LE BIBLIOPHILE JACOB
Qui n'a remarqué, sous le porche des cathédrales, de nobles et pensives figures dont les pieds reposent sur des consoles historiées de profils grimaçants? Les tailleurs de pierre du moyen âge se plaisaient à ces contrastes; ils savaient fondre de telle sorte la majesté des lignes avec le caprice, que gravité et raillerie s'harmonisaient et se complétaient comme dans la vie.
J'entrevois presque sous un même jour la littérature romantique. Au seuil se dressent de nobles statues pensives, d'autres mutilées conservant toutefois de la grandeur, certaines tout à fait frustes gisant sur le sol couvertes de mousses, pendant qu'à côté la main des hommes et les intempéries de l'atmosphère ont respecté des bas-reliefs d'une moindre importance.
Ces images n'ont pas la même proportion et ne jouissent pas de la même lumière. Aux étages supérieurs du monument s'agite, perdu le plus souvent dans l'ombre, tout un monde de statuettes, de figurines, de mascarons, de gargouilles que notre siècle curieux fait mouler dans leurs niches et leurs tourelles pour les mettre en pleine lumière dans des musées d'architecture. Ces écarts de l'art trouvent un écho dans le monde intellectuel. A côté de Balzac et de Victor Hugo, ces hommes au regard profond qui transperce l'humanité, se dresse tout un monde de figures de troisième ordre qui n'avaient pas été vues jusqu'ici et qu'il était bon de descendre de la hauteur où elles étaient placées pour bien les juger.
i32 LES VIGNETTES ROMANTIQUES
La critique moderne a donné beaucoup d'extension, peut-être trop, à un groupe d'êtres inconnus ou oubliés dont on emplirait un Panthéon. J'y adjoindrai volontiers quelques statuettes, les unes un peu académiques, les autres narquoises, par cette raison que sous les maîtres il est utile de grouper les élèves. Dans l'école je choisis quelques disciples, quelques écoliers : ils ont pour avantage d'avoir moins de tenue, de réserve, de dire imprudemment tout haut ce que les maîtres pensaient tout bas, de montrer les défauts des qualités, enfin de servir d'écorchés faciles à étudier.
Avant que le romantisme eût conquis le terrain et planté sa glorieuse oriflamme de Montjoie Saint-Denis sur les murailles d'un Paris qui ne comptait alors que douze arrondissements, le Bibliophile Jacob fut un des combattants mémorables de l'époque. Il portait la visière de son casque baissée, mais son armure admirablement ouvragée le faisait remarquer de tous, et quand, à vingt ans de là, de jeunes écrivains surgirent entre 1845 et i85o, ils n'entrevoyaient qu'avec respect l'un des pères du roman historique, bien que déjà ce mode de récits fût délaissé pour la peinture de mœurs modernes.
Le Bibliophile eut-il conscience de cette transformation profonde qui n'était pas seulement particulière à la France, car Dickens opposé à Walter Scott ne dut plus tard sa popularité qu'au même courant ? Toujours est-il qu'abandonnant le roman historique qui lui avait donné droit d'entrée, en compagnie des auteurs sacrés, des historiens et des moralistes, dans la classique collection du Panthéon littéraire^ le Bibliophile Jacob, laissant de côté un pseudonyme fatigué, reprit son véritable nom de Paul Lacroix.
Rarement on vit depuis lors un auteur plus fécond. Le sang de l'écrivain semblait de l'encre, son cœur un encrier, ses doigts une
LE BIBLIOPHILE JACOB i33
plume à cinq becs. Paul Lacroix, si particulièrement doué au point de vue de la productivité, ne connut dès lors ni trêve, ni loisirs, ni repos, ni fêtes carillonnées. Écrivant sur tout et bien d'autres choses encore, il donnait quotidiennement de la besogne à tout un atelier de typographes et faisait hausser, dit-on, les actions de la papeterie où se fournissaient ses éditeurs.
Il n'en fut pas tout à fait ainsi alors que, voué à Tacharné labeur des œuvres d'érudition, l'écrivain pâlissait sur les études que commandent de semblables recherches.
Entre les divers romans qui avaient consacré le nom du Biblio* phile Jacob, il convient de citer particulièrement la Danse macabre. Ce fut le joyau de son œuvre, le livre-type que le public accroche au nom d'un auteur et qui fait qu'à Victor Hugo l'écho répondait jadis Notre-Dame de Paris^ comme Eugénie Grandet fut longtemps le roman qui accablait Balzac. Écho qui ne sonne pas toujours juste, mais dont le son répond au cœur des masses. Pour la génération qui suivit et qui a besoin d'une étiquette nettement écrite, le Bibliophile Jacob fut appelé à traîner à sa suite la Danse macabre et il eut l'insigne honneur d'être l'auteur d'un livre, récompense flatteuse qui n'est pas toujours accordée aux littérateurs de talent.
Il importe peu de savoir si le romancier avait bénéficié de la popularité imprimée par Holbein à cette danse sarcastique et égalitaire; aussi bien le Bibliophile prouvait par de profondes recherches que le titre de la Danse macabre était amplement justifié et qu'il ne recouvrait pas une marchandise de pacotille. Rien que l'introduction historique qui se dresse devant l'œuvre semble un porche précédant une majestueuse cathédrale. Dans une préface développée, l'auteur se plut à montrer l'échafaudage qui supportait son livre.
Embarrassé devant ce trésor de connaissances les plus diverses,
i34 LES VIGNETTES ROMANTIQUES
j'en détacherai l'étymologie du mot macabre : bien des pensées, bien des veilles, bien des lampes mourant faute d'huile au petit jour, ont permis à cette savante étymologie de se produire.
Macabra en arabe veut dire cimetière; en anglais make signifie faire et break briser; en hébreu maccahbi s'explique par le latin plaga ex me, c'est moi qui fais le mal ; en vieux français ma cabre se prend pour ma chèvre; d'autres ont prétendu que