CHAPITRE XXIll
Un certain courant de religiosité se mêla aux divers affluents qui devaient grossir le romantisme, ou, pour parler plus exactement, la période romantique. Au début, entre i825 et i832, le trône et l'autel, la royauté, la religion semblaient avoir besoin de restaurations, comme les cathédrales du moyen âge. Il y eut vif empressement, et à ce moment la démolition ne faisait point question. Voltaire était traité avec aussi peu de respect que le diable; pour avoir sapé tant de croyances il était regardé comme un esprit du mal, sans cesse grimaçant.
Toutefois, en songeant au morceau de dogme que chaque sectaire emportait avec soi pour s'en tailler un manteau : les buchéziens ne faisant qu'un du Christianisme et de la Révolution ; les saint-simoniens qui créaient un Père et chantaient l'avenir industriel; l'abbé de Lamennais se prononçant contre Rome et pour la démocratie; Pierre Leroux, vague et confus dans son humanitarisme, il me semble que cet examen, ce choix, cette transformation, n'étayaient pas solidement l'ancienne foi du charbonnier.
Les poètes chantaient encore les ruines : Lamartine, de Vigny, les frères Deschamps. Ce n'est déjà plus toutefois le Génie du Christianisme dont Chateaubriand a décrit les pompes ; des regrets pour le passé, des regards en arrière, une description complaisante des bruits de la nature, un alanguissement dans la forme et le fond indiquent des aspirations plus poétiques que catholiques.
UN APOTRE ROMANTIQUE a33
On écoute la cloche du soir sonner Tangélus dans le lointain, à l'église du hameau ; la croix moussue du bord de la route arrête le poète voyageur; ce sont là toutefois des sensations, des harmonies un peu de surface. Quelqu'un a dit que les pompes religieuses de Chateaubriand appartenaient plus à un décorateur qu'à un croyant; une sorte de matérialisme ressort en effet de la description des monuments. Victor Hugo, archéologue et architecte dans Notre -- Dame de Paris, introduit dans Tombre des murailles tout un monde de personnages qui agissent matériellement et se posent, en même temps que l'auteur, des questions d'avenir dont la cour de Rome ne devait admettre l'opportunité qu'avec bien des réserves.
Les architectes, de leur côté, reconstituent à leur manière la plupart des grandes basiliques de France, qu'il eut été plus imposant peut-être de laisser avec leurs mutilations.
Tout cet ensemble est bien particulier à l'époque romantique. Les groupes peuvent avoir été étrangers les uns aux autres; les hommes ont respiré le même air, ils marchent dans des sentiers parallèles; mais si ardents que soient ces jeunes hommes, si indépendants qu'ils se croient, ils sont poussés à leur insu par un siècle nouveau, héritier des doctrines de la Révolution et gouverné par la logique d'un nouvel enseignement.
Un tel début pourra peut-être paraître ambitieux pour la reconstitution d'une petite secte qui se forma tout à coup dans un coin de Paris. Je tenais à montrer ses attaches romantiques, quoique le mot ne fût pas prononcé dans cet endroit et qu'il y eût été regardé sans doute comme malsonnant; mais en rapprochant les uns des autres certains cénacles, en comparant leurs doctrines, une clarté se fera, je l'espère, qui permet d'en rattacher les fils épars,
Un atelier de sculpteur, comme il en existe un certain nombre dans Tîle Saint- Louis, donnait asile, vers i838, à un personnage bizarre du nom de Gannau. Là était échoué un homme qui avait mené une existence de luxe sur le boulevard; le jeu lui ayant fait descendre les divers échelons qui séparent la fortune de la gêne, il s'était improvisé chef de secte, presque dieu, renonçant tout à coup aux pompes du Paris élégant. Afin de dépouiller le vieil homme^ il se faisait appeler celui qui fut Gannau; de même son disciple prit pour nom : celui qui fut Caillaux. Un petit cénacle de peintres, de sculpteurs, d'écrivains s'était formé autour de l'homme : parmi ces derniers on a cité plus particulièrement Thoré, à cette époque préoccupé de science sociale; Félix Pyat, qui déjà remuait le public du boulevard par ses drames révolutionnaires; Hetzel, nature moins en avant, plus pratique et apportant au service de la librairie des capacités industrielles que l'âge devait affirmer.
