‹ Les Vilains dans les œuvres des trouvèresChapitre 17 sur 41 · DU VILAIN QUI GAGNA LE PARADIS EN PLAIDANT · texte numérisé non relu

DU VILAIN QUI GAGNA LE PARADIS EN PLAIDANT

Nous trouvons par écrit là merveilleuse aventure arrivée jadis à un vilain, qui mourut un vendredi matin. A cette heure, il ne se présenta ni ange, ni diable, ni personne pour lui rien demander ou pour lui donner des ordres. Son âme, fort craintive, regarda à droite, vers le'ciel, et aperçut l'archange saint.

Michel, fort joyeux, emportant une âme. Celle du vilain suivit l'archange jusqu'à la porte du paradis ; saint Pierre, qui en gardait l'entrée, ouvrit la porte et reçut l'âme qu'accompagnait saint Michel. Puis, revenant à son poste ordinaire, saint Pierre aperçut l'âme du vilain qui était entrée sans qu'il l'eût vue , et lui demanda par qui elle était conduite.

« Nul, dit-il, ne peut entrer ici s'il n'en est jugé digne, et surtout, par saint Guilain, nous n'y recevons point de vilains.

— Plus vilain que vous, beau sire Pierre, ne peut être ici, répondit l'âme ; vous fûtes toujours plus dur que pierre. Par sainte Patenôtre, il fallut que Dieu fût fou quand il vous prit pour apôtre. Lorsque Notre-Seigneur fut trahi, vous, vous l'avez renié trois fois; vous aviez bien 'peu de foi. Si vous êtes aujourd'hui en la compagnie de Dieu, vous n'y avez aucun droit; le paradis ne vous appartient pas, et vous ne devriez point en ayoir les clefs. Allez avec les traîtres ; pour moi, qui suis ^ preudons » et loyal, je dois rester ici. »

Saint Pierre, honteux et confus, tourna le dos à l'âme du vilain et alla conter sa mésaventure à saint Thomas. s< J'y vais, dit ce dernier, et cette âme ne demeurera pas ici : Dieu n'a pas de place pour elle.»

Saint Thomas s'approcha du vilain etlui demanda pourquoi il était entré. s< Jamais aucune âme ne pénétra ici qu'elle ne fût accompagnée d'un homme ou d'une femme. Quitte le paradis, vilain.

— Thomas, Thomas, vous êtes trop vif ; vous parlez comme un légiste. N'est-ce pas vous qui avez

répondu aux apôtres quand ils ont vu Dieu le fils après sa résurrection que vous ne le croiriez pas si vous ne touchiez ses plaies ? Vous avez été, en cette occasion, infidèle et mécréant. »

Saint Thomas, ne voulant point discuter plus longtemps, baissa la tête et alla trouver saint Paul, auquel il raconta ce qui venait de se passer.,

« Par mon chef ! dit Saint Paul, j'y vais et je saurai ce qu'il répondra. »

L'âme du vilain, peu empressée à répondre, prenait plaisir à se promener dans le paradis.

« Vilain, dit le saint, qui t'a conduit ici ? Quels sont les mérites qui t'en ont fait ouvrir les portes ? Vide le paradis, maudit vilain.

— Qu'est-ce ? dom Paul le Chauve ? N'êtes-vous pas le plus cruel des tyrans ? Saint Etienne, que vous fîtes lapider, pourrait bien raconter votre vie. Vous avez fait mettre à mort une foule de braves gens. Dieu vous a donné un grand soufflet... Hein ! quel saint et quel devin ! Pensez-vous que je ne vous connaisse pas ? »

Saint Paul, fort ennuyé, s'éloigna promptement. Il rencontra saint Thomas et saint Pierre qui se parlaient bas et leur dit à l'oreille comment le vilain lui avait fermé la bouche. « Pour moi, ajouta-til, je pense qu'il a mérité le paradis. Je l'admets volontiers. »

Tous les trois vont porter leurs plaintes à Dieu. Saint Pierre lui raconte de quelle manière le vilain lui a fait honte : « Il nous a forcés à nous taire, et

j'en suis moi-même si confus que jamais je ne parlerai de cette affaire.

— J'irai, dit Notre-Seigneur, car je veux entendre cette affaire. »

Notre-Seigneur se dirige du côté de l'âme, l'appelle et lui demande comment il se fait qu'elle soit entrée sans permission.

« Nulle âme n'est jamais entrée ici, dit Notre- Seigneur, sans être accompagnée d'un homme ou d'une femme. Tu as insulté mes apôtres. Crois-tu demeurer ici ?

— Sire, dit l'âme, je dois, aussi bien qu'eux, rester ici, car jamais je ne vous ai renié, jamais je ne vous ai méconnu et n'ai fait mourir personne ; vos apôtres ont fait tout cela, et cependant, ils sont à cette heure en paradis. Quand j'étais sur la terre, je menais une vie pure. Je partageais mon pain avec les pauvres, je les hébergeais soir et matin. Je les ai soignés jusqu'à la mort et les ai portés à l'église; je ne les ai jamais laissés manquer de braies, de chemises ou d'autres choses nécessaires. Je ne sais si j'ai bien agi. Je me suis confessé sincèrement. J'ai reçu dignement ton corps. On nous assure qu'à celui qui meurt ainsi Dieu pardonne ses péchés. Vous savez bien si j'ai dit la vérité. Je suis entré ici sans difficulté. Puisque j'y suis, pourquoi m'en irais-je ? Vous ne tie*ndriez pas votre parole, car vous avez dit que celui qui est entré céans ne doit pas s'en aller ; vous ne mentiriez pas à cause de moi.

— Vilain, dit Dieu, je te l'accorde ; tu as si bien revendiqué le paradiâ^que tu l'as gagné par tonplai*

doyer. Tu as été à bonne école et tu sais bien parler. » Le vilain dit que le droit finit toujours par l'emporter. Mieux vaut l'esprit que la force. [Barbazan, IV, 114.;

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