LA RÉSURRECTION DE CARTHAGE
Dans notre Afrique du Nord, ily a trois villes ^i), qui, de Favis des personnes compétentes, devraient être fouillées complètement, et cela tout de suite, — avant toutes les autres : Tipasa de Maurétanie, la ville des Nécropoles (il existait plusieurs Tipasa dans l'Afrique romaine, notamment Tipasa de Numidie, Tipasa Numidarum, non loin de Thubursi^um, Factuelle Khamissa : de la piste qui comluil à celle-ci, on en voit les ruines, à demi ensevelies sous celle d'une forteresse byzantine). Ensuite, Hippone et Garthage.
Comme tous les ports de mer, ces trois villes étaient riches, luxueuses, ou tout au moins ouvertes aux produits et aux marchandises du
(1) Pour les villes mortes de la Maurétanie et de la Numidie, c'est-à-dire de l'Algérie actuelle, voir mon livre : Le Jardin de la Mort (Ollendorff, éditeur). Le présent ou^Tage, consacré aux villes de la Tunisie, n'en est que la suite et forme, en réalité, la deuxième série des « Villes d'or ».
monde civilisé occidental. Elles promettent donc lin ample butin à rarchéologue. Ce qu'on en a exhumé déjà le prouve abondamment. A Tipasa, outre les nécropoles et les basiliques chrétiennes, M. Stéphane Gsell avait dégagé, il y aura bientôt trente ans, les vestiges assez heureusement conservés d'un quartier de la ville. Tout cela, on l'a vu, a été réenterré depuis. Récemment des fouilles partielles ont remis au jour un forum et une basilique judiciaire au pied d'un mamelon qu'on appelle la « Colline des Temples » et oii se pressaient, paraît-il, de nombreux sanctuaires païens. A Hippone, le siège épiscopal de saint Augustin, on a retrouvé d'importantes mosaïques, des villas ou des maisons, avec leurs cours intérieures bordées de colonnades, et naturellement, une foule de débris, de sculptures et de céramiques. A Cartilage enfin, le peu qu'on a déblayé annonce et fait souhaiter des découvertes considérables. C'est là surtout qu'il faudrait entreprendre de grandes fouilles méthodiques et persévérantes. Dût la curiosité scientifique ou esthétique être déçue, Carthage mérite qu'on s'occupe d'elle avant les autres villes africaines, en raison d'abord de son importance historique et parce qu'elle fut une des quatre ou cinq grandes capitales du monde ancien.
S'il y a un lieu de pèlerinage pour ceux qui ont le culte du passé, c'est assurément celui-là. Les souvenirs qu'il évoque, souvenirs héroïques, poétiques, légendaires, sont parmi les plus illustres et les plus beaux que l'antiquité nous ait laissés. Et puis enfin, la plus haute tragédie du vieux monde méditerranéen, c'est là qu'elle s'est dénouée. Un moment vint où l'on put craindre que la Méditerranée tout entière, avec l'hégémonie de Carthage, ne fût orientalisée. Déjà Alexandre et ses successeurs s'étaient laissé déborder par les mœurs et les idées orientales. Allions-nous devenir phéniciens, syriens ou égyptiens ? Le duel fameux entre Rome et Carthage n'eut pas d'autre signification. Mais celle-ci représente quelque chose de plus impérissable encore et qui nous touche de plus près. La Carthage romaine, avec Tertullien, saint Cyprien, saint Augustin, c'est le catholicisme latin prenant conscience de lui-même, définissant ses dogmes, organisant son administration ecclésiastique, sa discipline, sa hiérarchie, son monachisme. Rome, à cette époque, n'avait d'autre supériorité sur elle que la primauté du siège apostolique. Carthage reste donc une des grandes capitales de la pensée religieuse occidentale. Façonnée par le génie d'Augustin, Tâme catholique y a pris une forme nouvelle. Une bonne part de
notre sensibilité et de notre intellectualité modernes nous est venue de là. Carthage fut pour nous un berceau et un foyer lumineux.
Ce serait une erreur de croire que ce passé est aboli pour jamais. Il vit toujours en nous. L'histoire se continue dans notre chair et notre sang, comme dans nos esprits. Les drames du passé se répètent dans ceux du présent. L'exagération paradoxale des romantiques, c'a été de concevoir les âmes d'autrefois comme trop étrangères aux nôtres, de dresser, pour ainsi dire, un mur entre le présent et le passé, comme si le temps était quelque chose de matériel. En réalité, l'âme de nos pères, c'est la nôtre à peine modifiée. Que les circonstances ramènent des situations semblables à celles de l'histoire, nous réagissons exactement dans le même sens que nos ancêtres, avec les mêmes passions, les mêmes amours et les mêmes haines. En vengeant ses morts de 1870, le poilu de 1914 redevient un instant leur contemporain. L'Espagnol ou le Lorrain d'aujourd'hui peut se retrouver vis-à-vis de la France dans les mêmes sentiments qu'au xvii" siècle, au temps des guerres de Louis XIV. L'attitude du Marocain en face de notre domination est celle du Maure ou du Numide en face du Romain. Dès qu'on envisage le monde et l'homme dans leurs réalités et leurs conditions essentielles et per-
manentes, l'illusion du temps s'évanouit : tout nous apparaît dans un éternel présent.
Or, la Garthage du passé éveille en nous, avec une puissance extrême, l'idée de cet éternel présent, — cette ville morte nous met en quelque sorte sous les yeux ce qui ne meurt pas dans l'âme humaine. Il suffit pour cela qu'à la ditlérence de tant de lieux anonymes, elle offre à la mémoire et à l'imagination quelques-uns des types et quelques-uns des drames où se résument toute notre nature et toute notre histoire. Non seulement sa Didon nous rappelle l'éternelle aventure de la femme abandonnée et qui meurt de son amour, mais nous Français, quand nous foulons la pierraille de ses collines, nous nous sentons plus ou moins dans la position de son Hamilcar vis-à-vis des Mercenaires en révolte, ou de son Augustin vis-à-vis des sectes hérétiques. Sur ce continent dont elle est la porte, les mêmes luttes nous attendent que celles où les ancêtres de notre race ont dépensé leurs forces durant des millénaires.
Pour moi, je ne connais guère de pays plus émouvant que Carthage, — si ce n'est la France môme. Aux souvenirs immortels qui lui font une couronne de poésie, aux idées fécondes qu'elle suggère, aux principes d'action et aux directions qu'elle nous propose, s'ajoute l'enchantement de
son paysage. C'est assurément l'un des plus beaux de la Méditerranée, celui peut-être qui a le plus grand style. Si les environs de Tunis et de son lac ne sont point exempts d'une certaine tristesse aride, la vue qu'on découvre du haut de la colline de Byrsa est réellement hors de pair. L'ensemble des ports antiques, du golfe et des montagnes, présente un caractère saisissant et extraordinaire. Le profil du Zaghouan ou du Bou-Korneïn, — la montagne des Eaux-Chaudes et la montagne de Saturne, — est inoubliable comme une physionomie humaine, le visage d'un exemplaire insigne d'humanité, ou comme un des grands chefs-d'œuvre de l'art. Le paysage est non seulement construit à la façon d'une vaste ordonnance architecturale, mais il semble retouché et travaillé par l'histoire, modelé d'après l'image et à la mesure des héros et des événements qu'il a vus passer.
A cause de toutes ces raisons, — parce que c'est un lieu de grands souvenirs, un pèlerinage historique et un paysage incomparable, il faudrait déjà tenter de ressusciter Garthage.
Et d'abord, est-ce possible? Tout n"a-t-il pas péri? Sous prétexte de ramener à la lumière le cadavre de la grande métropole africaine, ne va-t-on pas dépenser des millions en pure perte?
