I. Charles Lenormani. Biographie universelle
pleuraient en silence. En voilà pour témoignage les lignes émues extraites du journal intime d'Alfred de Vigny :
Le 7 décembre [1837], ^ cinq heures du soir, est mort Alfred Johannot.
J*ai appris hier sa mort de Gigoux, qui avait passé la nuit chez lui avec Tony Johannot pour peindre la tête morte d'Alfred Johannot.
Il y avait dix ans que nous disions : « Il ne vivra pas trois mois. » Il toussait toujours et crachait le sang. Avant sa maladie il n'était que graveur ; depuis son attaque à la poitrine il était devenu peintre de premier ordre. On eût dit que les souffrances avaient développé en lui Tintelligence et l'avaient élevé plus haut et porté plus près du beau idéaH.
Il faut ne pas avoir une âme vulgaire pour mériter ce souvenir d'un poète d'essence aristocratique, qui n'admettait dans son intimité que des natures délicates.
Je citerais bien encore, s'il était nécessaire, un article sur les Johannot par Jules Janin. Mais quel ronron de pacotille que celui du critique du Journal des Débats et comme peu de traits humains sont à tirer de cette manivelle aussi fatigante que celle d'un canut lyonnais!
La biographie des Johannot ne fut pas accidentée. Alexandre Dumas, dans ses Mémoires, dit les avoir rencontrés au nombre des citoyens qui, sur la route de Rambouillet, marchaient à la poursuite de Charles X. Deux lignes de mention dans un livre consacré presque tout entier aux choses de théâtre : c'est déjà beaucoup pour deux artistes qui ne paraissent pas avoir fréquenté ce monde. On sait donc peu de choses sur les deux frères; il faut les étudier dans leur œuvre; elle est parlante et en la feuilletant il est facile de se faire une idée du petit art et de la société de Tépoque.
I. Alfred de Vigny. Journal d'un poète y recueilli et publié sur les notes intimes d^Alfred de Vigny, par Louis Ratisbonne. Paris, Michel Lévy, 1867. In- 18.
ALFRED ET TONY JOHANNOT ïS5
L'œuvre des Johannot est quelque peu trouble, surtout aux débuts, alors que les deux frères répondaient aux commandes des marchands d'estampes. Continuateurs du commerce de vignettes de Desenne, entrepreneurs de portraits de personnages historiques', toute cette besogne, ce gagne-pain quotidien, ne donnent pas une idée du talent des deux artistes. 11 fallut i83o pour
VIGNETTE DE TONY JOHANNOT, pour l'HiUoire de la vie et det ouvrages de Chateaubriand, par Scïpion Marin (iK33).
le faire jaillir, et c'est à cette date que romans, poésies, appartinrent surtout à Tony Johannot dont le crayon était plus fécond, plus vif et plus varié que celui d'Alfred.
Souffreteux , mélancolique , l'aîné semble s'être réservé les vignettes méditatives plutôt que celles des romans; Alfred Johannot devait se complaire à la lecture des poèmes de Lamartine,
t. Voir la collection publiée en i83o par Btaisot, d'après Devéria, et gravée par* lesfrires Johannot a.
aux relations de voyage de Chateaubriand : son crayon d'un sentimentalisme religieux correspond à cet ordre d'idées. La brutalité des romans de l'époque blessait sans doute son âme impressionnable; s'il en illustra quelques-uns, la Confession de Jules Janîn et la Première Communion de Delécluze, les Harmonies poétiques et religieuses^ le Voyage en Orient de Lamartine, auxquels il prêta son concours, indiquent bien un choix de sujets, un partage de besogne entre les deux frères. Tony, grâce à sa légèreté, pouvait affronter sans danger les orgies et les mauvais lieux peints avec complaisance par les enthousiastes du moyen âge. Alfred Johannot se plut à représenter des mélancoliques, des songeurs, de jeunes hommes drapés dans de longs manteaux, réfléchissant dans le désert ou interrogeant l'horizon, appuyés sur le fût d'une colonne brisée. Ce fut sa note bien particulière.
