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le nom retentissait à mes oreilles comme le son d'une trompette. Pétrus Borel le lycanthrope, Tauteur de Madame Putiphar, le biographe des croque-morts, le beau Pétrus Borel était de ces personnages « fatals » qui s'imposent à la jeunesse et lui apparaissent avec le nimbe d'une réputation bizarre.
Il n'en était plus tout à fait ainsi en 1845. L'étrangeté du poète s'était quelque peu décolorée aux yeux des astronomes parisiens qui constatent les étoiles filantes du monde intellectuel. Les Rhapsodies, les Contes du Lycanthrope, Madame Putiphar elle-même, malgré son titre, n'avaient pu triompher de l'indifférence du public. A l'Artiste Pétrus Borel publiait des articles tout à fait singuliers : un pastiche de Montaigne (Montaigne et Pétrus Borel ! ! ! ) , une étude sur la Chaussure che{ les anciens et les modernes??? De tels sujets n'étonnaient plus. La signature de l'écrivain devenait insuffisante pour faire passer ces caprices.
« La caisse de l'Artiste, a dit quelque part Monselet, était plus bourrée de roses que d'écus. » Nous nous contentions volontiers, nous jeunes, d'une poignée de roses, et quand un louis égaré, extrait des profondeurs de cette caisse fantastique, nous permettait d'aller nous ébattre, en compagnie de nos amies, sous les ombrages d'Aulnay ou de Tîle du Bas-Meudon, une si mince rémunération n'était pas à la hauteur d'un personnage de la réputation de Pétrus Borel; aussi disparut-il de cet endroit trop poétique pour chercher sa vie dans la fondation de petits journaux : n'y trouvant la gloire ni la fortune, il fut forcé d'accepter un poste au delà . des mers, dans l'administration de l'Algérie.
Tel je cherche à revoir dans Tombre de mes vingt ans, de mes lectures, de mes souvenirs, ce Pétrus Borel, forçant Tétrangeté pour dissimuler peu d'imagination, se présentant en « loup » dans la civilisation, goguenard très travaillé, sans cesse en quête
de sujets étonnants, voulant attirer l'attention du public par son orthographe, n'écrivant toutefois qu'avec peine de bizarres récits en prose, poète jadis, dont les vers étaient hirsutes et martelés, à la tête autrefois d'Un groupe d'artistes à tous crins qui avaient laissé leurs cheveux dans les mains de l'occasion. Une austère coiffure à la malcontent, une admirable barbe que jalousait Théophile Gautier, un habit noir boutonné sévèrement jusqu'au
col, avec adjonctions à la Marat, avaient fait remarquer dans sa jeunesse Thomme par les Parisiens. Le plus clair de la réputation de Pétrus Borel n'était-il pas dû à un fameux portrait de Louis Boulanger, dont le modèle se profilait, noir et sérieux, sur le paysage, avec un vague reflet d'attitude à la Velasquez?
Les motifs particuliers au lycanthrope, les souvenirs de Morgue et de pompes funèbres déteignirent momentanément sur quelques débutants, Baudelaire et moi-même tout le premier. La jeunesse se regarde comme prodigieusement avancée de jouer avec les sujets macabres ; elle se donne pour très hardie et se complaît dans ce qu'elle croit une étrangeté, sans s'inquiéter de la somme de voulu, de peiné qui forment la trame de productions en apparence bizarres. Au début on ne goûte pas le charme du naturel, de la simplicité, dont la clarté et la transparence demandent plus d'études que de faciles oppositions de noir et de blanc et d'images ambitieuses.
Malgré ses efforts, Pétrus Borel ne fît pas école. Heureusement. Le jacobinisme qu'il invoque dans ses écrits et qui est tout de fantaisie, la liberté de Diogène que Fauteur des Rhapsodies réclame pour son art, les néologismes qu'il comptait mettre en circulation, les racas de Fracasse jetés à la hure des « flasques » et des « ga vaches », tout cela put étonner un moment et servir de prétexte à des préfaces guerroyantes ; tout cela, sauf quelques
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élans, quelques cocasseries, n'a guère plus de valeur aujourd'hui que les fameux « beaux vers frappés » par les auteurs de tragédies du premier empire.
Pétrus Borel, à bien chercher, a laissé quelques pages ; mais son œuvre, à cinquante ans de distance, ne me paraît pas viable. On peut réimprimer, pour répondre aux désirs de quelques bibliophiles attardés, certains de ses livres, devenus rares; on ne les fera pas sortir du domaine de la a curiosité ».
Pétrus Borel n'en reste pas moins, physiquement, un spécimen très accentué du romantisme. Comédien habile, il s'était composé une tenue tout à fait particulière; son masque avait été soigneusement travaillé dans le silence du cabinet avant de se profiler devant le public.
M. Jal rapporte dans son livre des Causeries du Louvre^ qu'un certain Napoléon Thomas avait exposé au Salon de i833 un portrait de I^étrus Borel ainsi costumé : « Gilet rouge, habit aux larges revers pointus, gants sang-royaliste, chapeau pointu, barbe et cheveux flottants. »
Ce merveilleux portrait excitait d'autant plus l'attention qu'il avait un cadre tricolore! !!
