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CHAPITRE XVIII

Qui évoque le souvenir de Gérard fait apparaître une personnalité délicate, la plus singulière peut-être de la période romantique. Ce n'est pas tant le bagage intellectuel laissé par le poète, qui forme son œuvre, qu'une vie toute de fantaisie, semée d'incidents et terminée par un drame mystérieux.

Gérard fut un des rares humoristes sincères d'un temps où la plupart des écrivains travaillaient leur bizarrerie et cherchaient à lui imprimer un voyant relief; plus naturel que ses camarades, loin de se donner en spectacle au public, Gérard rentrait dans sa coquille et s'intéressait seul au jeu de ses propres caprices. Ces tempéraments d'écrivains sont plus communs en Angleterre qu'en France, et leur nature laisse une telle empreinte dans leurs ouvrages que les Anglais les ont classés sous la rubrique d'essayistes. A personne plus qu'à Gérard le mot ne peut être appliqué : il voltigea de la satire au drame, du conte aux impressions de voyage et fut un véritable essayiste français.

Les dictionnaires le classeraient sous la rubrique de polygraphe; ^ans doute il le fut, ayant traité de sujets très opposés, mais sans s'y arrêter et en délimiter bien nettement le champ. Atteint de la papillonne commune aux humoristes, Gérard se rattacha tour à tour aux classiques, aux romantiques, aux réalistes. Aux uns et aux autres ce montreur de kaléidoscope donna certains gages ; mais il courut trop vite après l'heure où le rêve devait l'emporter sur la vie, une existence décousue, des infiltrations qui se produi-

saient dans son cerveau ne lui permettant plus de veiller à l'équilibre de ses pensées.

Aussi une notice sur l'œuvre de Gérard est -elle difficile à écrire; de jolis fragments, dignes d'être cités dans des dictionnaires de morceaux choisis de la littérature française, se pressent si abondants qu'ils semblent avoir écarté les critiques méthodiques ; il faut chercher les diverses sources où ont puisé ces écrivains non classés, montrer l'influence des milieux où ils vécurent, celle de leurs contemporains, de leur temps. J'essaie seulement une sorte d'esquisse, sans avoir d'autre prétention que de donner quelques traits d'après Thomme et son œuvre.

D'abord se cherchant vers 1825*, Gérard se trouva, par des liaisons de jeunesse, poussé vers le romantisme; son camarade de classe au collège Charlemagne, Théophile Gautier, l'y entraîna d'autant plus facilement que le jeune homme était porté vers la littérature dramatique et qu'à cette époque le théâtre n'admettait que des personnalités jeunes et ardentes.

S'il est vrai qu'on doive à Gérard la fondation du Monde dramatique, là en effet, dans les trois premiers volumes de ce curieux recueil, on put voir, avec les aspirations des écrivains qui faisaient du théâtre le porte- voix bruyant du romantisme, une sorte de plan de dramaturgie internationale, reliant les principaux auteurs de l'étranger à ceux de la France et éclairant la critique par des vignettes dues aux artistes à la tète du mouvement.

Ce fut une note bien particulière de Gérard, qui des grandes épopées de l'Inde passait au Faust de Gœthe et trouvait dans ces

I. a Gérard de Nerval avait publié sous la Restauration des poésies nationales et napoléoniennes quMl ne voulait pas qu'on lût, déclarant tout le premier que c'était du poncif» » (Lettre inédite de Philothée O'Xeddy sur le groupe littéraire romantique dit des bou^ingots. Paris, 1875. In-8.)

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drames un élément à son esprit chercheur; aussi, vingt-cinq ans plus tard, Técrivain, retrouvant dans le foyer de son esprit des charbons qui ne s'étaient pas éteints, faisait représenter le Cha^ riot d'enfant du roi Soudraka, de même que dans l'Imagier de Harlem il cousait des ressouvenirs du Faust de Gœthe.

Ceux qui seraient tentés d'étudier Gérard dans ce courant de drames ambitieux auraient une idée tout à fait fausse de l'humoriste. A la fin de la Restauration on Tentrevoit libéral (mais tous les Parisiens Tétaient et même à demi carbonari). A quelques années de là, devenu tout à fait anti-académique, Gérard, introduit dans la bande des bouzingots, s'efforça de pousser un cri de guerre terrible, le cri d'un homme timide*.