Il est certain que la Garthage punique a été durement saccagée par les Romains victorieux, après le siège de l'an 146. S'il est vrai que la charrue ait été passée sur le champ des ruines, il ne doit pas en rester grand'chose. D'ailleurs, la ville romaine, que l'on reconstruisit sur son emplacement quelque cent ans plus tard, recouvrit sans doute les fondations anciennes. A son tour, la ville romaine, détruite et incendiée par les Vandales et les Arabes, fut exploitée comme une véritable carrière par les habitants de Tunis. Ses marbres servirent à faire de la chaux. Ses colonnes et ses pierres, tous ses matériaux uti-
lisables, furent employés à la construction des maisons neuves de Tunis, à la décoration des palais et des mosquées. Quelques-unes de ces colonnes, traînées jusqu'à la mer toute proche, furent embarquées sur des vaisseaux et emmenées, comme des cnptivcs, dafis les gr.iTides vill* s de l'Islam triomphant : à Cordoue, à Grenade, à Kairouan, au Caire. 11 est donc vrai, malheureusement, que les ruines de Carthage ont été pillées, dispersées et détruites autant qu'il se pouvait. Mais il est probable aussi qu'il en subsiste beaucoup plus qu'on ne le croit communément.
On peut l'induire d'abord a priori de ce que nous voyons se passer aujourd'hui pour nos villes dévastées au cours de la dernière guerre. Certaines d'entre elles ont été incendiées méthodiquement par l'ennemi. Après quoi, on a fait sauter les murs à la dynamite. Puis, les matériaux, soigneusement empilés, ou bien sont transportés ailleurs, ou servent à rebâtir sur les lieux mêmes. Les emplacements abandonnés, vidés de tout ce qu'on a jugé utilisable, sont déjà à demi ensevelis sous la terre. Mais les fondations, mais le sous-sol demeurent intacts. On n'a qu'à rejeter la légère couche de terre qui s'y est amassée pour retrouver, net comme un damier, le plan du village, ou du quartier enseveli. On peut préjuger sans témérité que pareille
chose est arrivée à la Garthage romaine. Si nue qu'elle ait été laissée par le fer et par le feu, par les destructeurs et les pillards de toute sorte, son empreinte doit être encore facilement reconnaissable. Les traces des rues, des places publiques, les fondations des maisons et des principaux édifices se sont peut-être enterrées profondément depuis quatorze ou quinze siècles. Mais ces traces et ces fondations ont dû se conserver. Ne serait-ce pas, en définitive, un beau résultat que de retrouver le plan de la Garthage romaine tout entière?
En tout cas, ce qui reste et ce qu'on a déblayé jusqu'à ce jour semble autoriser les plus belles espérances.
Voilà plus d'un siècle, Ghateaubriand, dans son Itinéraire de Paris à Jérusalem, notait déjà que les ruines de Garthage, comme celles de Sparte, étaient plus abondantes qu'on ne le pensait au premier abord, « n'ayant rien, dit-il, de bien conservé, mais occupant un espace considérable. »
Entre les ports et Byrsa, il a constaté la présence de beaucoup de débris. Or, c'est la partie de la ville où se trouvaient probablement le Forum et la Place Maritime, dont parle saint Augustin. Aujourd'hui que ces débris ont disparu, la remarque de Ghateaubriand devient extrême-
ment précieuse. Plus loin, du côté de Bordj- Djedid, les vestiges des Thermes d'Antonin l'ont vivement frappé : il y voit les ruines d'un « très grand édifice, qui semble avoir fait partie d'un palais et d'un théâtre. » Ce dernier trait semble justifier l'hypothèse du docteur Carton, qui suppose l'existence d'un vaste nymphée creusé aux flancs de la colline de Bordj-Djedid et faisant face à l'entrée des Thermes d'Antonin. Ce que Chateaubriand aurait pris pour les gradins d'un théâtre serait les vasques superposées ou les étages d'un Château-d'Eau. Enfin, parvenu au sommet de l'Acropole, l'illustre voyageur y aperçoit « un terrain uni, semé de petits morceaux de marbre et qui est visiblement Taire d'un palais ou d'un temple. » Arrivé là, il ne pousse pas plus loin son investigation. Ayant jeté un coup d'œil, en passant, aux citernes de Dermèche, il se tient pour satisfait et néglige celles de la Malqua. Les restes de l'amphithéâtre ne l'intéressent pas davantage. 11 n'a d'yeux que pour l'admirable paysage qui se déroule au pied de Byrsa : « Les figuiers, les oliviers et les caroubiers donnaient déjà leurs premières feuilles. (On était en février.) De grandes angéliques et des acanthes formaient des touffes de verdure parmi des débris de marbres de toutes couleurs. Au loin, je promenais mes regards sur l'Isthme,
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sur une double mer, sur des îles lointaines, sur une campagne riante, sur des lacs bleuâtres, sur des montagnes azurées. Je découvrais des forêts (?), des vaisseaux, des aqueducs, des villages maures, des ermitages mahométans, des minarets et les maisons blanches de Tunis. Des millions de sansonnets, réunis en bataillons, et ressemblant à des nuages, volaient au-dessus de ma tête... »
Malgré l'énumération fastueuse de tant de merveilles, on le sent médiocrement ému. Il est obligé d'appeler à son secours, après les figuiers, les caroubiers et les sansonnets de Garthage, les grands souvenirs de l'histoire, pour se masquer un peu le vide de ce paysage désolé. Mais, avec son instinct de poète et d'imaginatif, il a deviné les trésors enfouis sous les ondulations de cette plaine chargée d'histoire. Sa première et très rapide impression ne Ta pas trompé. Effectivement, « les ruines de Garthage sont plus nombreuses qu'on ne le pense généralement. » Les archéologues qui, depuis ce temps-là, n'ont cessé de fouiller le sol de la ville morte, ont confirmé en somme les pressentiments du lyrique descripteur.
Par les soins du R. P. Delattre et de ses collaborateurs, de Paul Gauckler et du Service des antiquités, une foule de tombeaux puniques et
des édifices entiers ont été découverts et, en partie, exhumés. Dès aujourd'hui, le bilan des fouilles est des plus honorables : sans parler des Thermes d'Antonin et des deux groupes de citernes, depuis longtemps connus, — trois grandes basiliques chrétiennes, une église byzantine, le théâtre, TOdéon, Taniphithéâtre, l'île du port militaire, le cirque, tout un groupe de villas... Malheureusement, ces pauvres ruines gisent à fleur de terre. On n'a même pas relevé les colonnes, les chapiteaux et les fragments d'architraves qui jonchent l'intérieur et les abords des enceintes. On a descellé les mosaïques qui pavaient les nefs et les patios, ou qui revêtaient les baptistères et les fontaines; on a déménagé les statues, les stèles et les inscriptions, et on a entassé toute cette dépouille dans des musées. C'est la ruine « scientifique », nettoyée, raclée jusqu'à l'os, réduite à l'état squelettique par l'archéologie.
Comment s'étonner, après cela, que les antiquités de Carthage n'existent pour ainsi dire pas pour le touriste pressé et qu'elles soient comme perdues dans l'immensité des terrains vagues?
