LA VOIE ROYALE
De cette voie royale essayons de donner une image réduite, une vision pour ainsi dire panoramique, en négligeant parmi les villes mortes les moins importantes, celles qui n'offrent rien de nouveau à l'émotion ou à la curiosité.
Le Maroc est encore trop peu fouillé pour que Ton puisse faire état de ses ruines romaines. D'ailleurs, il est fort douteux que, dans cet ordre de choses, on y découvre rien de bien considérable, — ou du moins de vastes ensembles, de grandes agglomérations de vestiges et de monuments, comme dans les autres pays de l'Afrique du Nord. La civilisation romaine ne paraît pas avoir pénétré bien profondément la région baignée par l'Atlantique. Même en Algérie, les traces n'en sont pas très remarquables dans la province d'Oran et
dans une partie de la province d'Alger. Sans en contester l'intérêt, laissons de côté les maigres débris qu'on peut rencontrer à Orléansville, ou dans la vallée du Chéliff. Mentionnons seulement pour mémoire les nécropoles puniques de Gouraya ou de Ténès, l'antique Cartennae des Carthaginois et des Romains, et courons tout de suite à Gherchell, qui, sous le nom de Césarée, fut la capitale des Maurétanies.
Décorée avec magnificence par un prince indigètie, le roi Juba II, avant de passer complètement sous la domination romaine, Césarée comptait, nous dit-on, plus de deux cent mille habitants. C'était une des grandes villes de l'Empire. Aujourd'hui, Césarée est devenue Cherchell, un modeste chef-lieu de canton de notre Algérie française.
Mais Cherchell est charmante. Elle Test d'abord par son cadre de mer et de montagnes, par son paysage, d'une noblesse et d'une grâce toutes campaniennes. Quand je veux me figurer une ville latine de l'Afrique ancienne, c'est tout de suite à Cherchell que je pense, x^vec les arches rompues de son aqueduc, les tronçons de colonnes et de chapiteaux, les têtes colossales qui décorent sa grande place, les énormes décombres de ses thermes, les vestiges de son amphithéâtre, de son cirque et de ses murailles, elle surgit, âû
milieu de ses roseraies, en face de la mer bleue. Ses jardins, ses vignes, ses collines ombragées de pins en parasol lui font une fraîche ceinture. Au détour de ses allées jalonnées de cyprès, on cherche instinctivement les coupoles et les loggias des villas romaines, les xystes et les exèdres, pavés de mosaïques éclatantes comme des tapis babyloniens, ovi l'on voyait Amphitrite sur son char, Bacchus traîné par des lions, ou les Charités entrelaçant leurs doigts. Et, là-bas, sous cette pergola festonnée de glycines, on évoque invinciblement un petit autel domestique, ou bien la chapelle coiffée d'un toit pointu, dont le tétrastyle abritait une Vénus pudique émergeant de sa conque...
Malheureusement, les villas antiques ont disparu, comme le grand temple de Gésarée, comme son cirque et son amphithéâtre. Les thermes ont été détruits par le Génie militaire au temps de la conquête française. Mais ce qui reste de ces vieilles choses, les débris qui parsèment le sol, les morceaux admirables de sculpture qui décorent la bourgade moderne, lui composent, à eux seuls, une physionomie vraiment unique. Enfin, Gherchell a son musée, — un petit musée, sans doute, mais dont presque toutes les pièces ont une valeur. Parmi un grand nombre de bustes d'empereurs ou d'impératrices, des
stèles, des bas-reliefs funéraires, des mosaïques, des vases et des terres cuites de toute forme et de toute dimension, deux chefs-d'œuvre s'imposent à l'admiration du touriste qui visite Cherchell : la Vénus à la sandale, petite statuette de bronze, dont la grâce piquante et un peu maniérée semble annoncer déjà notre dix-huitième siècle français, — et surtout l'Apollon à la Colombe, une des plus belles créations qui nous soient restées de la statuaire gréco-romaine, un morceau au moins égal sinon supérieur aux œuvres les plus fameuses de cette époque, l'Antinoïis ou l'Apollon du Belvédère, œuvre de grand style encore, mais tout amollie de volupté et qui fait songer aux Eros et aux Diadumène célébrés par Martial...
