LE PAUVRE CLERC
L'auteur de ce charmant fabliau raconte fort agréablement la manière dont un clerc s'est vengé de la femme d'un vilain qui s'était
montrée inhospitalière à son égard, et pour cause.
Ayant dû quitter Paris, où il avait commencé ses études en TUniversité, un pfiuvre clerc de province retournait chez lui parce qu'il n'avait plus de quoi subvenir à ses premiers besoins. Il marcha toute la journée sans prendre aucune nourriture. Le soir venu, 'il frappa à la porte d'une maison écartée, et demanda l'hospitalité pour la nuit. Le maître était parti au moulin ; sa femme répondit durement qu'elle ne recevait personne en l'absence de son mari. C'est en vain qu'il pria et supplia : il reçut l'ordre de se retirer au plus tôt. Cependant, il put voir que la fermière et sa servante préparaient un bon repas. Il ne douta point que ce ne fût pour le curé quand il vit celui-ci entrer discrètement dans la maison.
Le pauvre clerc, mourant de faim, s'assit à quelques pas de la maisbn. Un instant après, un paysan passa près de lui avec un cheval chargé ; il interrogea le voyageur, qu'il voyait fort triste sur le bord du chemin. Le jeune clerc lui raconta sa misère. Le vilain le fit entrer chez lui ; c'était le maître de la maison voisine, qui revenait plus tôt qu'il ne s'y était attendu.
Surprise de l'arrivée si prompte de son mari, la femme eut cependant le temps de faire cacher le curé dans une étable. Le maître de la maison, qui avait pris en pitié l'infortune du voyageur, voulut lui faire faire un bon repas, mais sa femme répondait
sans cesse qu'elle n'avait rien à leur donner à souper.
Le paysan fait préparer une galette avec la farine qu'il venait de rapporter; en attendant qu'elle soit cuite, il invite son hôte à lui conter quelque chose, mais celui-ci lui apprend qu'il n'est point fahleor ; toutefois, pour être agréable à son amphytrion, il raconte une aventure qui lui est arrivée le jour même. C'est ainsi qu'il apprend successivement au vilain que sa servante a tiré du pot un morceau de porc, qu'elle a disposé deux pots de vin, qu'elle a préparé un gâteau et qu'un curé attend caché dans Tétable.
Le mari outragé se vengea de sa femme et du curé, et le clerc mangea le souper.
Ce fabliau, plein de finesse et de gaieté, se termine par un conseil de charité. « Il y a un proverbe de vilain qui dit : Ne refusez de pain à personne, pas ?nême à celui que vous ne devez jamais revoir. Ce proverbe est bien sage, car tel homme qui ne vous semble pas à craindre peut vous causer beaucoup de chagrin. C'est ce qui arriva en effet à la femme. Si elle avait bien accueilli le clerc quand il lui demanda l'hospitalité, il n'eût rien raconté. »
Par ce fabliau, on voit que l'hospitalité était largement pratiquée par les vilains. L'accueil fait par le mari partait d'un bon naturel, et sa femme eût cer. (ainement agi de même, si elle n'eût eu des raisons pour se montrer moins hospitalière. (Méon, I, 104).