Aujourd'hui, si l'on veut se rendre compte de ce que fut Carthage, de sa richesse, de sa grandeur, de la variété des civilisations qui s'y sont succédé, il faut aller au musée Saint-Louis ou au
musée du Bardo, le premier pl=us particulièrement carthaginois, le second plus généralement africain. Outre des statues colossales, des basreliefs, des sarcophages, des stèles par milliers, des gemmes de toute sorte et de toute couleur, des céramiques, des cristaux, des ustensiles ou des ornements funéraires, peignes, fibules, colliers, bagues sigillaires, on y admirera de merveilleuses mosaïques. Le Bardo surtout en possède une collection originale, comme il n'en existe nulle part au monde. Presque toutes représentent des sujets réalistes qui sont d'un haut intérêt documentaire pour l'histoire des mœurs africaines pendant les premiers siècles de notre ère : scènes de pêche et de chasse, tableaux rustiques, bâtiments de fermes et de villas, avec leurs dépendances, leurs esclaves, leurs laboureurs, leurs jardiniers, le maître et la maîtresse de la maison, dans leurs costumes et leurs attitudes habituels, — intérieurs de cabaret, écuries de chevaux de course, avec leurs cochers, leurs palefreniers, leurs chars, — vue du cirque, avec sa spina, ses loges et ses gradins chargés de spectateurs, — plan et profil d'une basilique en construction, maçons qui gâchent le plâtre, architecte armé de l'équerre et du fil à plomb, charretiers qui conduisent des fûts de colonnes sur leurs véhicules à hautes roues : c'est un
abrégé de la vie africaine tout entière, l'image colorée et animée de toute une époque.
Mais tout cela est enfermé entre quatre murs, classé et scellé sous des vitrines. On prétend ainsi sauver ces débris d'une destruction totale. On a raison sans doute, tant que le moyen de protéger sur place les antiquités découvertes n'aura pas été trouvé. Pourtant, on ne peut s'empêcher de s'attrister, en songeant à l'effet que produiraient les ruines, si non seulement on en relevait les colonnes et les murs, comme on l'a fait partout, en Italie, en Egypte et en Grèce, mais si l'on y rapportait tout ce qui est emprisonné dans les musées, si les statues, les marbres, les mosaïques, les stucs coloriés égayaient de nouveau les surfaces nues des architectures et recommençaient à briller et à se réchauffer au soleil, — si l'on se décidait à étendre les fouilles autour de ces ruines trop clairsemées, si enfin on voulait sérieusement ressusciter Carthage...
Ressusciter Carthage! C'a été le rcve du cardinal Lavigerie. Son Instaiiranda Carthago répond au Delenda haineux et cupide du vieux Caton. Pour le grand archevêque, il ne s'agissait pas seulement d'une exhumation archéologique, mais d'une reconstruction de la ville morte, d'une véritable rentrée de la métropole antique dans la vie moderne. Pour donner en quelque sorte l'exemple à la nouvelle Afrique latine, il a bâti une basilique neuve sur la colline de Didon, d'Asdrubal et de saint Louis, — il en a pris possession au nom de l'Église et de la France.
On peut déplorer la présence de ces bâtisses modernes en ce lieu antique et vénérable entre tous. Ce couvent, cette église qui n'est ni mauresque, ni byzantine, ces constructions écono-
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iniques sont un peu trop inégales à la majesté des souvenirs qui environnent Byrsa. A cause d'elles, les fouilles sont interdites sur tout le plateau de la vieille acropole punique. Bien plus, elles ont entraîné d'autres constructions qui, elles, déshonorent le site, — des hôtels, des villas, un bureau de poste. Sans parler de la laideur ou de la banalité de ces logis, leur présence est particulièrement déplorable en un terrain si fertile en antiquités, qu'on n'y peut bêcher sans ramener quelque débris : morceaux de bas-reliefs ou d'inscriptions, fragments de statues, fûts de colonnes ou chapiteaux. Mais ce qui est fait est fait. Il faut s'incliner devant l'horreur accomplie. D'ailleurs, la vie moderne se porte de nouveau vers Carthage avec un élan qui paraît bien irrésistible. En refera-t-on jamais, comme autrefois, un grand port de mer, une grande ville de commerce et de transit? Trouvera- t-on de nouveaux mouillages? Greusera-t-on de nouveaux bassins, plus profonds et plus vastes, à la mesure des paquebots et des cargos d'aujourd'hui ? En tout cas, c'est un lieu salubre et ventilé, plus agréable à habiter que Tunis en n'importe quelle saison. Aussi les Tunisiens émigrent-ils volontiers vers Carthage, qui est en passe de devenir une station estivale, avec hôtels, casinos, restaurants et guinguettes. Dès aujourd'hui, les pentes
de Byrsa et la campagne qui regarde le golfe se couvrent de villas de tout style et de toute dimension.
Le cardinal, qui était un grand voyant, avait eu sans doute la vision anticipée de cet exode. Mais, en prononçant son instauranda Carthago, il entendait concilier les exigences de la vie utilitaire avec le culte du passé et de ses monuments. A côté de la Carthage neuve qu'il rêvait, il voulait faire sa place aussi à la Carthage antique ressuscitée. Ce serait une capitale pour l'archéologie comme pour la politique. Rien ne le prouve mieux que la brochure retentissante qu'il écrivit dès 1878, avant même l'occupation française dé~Ta Tunisie, et qu'il intitula : De la nécessité d'une mission archéologique permanente à Carthage.
Ce faisant, il se proposait sans doute de travailler pour la science, de fournir de nouveaux documents à l'archéologie et à l'histoire, mais sa grande idée, c'était de rétablir dans tout son éclat le siège métropolitain de Carthage, en rappelant ce qu'il fut aux premiers siècles de l'ère chrétienne. Aussi, dès que les murs de sa basilique primatiale furent debout, il s'empressa d'y faire inscrire en majuscules dorées ce texte emprunté à une lettre du pape Léon IX aux évêques africains alors persécutés et dispersés : « // est
hors de doute que rèvêque de Carlhage est le premier archevêque après le Pontife romain et le jilus grand métropolitain de toute l'Afrique. Et ce privilège, obtenu une fois pour toutes du Saint-Siège apostolique romain, il ne peut le perdre au profit d'aucun autre évêque africain, de n'importe quelle partie de l'Afrique, mais il le conservera jusqu'à la fin des siècles et tant qu'on y invoquera le nom de Notre Seigneur Jésus-Christ, soit que Carthage en ruines reste déserte, soit qu'elle ressuscite glorieusement un jour, — sive resurgat gloriosa aliquando !... »
Le beau texte, et combien émouvant sous sa forme impersonnelle et quasi lapidaire! Il y a, dans ces phrases latines, comme un cri d'espoir poussé par le Pontife de Rome devant les dévastations vandales et musulmanes. Le Pape ne se résigne pas à la défaite et h l'invasion. Il appelle de tous ses vœux la résurrection de la Carthage chrétienne. Ce vœu, le cardinal Lavigerie le fait sien, après plus d'un millénaire. « Le premier archevêque après le Pontife romain » répète le cri du vieux Pape, son prédécesseur sur le siège épiscopal de Toul et de Nancy. En face de l'Afrique islamisée, divisée et anarchique, il ne voit pas, lui non plus, d'autre moyen de lui rendre la paix et l'unité, que de la ramener à sa foi antique. Rétablir l'unité, pour rétablir la
paix, c'a été la grande tâche apostolique de saint Augustin. Le cardinal Lavigerie a entrevu quelque chose de cette tâche : réconcilier les Musulmans avec nous par la communion religieuse, telle a été sa principale idée inspiratrice, celle qu'on retrouve dans toute sa conduite, dans toutes ses fondations, sous-entendue enfin dans tous ses écrits. Et c'est pourquoi Carthage, — outre les découvertes scientifiques qu'elle lui promettait, — avait tant d'importance à ses yeux. Elle était, pour lui, le symbole de l'unité future de l'Afrique.
Les Tunisiens d'aujourd'hui n'ont point d'aussi sublimes conceptions, ni d'aussi longs espoirs.
Ils ne considèrent dans Carthage qu'un endroit frais et confortable pour passer l'été. Et c'est la raison pour laquelle ils s'y précipitent. Il paraît tout à fait vain de vouloir arrêter ce mouvement. Comme l'avoue lui-même le docteur Carton, le plus ardent promoteur, pour ne pas dire l'apôtre de la résurrection archéologique de Carthage, — il faut se résigner à faire la part du feu. Les plus sévères prohibitions administratives seraient inutiles : la vie moderne, avec ses tramways électriques et tout son matériel de « civilisation, » est déjà rentrée victorieusement dans la ville de Salammbô.