Il est fâcheux que la critique d'art n'ait pas été plus développée en i833. A part la courte analyse donnée par M. Jal, je ne trouve pas de renseignements sur le portrait, et on peut en conclure que la peinture n'était pas à la hauteur de l'encadrement.
Ce Napoléon Thomas, chanté par l'auteur des Rhapsodies : « A toi. Napoléon Thom, le peintre, air, franchise, poignée de cœur soldatesque », était en réalité un crayonneur médiocre, peu digne de faire partie de la bande du Bouzingot. Les pauvres lithographies dont il a « orné » le volume de vers de Pétrus Borel
I. Jal. Saion de i833. Les Causeries du Louvre. Paris, Gosselin, i833, in-8\
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ne valent que par le thème qui lui a été dicté par le poète ; la faiblesse de leur exécution fait comprendre comment Napoléon Thomas, rangé au début parmi la bande des a cœurs de salpêtre », devint plus tard un ouvrier aux gages des marchands d'estampes de la rue Saint-Jacques.
Aussi la seconde édition (fausse) des Rhapsodies fut-elle précédée d'un frontispice de Célestin Nanteuil ; dans cet encadrement, plus digne du poème, tout grouilla avec des alternances de noir, de blanc, d'anges, de démons, de gardes nationaux, de blagues à tabac, de têtes de mort, enfin toute la salade qu'accommodait si merveilleusement le graveur.
Une autre représentation fut donnée de Pétrus Borel par le sculpteur Jehan Du Seigneur. A part le collet d'habit à la Marat, ce n est pas dans ce médaillon qu'il faut chercher le farouche lycanthrope*. Le poète paya toutefois largement son sculpteur : c( A toi, Jehan Du Seigneur, le statuaire, beau et bon de cœur, fier et courageux à l'œuvre, pourtant candide comme une jeune fille. Courage ! Ta place serait belle : la France pour la première fois aurait un statuaire français. »
Pétrus Borel ne parait pas se rappeler qu'à cette même époque David d'Angers modelait avec quelque puissance les médaillons des forces intellectuelles de l'Europe; mais David, quoique associé avec les républicains, ne descendait pas jusqu'aux bouzingots. De cœur avec les romantiques réellement puissants ses contemporains, il négligea d'introduire dans son Panthéon le personnage
Drapant sa soulîVancc secrète Sous les tiertés de son manteau.
I. De ce médaillon, M. Agiaûs Bouvenne a donne une lithographie tirée à quelques exemplaires. Depuis, la Revue le Livre, dans le numéro d'avril 1882, a publié une bonne reproduction du prolil en relief de Pétrus Borel.
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Et c'est ce qui me paraît expliquer comment Jehan Du Seigneur était appelé à fournir « pour la première fois » un statuaire à la France.
On peut dire que l'art a rendu de nombreux services à la réputation de Pétrus Borel. Au portrait de Louis Boulanger, au
frontispice de Célestin Nanteuil, il faut joindre la vignette de Gigoux pour Champai'ert.
C'est une image à sensation qui donnerait la chair de poule si le conte de Barbe-Bleue n'existait pas. D'André Vésale, le grand chirurgien du xvi° siècle, Pétrus Borel fit le héros d'un de ses récits sous le nom d'Andréa Vesalius. Les galants de sa
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femme, le chirurgien les tuait : par jalousie autant que par amour de la science, il se livrait sur eux à une dissection approfondie, et les squelettes bien préparés, rangés soigneusement dans une armoire, André Vésale les montrait à Tépouse coupable, qui ellemême devait à son tour être préparée anatomiquement. C'est la scène palpitante qu'a dessinée Gigoux.
Je ne veux pas perdre de temps à analyser Tœuvre de Pétrus Borel : la critique contemporaine a amassé les matériaux pour bien faire connaître Tœuvre et l'homme *.
Un témoignage d'un contemporain ne doit cependant pas être négligé. Gabriel Laviron, rendant compte du Champavert, disait :
Ce livre est d'une étrange vérité : vrai dans ses passions et ses meurtres, vrai dans sa philosophie désolée et son suicide athéiste, vrai dans son rire de crâne ^.
Voilà des mots de Tépoque précieux à collectionner, car nous n'en trouverions pas de pareils dans les dictionnaires de 1880.
Si le Champavert est « vrai dans son rire de crâne », on n'en peut dire autant de Madame Putiphar^ roman qui fut annoncé pendant plus de trois ans en librairie et dont l'enfantement fut laborieux; aussi, après une lecture de cette œuvre, le lecteur cherche-t-il le pourquoi du brouillard malsain qui pénètre et enveloppe son esprit, brouillard vraisemblablement produit par la fumée d'une lampe charbonneuse qui a éclairé les soucis d'un auteur se battant inutilement les flancs et se donnant tant de peine pour aboutir à si peu d'intérêt.
11 est un remède aux fâcheuses sensations causées par ce genre
1. Pour plus de développements touchant I^écrivain, on peut consulter : Asselineau, Bibliographie romantique; Baudelaire, Réflexions sur quelques-uns de mes Contemporains (Œuvres complètes, t. II), et surtout Tintéressant petit volume de J. Claretie, Pétrus Borel le Lycanthrope. (In- 18. 1863.)