Je ne prétends pas toutefois faire de ces trois hommes des disciples convaincus de Gannau. La littérature développe des soifs de curiosité qui sont bien vite rassasiées. Alexandre Dumas également avait connu le personnage et il en parle dans ses Mémoires; mais les mystagogues, les fondateurs de religion ne répondaient guère à sa nature, et le Mapah ou Gannau, tel qu'on l'entrevoit sous la plume du dramaturge, est une sorte de Chodruc-Duclos fréquentant volontiers le fameux ii3 du Palais-Royal.
Sans doute Gannau était un déclassé; le disciple Caillaux ne fait nulle difficulté de l'avouer : ce son existence a été singulière et il était capable de toutes les excentricités ».
Chez certains êtres bizarres la femme a joué un rôle à côté. Quelquefois, au fond de l'île Saint-Louis, Gannau respirait des bouffées du Paris élégant et ne résistait pas à jouir de la vue de
EAU-tORTE Ut MAUHISSET,
pour iloraliltt, d'HippoIflcAuitcr.
Il)<34-)
son ancien luxe. Un soir Caillaux rencontre le Mapah à l'Opéra; a il me pria, dit -il, de lui acheter un bouquet de violettes (il commençait sa vie de misère). Je lui achetai ce bouquet, et je le vis se diriger vers une loge, où il le donna à une charmante femme. »
La flamme des anciens souvenirs s'était réveillée pendant la maladie (Gannau mourut à quelque temps de là) et le dogme n'avait pu lutter contre cette dernière pensée : la femme, des fleurs.
Qu'était-ce que la secte fondée par Gannau? Caillaux en a tenté la synthèse :
C'est d'abord, dans la nuit du temps, dans les lointains immenses des horizons les plus reculés, le Lingam de l'Inde qui apparaît. — Apparition obscène! dira-t-on. — Obscène pour vous qui ne la considérez qu'avec des yeux de chair, mais non pas pour ceux qui la jugent avec les yeux de l'esprit et qui ne voient en elle que le symbole du principe générateur présent partout, agissant partout, du principe divin de qui tout procède. Et dans cette aube des jours religieux, si je m'arrête aux profondeurs...., j'entrevois le sabéisme s'agenouillant devant le trépied qui flamboie et le chaldéisme se prosternant devant les constellations qui Téclairent et qui lui révèlent la majesté d'un Dieu dont il n'a qu'une idée imparfaite. . .
Culte du Lingam ;
Sabéisme ;
Chaldéisme ;
Sous quelque forme que se présente Tadoration primitive, elle reflète l'incandescence de ces périodes infinies durant lesquelles la planète roulait à travers l'espace des vagues en fusion...
Le disciple, qui avoue que la pensée de son chef spirituel « était une forêt de l'Inde et que l'expression ' s'en ressentait », me semble avoir traversé la même forêt et il faut la hache d'un lettré de profession pour se frayer un chemin dans cette doctrine touffue.
Suivant un des rares biographes * qui se ' soient aventurés jusqu'ici dans la forêt :
La religion que voulait fonder le Mapah avait pour principe Tandrogynisme. Il fusionnait le principe mâle et le' principe femelle; il reconnaissait son union dans la nature. Comme tel, il s'indignait de cette absorption de la femme par Thomme qui lui ordonne de sacrifier son nom à celui qu'elle épouse.
La religion de Gannau s'appelait V Evadamisme, et le nom e'tait bien caractéristique puisqu'il réunit les deux noms : Ève^ Adam, Lui-même s'était décerné le titre de Mapah, nom symbolique qui contient les deux premières syllabes des mots latins pater et mater,
Caillaux lui-même n'approuve pas ces locutions bizarres : Evadah, — évadatnisme, — Mapah! « Tout cela, dit-il, pour arriver en somme à l'antichute et au déisme renfermant en lui un double principe créateur. »
Le disciple ajoute, il est vrai, « que Gannau était prodigieusement éloquent et que sa parole immense faisait passer toutes les étrangetés de ses néologismes ».
Je pourrais donner de plus nombreux échantillons de la doctrine ; mais il faudrait pouvoir mettre la main sur les feuilles volantes, les brochures que le Mapah lançait dans Paris et qu'il appelait ses « plâtras ». Ils sont de toute rareté et aucun bibliographe ne les a signalés. Quelques portraits de Thomme suffiront : l'un tracé par un adepte fidèle, les autres dessinés.