Mais, s'il faut accepter comme une nécessité la construction d'une ville nouvelle, ne pourraiton imposer un style à ces bâtisses, afin qu'elles
ne jurent pas trop avec les ruines antiques qui, dès maintenant, les avoisinent, et que des fouilles prochaines, — nous l'espérons, — vont multiplier aux alentours? Des villas, des maisons, des édifices publics dans le goût italien, ou dans le goût classique français du xvn® et du xviii" siècles, semblent peut-ôtre ce qu'il y aurait de moins ridicule. Tout serait préférable au moderne style qui sévit actuellement, de La Goulette à LaMarsa, et qui transforme toute la vieille péninsule punique en une vague banlieue niçoise ou marseillaise.
Mais, sur l'emplacement, ou dans les environs de la Garthage latine, pourquoi ne nous referaiton pas des villas romaines? Il y a des gens toujours prêts à dépenser leur argent pour avoir des contrefaçons de villas mauresques. Pourquoi les mêmes gens ne s'offriraient-ils pas le plaisir, infiniment plus rare et plus distingué, de refaire une villa romaine? En quoi ces pastiches seraientils plus absurdes que les autres? Pendant ce dernier quart de siècle, on a vraiment abusé, en Algérie surtout, de ces imitations néo-mauresques, qui exaspèrent à juste titre les vieux Algériens. Le snobisme aidant, on a multiplié les écoles, les bureaux de poste, les musées, et même, — Dieu me pardonne! — les églises de style Fathma. C'est une manifestation d'arabo-
philie, une flatterie aux indigènes, qui, d'ailleurs, préfèrent de beaucoup l'esthétique de nos palaces et de nos maisons à six étages.
En tout cas, le moment paraît venu de modérer ces orgies de bâtisses pseudo-arabes. La villa, telle qu'on la construisait en Afrique, à l'époque romaine, serait tout aussi nationale que la villa mauresque. Elle serait même plus antique, plus africaine. Outre ce prestige d'antiquité, elle aurait encore le très grand avantage de s'adapter infiniment mieux aux exigences de la vie et du confort modernes. Avec ses loggias en arcades, ses belvédères, ses tours à coupoles, elle est faite pour dominer de grands paysages, ceux de la mer comme ceux de la plaine. La maison mauresque est à peu près aveugle. Ses petites fenêtres grillées n'encadrent que des coins de nature très exigus : la vasque d'un jet d'eau, un buisson de roses, deux ou trois cyprès. La villa romaine, largement ouverte à l'air et à la lumière, admet, comme la mauresque, les petites chambres ombreuses qui ne prennent jour que sur un patio intérieur. Et ainsi elle réunit fort heureusement des commodités et des agréments qui, ailleurs, sont séparés.
Il est vrai qu'elle coûterait beaucoup plus cher, parce qu'elle nécessiterait une décoration à la fois intérieure et extérieure et qu'elle réclamerait un
effort d'art plus considérable, plus difficile à réaliser. Mais nous supposons de généreux mécènes disposés à tous les sacrifices pour donner de la beauté à leurs contemporains. Alors ce pourrait être quelque chose de charmant et même de très beau. Les architectes s'inspireraient des villas antiques, dont les mosaïques du Bardo et des autres musées africains nons ont conservé l'image très précise. Ce serait l'occasion de rénover plusieurs arts tombés en oubli : celui des architectures végétales dans les jardins, des xystes, des exèdres, des portiques fermés pour l'hiver, et lart des fontaines, des pergolas, des kiosques rustiques. La peinture et la sculpture décoratives reprendraient un sens et si l'on peut dire, une utilité. Enfin, on nous restituerait cet art délicat et somptueux que fut la mosaïque, cet art qui a fini par disparaître à peu près complètement, ou qui s'est abâtardi aux mains des Italiens. Les figures du mosaïste d'aujourd'hui sont devenues quelque chose d'aussi banal, d'aussi photographique que nos figures de vitraux modernes. Qu'on étudie celles des mosaïques de Sousse ou du Bardo, on y trouvera avec un dessin naïf, toujours original, d'une stylisation extrêmement curieuse, les mêmes formes éclatantes et richement décoratives que dans les tapis orientaux. D'ailleurs, la mosaïque est essentiel-
lement un tapis de fraîcheur, fait pour être foulé par des pieds nus. Il faudrait la concevoir ainsi, — et tout d'abord comme un bouquet de couleurs destinées à chatoyer et à délecter la vue. On pourrait l'employer utilement à remplacer les vulgaires carreaux de faïence qui tapissent nos corridors ou qui surmontent les linteaux de nos portes. Récemment, à Alger, j'ai pu voir, en guise d'enseigne, au-dessus de la porte d'un bain maure, une imitation de mosaïque romaine ; trois poissons sur fond d'azur, comme il y en avait dans les bassins des fontaines ou des thermes antiques : l'effet était des plus gracieux, et le motif, tout à fait en harmonie avec le berbère romanisé, qu'on appelle le « style arabe. » Mais, tant que nous sommes à rêver, autour de la Carthage neuve, une rénovation des arts et des styles antiques, pourquoi n'irions-nous pas jusqu'au bout de notre chimère? A côté de ces villas néo-romaines, de véritables reconstitutions archéologiques sembleraient-elles si déplacées? Le tout serait de rencontrer un architecte capable de nous reconstruire des thermes, de relever un cirque ou un amphithéâtre. A Athènes, ils ont construit de toutes pièces un stade moderne, en marbre pentélique, — et ce n'est pas si mal que cela. Si l'on pouvait en faire autant pour notre ville neuve, il faudrait
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se tenir pour satisfait. Ainsi, les Thermes d'Antonin, cette informe ruine qui obstrue le sol au bas de la colline de Bordj-Djedid, pourraient redevenir un édifice d'utilité publique. Ils offriraient à la fois des bains chauds et des bains froids, des bains de mer pour les Tunisiens, pendant l'été, — des bains d'étuves pour les étrangers qui viendraient hiverner à Garthage. Un portique avec une galerie supérieure à colonnade, s'ouvrirait directement sur la plage. L'autre façade reproduirait, avec une entière liberté d'interprétation, les superpositions architecturales des principaux « nymphées » africains. Ce serait une image de l'antique septizonmm carthaginois, celui que Septime Sévère, l'empereur africain, fit imiter pour son palais de Rome. En s'aidant enfin des descriptions que les auteurs anciens nous ont laissées de leurs thermes et surtout des nombreuses découvertes archéologiques faites en Algérie, on réussirait certainement à mettre debout un édifice qui serait une libre reconstitution de l'antique et qui, en même temps, servirait toujours à quelque chose, qui serait tout ensemble un établissement de bains, un gymnase, une salle de jeu et de conversation, un promenoir et un musée. Ce serait une curiosité comme on n'en verrait que là et qui attirerait les visiteurs.
Qu'on se livre à ces fantaisies de reconstitution dans des pays ou dans des lieux où des édifices de ce genre n'ont jamais existé, cela deviendrait évidemment déraisonnable. Mais ici, rien de plus naturel. Ce qui doit dominer, en tout cas, les préoccupations des actuels rebâtisseurs de Carthage, c'est le souci d'élever une ville moderne qui ne forme pas un contraste trop déplaisant, trop criard, avec les ruines de la ville ancienne.
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Celle-ci, va-t-on décidément la sortir de terre?