De son véritable nom il s'appelait Gérard Labrunie*^. Pour ne pas choquer son père, vieux médecin que la vie de bohème effarouchait, le poète prit le pseudonyme de Gérard de Nerval, un nom qui semble appartenir à un héros des romans de M"** Sophie Gay, et il fallut tout le talent de l'homme pour faire oublier cette appellation qui convient plutôt à un élégant de i825 en culotte à demi collante et en spencer.

Timide dans la vie, Gérard offrait une certaine résistance intérieure, et quoiqu'il vécût en pleine camaraderie avec la bande de Pétrus Borel et qu'il fut admis à l'honneur suprême de fournir une épigraphe au tapageur volume des Rhapsodies, Gérard appartenait à la littérature claire, obtenant des effets plus par le sentiment que par une palette chargée de couleurs. Ses amis

1. Sur les luuts Bou^^ingotisme, Bou:{ingot ou Bou^ingo, voir Lettre inédite de Philothée CNeddy, citée plus haut.

2. Dans un catalogue de la librairie Renduel sont annoncées comme devant paraître « prochainement» les Avefttures d'un gentilhomme périgoitrdin, par Théophile Gautier et Gérard Labrunie ; c^cst la seule publication à ma connaissance que Thumoriste signa de son nom véritable, et elle ne parut pas.

GERARD DK NERVAL iSp

pouvaient à leur aise rivaliser avec l'art secondaire de la peinture; lui se contentait de presser doucement son cœur pour en faire jaillir de tendres souvenirs.

La génération de jeunes gens qui entra dans les lettres au demi-siècle entrevit un Gérard à peu près inconnu Jusque-là, un

voyageur sentimental qui, ayant vécu quelques mois à Constantinople, voulait bien étudier les hommes, les femmes, les mœurs, sans trop se soucier de descriptions de monuments, de vieux murs, de ciels et d'horizons.

Il y aurait un parallèle curieux à établir entre lui et Théophile Gautier. En tout et sur tout ils différaient absolument; c'est ce qui explique peut-être leur liaison. Gautier a l'impassibilitc d'un

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Oriental; on le voit, calme, accroupi sur un divan, détaillant sa littérature comme s'il vendait des ouvrages en filigrane, d'une excellente fabrique d'ailleurs ; Gérard toujours remuant, un sourire dans des yeux clignotants, rêvant à mille petites chimères ; Gautier tout à fait indiâférent en politique, s'en vantant et recouvrant de paradoxes son scepticisme ; Gérard quelque peu républicain et tout fier de le dire :

c( Je me souviens, m'écrivait-il à la suite d'un assez pauvre article que tout jeune j'avais publié sur les Scènes de la vie orientale, que la salle de la Porte-Saint-Martin croulait d'applaudissements quand, au deuxième acte de Léo Burckart^ un des étudiants conspirateurs s'écriait : Les rois s'en vont!... Je les pousse.... »

Les jeunes gens sont très fiers de se poser en conspirateurs et de paraître jouer leur tête. Le bon Gérard s'en contait quelque peu à lui-même ; mais il était à la fois sous le coup de l'admiration des Brigands de Schiller et peut-être des courants réels de légitime revendication de ses droits qui remuaient toute la France d'alors.

On a vu dans le chapitre sur Tampucci que Gérard lui confiait ses amours. Dans le volume intitulé les Filles du feu *, quelques ressouvenirs de jeunesse, quelques profils de jeunes filles donnent à penser que Gérard avait laissé, dans les campagnes du Valois où il avait été élevé, des compagnes, des amies d'enfance à qui depuis il n'osa jamais déclarer les tendres sentiments qu'il éprouvait pour elles. Il a dessiné dans cet ordre d'idées d'aimables pastels pleins de douceur, qui sont obtenus avec rien : la légèreté de touche de ces portraits n indique-t-elle pas le peu de profondeur de ces amours de jeunesse? Le fond de ces esquisses en est

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