Du Mapah physique Caillaux a dit :
Je le suivis et je pus le considérer à loisir : c'était un homme du peuple au dos arqué et aux membres puissants; sur sa poitrine flottait une barbe inculte, et sa tête nue et presque chauve attestait un long travail et de rudes passions. Il marchait, portant sur son épaule un sac de plâtre dont le poids courbait ses reins. Ainsi voûté, il passait à travers la foule...
Et pourtant le maître de cette demeure n'avait pas les allures d'un ouvrier vulgaire.
1. Ch. Vriarle. Les Célébrités de la rue» Paris, Dcntu, 1867. Jn-i8.
C'était bien encore l'homme au sac de plâtre, à la barbe inculte, ù la blouse décbirée, qui m'avait abordé d'une façon si inattendue; c'était bien la même puissance de regard, la même largeur d'épaules, la même force de reins; seulement, sur ce front sillonné, sur ces traits granitiques, dans tout cet ensemble indescriptible, planait une majesté sauvage, devant laquelle je m'inclinai.
Ces sortes de portraits, un peu trop poussés au dithyrambe,
D'apris TraviÈs (yen i83+l.
ne valent pas un croquis de dessinateur sincère et c'est un système qui a du bon que de comparer l'image peinte à la description : l'une complète l'autre.
A cette époque vivait assez difficilement un jeune dessinateur, nommé Travîès; Philipon l'avait enrôlé parmi les caricaturistes qui faisaient une guerre de tous les jours au gouvernement constitutionnel.
J'ai dit ailleurs sa destinée mélancolique*. L'homme, né en Suisse, qui n'est pas un pays d'humoristes, vivait de la satire et de l'agression ; il était de ' nature mélancolique et avait soif de croyances ^.
Traviès peignait — pour lui — de grandes compositions où dans un coin nuageux quelque symbole était caché.
Lui aussi semble avoir fait partie de la secte du Mapah. La précision avec laquelle Traviès a dessiné le groupe des adeptes de l'île Saint- Louis, le sérieux avec lequel il envisagea le portrait de Gannau, témoignent que la doctrine avait trouvé un écho dans son esprit.
La première de ces lithographies intitulée, vraisemblablement par un éditeur irrespectueux, les Génies méconnus^ représente un atelier où de jeunes hommes sont rassemblés pour converser; tous fument, suivant les divers procédés connus, la pipe, le cigare ou la cigarette. Étendu paresseusement sur le divan, Gannau rêve à ses élucubrations, en aspirant la fumée d'une chibouque. Des tableaux, des esquisses sont accrochés aux murs; mais, dans un coin, fixée au plâtre par des épingles, est une image qui laisse entrevoir confusément une croix, -des anges, des nimbes rayonnants symboliques. En étudiant de près l'image, on voit dans un globe, sous la croix, le symbole du rapprochement des sexes, de cette dualité charnelle dont le Mapah faisait une unité à la fois matérielle et dogmatique.
Voilà ce que Gannau avait trouvé, ce dont il fut fier, ce qui
1. Histoire de la Caricature moderne. Paris, Dentu. In-i8. Deuxième édition, 1872.
2. J^ai connu ce grand échassier avec de longs cheveux de saule pleureur, un nez très proéminent, des yeux ardents et des joues fiévreuses ; je Pai vu, à vingt ans de là, donner asile dans son domicile, à un étage presque aussi élevé que lui^ à la doctrine fouriériste colportée par Tapôtre Jean Journet; encore plus tard, toujours ardent, toujours inquiet, il cherchait à sMnitier à renseignement réaliste prêché, vers i85o, par Courbet à la brasserie de la rue Hautefeuille.
constitue le principal attribut de sa doctrine; l'apôtre ne cessa d'en donner la représentation en tête de ses « plâtras », il en eût fait volontiers son blason. La même image symbolique est représentée plus visible encore dans le fond du portrait (page 239); sans ce signe l'homme à la pelisse, barbu comme un Oriental dont il a les yeux et le turban, semblerait une sorte de marchand de pastilles du sérail. Et pourtant Traviès, en le dessinant, n'a pas voulu faire acte d'ironie; le portrait est grave, traité avec soin, comme il convient de représenter un inventeur de religion, « un sectaire du xix* siècle » suivant la légende.