Si Cherchell ne possédait que l'Apollon à la Colombe et son paysage marin, il faudrait encore la visiter. Mais elle est riche de ses ruines et de tous les grands souvenirs de Gésarée. Celui de sainte Marcienne, une martyre des premiers siècles chrétiens, devrait y attirer les pèlerins. Celui de Juba II, le vrai fondateur de la cité, le type du Maure hellénisé et romanisé, provoque les méditations de l'historien et de l'archéologue.
Ainsi Cherchell ouvre non sans éclat la série des antiques cités niaurétaniennes. Entre celles-ci, il convient de faire une place à part à Tipasa,
qui était la voisine de Césarée : cinq lieues à peine l'en séparent. Si Tipasa ne peut pas rivaliser avec Gherchell pour l'importance historique, ni pour l'étendue de ses ruines, elle est du moins plus intacte, et son paysage maritime est encore plus beau.
J'ai connu un temps oii Tipasa était le type de la ville morte ressuscitée. Elle venait d'être fouillée en grande partie par mon ami Stéphane Gsell, l'éminent historien de l'Afrique ancienne. Grâce à lui, on se promenait, à Tipasa, en pleine antiquité romaine. On foulait le dallage des rues antiques encore bordées de leurs échopes. On s'enfonçait sous les sombres voûtes des thermes, on s'arrêtait devant le nymphée, avec ses châteaux d'eaux, ses abreuvoirs en hémicycle, à la bordure usée par les cous des mulets et des ânes. On longeait les remparts, on reconnaissait la tour de guet, la guérite de la sentinelle. Puis, on s'égarait dans le dédale des cimetières chrétiens, des chapelles et des basiliques. On butait presque à chaque pas dans des sarcophages et des auges funéraires... Pourquoi a-t-on laissé se réenterrer presque complètement ces vestiges si curieux, si émouvants, d'une couleur si chaude, d'une ligne si pure, si réellement antique?
Pourtant, tout cela peut se retrouver, ou presque tout, — si l'on veut bien s'en donner la
peine, si les archéologues qui dirigent les fouilles veulent bien considérer une ruine comme une chose respectable et précieuse en soi, qui doit être pieusement conservée, et non comme un sujet de vivisection scientifique, qu'on abandonne ou qu'on laisse s'anéantir, dès qu'on en a tiré la matière d'un bouquin. En attendant, ce qui reste ou ce qui vient d'être découvert récemment mérite surabondamment d'être vu : deux grandes basiliques chrétiennes, dont l'une, celle de sainte Salsa, perpétue le souvenir d'une des plus célèbres martyres africaines, la chapelle de l'évêque Alexandre, les nécropoles, les sarcophages, les mosaïques du petit musée, — le forum enfin avec sa basilique judiciaire. Et on nous annonce l'exhumation d'un autre forum, entouré d'édifices importants, et aussi celle de la Colline des temples, où se dressaient, outre une église chrétienne, un certain nombre de sanctuaires païens. Après Tipasa et Gherchell, les autres villes maurétaniennes n'offriront peut-être qu'une pâture médiocre à la curiosité du touriste pressé et superficiel. Mais le voyageur passionné pour les grands souvenirs de la conquête romaine s'arrêtera devant toutes les ruines qui s'échelonnent le long du sahel d'Alger. Il fera l'ascension de la colline oii se dresse le gigantesque mausolée connu dans le pays sous le nom de Tombeau de la
Chrétienne, ce vaste souterrain funéraire comparable aux hypogées d'Egypte et recouvert d'un mausolée de style gréco-punique, qui fait songer aux Pyramides. 11 cherchera les traces de la basilique de Castiglione, Il essaiera de retrouver, dans le modeste musée d'Aumale, au milieu d'une foule d'inscriptions romaines, celle dédiée à la mémoire d'un vieux soldat du pays, un ancien légionnaire qui mit en déroute les Barbares insurgés contre Rome. Et il ira contempler, à Matifou, parmi les arcades brisées et les nefs encore reconnaissables d'une église chrétienne des premiers siècles, l'admirable panorama d'Alger, couchée au bord de son golfe à la courbe parfaite, toute blanche et mauve sous les feux du soleil couchant.