Il y a des personnes qui n'en doutent point. Parmi ces hommes de foi, le plus convaincu est assurément le docteur Carton, qui, dans son amour pour Carthage, est venu vivre auprès d'elle, qui, depuis des années, se penche sur ses ruines, essayant çà et là, d'en soulever le linceul. Avec celui du Cardinal Lavigerie et du Père Delattre, son nom est d'ores et déjà inséparable de celui de Carthage. Venu en Tunisie comme médecin militaire, il a renoncé à une carrière déjà brillante pour se donner plus entièrement à l'archéologie. Il y est entré comme on entre en religion, avec piété, avec abnégation. Ses travaux sont connus depuis longtemps et appréciés des érudits. Il a commencé des fouilles à Sousse, à Dougga, il en a fait princi-
paiement à Carthage. Ses études sur la topographie des ports puniques et romains sont justement célèbres. Surtout, il s'est donné pour mission de ressusciter la Carthage antique.
Cela aussi est une religion pour lui. Mais ce zèle d'apôtre ne l'empêche pas de voir les difficultés de la tâche. Le docteur Carton n'a aucune illusion à ce sujet.
Et d'abord, il sait qu'il y faudra beaucoup d'argent. Or, pour l'instant, les ressources disponibles en faveur d'une telle entreprise sont notoirement insuffisantes. Sur l'initiative de M. Etienne Flandin, Résident de France à Tunis, le gouvernement tunisien avait naguère accordé une somme annuelle d'un million pour l'ensemble des antiquités. La somme indivise suffirait bien juste pour Carthage toute seule. Peut-on demander à l'Etat une pareille contribution, surtout dans les circonstances difficiles que nous traversons? D'autres ruines, qui nous touchent de plus près et dont le relèvement presse bien davantage, sollicitent sa générosité. Les antiquités romaines de l'Afrique du Nord peuvent attendre : elles ont attendu quinze siècles déjà. Mais il importerait que, dès maintenant, un plan de fouilles méthodiques fût adopté, que ce plan fût mis à exécution le plus tôt possible, dès qu'on le pourra raisonnablement, — et enfin
qu'il fût appliqué avec cet esprit de suite, cette obstination, cette largeur dans la dépense, dont les Anglo- Saxons et les Allemands nous ont donné tant d'exemples. Si l'on tente quelque chose, que cela soit digne de la France ! Pour alimenter le budget des fouilles, il ne faudrait pas compter seulement sur les subsides officiels. Si élevés qu'on les suppose, ils seraient toujours au-dessous des besoins. Rien de convenable ne sera fait, tant qu'on ne se décidera pas à recourir aux dons volontaires, aux subventions régulières consenties ou par des particuliers ou par des associations. Maintenant que les municipalités françaises, algériennes et tunisiennes voient leurs budgets plus ou moins obérés par la guerre, pourquoi aurions-nous honte de lancer un appel à l'étranger? Il y a peut-être encore quelques Américains du Nord ou du Sud capables de sacrifier quelques banknotes, pour sauver de l'oubli et de la destruction complète une des plus anciennes métropoles de la civilisation occidentale, — des Israélites ou des Syriens d'outre -Atlantique, qui se passionneront pour Carthage, la fille de Tyr et de Sidon, Carthage la Phénicienne, — le seul empire sémitique qui ait duré et qui, en somme, ait réussi.
Mais ce manque d'argent n'est que la moindre des difficultés avec lesquelles les promoteurs des
fouilles aient à compter. Les choses iraient, somme toute, assez facilement, si le sol de la ville morte était désert. Malheureusement, on y a beaucoup bâti, surtout depuis un quart de siècle. Il faudrait exproprier, — probablement à grands frais, — un nombre considérable de particuliers. Certains immeubles appartiennent à des princes de la famille beylicale. D'autres, comme la Basilique et le couvent de Saint-Louis, les orphelinats et les séminaires éparpillés sur toute l'étendue de la péninsule carthaginoise appartiennent à des communautés. Des expropriations de ce genre ne paraissent guère possibles. Le plus sage serait donc d'accepter le fait accompli, en essayant de limiter les constructions nouvelles.
Récemment, grâce toujours à l'intervention de M. Etienne Flandin, un décret a été rendu par le gouvernement tunisien, qui défend de construire sur l'emplacement de Carthage, sans l'autorisation préalable du Service des antiquités. On m'assure que, dans la pratique, ce décret est inefficient. Des sondages superficiels n'atteignent pas les ruines qui, en général, sont profondément enterrées. Et ainsi on est exposé à laisser construire là où il suffirait de creuser un peu plus profond pour toucher des vestiges intéressants. En présence de toutes ces compli-
cations, l'unique chance de succès qui reste aux archéologues, ce serait de faire sa part à la ville nouvelle, comme à la ville morte, de déterminer dans quelles limites il est permis de bâtir, puis de tracer, au milieu des constructions modernes, des zones réservées aux fouilles. Il est clair que, seuls, des professionnels, après des sondages répétés et consciencieux, pourraient, sans de trop grands risques d'erreur, établir le plan de ces futurs chantiers d'excavations.
En adoptant cette règle, en surveillant les constructions neuves, en leur imposant un style, on arriverait sans doute à faire de la Carthage nouvelle quelque chose d'assez analogue à la Rome d'aujourd'hui, où l'on voit surgir, parmi des bâtisses relativement modernes, des îlots de ruines antiques comme le Forum et le Palatin.
A Carthage aussi, le Forum est à retrouver, cette grande place commerçante oii Alypius, l'ami de saint Augustin, faillit être arrêté comme coupable d'avoir coupé, à coups de hache, des conduites en plomb, — et aussi la place Maritime, où, selon le même saint Augustin, les badauds venaient admirer le squelette d'un monstre marin, — puis le Sérapeum, le temple de la Vierge Céleste, et une foule d'autres édifices dont les auteurs anciens nous ont conservé le souvenir.
Ces découvertes éventuelles ne sont peut-être
que des illusions. Pour l'instant, avec des ressources encore très restreintes, tenons-nous-en à ce qui a été exhumé jusqu'à ce jour. Commençons par restaurer et par mettre en valeur les ruines actuelles, — et d'abord par les dégager complètement. Certes, nous ne demandons pas qu'on reconstruise le Cothon, le port militaire de Cartilage, qu'on relève la colonnade d'ordre ionique qui en décorait le pourtour, qu'au milieu de lîle on rebâtisse le pavillon de l'Amiral, avec la guérite où Flaubert a placé son Annonciateur des lunes. Mais, dans cette ile déserte, on pourrait mettre en ordre les débris qui l'encombrent, et, — ce qui, de loin, produirait un très grand eflet, — redresser les fûts de colonnes et les chapiteaux couchés par terre. 11 ne serait pas plus difficile de refaire les gradins et le dallage du théâtre, — dont les matériaux éparpillés sont là tout prêts à servir, — de donner tout son caractère à la scène, en remontant les colonnes et les architraves. Des restaurations plus complètes seraient nécessaires pour l'Odéon. Mais, à très peu de frais, le groupe de villas antiques qui l'avoisine deviendrait une charmante enclave pompéienne au flanc de la colline. On réparerait la rue en pente qui borde ces villas, avec son double portique, son dallage encore visible, ses bases de colonnes toujours intactes. Dans les cours inté-
rieures des maisons, on recréerait un virîdarmm. On sèmerait des fleurs dans les trous des jardinières, — et, çà et là, dans l'angle des murs, autour des bassins taris, on planterait un arbre au beau feuillage méditerranéen, pour voiler un peu la nudité de la pierre.