J'en reviens à la scène de Tatelier; elle servira de point d'attache avec un groupe romantique très avancé, dont le chef reconnu était Pétrus Borel, et le lieu de réunion l'atelier de Jehan Du Seigneur. Le poète Philotée O'Neddy (Dondey-Dupré) en a donné une juste image lorsqu'il parle de jeunes hommes, la pipe aux lèvres, « en barbe jeune », qui
Sont pachalesquement jetés sur un amas
De coussins dont maint siècle a troué le damas.
Ne semble-t-il pas que ces vers se rapportent à la lithographie de Traviès?
Tous ces poètes sont exceptionnellement doués et, comme le dît Philotée O'Neddy, on peut
de ces pâles figures
Explorer à loisir les généreux augures.
De nombreuses citations de l'auteur de Feu et Flamme^ alors très en vue, donneraient certainement du piquant à ce chapitre; il faut savoir se borner, des études sur le poète et une édition de
ses Œuvres ayant été publiées récemment par ses amis*. On ne peut négliger toutefois, alors qu'il s'agit de peindre un groupe particulier de jeunes romantiques,
Le dcveloppcment capace de ces fronts, Les rudes cavités de ces yeux de démons.
Les membres du cénacle de l'atelier Du Seigneur ne sacrifiaient pas exclusivement à la poésie; c'est par là qu'ils se rattachent au groupe actuel. Pétrus Borel, le grand chef, se donne pour un révolutionnaire ardent, et, à son imitation.
Les jeunes hommes, tous artistes dans le cœur,
arborent une coiffure qui les distingue. Ils ont
Le temporal orné du bonnet de Phrygie
suivant l'expression de Philotée O'Neddy^.
C'est un point de suture à constater dans les premières années qui suivirent la révolution de Juillet. Combattants du cloître Saint-Merri, accusés de Juin, poètes, romanciers, dieux et apôtres
1. Philotée O'Neddy. Poésies posthumes, avec notice de M*. E. Havet. Paris^ Charpentier, 2 vol. in-i8. 1878.
2. Balzac se moquait volontiers de ces conspirateurs, ainsi que des inventeurs de religion : « Ennemi-né de tout pouvoir qui ne lui parle pas à Toreille, le conspirateur moderne
s'agite contre n'importe quel ordre de choses, car c'est son rôle à lui, comme à d'autres de se cramponner après.
« ... Le travail des siècles, les philosophies, les religions, les morales, sont autant de matières traitées par lui comme du pain rassis, à refaire, faute de les connaître.
« ... Il proposera d'envoyer l'indépendance à tel peuple, comme une lettre par la petite poste. »
Mais voici qui s'applique particulièrement au boiijingot romantique :
« Il a trouvé moyen de confectionner de l'insurrection à la mécanique; il en fera à propos d'un œillet, d'un chien, d'une cravate, le tout à heure fixe et par principes. Emblème sédi* tieux en chair et en os, les insignes de la rébellion se disputent la mince étendue de son corps : un gilet à la Robespierre, un chapeau à la Marat, un signe de ralliement à la boutonnière, et un assommoir pour canne, voilà les ornements de son physique. » {Un Conspirateur moderne, article du journal la Caricature, 21 juillet i83i.)
furent animés pour la plupart d'une flamme républicaine qui mit les armes aux mains des uns, fit éclater des imprécations dans la bouche des autres, se prêta aux évocations des prophètes et se répandit sur Paris comme un métal en fusion débordant du moule. Écoutons la parole de Caillaux, disciple du Mapah :
Il y a ciaquante ans une femme apparut belle entre toutes : elle se nommait Liberté; elle s'incarna dans un peuple, ce peuple s'appelait France. — Et sur le front de cette femme s'étendit, comme dans Tantique Éden, un arbre aux rameaux verts, et cet arbre se nomme : Arbre dé Liberté. Et désormais France et Liberté ne font plus qu'un seul et même terme, qu'une seule et même idée 1
Et me présentant une harpe suspendue au-dessus de sa couche, l'esprit de Dieu ajoutait :
« Chante, prophète I »
Et voilà ce qu'il m'inspira :
« Pourquoi te lèves-tu avec le soleil, ô France, ô Liberté ? Et pourquoi tes vêtements exhalent-ils une senteur embaumée ? Pourquoi montes-tu dès le matin sur la montagne? »
Grâce à ces prosopopées bibliques l'école planait dans les airs de la pensée et le maître était tout porté à prendre le ton d'un saint Jean à Pathmos.