Les ruines chrétiennes sont peut-être plus nombreuses, en Afrique, que les ruines païennes. Pour l'instant, on y a déblayé environ deux cent cinquante chapelles, églises ou basiliques. Comment ne le sait-on pas en France ? Pourquoi les pèlerins qui accourent, tous les ans, à Rome, pour y contempler ou pour y vénérer des antiquités chrétiennes, ne réservent-ils pas un peu de leur temps pour l'Afrique ? Ils y trouveraient des monuments et des reliques du passé comme il n'en existe ni à Rome, ni nulle part au monde : non seulement des églises dont le plan est intact, exactement tel qu'il fut au temps de saint Augustin (alors qu'à Rome il n'y a pas une basilique ancienne qui n'ait été rebâtie de fond en comble), mais des chapelles de martyrs, des baptistères,
des vasques d'ablution, des cimetières et des catacombes. Et le martyrologe africain est beaucoup plus émouvant que le martyrologe romain. Quelle passion de martyr vaut celle de sainte Félicité et de sainte Perpétue, celle de saint Cyprien, ou encore celle des martyrs de Lambèse, Jacques et Marien? Le lieu de ces scènes dramatiques et édifiantes est facile à retrouver : il a été consacré par des sanctuaires ou par des inscriptions qui existent encore. Tout cela appelle la piété des croyants, ou le zèle des archéologues et des historiens. Pourquoi donc s'obstine-t-on à l'ignorer en France? Pourquoi les catholiques surtout — les catholiques français — semblent-ils se désintéresser de ce passé glorieux? Une telle indifférence n'est-elle pas coupable et scandaleuse?
Ceux qui voudront bien s'apercevoir que ce riche trésor archéologique existe pourront, au sortir d'Alger, en commencer la visite par la grande basilique chrétienne de Tigzirt, avec sa triple nef, son portique, ses arcades et ses colonnades, son abside et ses allées pavées de mosaïques. Tigzirt, placée à proximité de la mer, à l'entrée des régions kabyles, leur servira de transition entre les villes maurétaniennes et les villes numides.
Les villes mortes de la Numidie sont les plus nombreuses et les mieux conservées de l'Algérie
moderne. Il serait fastidieux de les énumérer toutes et même de les parcourir toutes, à moins d'être un amateur ou un érudit de profession. Mais il en est, dans cette abondance, qui sont tout à fait hors de pair et qui méritent d'être visitées en détail.
Et d'abord la capitale du pays, la très antique Cirta, détruite au troisième siècle par les Barbares africains et rebâtie au quatrième par l'empereur Constantin, qui lui donna son nom, — l'actuelle Constantine, le type le plus imposant et le plus complet de la vieille cité numide. Fièrement dressée sur sa roche inaccessible, enserrée dans la boucle de son torrent, dominant de haut un immense paysage de montagnes et de roches erratiques, elle apparaît beaucoup plus sauvage, beaucoup plus primitive que Tolède. Elle est aussi plus chargée d'histoire. Les ombres de Sophonisbe, de Scipion et de Massinissa, errent encore sur les étroites terrasses ou les petits chemins en corniche qui surplombent le gouffre de ses gorges. Mêlée à son histoire la plus ancienne, Rome y est partout présente.
