‹ Les vignettes romantiquesChapitre 67 sur 104 · VIGNETTE DE T(M · texte numérisé non relu

VIGNETTE DE T(M

pour CaraeUres el Paysages, d

Mon ami Charles Monselet est revenu à diverses reprises sur Xavier Forneret, et il en a tracé un piquant croquis '.

Quelques personnes, à Dijon, se souviennent encore de la première représentation de l'Homme noir, drame en cinq actes et en prose. C'était en i834 ou i835. L'auteur était un Bourguignon, un jeune homme riche, mais dont les habitudes en dehors de la

aïo LES VIGNETTES ROMANTIQUES

vie bourgeoise et provinciale avaient le privilège d'exciter la défiance de ses compatriotes. D'abord, il ne s'habillait pas comme eux, — premier grief! — il aimait le velours, les manteaux, il portait un chapeau d'une forme particulière et une canne blanche et noire. On racontait de lui des choses étranges : qu'il habitait une tour gothique où il jouait du violon toute la nuit.

Pour cette représentation de l'Homme noir, M. Xavier Forneret avait fait de la dépense :

La veille de la représentation, des hallcbardiers, des hérauts en costume du moyen âge se promenèrent dans les rues, agitant des bannières où s'étalait le titre de la pièce. On pouvait donc compter, sinon sur un succès, du moins sur une recette. La salle de spectacle fut comble, en effet, mais l'Homme noir ne réussit point : nous croyons même qu'on n'alla pas jusqu'au dénouement; il y eut brouhaha, cabale.

M. Xavier Forneret fit imprimer son drame dans une couverture symbolique : des lettres blanches sur fond noir. Il fit mieux, il adopta le nom de l'Homme noir, et il signa ainsi plusieurs volumes. En même temps, il se réfugiait plus que jamais dans une existence exceptionnelle. Cette personnalité tranchée, quoique sans angles blessants, a agacé pendant près de vingt ans les habitants de Dijon et ceux de Beaune. Les gazettes locales ne purent résister à l'envie de s'égayer sur son compte; il devint l'original de la contrée, on essaya d'interpréter son isolement, il y eut maintes fois procès et scandales. M. Xavier Forneret tint bon continuellement ^

Xavier Forneret eut des audaces qui ont fait défaut à M. Barbey d'Aurevilly (j'ai peine à disjoindre ces Rita-Christîna de la littérature). Il fit jouer des drames sur les théâtres parisiens, et naturellement le tourmenté de ses conceptions, joint sans doute à quelque inexpérience de la scène, nuisit au succès qui devait couronner tant d'efforts. Les penseurs n'ont rien à démêler avec les planches.

Les Bourguignons m'en voudraient à juste titre d'oublier Louis Bertrand, alors que je parle de Xavier Forneret; ils m'accuseraient de dessiner des grotesques plutôt que de délicates figures.

I. Catalogue d'une jolie coilccl ion de livres rares et curieux provenant de la bibliothèque d'un homme bien connu. Paris, 1871.

Forneret, c'est une grimace; Aloysius Bertrand, un profil doux et mélancolique.

Dans l'ancien temps peu de villes qui ne forgeassent un sobriquet railleur à l'adresse de la cité voisine. Dijon avait qualifié ses voisins du titre méprisant : les ânes de Beaune. Était -il bien généreux de la part de l'ancienne capitale de la Bourgogne, fière de son Piron, d'écraser Beaune qui avait donné le jour à Forneret? De telles rivalités de clocher n'ont plus de raison d'être aujourd'hui, et l'esprit moderne moins gausseur ne permet pas d'opposer l'auteur de Gérard de la Nuit à l'Homme noir blanc de visage.

