DE LA LITTÉRATURE ROMANTIQUE
Un livre bien imprimé tient sa bonne place dans le groupe si divers des arts décoratifs. Les gens de goût admirent l'ordonnance typographique d'un livre et le classent parmi les choses auxquelles l'intelligence de l'homme a commandé une harmonie; aussi les bibliophiles qui recherchent aujourd'hui les ouvrages romantiques sont non pas seulement des amateurs de curiosités, mais des amis d'une typographie bien ordonnée. Quoique les éditions des Renduel, des Mame, des Gosselin et des Fournier fussent imprimées en vue des cabinets de lecture, leur prix assez élevé permettait d'apporter du soin dans le tirage, d'employer un papier durable et d'orner ces livres de frontispices à Teau-forte ou gravés sur bois.
Dans la plupart des livres de cette époque la vignette joua un certain rôle. Réimportée d'Angleterre, la gravure sur bois faisait boïi ménage, par la netteté et le gras de son relief, avec le titre des livres; aussi la fameuse « taille-douce » des romans de la Restauration fut-elle abandonnée aux éditeurs des ouvrages de piété.
Les peintres et les dessinateurs, rattachés au mouvement romantique, tenaient à honneur d'obtenir une mention sur le verso des couvertures de livres nouveaux en même temps que dans les catalogues de librairie où certains ouvrages, longtemps annoncés, semblaient avoir obtenu une concession à perpétuité : fournir un
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frontispice à l'eau-forte en tête d'un poème, d'un roman, d'une œuvre dramatique payait déjà le graveur de ses efforts.
Deux ouvrages de cette époque, qui devaient bénéficier de ces courants nouveaux, sont restés des conceptions fantasques et humoristiques auxquelles l'imprimerie devait faire fête : PHistoire du rot de Bohême de Charles Nodier et le Deburau de' Jules Janin.
Il n'est pas une bibliothèque romantique qui ne place aux premiers rayons ces deux ouvrages; mais par rang de date l'Histoire du roi de Bohême prend le pas. L'édition publiée par les
frères Delangle est de i83o. Tony Johannot y donna la monnaie de sa fantaisie dans une série de petites vignettes, habilement gravées par Porret.
Au point de vue du décor d'un livre il ne se peut guère de conception mieux entendue. L'ouvrage contient 398 pages : un homme de peu de goût eût émaillé de gravwes un texte qui y prêtait; mais tout écrivain qui a souci de sa pensée doit user avec sobriété de l'illustration, sous peine de faire de son œuvre un prétexte à images, c'est-à-dire un livre qu'on regarde mais qu'on ne lit pas.
Nodier voulait être lu. Toutes sortes de diables bleus, de chi-
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mères cornues, de mandragores fantastiques voltigeaient dans Tair que le conteur tenta de fixer dans les feuillets de son livre. Il se trompa; et cependant ne disons pas trop haut que le conteur eut tort : par son impression, par l'accent de ses vignettes, le Roi de Bohême est resté une note très particulière de la librairie romantique.
A cette fantaisie je préfère toutefois un petit ouvrage de Jules Janin. Livre qui restera que le Deburau, comme la meilleure production du critique, la plus courte et la mieux venue de son œuvre.
Lors de la réception du feuilletoniste à l'Académie, il ne fut pas question de ce livre. Comment le Péponet qui répondait au discours de Jules Janin eût-il osé mentionner un ouvrage dont le titre lui semblait une profanation : Deburau^ histoire du théâtre à quatre souSj pour faire suite à l'Histoire du Théàtre^Français? Dans la pensée de M. Camille Doucet c'était une impiété que de rapprocher les Funambules de la Comédie-Française, un sacrilège que de s'étendre à plaisir pendant trois cents pages sur le compte d'un mime enfariné!
Pour atténuer l'impudence de l'écrivain, l'éditeur et l'imprimeur s'étaient associés et de cette collaboration résulta un véritable bijou typographique; mais l'Académie ne se laissa pas toucher par les frontispices, les vignettes, les caractères, la justification et les sommaires « en manchettes », quoique ce détail fût emprunté aux ouvrages du xvi*^ siècle.
Les gens d'esprit, que l'Académie craint de faire asseoir sur ses fauteuils dépenaillés, se sont prononcés dans un autre sens. Ils estiment que ce petit livre, protégé par la jeunesse du conteur, suflBt à lui seul pour sauver de Toubli le nom de Jules Janin.
Pas une faute typographique dans ces deux volumes. Tout est
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d'un goût parfait, jusqu'à la couverture toile à matelas de l'ouvrage, qui annonce que l'auteur va traiter de Paillasse. Auguste Bouquet, le peintre ordinaire de Deburau, représenta le mîme dans deux de ses meilleurs rôles; Tony Johannot introduisit de délicates lettres ornées et quelques vignettes dans le texte.
Jules Janin avait dû passer au moins une journée à écrire cet immortel ouvrage. Tout était venu à point. Ce sont de ces œuvres qui doivent rendre heureux auteur, éditeur et imprimeur; chacun se flatte d'y avoir prêté son concours.
Au milieu de la mêlée romantique se détachent le Roi de Bohême et le Deburau^ qui n'appartiennent à aucune classe. Ils sont d'essence libre, fantasque, et c'est pourquoi cette indépendance, cette fantaisie ont groupé dessinateurs, graveurs, imprimeurs pour présenter au public dans de gais habits ces livres curieux.
Pendant la période de i83o à i835, les romanciers et les poètes s'ingénièrent à faire entrer dans l'art typographique des caractères de fantaisie correspondant à la nature de leurs ouvrages. En regard du frontispice gravé un titre, parfois une couverture agrémentée d'encadrements bizarres, devaient allécher le public. Les compositeurs de musique, plus particulièrement, passèrent des nuits blanches à rêver des caractères voyants, étranges, avec des dispositions linéaires se mariant à leurs mélodies. Monpou surtout était maître dans ces sortes d'inventions; aux six lettres de son nom il fit jouer des variations incessantes dont le titre de Lénore, (page 60) suffira comme spécimen.
Les fantaisistes non plus ne dédaignaient pas ces moyens de frapper les yeux du public. « Nous avons écrit De Profundis en lettres fashionables sur le premier feuillet de notre roman », dit Alfred Mousse dans sa préface; mais ce que l'auteur qualifiait dé
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caractères fashionables n'existait que dans son imagination. Le roman fut imprimé à Laon par un certain Varlet-Berleux, qui ne pouvait offrir à l'auteur qu'une fonte tout à fait provinciale, en retard d'au moins dix ans sur la typographie parisienne.
Dans ce même ordre d'ornementations le Bibliophile Jacob l'emporta facilement, et ce serait un fâcheux oubli que de négliger le titre de la Danse macabre qui, avant que le lecteur ouvre
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la première page, le fait frissonner et le prépare à d'étranges événements.
Je ne crois pas faire preuve de trop d'idéalisme en comparant les caractères ci-dessus à une pelletée d'ossements de morts, semblables à ceux que les terrassiers mettent au jour et étalent sur le sol en creusant des fondations près d'une ancienne église.
Les écrivains de l'époque se firent encore remarquer par un autre procédé et le poussèrent aussi loin que possible; mais il a besoin d'être montré dans toute son ingéniosité avec les développements qu'il comporte, et il m'a paru nécessiter un nouveau chapitre.