Dès l'arrivée, le voyageur peut saluer, à côté du vieux pont construit par les conquérants latins, la statue du second fondateur de la cité, de ce Constantin qui releva ses ruines, La statue yaut ce qu'elle vaut. Mais c'est une pensée pieuse
et louable que d'avoir ainsi symbolisé, pour les yeux des Africains modernes, la grande idée de la continuité latine. Cette continuité, on la sentirait beaucoup mieux si les indigènes, et les Français après eux, ne s'étaient comme acharnés à détruire tous les vestiges de la ville antique. On y voyait encore, vers le milieu du dernier siècle, les traces d'un forum et les morceaux d'un arc de triomphe. Aujourd'hui, tous les débris qu'on a pu recueillir et sauver de la destruction sont exposés dans un jardin public, véritable musée en plein air, où les statues mutilées se dressent, entre des fûts de colonnes, des stèles funéraires, des autels, des chapiteaux et des basreliefs. Tous les titres de noblesse de la cité sont ainsi offerts d'un seul coup aux regards du visiteur. Dès son entrée dans Constantine, il est comme enveloppé et pénétré par le génie de Rome. 11 en peut déchiffrer le nom indestructible sur les inscriptions dédicatoires qui jonchent le sol.
Mais c'est à Thimgad et à Lambèse surtout qu'il sentira, avec la force d'expansion du génie latin, sa vertu civilisatrice. Dans ces pays numides, jusqu'aux confins du désert, Rome a créé de l'ordre et de la beauté. Elle a laissé des témoignages indélébiles dé sa puissance. Thimgad est assez connue, — Thimgad avec ses portes triom-
phales, ses marchés, son théâtre, sa bibliothèque, son capitule et son forum environné de temples, de basiliques et d'échopes de vendeurs. Mais Lambèse, la ville militaire, ne l'est pas assez. Quand on aura plus complètement dégagé ses ruines, elle sera plus curieuse peut-être que Thimgad. Avec son prétoire et son camp retranché, Lambôse, séjour du légat impérial qui commandait les forces militaires de toute l'Afrique, séjour de la III'' Légion Auguste, qui avait, autour du prétoire, ses casernes, ses salles de réunion, ses chapelles et ses trésors, — Lambèse est, d'ores et déjà, quelque chose d'unique : le type de la ville militaire romaine, la ville garde-frontières, dressée comme une sentinelle en face du Nomade et du Barbare.
Autour de ces grands centres, se pressaient une foule de colonies ou de municipes, dont les ruines ont été, en maints endroits, dégagées par les archéologues : Cuicul, Thibilis, Thubursicum, Madaure, Théveste. La première est tout à fait extraordinaire par la couleur étrange de son paysage : un cirque de montagnes dont les tons rouges rappellent la pourpre des laticlaves, — un rouge antique sur lequel se détachent splendidement les blancheurs d'ivoire, les rousseurs chaudes des colonnades, des frontons et des architraves. Cuicul, l'actuel Djemila, promet déjà d'é-
lipser Thimgad, non seulement par Tétrangeté e son cadre, mais par la grâce, la beauté et le ombre de ses monuments. Le petit temple capi- )lin, qui décore une de ses places, suscite les omparaisons les plus glorieuses : avec les quatre olonnes de son péristyle, qui ne soutiennent lus qu'un bandeau de marbre sculpté, il fait DUger invinciblement au petit temple de la Vic- )ire Aptère sur l'Acropole d'Athènes. On peut i promener dans ses rues, franchir ses portes •iomphales, flâner sur son forum, parmi les insriptions dédicatoires, les autels et les socles de tatues.
A Khémissa, l'ancienne Thubursicum, de papilles découvertes et de pareilles émotions atmdent le visiteur. Le paysage de montagnes, lus sévère et plus froid, est assurément plus randiose. Le style des constructions a quelque hose de plus fruste et de plus strictement utililire. Mais les rues sont peut-être mieux conserées : l'illusion de la vie antique ressuscitée y st peut-être plus intense et plus complète. En DUt cas, Thubursicum a deux choses uniques à lontrer aux pèlerins de l'antiquité latine : son léâtre, dont la scène et la façade sont à peu près itactes, — et les restes d'une grande piscine, véitable parterre d'eau, dont le miroitement suave, mélancolique, ou splendide, selon les heures du
jour, est la grâce de ces décombres et de ce dé sert frigide.