Aloysius Bertrand était pauvre et doué d'un talent exquis; Xavier Forneret naquit riche d'argent et de bizarreries. S'il n'est pas vivant, il est mort pour les lettres ; de sa mémoire il ne reste qu'un fantoche de province. Le pauvre Bertrand mourut à l'hôpital, enlevé par la phtisie qui a dévoré tant de poètes ; mais son œuvre est restée pure, d'un travail qui fait penser aux admirables coupes de jade de la Chine.

Ce merveilleux livre de Gaspard de la Nuit, dont chaque mot est ciselé avec amour, Dijon peut en être fier, quoique le pays n'eût pas encouragé fortement le poète qui espérait grouper à ses côtés les jeunes hommes qui s'occupaient de littérature ^ Aussi il quitta la province.

Pendant Thiver de 1829, a dit M. Victor Pavie, un jeune homme apparut, sous les auspices du peintre Boulanger, à ce foyer de l'Arsenal dont la famille Nodier faisait si hospitalièrement les honneurs. Ses allures gauches, sa mise incorrecte et naïve, son défaut d'équilibre et d'aplomb, trahissaient l'échappé de province. On devinait le poète au feu mal contenu de ses regards errants et timides. Son nom était Louis ou plutôt Aloysius Bertrand, selon les habitudes de renaissance gothique d'alors...

I, Voir le Prcvincial de Dijon et le Patriote de la Côte-d'Or de 1828,

Quant à Texpression de sa physionomie où je ne sais quel dilettantisme exalté se combinait avec une taciturnité un peu sauvage, il n*était que trop facile d'y reconnaître une de ces victimes de l'idéal et du caprice, qui, chassées du terroir par les incompatibilités de race, s'en vont chercher fortune ou misère à Paris.

On lisait ce soir-là. Quand arriva son tour, Aloysius Bertrand tira de sa poche et lut, moins qu'il ne récita, une manière de ballade dans le goût pittoresque de l'école, ciselée comme une coupe, coloriée comme un vitrail, dont les rimes tintaient comme les notes d'un carillon de Bruges. Ceux qui survivent n'ont pas oublié, après trente ans, l'effet que produisit sous les chevrotements de sa voix grêle le retour périodique de ces deux vers :

L'on entendait le soir sonner tes cloches Du gothique couvent de Saint-Pierre de Loches.

Sa leçon débitée, il se dissimula tout honteux dans l'embrasure d'une fenêtre où Sainte-Beuve le recueillit et le détermina.

Depuis lors on ne revît plus Louis Bertrand dans le salon de Nodier. Il n'avait conservé de relations qu'avec David d'Angers et Sainte-Beuve ; le poète, avec son sens si pénétrant de critique, avait deviné l'homme. A Sainte-Beuve Aloysius Bertrand portait ses manuscrits de premier jet, qui devaient s'appeler plus tard Fantaisies à la manière de Rembrandt et de Callot.

De même que les Bibles du moyen âge, les manuscrits de Louis Bertrand, a dit son biographe, « étaient rehaussés de rubriques rouges et bleues, illustrés de lettrines avec des figures cabalistiques sur les marges ».

Pauvre Aloysius si sincèrement romantique, pauvre Gaspard de la Nuit plongé trop vite dans la nuit de l'oubli ! Celui-là n'eut pas besoin d'appeler un dessinateur de vignettes à son service. Lisez cette jolie description de sa ville où chaque mot semble une touche de miniaturiste :

Gothique donjon En flèche gothique, Dans un ciel d'optique.

Au bas est Dijon.

FACSrMILE D'UNE EAU FORTE DE CÉLESTIN NA

pour If/^^p.f.dics, df lelrus Rord

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Ses joyeuses treilles N'ont point leurs pareilles:

Ses cloches jadis Se comptaient par dix.

Là plus d'une pinte Est sculptée ou peinte; Là plus d'un portail S'ouvre en éventail.

Dijon, moult te tarde !

Et mon nez camard Chante ta moutarde Et ton jacquemard.

