CHAPITRE XVI
HIPPOLYTE TAMPUCCI
Il peut sembler hors de saison de faire figurer Tampuccî dans la pléiade romantique. L'homme suivit, même de bien loin, l'honnête voie tracée par Casimir Delavigne; mais ses liaisons avec certains poètes plus en avant, les renseignements biographiques sur l'enfance de quelques-uns de ses contemporains qu'on trouve seulement dans un livre rare * , le concours que lui apporta le plus célèbre des aqua-fortistes de l'époque, expliquent le rang qu'il occupe dans ces études.
Fils d'un préparateur du cours de chimie du collège Charlemagne, Tampucci, ayant imprudemment témoigné de certaines aspirations à la poésie, fut placé par son père chez un cordonnier. Un poète dans l'échoppe d'un rapetasseur de chaussures! « On espérait par là détruire toutes ses illusions, faire taire ses doux rêves d'enfance », dit M. V..., qui a fait précéder le volume de Poésies d'un court avertissement.
Le poète « résista saintement à son père, brisa les outils pour lesquels il n'était point fait, et redevint libre en se rendant à luimême. T>
Cependant le préparateur de chimie, jugeant sans doute qu'il avait trop rabaissé son fils, lui fit obtenir l'emploi de garçon de classe au collège Charlemagne. Tampucci accepta sans répugnance, quoique cette nouvelle fonction ne fût pas encore d'un ordre bien relevé. « C'était pour lui rester en famille, dit son biographe : il
I. Poésies, par Hippolyte Tampucci. Paris, Paulin, i833. In-8*.
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avait été élevé dans la maison, s'était mêlé aux jeux de quelquesuns des élèves, devenus depuis écrivains distingués. »
C'étaient Théophile Gautier, Gérard Labrunie, Edouard Thierry, qui avaient suivi les cours du collège Charlemagne; aussi les principales pièces du volume de poésies leur sont-elles dédiées comme gages d'affectueux souvenirs.
Déjà par ces liaisons Tampucci se rattache incidemment au mouvement romantique. Le poète en a les amertumes, les désespérances; il est touché par un bout de l'aile du vieux Temps de i833.
L'âge, qui avait mis en rapport ces collégiens et le pauvre garçon de salle, eut pour effet plus tard de permettre à Tampucci de se rappeler au souvenir de Gérard et de Théophile.
Grâce à ce volume, on a un profil de Gautier, enfant blond, couvé sous les tendresses de la famille. La note tendre et émue des premières années d'adolescence, que n'a jamais fait vibrer l'auteur des Jeune-France, se trouve là seulement.
Sur un sable doré ta vie, ô Théophile, Coule parmi des fleurs.
L'existence de son ancien camarade, fils d'un employé dans les douanes qui ne paraît avoir contrarié en rien la vocation du poète, semblait un paradis à Tampucci en comparaison de la sienne :
Ta lèvre n'a jamais goûté Tabsinthe amère
Du morne désespoir.
Près de toi sont tes sœurs ; un baiser de ta mère
Clôt tes yeux chaque soir.
Qu'il y a loin de ce croquis d'enfant chéri au chef des bandes d'Hernani !
On entrevoit par les vers suivants de la même pièce que Fauteur d'Albertus se souciait déjà bien plus d'un pourpoint rouge que d'aspirations sociales. Il n'avait pas souffert.
Théophile ! viendront des jours où dans ton âme Luira, n'en doute pas, une plus sainte flamme. L'humanité gémit et crie aux oppresseurs : Haine, opprobre 1 Voilà la tâche du poète 1
Vers peu éclatants, sages conseils qui ne répondaient en rien à la nature factice que tout jeune Théophile Gautier semble s'être créée*.
Avec Gérard le pauvre Tampucci se sentait plus à Taise. L'humoriste ouvrait au contraire la porte aux sensations intimes dont son ami Théophile condamnait l'étalage. Gérard aimait et épanchait ses rêves dans le cœur du pauvre Tampucci.
Ton jeune cœur, brûlant de l'amour de la gloire, D'un autre amour aussi vient de sentir les feux; Poursuis, Gérard, poursuis! Qu'une double victoire Bientôt vienne combler tes désirs et mes vœux.
Et plus loin :
Pourtant, quand, le front ceint d'une flamme si belle. D'un père par tes chants embellissant les jours, Et couvert de baisers d'une amante Adèle, Tu viendras me conter ta gloire et tes amours.