Enfin et surtout, — si Ton ne peut guère rapporter dans les ruines le mobilier déménagé et mis sous clef dans les musées, — il est à souhaiter qu'on en replace au moins les reproductions convenablement exécutées. Partout, des inscriptions, des vases, des mosaïques et des statues! C'est la meilleure façon de ranimer la ruine. On frémit quand on pense que tout ce qui parlait aux yeux, à l'esprit et au cœur, au milieu de ces débris antiques, — que tout cela a été arraché, transporté on ne sait où, est devenu insignifiant, incolore et quelconque dans une salle obscure ou banale comme une salle de classe, ou dans un locatis ouvert à tous les vents. Que les milliers d'inscriptions qui gisent dans la poussière des musées soient moulées pieusement et que les moulages parlent de nouveau au fronton des temples et des arcs de triomphe ! Que les formes et les figures éclatantes des mosaïques fleurissent les murs des atriums et les pavés des cours ! Que le peuple mutilé des statues et des bas-reliefs reparaisse sur ses piédestaux, dans ses niches dé-
sertes, sur ses métopes ou sur ses architraves! V Hadrien, le Bacclius, le Jupiter-Sérapis, VIsis, la Vénus au Dauphin du Bardo, ou tout au moins leurs copies, doivent revenir à Garthage. Les Victoires colossales, qui font pénitence dans le jardin des Pères blancs, devraient planer, du haut d'un socle à leur taille, aux lieux mêmes où elles furent découvertes, au sommet de Byrsa, devant le porche de la Basilique. Avec leurs vastes ailes déployées, ces hautes figures décoratives, dominant le seuil des ruines et la colline chantée par Virgile, formeraient un portail digne de Garthage et de ses grands souvenirs.
Mais, ici, les antiquités chrétiennes sont peutêtre aussi nombreuses que les antiquités païennes. N'oublions pas, en effet, que la Carthage romaine compte au moins trois siècles de christianisme officiellement reconnu, — durant lesquels on a pu bâtir des édifices pour le culte, aménager des cimetières au grand jour, multiplier les couvents, les chapelles, les memoriœ consacrées aux martyrs du pays.
Aucune autre contrée du monde méditerranéen ne possède plus de monuments et de vestiges de la haute antiquité chrétienne que l'Afrique du Nord. Redisons-le encore : si l'on veut savoir ce que furent des catacombes et des nécropoles aux premiers siècles du christianisme, ce n'est pas à Rome qu'il faut aller, c'est à Sousse et à Tipasa. Et si l'on veut savoir ce que fut une basilique, un baptistère, un ciborkim, h l'époque de saint
Augustin et de saint Jérôme, c'est encore en Afrique qu'il faut venir. A Rome, les anciennes basiliques n'existent plus : elles ont été recouvertes généralement par de magnifiques édifices plus ou moins modernes, qui ne leur ressemblent que de fort loin.
En Afrique, au contraire, on n'a presque jamais rebâti sur leur emplacement. Elles sont restées telles qu'elles étaient, après que le Nomade, le Vandale ou l'Arabe les eut incendiées et jetées par terre. Aujourd'hui, on peut se promener dans l'édifice dégagé de ses décombres et des couches de terre oii il avait fini par s'ensevelir. On peut monter les degrés qui conduisaient au narthex ou au vestibule, s'arrêter au passage devant la vasque des ablutions, circuler à travers les nefs pavées de mosaïques, s'asseoir dans la cuve baptismale à l'endroit creusé tout exprès pour le catéchumène, toucher la balustrade qui environnait le maître-autel, descendre dans la crypte de la Confession, retrouver enfin, au fond de l'abside, le siège épiscopal vide depuis quinze siècles. Demain, si l'évêque de Constantine et d'Hippone le veut bien, il peut célébrer une messe pontificale dans la grande basilique de Tébessa. Tout est prêt pour recevoir le successeur de saint Augustin. Les quatre trous où s'enfonçaient les pieds de l'autel de bois sont encore marqués dans le carré
du transept. Il n'y a qu'à remettre en place la table du sacrifice. Les nefs, où s'alignent toujours des rangées de colonnes, attendent les fidèles. Au dehors, de vastes promenoirs offrent l'abri de leurs portiques aux pèlerins et aux curieux.
Et Tébessa est loin d'être une exception. D'un bout à l'autre de l'Afrique, des basiliques semblables, plus ou moins grandes, plus ou moins bien conservées, se comptent par centaines. Si l'on se décidait à les exhumer complètement, à les réparer et à les entretenir, elles deviendraient pour le voyageur une leçon de choses sans pareille, qui rendrait inutiles tous les livres d'archéologie et d'histoire.
Carthage, en particulier, justifierait son titre de grande métropole religieuse africaine. 11 est infiniment probable que des fouilles activement et sérieusement conduites nous rendront tous les édifices chrétiens mentionnés par les auteurs, ou par les procès-verbaux des conciles, — ces églises, ces cimetières, ces mémorise, où l'évêque d'Hippone a prêché. Pour l'instant, les quatre basiliques qu'on a réussi à dégager ou qu'on a repérées jusqu'à ce jour, réclament toute la sollicitude des archéologues comme du clergé.
Le printemps dernier, j'errais à travers ces ruines éloquentes, avec le célèbre Père Delattre, qui a tant travaillé pour elles, et l'archevêque
d22 LES VILLES D'OR
d'Alger, Mgr Leynaud, qui voulait bien m'en faire les honneurs.
Nous constations avec tristesse qu'il avait fallu, faute d'argent, laisser se réenterrer une grande basilique précédemment dégagée par le Père Delattre, et qui, peut-être, fut élevée au lieu même du martyre de saint Cyprien, sur le terrain que les auteurs anonymes des Passions du saint appellent le « Champ de Sextius ». A l'église byzantine de Derméche, nous trouvions les mosaïques du pavement dans un état lamentable, foulées et souillées par les troupeaux qui passent, mutilées par les voyageurs, les colonnes renversées, les murs des fondations sur le point de disparaître. Même désolation à Damous-el-Karita, la basilique que le Père Delattre croit avoir été dédiée à sainte Perpétue et à ses compagnons. Comme à Tébessa, c'est tout un monde, un vaste ensemble de bâtisses, qui comprend, avec des cryptes voûtées, une foule de chapelles latérales, des baptistères, des promenoirs, des cimetières, des salles des actes... Enfin nous terminâmes par la dernière découverte du Père, une basilique probablement consacrée, elle aussi, à la mémoire de saint Cyprien et qui s'étend dans le voisinage de l'actuel orphelinat de Sainte-Monique. Devant ces débris à l'abandon, cette empreinte toujours y» très nette d'un grand édifice disparu, — nous
nous disions qu'il faudrait très peu de chose pour restituer à ces ruines un caractère capable de satisfaire la curiosité et l'imagination. Il suffirait de relever les murs à hauteur d'appui, en utilisant les amorces actuellement existantes au ras du sol, de façon à bien marquer les lignes essentielles du monument, — de raviver ce qu'on pourrait appeler « les points vitaux » de la basilique : le baptistère, le cihorium, le siège épiscopal, — enfin de refaire un dallage, ou de réparer les mosaïques qui se désagrègent.
Le rêve, pour ces ruines chrétiennes, comme pour les ruines païennes, ce serait d'y rapporter toutes les dépouilles qui dorment ou qui s'encrassent dans les musées. Qu'on allume dans ces niches les petites lampes d'argile marquées du poisson mystique ou du monogramme du Christ! Qu'on déploie sur le sol des nefs ou des cours intérieures, sur les margelles ou dans les cuves des baptistères, les somptueuses couleurs des mosaïques qui les revêtaient jadis! Qu'on aligne de nouveau, dans les cimetières, ou le long des murs des chapelles en forme de trèfle, les inscriptions et les stèles funéraires avec les noms des défunts, le chiffre de leurs ans et de leurs jours, quelquefois l'éloge de leurs vertus, — et les figures symboliques de l'Ancre, de la Palme ou de la Feuille de lierre, de la Colombe qui tient
124 LIS ViLLES D'OR
dans son bec le rameau de l'Arche. Comme ces lieux de mort et de désolation redeviendraient vivants, quel langage émouvant ils parleraient, — quels utiles rapprochements surtout ils suggéreraient !...