D'autres citations du Mapah et de Caillaux semblent des paraphrases de Lamennais, de Quinet, de Pierre Leroux, de Camille Duteil, des lambeaux des théogonies de l'Inde, de l'Egypte antique, plus entrevues qu'étudiées. Tous ces éléments de bric et de broc empruntés aux dogmes du passé, ces morceaux d'étoffes humanitaires, faufilés plutôt que cousus les uns aux autres, ne pouvaient suffire à habiller la doctrine.
Il serait hors de propos d'accabler le Mapah et sa religion en chambre avec les souvenirs des princij>es fécondants qui ont fait la grandeur de Moïse, de Confucius, du Christ, de Mahomet; et cependant, de i83o à 1848, il est peu de réformateurs qui n'aient
invoqué la doctrine du Christ, en en faisant un acte d'accusation contre la société moderne. Aujourd'hui que le Christ est tout à fait supprimé comme « manquant d'actualité d, les inventeurs de religion, même l'abbé Châtel, reconnaîtraient qu'aux époques de civilisation primitive certains hommes étaient attendus, qui répondaient aux besoins des esprits.
Le Mapah, se croyant attendu, groupa autour de lui quelques jeunes gens. Ils pouvaient avoir de vagues aspirations sociales et politiques; le maître et les disciples furent insuffisants pour changer la face de l'humanité.
De la doctrine du Mapah il est à peine resté trace dans les souvenirs de quelques curieux, et je ne l'indique que pour montrer une sorte de liaison, une arrière-parenté avec les temps romantiques.
Vi|in«(t« de Tanjr Johinnot; iS3o).
25o LES VIGNETTES ROMANTIQUES
mélancolique; je cherche à Tanalyser et me demande si divers éléments n'y contribuent pas : la fraternité amicale des deux artistes, leur collaboration assidue aux principaux ouvrages de la période romantique, le rayonnement qu'ils en reçurent, jusqu'à la douceur harmonieuse de leur nom, tout concourut à consacrer leur mémoire et à évoquer au-dessus de leur tombe une figure poétique de femme qui symbolise les poètes morts jeunes.
Nés en Allemagne d'un père d'origine française, il semble également que les frères Johannot aient rapporté de la Germanie un accent poétique qu'on ne peut refuser à la terre des lieds et des chants populaires.
Le portrait que nous avons d'eux, et qui a été inspiré à Gîgoux dans un de ses meilleurs moments, nous les montre inséparables, dans la diversité de leur nature, ayant associé à jamais leur destinée. Si les Johannot eurent à lutter contre une vie difficile au début de leur carrière, ils furent poussés toutefois vers l'art presque sans y penser. François Johannot, leur père, négociant en papiers de luxe, était venu en France vers 1806, apportant le procédé de la lithographie. Ces premiers essais, sans doute imparfaits, ne furent pas goûtés par l'industrie; mais l'homme, qui avait mené un certain train en Allemagne (il recevait, dit-on, M"** de Staël ainsi que la fameuse M*"* de Krudener), fut assez appuyé pour obtenir, sous le premier Empire, le poste d'inspecteur de la librairie à Hambourg, fonction qu'il exerça plus tard à Lyon jusqu'en 18 17.
Les fils s'élevaient sous l'aile de parents afi^ectueux, entendant parler de littérature, d'inventions nouvelles applicables aux arts; naturellement ils durent fréquenter la haute société administrative que recevait leur père.
En 18 13 Taîné des trois frères, Charles Johannot, était déjà
ALFRED ET TONY JOHANNOT 25i
graveur : on a de lui des estampes pour VAminta du Tasse, d'après les compositions d'un fécond illustrateur de livres, Desenne.
Il est probable que le père menait un certain train dans les postes qu'il occupait. Sans place à la chute de T Empire, il se retirait en 1817 à Saint-Maur avec toute sa famille, réduite à vivre du travail de Charles, l'aîné des enfants.
