ailleurs, contribuait à sa réputation et lui permettait d'entrer à l'Académie, quoique ce corps respectable ne goûte pas la société des gens besoigneux.
Mais un point reste acquis dans cette vie de production décousue, le titre d'auteur dramatique que Nodier eût porté sans doute s'il n'avait pas jugé que ses aspirations seraient réalisées,
avec plus d'audace, de fougue et de passion, par un groupe de
jeunes hommes dont l'œuvre devait marquer et modifier, pendant une période de cinquante ans, les conditions du théâtre romantique.