Madaure, quoique très élevée aussi, a déj quelque chose de plus chaud, de plus âpremei coloré. Elle sort à peine de terre, mais on pei espérer qu'elle en sortira tout entière : u forum entouré de portiques, une curie, d( temples, des basiliques judiciaires, des thermei des basiliques chrétiennes, une nécropole soi déjà dégagés. Et, sur le forum, comme il falla s'y attendre (i), on a retrouvé la base de la stc tue d'Apulée, le grand homme de Madaure, ] maître de toute la littérature africaine, tant prc fane que sacré. Si la statue a disparu, Tinscrij tion, parfaitement conservée, est assez explicite « Au philosophe platonicien^ à leur chère gloin les citoyens de Madaure. » Je sais peu de chost aussi émouvantes que ces simples lignes. Si l'o songe que cet hommage à l'Intelligence, au G^ nie métaphysique, a été écrit par des homme dont les descendants sont retombés dans la plu opaque barbarie, comment ne pas s'attrister e même temps à la pensée que les civilisations le plus brillantes sont si éphémères et si fragiles
Que dire, après cela, de Théveste, qui est toi un monde en raccourci? Théveste, l'actuelle Tt
(1) Dès 1912, dans mon Saint Augustin, j'avais pressenti cet1 découverte. (Voir p. 65.)
lessa, peut montrer non seulement son enceinte lyzantine, vaste quadrilatère de murailles, aussi mposantes et aussi bien conservées que les rem- )arts d'Aigues-Mortes, un arc de triomphe, d'un )rofil singulier, unique en son genre, dédié à Caacalla et à Julia Domna, « la Mère des Camps », m petit temple carré, supérieur à la célèbre Maison » de Nîmes, — mais un grand ensemble le ruines chrétiennes, les ruines d'une basilique, ivec ses dépendances, — quelque chose d'énorme 3t d'étrange comme les grandes mosquées de l'Isam, qui d'ailleurs ne sont que des imitations ou ies adaptations des basiliques chrétiennes primitives.
Celle de Tébessa n'a pas sa pareille, tant pour la grandeur que pour l'intérêt archéologique. C'est un scandale qu'elle soit aussi peu connue et visitée, — et surtout que les pouvoirs locaux la laissent dans un tel état d'abandon. Elle devrait être rendue au culte, et, tous les ans, des milliers de pèlerins devraient défiler devant son baptistère et ses chapelles de martyrs.
Par Tébessa, Madaure, Thagaste, la ville natale de saint Augustin, nous touchons aux confins de la Proconsulaire, — la province où résidait l'autorité centrale, celle qui était certainement la plus riche et la plus peuplée de toute l'Afrique, celle où les vestiges de la civilisation romaine sont le plus abondants.
On voudrait s'arrêter, même dans les villes de second ordre comme Bulla Regia, Thuburnica, Bizerte, Thuburbo Majus, — mais on se hâte vers la capitale du pays, — Carthage la phénicienne et la romaine, Carthage, rivale de Rome qui, dès le deuxième siècle, finit par la supplanter en la battant sur son propre terrain, en devenant le plus grand centre civilisateur de la Méditerranée occidentale. A partir de cette époque, la littérature latine est presque tout entière aux mains des
Africains. Apulée de Madaure, le néo-platonicien, est le maître de la pensée et de la science païennes. Quelques années plus tard, avec Tertullien, saint Cyprien et saint Augustin, Garthage deviendra le foyer du christianisme latin. Rome ne pourra lui opposer que la primauté du siège apostolique. C'est Carthage qui aura les grands docteurs, les martyrs illustres, le prestige de l'épiscopat, l'organisation ecclésiastique la plus étendue et la plus complète.
Et, si l'on ajoute à tout cela ce que représente la Carthage punique, — son influence civilisatrice sur le reste de l'Afrique, jusque dans les ultimes profondeurs sahariennes, et si l'on se rappelle les épisodes de sa lutte contre Rome et les grandes figures de cette lointaine histoire, les Annibal, les Hannon, les Hamilcar, les Scipion, et Salammbô et Sophonisbe, — comment ne pas voir en Garthage un des lieux de pèlerinage historique et religieux les plus émouvants et les plus éclatants qui soient au monde ?