Le père meurt, l'aîné meurt. Alfred Johannot, alors âgé de vingt-quatre ans, reste seul avec son frère Tony. Ce fut alors une de ces affections idéales qui font penser aux amitiés des anciens romans allemands. Des deux frères Tun était méditatif, songeur, maladif; l'autre souriant, avec de beaux cheveux bouclés. C'était Tony. Sa bonne mine, son air ouvert, prévenaient en sa faveur, attiraient chacun et disposaient les éditeurs à lui faire des commandes. Pour vivre ils acceptèrent tout ce qu'on réclamait de leurs burins; mais à voir leurs premières gravures froides et commerciales, on ne pressent pas les délicats vignettistes qui devaient se créer un nom à côté des meilleurs maîtres de l'époque. Les deux frères exécutèrent un certain nombre de planches jusqu'au jour où une bonne étoile les poussa vers le salon de l'Arsenal. Là régnait celui qui faisait des rois et qui ne fut jamais roi. C'est à Charles Nodier que fut réservée la bonne fortune d'introduire Tony Johannot chez les éditeurs. Celui qui avait déjà écrit sur tant de sujets venait de concevoir son livre le plus singulier, VHistoire du roi de Bohême et de ses sept châteaux. Il fallait un talent plein d'imprévu pour relever par des images piquantes un ouvrage mi-partie satirique, mi-partie fantastique. Tony Johannot se rencontra à point pour le romancier.
Une réputation de poète, de conteur, de peintre, commence presque toujours dans un petit groupe; c'est par ce tribunal de
pairs qu'il est bon d'être jugé. Le salon de Nodier ne ressemblait en rien à ces coteries académiques qui poussent en avant de solennelles médiocrités. Les Johannot bénéficièrent de la liberté intellectuelle qui soufflait en cet endroit ; ils y rencontrèrent les sommités en vue, les femmes à la mode qui donnaient le ton, se lièrent avec les romantiques le plus en renom et prirent pied sur un terrain où les audaces littéraires, remplaçant les coups de lance des anciens tournois, étaient applaudies par de vaillants compagnons et encouragées par des sourires féminins. La jolie eau -forte que Tony Johannot publia à quelques années de là (voir la vignette page 98) n'indique-t-elle pas un souvenir reconnaissant pour les hôtes de cette maison sans prétentions, ouverte si cordialement à tous les jeunes gens qui sentaient quelque chose vibrer en eux?
Figurer parmi les familiers de l'Arsenal était déjà un brevet; le bruit de cette distinction se répandait dans Paris qui admettait sans conteste cette élection au premier degré. Tony Johannot devint à la mode; il avait l'expansion, l'amour du plaisir, l'amour de l'amour, jetait gaiement l'argent par les fenêtres : il se trouvait toujours, par hasard, quelques femmes pour en attraper la monnaie au vol.
Ce ne fut pas le lot du mélancolique Alfred Johannot. Dans cette association des deux frères, l'un me paraît avoir joué le rôle de Tiberge, l'autre de Desgrieux. J'entrevois ceci dans l'attestation suivante d'un contemporain qui, parlant de la mort d'Alfred Johannot, disait :
Il emportait avec lui, non toutes les bonnes qualités, non tous les talents, mais les grandes vertus de la famille, la sérénité religieuse, la modération dans la conduite, la résistance courageuse aux entraînements de la passion, l'accomplissement ferme et silencieux du devoir. Tony n'avait pas lui-même de plus solide vertu que son attache-
ment passionné pour son frère; il lui déférait en tout, il lui obéissait comme à un Mentor, il s'était fait un impérieux besoin de cette tutelle salutaire. Livré désonnais à lui-même, et conservant dans le cœur un chagrin qui ne s'est jamais effacé, sans guide et sans boussole il se mit à vivre, pour ainsi dire, au jour le jour, victime de spécula-
VIGNETTE D ALFRED lOHANNOT,
pour le Salon de i83i, d« GusUtc Plinche.
tions malheureuses et ne sachant rien garder des sommes considérables que versait dans ses mains la concurrence des éditeurs <.
Ce fut un deuil général dans les lettres et les arts que la mort d'Alfred Johannot, non point le deuil banal conduit par les chroniqueurs de journaux. Ceux qui avaient connu l'homme le