C'est bien là la camaraderie affectueuse de deux jeunes gens. Gérard, sans morgue, sans prétentions littéraires, comme il le
I. A diverses reprises la critique reprocha au poète cette indifférence pour tout sentiment humain, a Le poète ne doit pas geindre en public », me disait Théophile, plus sensible à ces attaques qu'il n^en faisait montre.
Le masque flegmatique, que Thomme crut utile de porter dans la vie, finit par se coller à son visage : il avait jeté tant de pierres sur ses sentiments qu^ils restèrent murés et incapables de reparaître.
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montra toute sa vie, avait déjà publié un certain nombre d'opuscules ; sa traduction du Faust et des poètes allemands le mit hors de pair. Il aimait quelque belle inconnue et faisait pénétrer un rayon de poésie et d'amour dans Tâme du pauvre Tampucci en lui confiant ses aspirations poétiques, les battements de son cœur.
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PRÈS I.'EAU-FORTC de ctl.F.ST\H NANT pour Je» Poéilet d'Hippoljti: Timpucci (i833).
Plein de tolérance, Gérard pouvait entendre les vers suivants du garçon de salle sans se gendarmer ;
Je chéris Casimir, j'admire
Je goQte de leur luth les sons mélodieux.
Deux vers qu'à aucun titre Théophile n'eût admis. L'enthousiasme
pour Casimir Delavîgne équivalait, vers i833, à un brevet de cuistrerie impardonnable.
Le volume de Poésies de Tampucci contenait, il est vrai, une sorte de pièce romantique dédiée à Victor Hugo; mais au fond du cœur le garçon de salle du collège Charlemagne préférait certainement les cordes du « luth de Casimir », comme plus faciles à pincer.
Ce qui consacre toutefois Tampucci et lui donne place au second rang d'une bibliothèque d'ouvrages romantiques, c'est Peauforte de Célestin Nanteuil qui sert de frontispice au recueil, image étrange dans l'œuvre du graveur qui en laissa de si extraordinaires.
Une muse de Bohème, un des motifs favoris de l'artiste, est assise au bord d'un ruisseau, contemplant le sombre poète et ne demandant qu'à lui mettre en main sa cithare.
Oh 1 lorsque fatigué d'un travail sans honneur,
Souvent à ma main qui se lasse Echappe le balai; que le front en sueur
Je rêve, seul dans une classe, Ma poitrine se gonfle, et de mes pleurs amers
Je sens que ma )oue est baignée.
Que mon être grandit, qu'un Dieu parle, et mes vers
Jaillissent d'une âme indignée.
Combien dut être choqué de l'étalage de détails si bas d'un geigneur ulcéré Théophile Gautier à qui la pièce est dédiée ! Aussi n'est-ce pas dans la dégradante attitude d'un balayeur de classe que Célestin Nanteuil représenta le poète : c'est en vêtements noirs, en cheveux noirs, avec une physionomie pâle que Tampucci écoute la muse bizarre, la même qu on retrouve dans le frontispice des néo-romantiques les plus ardents.
L'eau-fojte a pénétré trop profondément dans les habits de
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Tampucci, dans le corsage de velours noir de la muse, ragoût de plus pour ceux qu'intéresse le « crevé » des morsures du cuivre : la physionomie du poète en sera plus mélancolique, la jupe de la muse de Bohême apparaîtra plus blanche; mais si Casimir Delavigne fut quelque peu étonné d'un si romanesque emploi de son luth, Gérard de Nerval et Théophile durent se féliciter de la vitalité toute de i833, prêtée par leur ami le graveur à un recueil qui ne brillait pas par la hardiesse de la versification.
Hippolyte Tampucci était entré dans la vie sous le coup de circonstances trop défavorables pour tracer un sillon profond. H se redressa pourtant et sacrifia de loin en loin au culte des muses. A dix-sept ans de là, devenu chef de bureau de la préfecture de la Marne, il publiait encore un volume de poésies'; mais le volume manquait de vignette et n'est-ce pas l'étrange frontispice de Célestin Nanteuil qui a conservé, dans le souvenir des bibliophiles, le nom du pauvre Tampucci?
I. Quelques fieurs pour une couroaae, poésies nouvelles. 1H47- In-ii,
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