Son paysage est un des plus beaux et des plus grandioses de la Méditerranée. Avec ses montagnes au profil singulier, construites comme des architectures naturelles, l'immensité et les courbes harmonieuses de son golfe, sa colline de Byrsa consacrée par l'histoire, la poésie et la légende, ses deux ports antiques où se dressent,
sur des soubassements d'édifices millénaires, des chapiteaux et des fûts de colonnes, — elle est l'égale de Naples, de Stamboul, de Marseille, les trois villes maritimes les plus admirables de la Méditerranée.
Elle renaît chaque jour davantage. Une ville de cette taille ne peut pas mourir. Elle n'a d'ailleurs jamais complètement péri. Les Vandales et les Arabes, les gens de Tunis ont eu beau la saccager et la piller, faire de la chaux avec ses statues et ses marbres, transporter ses colonnes dans les mosquées nouvelles, employer ses vieilles pierres à bâtir des maisons neuves, — il suffit de fouiller la couche de terre qui recouvre ses décombres pour atteindre les fondations et les ruines de ses plus célèbres édifices. Son Odéon, ses thermes, ses citernes, son amphithéâtre ont été retrouvés. Ces vénérables édifices n'attendent qu'un déblaiement plus profond et plus continu, quelques remises en place, quelques restaurations intelligentes, pour donner au visiteur une impression digne de leur célébrité. La Carthage chrétienne, avec ses basiliques, ses cimetières, ses chapelles, a depuis longtemps reparu au jour : la basilique de Sainte-Perpétue, une autre probablement dédiée à saint Cyprien, composeront de merveilleux ensembles archéologiques, quand on se sera décidé à relever leurs débris et à en
LES VILLES DOR 8i
confier la restauration à un architecte homme de goût et de savoir.
Il faudrait y reprendre et y intensifier les fouilles : cela n'apprendrait peut-être pas grand'chose de nouveau aux savants. Mais cela permettrait de rétablir, j'en suis sûr, tout le plan de la Carthage romaine et peut-être punique, d'identifier les monuments cités par les auteurs anciens et, ainsi, de fournir une « composition de lieu » sans pareille à l'imagination du visiteur qui vient rêver parmi ces ruines.
Carthage — par un incompréhensible parti pris — est peut-être, de toutes les villes mortes africaines, celle pour laquelle les pouvoirs publics ont le moins fait. C'est pourquoi les ruines de cette capitale sont éclipsées par celles de municipes souvent obscurs. Rien ne vaut à Carthage, du moins pour Tinstant, le temple capitolin de Dougga, le théâtre, le temple en hémicycle de la Déesse Céleste, les villas et les sanctuaires qui l'environnent.
Mais il faudrait entrer dans une description détaillée de ces ruines pour échapper aux redites fastidieuses d'une simple énumération. La Tunisie regorge de monuments et de vestiges romains. D'un bout à l'autre, jusqu'à la limite du désert, les villes mortes se déroulent et se multiplient, chacune avec sa physionomie ou sa grâce par-
Wl LES VILLES D'OR
ticulière. Les villes désertiques surtout, celles qui se dressent devant d'immenses paysages dénudés, d'une âpreté et d'une splendeur déjà toutes sahariennes, celles-là ont une figure inoubliable. Qui n'a pas vu El-Djem et son colisée, Sbeïtla, — l'antique Sufetula, — au bord de son oued au lit de marbre blanc, Haïdra reflétant les tours et les murailles d'or de sa forteresse dans les bassins étages de ses cascades, Gigtlii surgissant comme une haute pensée dominatrice au milieu des sables rouges, en iace des Syrtes désolées et de la grande île mythique des Lotophages, — celui-là ne sait pas ce qu'il faut entendre par ces mots si souvent répétés dans les histoires anciennes : « la majesté du peuple romain, majestas populi romani. »