‹ Les Vilains dans les œuvres des trouvèresChapitre 20 sur 41 · LES JAMBES DE BOIS · texte numérisé non relu

LES JAMBES DE BOIS

L'auteur raconte avec beaucoup d'humour qu'il fit la rencontre d'un vilain ayant deux jambes de bois et s'apitoya sur son sort. « Depuis que j'ai perdu mes jambes, dit l'invalide, je n'ai plus besoin de bas ni de souliers. Autrefois, je craignais de m'enfoncer une épine dans le pied ; aujourd'hui, je ne redoute ni pierrs, ni cailloux, ni boue, ni neige ; le chemin serait couvert d'épines que j'y marcherais sans la plus petite inquiétude. Si je rencontre un serpent, je peux l'écraser ; si un chien veut me

mordre, je puis l'assommer ; si ma femme est méchante, j'ai de quoi la battre ; si l'on me donne des noix, je puis les casser aisément; si je me trouve auprès du feu, je l'attise sans difficulté. Au bout de sept ou huit ans, quand mes jambes m'ont rendu tous ces services, je puis m'en chauffer. »

Or, en présence de tous ces avantages, conclut l'auteur de cette pièce, n'agirait-on pas prudemment en se faisant couper les deux jambes pour jouir du même bonheur que ce vilain ? {Legrand d'Anssy III, 281).

DE BARAT ET DE HAIPvIET OU DES TROIS LARRONS

Avec ce fabliau, nous sortons de ces scènes de mœurs grossières qu'affectionnaient tant les trouvères. Cette fois, il est question de voleurs, ce qui, du reste, hâtons-nous de le dire, se rencontre rarement dans les œuvres des conteurs du XIII^ siècle. Les vilains sont plutôt volés que voleurs.

Deux frères, Barat et Haimet, fieffés voleurs, dont le père avait été pendu pour vol, firent un jour la rencontre d'un nommé Travers, qui. témoin de l'adresse des deux frères, eut un instant le désir de s'associer avec eux. Mais, dans la crainte de se faire prendre, il revint à de meilleurs sentiments et prit le parti

— So —

de retourner chez lui, regrettant d'avoir voulu se mettre voleur. « Je ne suis ni fou ni paresseux; leur dit-il; je sais bien labourer, faucher, vanner, et, comme je suis fort, je gagnerai ma vie s'il plaît à Dieu. Je m'en vais et je vous recommande à Dieu. »

Sur cette bonne résolution, Travers retourna dans son pays, où il était bien vu. Marie, sa femme, l'accueillit avec joie. Il travailla courageusement et put acheter un cochon, qu'il nourrit pendant l'été et tua à Noël ; il le suspendit alors à l'aide d'une hart à la poutre de sa maison.

Ayant eu besoin de se rendre au bois pour en ramener des fagots, Travers laissa son porc à la garde de sa femme. Haimet et Barat,qui rôdaient aux environs, entrèrent chez Travers et, trouvant sa femme seule, lui eiemandèrent où était son mari ; elle le leur dit quoique ne les connaissant point ; ils s'assirent un moment et examinèrent attentivement la maison. Barat, ayant aperçu le porc, le fit voir à son frère, et lui dit qu'il serait bon de s'en emparer. Ils se retirèrent au bout d'un instant et allèrent se cacher derrière une haie.

Aussitôt qu'il fut rentré chez lui, Travers apprit par sa femme que deux individus de mauvaise vue étaient venus le demander, sans se faire connaître.

Au portrait que lui en fit sa femme, Travers crut reconnaître les deux voleurs qu'il avait précédemment rencontrés; il s'attendit à les voir revenir pour enlever son porc. « J'aurais bien fait de l'avoir été vendre samedi dernier », dit-il à sa femme. « Essayons de le garantir de leurs mains, dit celle-ci

— Si —

mettons-le à terre, et, lorsqu'ils reviendront, ne le trouvant plus accroché, ils ne sauront où il est. Travers coupa la hart, et le porc tomba à terre ; il fut ensuite recouvert d'une met. Cette besogne terminée, l'homme et la femme

A grand peine s'en vont gésir.

A la nuit tombée, les deux voleurs arrivèrent à la porte de Travers, pratiquèrent un trou dans le seuil, et pénétrèrent dans la maison sans faire de bruit. Ils cherchèrent le porc;Barat s'aperçut qu'il n'était plus à l'endroit où il l'avait vu et que la hart était coupée ; il en informa aussitôt son frère à l'oreille.

Travers, qui ne pouvait dormir, dit à sa femme : « Dame, ne dormez point, dormir n'est pas de saison. Allez voir dans la maison s'il y a quelqu'un. — Non, dit-elle, je n'irai point. »

Le mari se lève en chemise, entre dans la maison, soulève la met, et s'assure que son porc y est encore ; puis, armé d'une hache, il va dans son étable et voit avec plaisir que sa vache repose tranquillement.