Nous songions ainsi parmi les ruines de la basilique de Saint-Cyprien. A droite, entre un bouquet d'eucalyptus, émergeait la chapelle de Sainte-Monique, à gauche la falaise rouge de Sidi Bou-Saïd dressait sa muraille profondément ravinée. Dans l'écartement des deux collines, on voyait le bleu de la mer, et, tout au fond de l'horizon, sous les hautes montagnes au profil indisdinct, les maisons blanches de Corbous. C'était une calme soirée printanière. Une suavité chrétienne flottait dans l'air. En robe grise, les petites orphelines de Sainte-Monique chantaient un cantique dans la cour du couvent. Alors, ému sans doute par le charme des lieux et par la grandeur des souvenirs, l'archevêque d'Alger, lecoadjuteur de Carthage, se mit à nous murmurer, de sa douce voix, ces « Litanies des saints d'Afrique », qui furent composées par le cardinal Lavigerie :
— Omiies sancti Africani, orate pro nobis! ...
Ces saints d'Afrique, ces fils de la terre aujourd'hui oublieuse de ses martyrs, ils forment une légion si compacte que leurs noms, mis l'un après l'autre, ont donné des litanies pour les sept
jours de la semaine. L'archevêque nous les énumère, depuis saint Gyprien, qui ouvre ce défilé triomphal, jusqu'à sainte Pomponia qui le termine, en passant par les noms aux consonances lyijiques ou carthaginoises d'obscures esclaves, de pauvres artisans, de pauvres travailleurs des champs, les Nabor, les Namphanio, les Quartillosa, les Macaria... Soudain, il se tait. Une émotion nous étreint, une pensée semblable traverse nos esprits. Ces misérables glorieux, — ils ressuscitent, ils sont là, autour de nous, avec les mêmes costumes, les mêmes visages qu'autrefois, ils poussent leurs ânes aux flancs des collmes pierreuses, ils piochent le sol maigre avec leurs boyaux primitifs, ou bien curieusement ils se penchent avec nous au bord de ces cuves baptismales, dont les inscriptions n'ont plus de sens pour eux, mais dont ils savent confusément que c'e^t l'œuvre de leurs pères...
Est-ce que tout est fini entre nous? Est-ce que ces âmes-là sont si loin des nôtres?...
i26 LES VILLES DOR
Ces évocations du passé, ces reconstitutions et ces résurrections archéologiques, que nous appelons de tous nos vœux, n'ont donc pas seulement un intérêt esthétique, ou de pure curiosité.
Quoi qu'il advienne, Carthage, telle qu'elle est, peut se suffire à elle-même. Elle vit dans la mémoire des hommes d'une vie tout idéale qui n'a pas besoin du travail des architectes et des archéologues. Son cadre est tellement beau, son paysage tellement évocaleur, que c'est assez de s'abandonner à son charme. D'elle-même, Garthage ressuscite parmi ses ruines, pour peu qu'on y trouve un coin solitaire où se recueillir. Les plus authentiques restitutions des monuments anciens nous laisseraient froids au milieu du tintamarre d'un casino, dans le voisinage d'un Excelsior ou d'un Byrsa-Palace. Le premier de-
voir des Amis de Carthage, c'est de ménager, dans la ville neuve qui menace de tout envahir, de petits îlots de solitude et de rêve pour le voyageur contemplatif. Même aujourd'hui, avec toutes ses bâtisses modernes, la colline de Byrsa est un de ces îlots. Il ne faut pas la laisser encombrer davantage. Si regrettable, à de certains égards, que soit la présence, en ce lieu vénérable, d'une église et d'un monastère tout neufs, ces édifices, d'un caractère sacré, s'accordent tout de même mieux avec celui de la vieille acropole d'Eschmoun que la banalité prétentieuse et bruyante d'un hôtel cosmopolite.
Qu'on aille seulement s'asseoir, à la tombée de la nuit, sur le parvis de la Basilique primatialc. Qu'on laisse errer ses yeux sur la plaine immense de l'Isthme, d'oii monte un chant de flûte arabe. Qu'on regarde les clartés mourantes du couchant s'éteindre dans les deux lagunes et dans le double miroir des ports, tandis que les suprêmes rougeurs crépusculaires dessinent en noir les montagnes de l'Ariana. Par la porte entrebâillée de la Basilique, arrive une rumeur d'orgue, avec une psalmodie de paroles aussi vieilles que la plus vieille Carthage. Que voulez-vous de plus? Le mirage a déjà pris corps. Du fond de cette plaine submergée d'histoire et de poésie, toutes les figures illustres du passé
accourent et déferlent vers vous, avec les vapeurs qui montent des lacs et le vent nocturne qui se lève...
Il faut donc, avant tout, donner à la Carthage antique ce que réclament, avant toute chose, les villes mortes, comme les morts, — le silence et la paix. Mais cela n'empêche point, pour les autres raisons que nous avons dites, qu'il faille ressusciter Carthage. Avec le grand cardinal, répétons-le encore une fois : Instauranda Carthago !
DU CÂPITOLE DE THUGGA AUX CATACOMBES d'hADRUMÉTE
Autour de Garthage et dans toute l'ancienne province d'Afrique, Africa vêtus, les ruines antiques foisonnent à tel point qu'il est pour ainsi dire impossible de les dénombrer. Les villes mortes y sont encore plus nombreuses que dans la province voisine, cette Numidie qui, pourtant, fut si peuplée, elle aussi, à l'époque romaine.
On ne saurait trop le répéter, et il faut y insister avec persévérance, sans se laisser rebuter ni décourager par les objections ou le mauvais vouloir : toutes ces ruines, quelles qu'elles soient, doivent être fouillées, exhumées et restaurées, ne fût-ce que pour l'embellissement de la moderne Tunisie. Aucune œuvre de beauté plus grande, ni plus indiscutable, ne peut être tentée. Cela vaudra infiniment mieux que de nous bâtir des palais, des kiosques ou des églises en style d'exposition universelle. Toute cette arbhitec-
ture de plâtre et de saindoux s'effondre devant Tattique d'un petit temple émergeant de ses décombres, ou la solide structure d'un vieil arc de triomphe, chargé d'ans et de gloire. En outre, ce décor de l'antiquité latine compléterait, en la magnifiant, l'image de l'Afrique moderne. Il montrerait au voyageur autre chose que des mosquées, des chameaux et des souks. Bien plus, il prouverait qu'il n'y a pas contradiction entre l'Afrique de Rome et celle de l'Islam. Ces souks, aux jambages et aux linteaux peints en rouge et en vert cru, on en retrouvera le type, avec les couleurs violentes à demi effacées, au forum de Thimgad, de Djemila ou de Madaure. Ces chameaux, ils ont été modelés en argile par les céramistes romains : ils font l'ornement des musées africains d'aujourd'hui comme ils décoraient autrefois l'atrium ou le cubiculum du personnage consulaire devenu colon numide ou maurétanien. Ces mosquées ont pour aïeules les basiliques chrétiennes de la région. Regardez-y de plus près, — et vous verrez que, si les différences sont profondes, témoignent parfois d'un esprit radicalement opposé, la parenté est cependant manifeste. Il faut donc, pour la beauté de la terre africaine, pour la continuité latine, que tous ces vieux débris soient relevés et entourés d'un culte filial. Il convient même de
rappeler les noms des anciens propriétaires du sol. Le Tunisien d'aujourd'hui, quel qu'il soit, indigène ou colon venu d'outre-raer, doit, quand il le peut, replacer au portail de sa villa le nom de son prédécesseur, de l'inconnu qui, voilà deux mille ans, y cultivait déjà la vigne et l'olivier. Ces antiques ouvriers de la terre méritent la religion des nouveaux venus. Oui, pourquoi les inscriptions, qui nous ont conservé les noms des grands propriétaires du pays, les Variani, les Pidlœni, les Petronii, — contemporains de Salluste ou de Septime Sévère, — ne seraientelles pas rétablies avec honneur, aux lieux où elles furent trouvées, sur les murs à demi écroulés des anciennes villas, ou sur la façade des maisons neuves?