Si des études remarquables n'avaient été publiées sur Aloysius Bertrand*, il y aurait plaisir à revenir sur la figure la plus touchante de l'époque romantique; j'ai voulu seulement montrer le rôle intellectuel qu'il joua à Dijon; mais le poète n'était pas assez Bourguignon salé pour le pays.

En faisant un certain écart dans la direction du Bourbonnais, de Dijon à Moulins, on se trouve en face, non plus d'une personnalité isolée comme celle de Xavier Forneret, mais d'un foyer intellectuel dont la lueur se projeta un certain temps dans cette province. Après la Normandie, ce fut dans l'Allier que fut poussée activement Tétude des anciens monuments. Dans ce pays montagneux, combien de tours ruinées, de vieux castels dominent les vallées et que de légendes sont attachées aux murailles déchiquetées!

Un artiste se rencontra, Achille Allier, qui groupa, autour d'un imprimeur ayant la religion de sa province, des jeunes gens

I. Voir l'édition de 1842 de Gaspard de la Nuit, précédée d'une notice de Sainte-Beuve, et publiée par M. Victor Pavie, imprime^ir à Angers; voir également la réimpression du même livre avec de nombreuses adjonctions recueillies par Ch. Asselineau et imprimé en 1869, à Bruxelles, par M. Poulet-Malassis.

épris des merveilles archéologiques de la contrée. Là fit école le plus romantique des graveurs parisiens, Célestîn Nanteuîl; ses anges, ses gnomes, ses sylphides, pénétrèrent dans le Bourbonnais et prêtèrent le charpie de leurs enroulements aux frontons des vignettes architecturales.

Le Bourbonnais pittoresque suivit de près les Voyages roman-

tiques dans l'ancienne France, entrepris par Taylor et Nodier, de même que l'Art en province, sous la direction d'Achille Allier, côtoyait l'Artiste, fondé par Ricourt. Ce fut la même veine, le même courant d'idées, la même exégèse archéologique dans la manière d'interpréter un monument et de restituer tout le menu peuple vivant jadis à l'ombre de ces castels.

Lui-même, Victor Hugo avait jeté les yeux sur ce sol riche en

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légendes. La fameuse Quiquengrogne , qui dut si longtemps former pendant à Notre- Dame de Paris, appartenait au Bourbonnais ; et rien que l'annonce du livre, qui eût été at léonin de l'éditeur, drapeau à ce groupe de

tes faisaient défaut à ce

[n de poésies, par Alfred

recueil de pièces conçues

sous l'influence de Lamartine, ne mérite d'être

enregistré ici que grâce à un ingénieux frontispice d'Achille Allier,

traité dans la manière de Célestïn NanteuiP.

D'autres graines de romantisme devaient être portées loin de

I. Le catalogue de i83t, du libraire Charles Gosselin, annonce au nombre des ouvrages sous presse : « Le Fils de la bossue, roman nouveau de Vicior Hugo. Un gros volume in-U*, orné de vignettes de Tony Johannot. La Quiquengrogne, roman nouveau de Victor Hugo, auteur de Sotre- Dame de Farts. Deux gros volumes in-S", avec vignettes. «

A la suite de cette annonce est joint un fragment de lettre de l'auteur à l'éditeur : n La Qui- B qiiengrogne est le nom populaire d'une des tours de Bourbon-l'Archambault; ce roman " est destiné i compléter mes vues sur l'art du moyen àgc, dont Notre-Dame de Paris a ■ donné la première partie. Notre-Dame de Paris, c'est la cathédrale; la Quiquengrogne, ce Il sera le donjon. L'architecture militaire après l'architecture religieuse. Dans Notre-Dame j'ai 1 peint plus particulièrement le moyen Age sacerdotal ; dans la Quiquengrogne, je peindrai plus v spécialement le moyen âge féodal : le tout selon mes idées, bien entendu, qui, bonnes ou K mauvaises, sont & moi. Le FUs de la bossue paraîtra après la Quiquengrogne et n'aura qu'un

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