‹ Les Vilains dans les œuvres des trouvèresChapitre 31 sur 41 · DE LA MAUVAISE FEMME · texte numérisé non relu

DE LA MAUVAISE FEMME

On trouve dans le Castoiement cVun père à son fils trois contes portant ce même titre.

I. — Pendant qu'un homme était sorti pour aller travailler à sa vigne, sa femme fit venir son amant. Au bout d'un instant, le père revint à sa maison et, trouvant la porte fermée, frappa du dehors. Sa femme alla ouvrir et se montra étonnée de voir son mari rentré sitôt. Celui-ci s'était blessé avec une branche d'arbre ; comme il souffrait beaucoup d'un œil, il demanda à se reposer dans son lit. « Sire, lui dit son épouse, en pleurant et en se lamentant, laissez-moi donc soigner l'autre œil pour qu'il ne lui en arrive point autant ». Le blessé se laissa prendre aux caresses de sa femme et céda à son désir ; elle appliqua sa bouche sur l'œil qui n'était point malade, de sorte que son mari ne pouvait rien voir de ce qui se passait autour de lui. L'amant put ainsi s'échapper.

II. — Un homme ayant résolu d'entreprendre un pèlerinage partit en laissant à sa belle-mère la garde de sa femme ; celle-ci fit venir aussitôt son amant. La mère, la fille et l'amant firent bombance durant l'absence du mari. Au bout de quelques jours, ce dernier revint chez lui ; la porte étant fermée, il

Hurta à Vus, si a pela,

Et cens dedenz moult effrea.

Les deux femmes cachèrent l'amant au plus vite.

puis elles se présentèrent à la porte. En entrant, le pèlerin, qui paraissait exténué, demanda qu'on lui préparât son lit. A ces paroles, le trouble de sa femme s'accrut davantage ; elle ne savait quel parti prendre pour se tirer d'embarras.

La mère, apercevant l'angoisse de sa fille, sauva ainsi la situation : « Pour Dieu! lui dit-elle, qu'est donc devenue la pièce de velours que j'avais préparée pour ton mari ? Tu te proposais de la lui faire voir aussitôt qu'il serait rentré. Montre-la-lui avant qu'il n'aille se coucher >\

En disant ces mots, la mère courut chercher la pièce de velours, et se plaça près de la porte ; elle leva un des coins du velours et fit tenir un autre coin par sa fille. La pièce ainsi développée permit à l'amant de passer au-dessous sans être vu et de s'esquiver.

IIL — Un autre pèlerin confia également à sa belle-mère le soin de surveiller sa fem.me. A peine était-il parti qu'un jeune homme, mandé par la mère et la fille, arrivait chez elles pour y prendre d'abord part à un excellent repas.

Mais le plaisir des deux amants fut troublé par l'arrivée inopinée du mari. Comme dans le conte précédent, ce fut la mère qui les tira de ce mauvais pas. Elle donna une épéenue au jeune homme, le plaça derrière la porte, en lui recommandant de né point répondre à son gendre si celui-ci lui adressait la parole, et de feindre d'être grandement effrayé.

Après ces recommandations faites à voix basse,

la porte fut ouverte au pèlerin, qui, apercevant un étranger, lui demanda qui il était ; n'en recevant point de réponse, il se montra fort surpris.

« Sire, dit la vieille, deux hommes poursuivaient celui-ci et lui auraient fait un mauvais parti si nous ne l'eûmes laissé entrer ici. Nous lui avons ainsi sauvé la vie. Quand il vous entendit frapper à la porte, il crut que c'étaient ses ennemis et se trouva de nouveau fort effrayé. »

Le crédule mari ajouta foi aux explications données par sa belle-mère et dit à sa femme qu'il fallait remercier Dieu d'avoir sauvé cet étranger de la mort.

Le mari ne s'arrêta point en si bon chemin ; il s'efforça de calmer la frayeur du jeune homme, l'invita à manger et à boire, et ne le laissa partir qu'à la nuit.

La ruse employée par la mère à cette occasion, dit l'auteur du fabliau, plut beaucoup à sa fille, qui prenait plus de plaisir à cette supercherie qu'à toute autre instruction. (Barbazan, II, 8i).

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