Les deux artistes s'étaient joints étroitement aux poètes et aux romanciers. Alors s'établit une réputation quun seul fait fera juger. Tony Johannot fut au nombre des quelques hommes choisis qui patronnaient la Revue des Deux Mondes; alors que cette publication entrait dans une nouvelle voie, il fit partie du comité directeur et pour donner à la jeune Revue le ton à la mode il en dessina la couverture (voir la vignette page 112).
Nous n'entrevoyons pas précisément la doctrinaire Revue sous ce jour; l'être patient qui si longtemps creusa les sillons de sa propriété avec une lourde charrue, Buloz, on a peine à se l'imaginer en compagnie du spirituel et élégant dessinateur. Tout ce monde eut son jour de jeunesse, pas bien long il est vrai. Aussi la vignette élégante ne tint pas longtemps sa place sur la légendaire couverture saumon du grave recueil ; mais on se souvint du concours de l'ingénieux artiste. Dans cet endroit où les Michelet, les Quinet, les Jouffroy, devaient semer des graines
ALFRED ET TONY JOHANNOT iS?
nouvelles d'histoire et de philosophie, Tony Johannot me paraît avoir été regardé comme de la famille des poètes et des humoristes, Alfred de Musset, Henri Heine, à qui tout était permis.
A la même époque, Tony Johannot fut appelé à faire précéder d'images colorées les contes, les récits, les romans de Balzac, de Victor Hugo, d'Alfred de Vigny, d'Henri Martin, d'Eugène Sue, du Bibliophile Jacob, d'Alphonse Karr, de George Sand, de Roger
VICNKTTE DE TONV JOHANNOT, pour les Mavpait Garfons, d'Alphonic Rojer «I Aug. B»rbier ii83û).
de Beauvoir, de Méry et de tant d'autres. J'ai dit le cas que les romanciers et les poètes faisaient de ces frontispices, la gratitude qu'ils témoignaient à l'auteur de si piquants motifs éclairant l'entrée de leurs livres : tirées sur papier de Chine volant ou se mariant avec la typographie des titres, ces vignettes conçues dramatiquement prédisposaient le public en faveur de l'œuvre nouvelle.
Il semble que certains auteurs, ayant conscience de la misère
de leurs imaginations et du peu de crédit qu'elles trouveraient dans Tavenir, se soient accrochés à Tony Johannot pour les soustraire à l'indifférence *; en effet Tartiste sauva leurs livres de même que les Eisen et les Gravelot ont conservé, grâce à leurs crayons ingénieux, tant de fades poèmes du xviii* siècle.
C'était donc un magicien que Tony Johannot qui donnait vie à de la prose ennuyeuse, à des vers mal venus, mais un aimable magicien. Un trait de plume, le charme opérait. Je me suis parfois amusé à comparer avec la vignette les textes singuliers qui devaient inspirer Johannot , et j'ai admiré la souplesse d'un crayon se pliant aux interprétations les plus contraires à la nature de l'homme.
Un livre me tombe sous la main, les Saynètes^ de Paul Foucher. Si on rapproche l'image de Tony Johannot du texte suivant, on verra quelle heureuse fée présida au talent du dessinateur et lui permit de rendre les cris et les imprécations romantiques :
Théodore. — Il est mort!... Rapt, adultère, inceste, parricide, pour cette femme j'ai tout commis et inutilement... Que devenir?... Commettre tous les crimes I... Et pourtant je ne suis point un scélérat... mais je vais le devenir I... {Il jette son fusil.) La fatalité qui m'a fait subir la peine de mes actions ne m'empêchera pas d'en recueillir le prix. Léontine est une belle femme, et je veux la posséder... Où est-elle?... Léontinel
Madame d'Ofelly. — N'approche pas 1... qui que tu sois... n'approche pas!... Vois-tu? le tonnerre est tombé sur cet homme... Vois-tu? C'est électrique...
Théodore. — Quels mots insensés !
Madame d'Ofelly. — Oui, vois-tu ce sang rouge dans ses cheveux blancs ?... Tiens, regarde...! {Elle amène Théodore jusqu'au corps de M. d'Ofelly, puis s'enfuit avec des éclats de rire effrayants,) '
1. «Vous tous, pauvres malheureux que votre astre en naissant a créés romanciers, donnez à Johannot la pensée de votre livre et il vous la montrera tout entière dans une vignette pleine de finesse et d'expression. » {L'Artiste, t. III, i832.}