Pendant ce temps, Barat s'approche du lit et dit : « Marion, belle sœur, je vous demanderais bien une chose, je n'ose parce que vous me croiriez fou >:^.

— Non pas ; par saint Pol, je vous répondrai.

— Avant de m'endormir, dit Barat en entrant dans le lit, j'eus une telle peur que je ne me souviens plus où nous avons mis notre porc hier soir...

— Mais, sire Travers, ne l'avons-nous pas couvert avec la met ?

— Mon Dieu! c'est vrai. Je vais y voir. »

Barat se dirige vers la met, s'empare du porc et

le porte à son frère ; les deux larrons prennent le chemin d'un bois voisin.

Après qu'il eut refermé toutes les portes, Travers alla se recoucher.

« A quoi pensez-vous, malheureux, lui dit safemme, qui me demandiez tout à l'heure ou était notre porc ? Jamais homme ne perdit la mémoire en si peu de temps.

— Quand ? dit-il ; que Dieu me secoure !

— A l'instant ; que Dieu me conserve.

— Sœur, notre porc est perdu ; jamais nous ne le reverrons si je ne puis le reprendre à ces voleurs, qui n'ont point leurs pareils sur la terre ».

En disant ces mots, Travers saute à bas du lit et se met à la poursuite des deux larrons. Haimet était en avant, et allait atteindre la lisière du bois, tandis que Barat en était encore éloigné, car le porc l'empêchait de marcher aussi vite que son frère. Travers l'ayant rejoint, lui dit :

«Donne-moi cela, tu es fatigué ; tu l'as assez porté ; repose-toi».

Barat, croyant avoir affaire à Haimet, lui passe le fardeau sur l'épaule et continue à grands pas, ne doutant point que l'autre ne le suit. Mais il fut bien surpris de rejoindre Haimet un peu plus loin alors qu'il le croyait derrière. Après explication, Barat est convaincu que c'est à Travers qu'il a remis le porc. Il retourna sur' ses pas dans l'espoir de le rejoindre, mais l'autre avait pris un chemin différent pour revenir chez lui.

Barat imagina alors une autre ruse ; il ôta sa che-

mise, et, la passant sur sesvêtements,il se mita crier: « Je suis morte ! Ces deux larrons nous ont volés ! Où est mon mari, qui a tant de chagrin en ce moment? »

Travers croit voir et entendre sa femme. « Sœur, crie-t-il, reviens ; je rapporte notre porc. » Barat court le lui prendre en disant : « Sire, retournez à la maison ; allez vous coucher ; je vous rejoins. » Trompé par l'obscurité, Travers croit que c'est sa femme et lui obéit.

Le voleur retourne vers son frère, tandis que le volé rentre chez lui ; en voyant Marie en pleurs, il s'aperçoit qu'il vient encore d'être joué. Nouvelle course après le porc. Le malheureux Travers se dirige vers le bois ; il aperçoit du feu à une certaine distance et se dirige sans bruit de ce côté. Il arrive ainsi près d'un chêne au pied duquel les voleurs se disposaient à faire cuire le porc. Travers ôte sa culotte, et, se suspendant par les bras à une branche de l'arbre, il attend ainsi. Haimet, ayant jeté les yeux en l'air, aperçut ce pendu et dit à son frère: «C'est notre père qui nous regarde! » Pris de frayeur, les deux larrons s'enfuient. Travers se laisse tomber à terre, reprend son porc et rentre chez lui, où sa femme l'accueille avec la plus grande joie et le plaint des fatigues qu'il a éprouvées pendant cette nuit.

Le vilain prend la résolution de faire cuire son cochon au plus tôt ; il le découpe, et, après avoir placé les morceaux dans la chaudière, il va se jeter sur son lit tout habillé, car il est bien fatigué ; sa femme veillera à la cuisson.

Barat cl Haimct reviennent au pierl du chcMic, où ils ont déposé le produit de leur larcin ; ne le trouvant plus, ils se doutent aussitôt qu'il a été repris par le légitime propriétaire. Ils retournent à la maison de ce dernier ; Barat applique son œil à la porte mal jointe et voit que le cochon cuit dans la chaudière. Haimet prend une longue perche, l'affile d'un bout, monte sur le toit et y pratique un trou. Profitant de ce que la femme du manant est endormie près du feu, le hardi coquin enfonce sa perche dans la chaudière et en retire un morceau de lard. Travers s'éveille au même moment, et voit ce qui se passe. « Vous n'avez pas raison, s'écrie-t-il, de découvrir ainsi ma maison, nous n'aurons jamais fini. Descendez, et nous prendrons chacun notre part du cochon ».

Trois parts furent faites, et Travers n'en eut qu'une, — la plus petite.

L'auteur finit ainsi son fabliau :

Par ce fu di, seignor baron Maie est compaignieà larron.

(Jean de Boves. Barhazan, IV, 233).

Page 1