Encore une fois, cette œuvre de résurrection et de restauration est immense : elle suppose les loisirs et toutes les ressources d'une longue paix. On ne peut pas s'y mettre demain. Mais il importe de ne jamais la perdre de vue, comme une tâche glorieuse pour laquelle on se réserve.
Actuellement, elle est très peu avancée. Parmi les villes mortes de la Tunisie, un petit nombre seulement, — un trop petit nombre, — ont été fouillées et partiellement remises en état : Thuburnica, Bulla-Regia, Utique, Uthina, Thuburbo majus, Hadrumète, Ammaedara, Sufetula, Thys-
drus, Gigthi, — et quelques autres peut-être que j'oublie. Les unes appartiennent à la zone maritime, ou à la région agricole et pastorale du Tell, tandis que les dernières sont limitrophes des régions sahariennes : ce sont les villes d'or par excellence. 11 est superflu de les décrire ici l'une après l'autre. Ce serait s'exposer à de fastidieuses répétitions. Pour s'en faire une idée à peu près complète, quelques types de villes maritimes et agricoles, ou de villes désertiques suffiront. Parmi les premières, nous choisirions Thugga et Hadrumète, en passant par Uthina et Thuburbo majus. Parmi les secondes, nous nous en tiendrions à Sufetula, Thysdrus, Ammœdara et Gigthi.
Avant d'y conduire le lecteur, on ne saurait trop l'avertir que, étant donné l'état actuel des fouilles et des restaurations, on n'y voit qu'une faible partie de ce qu'on devrait y voir.
Thugga, — que les indigènes appellent aujourd'hui Dougga, — était, dans l'antiquité, une petite ville de troisième ou quatrième ordre, qui, avec sa banlieue (pagiis) et sa cité proprement dite, forma de bonne heure une agglomération urbaine. Vers la fin de l'Empire, elle finit par devenir une colonie, comme l'attestent plusieurs inscriptions, où figurent tous ses noms officiels, lesquels commémorent ceux de ses fondateurs ou de ses bienfaiteurs : Colonia Licinia, Septimia, Aurélia, Alexandriana Thugga.
Le pays environnant était alors tellement prospère que cette petite ville provinciale pouvait s'offrir le luxe de quelques beaux monuments. Elle faisait une certaine figure dans la région. Et celle-ci avait une population tellement dense que, depuis Garthage jusqu'à Thugga, c'était toute une succession de villes très rapprochées les unes des autres. Aujourd'hui, quelques-unes sont encore debout, dissimulant
mal leur vieux nom romain, berbère ou punique sous un vocable moderne plus ou moins arabisé. A quelques lieues de Tunis, c'était, par exemple, Tebourba, l'ancienne Thuburbo minus, oii saint Cyprien, alors récemment intronisé évêque de Carthage, vint chercher un abri durant la persécution de Dèce. Puis Medjez el Bah, dont le nom antique est perdu, mais où l'on pouvait voir jusqu'à ces derniers temps les restes d'une porte triomphale, sous laquelle passait la grande voie militaire de Carthage à Théveste, — et aussi les arches d'un pont romain qui franchissait le Bagradas, l'actuelle Medjerda. Puis, dans les environs de Testour, la grande villa des Variani, — et, quelques lieues plus loin, l'ancienne Thignica (inimiciphim Septwiianum, Aurelium, Antonianum, Herculeum, frugifera Thignica), — signalée au voyageur moderne par les décombres d'une forteresse byzantine qui recouvre en partie et qui offusque ses ruines. On y reconnaît pourtant les vestiges d'un temple de Mercure, d'un temple de Saturne et d'un petit amphithéâtre. Une inscription encastrée dans le mur de la forteresse et qui attestait la réfection, sous Constantin, du marché aux légumes, rappelle que cette « frugifera Thignica » fut non seulement un pays de céréales, mais un verger plein de fruits, un grand jardin et un
grenier d'abondance. Encore quelques lieues, et ce sont les ruines de la Civitas Sustriana, dont il ne subsiste plus que les débris d'une porte marquée d'étranges sculptures, •= — et enfin Teboursouk, autrefois Thuhursicum Bure, avec ses nécropoles puniques et ses murailles byzantines où se lisent encore les noms de l'empereur Justin Il et de l'impératrice Sophia.
Évidemment ces ruines sont modestes. Elles n'excitent point d'abord l'imagination. Quand, suivant la phraséologie des archéologues, on parle d'une « arche ou d'une porte triomphale, » il ne faut point se liiiter de concevoir des merveilles. Néanmoins je me rallie pleinement à l'avis du docteur Carton '■}) qui demande qu'on dégage et qu'on restaure ces vieux débris. Discrètement réparés, ces petits temples et ces petits arcs de triomphe municipaux formeraient une avenue monumentale fort agréable à voir pour le voyageur moderne qui va visiter Thugga. Elle lui mettrait en quelque sorte sous les yeux cette idée essentielle qu'une ruine romaine, en Afrique, n'est pas un accident, une singularité isolée, mais qu'elle fait partie d'un grand ensemble, d'un vaste réseau qui englobait tout le pays.
(1) Cf. Dougffa-Thugga, par le D' Carton. Xiérat et Fortin, éditeurs, Tunis.
Thugga a été maintes fois décrite par les archéologues qui l'ont fouillée, depuis le docteur Carton jusqu'à MM. Poinssot, Homo et Merlin. Dans la Revue des Deux Mondes, Gaston Boissier, — voici bientôt trente ans, — en a dessiné une de ces images simplifiées où il excelle et oii l'on sent, avec le culte habituel de l'auteur pour tout ce qui est romain, l'émotion et la surprise de la découverte. Cet aimable esprit savait non seulement faire de la clarté sur toutes ces arides matières d'érudition, mais communiquer au lecteur quelque chose de la passion fervente qu'elles lui inspiraient. Ce latiniste faisait aimer le latin. Cet amateur d'archéologie savait donner un intérêt aux vieilles pierres. Depuis qu'il est passé à Dougga, rien de capital n'a été trouvé. Si la topographie des ruines s'est étendue, leur physionomie, dans ses grands traits, ne s'est point modifiée. Je ne prétends donc pas apporter du nouveau, ni révéler quoi que ce soit. D'ailleurs
la silhouette de Dougga a été popularisée par la photographie et par l'affiche. Tout le monde connaît cet élégant profil de temple capitolin, dressant, au sommet d'un mamelon de couleur fauve, parmi les blancheurs ensoleillées des ruines et les clairs feuillages des bois d'oliviers, son péristyle et son attique, qui se détachent sur le bleu tendre du ciel comme un minuscule tabernacle de vermeil : forme exquise, réellement unique, inoubliable au milieu d'une foule d'autres pareilles...
Je n'ajouterai pas grand'chose à cette charmante image. Je voudrais seulement attirer l'attention sur certains détails d'une couleur ou d'une ligne extraordinaire, sur certaines particularités des bâtisses, — puis enfin sur l'état actuel de la ville morte et ce qu'il y aurait à faire peut-être pour en rendre la visite encore plus attrayante.
Le périmètre en paraît d'ailleurs assez restreint, autant qu'on en peut juger par les deux portes monumentales qui la délimitaient au Nord et au Sud : l'arc de Septime Sévère et l'arc d'Alexandre Sévère. L'étendue enclose dans ce périmètre, il est d'abord assez difficile de s'en rendre compte, l'aire de la ville ancienne étant encore à demi écrasée sous les gourbis d'un village indigène, tout hérissé de fascines, aux
ruelles sordides et mal odorantes, piétinées et salies par les ordures des troupeaux. Du moins ces cubes aplatis et blanchis à la chaux ont l'avantage de ne pas faire un contraste trop violent avec les blancheurs des ruines. En outre, les odieux Byzantins avaient étranglé le Capitole et le quartier avoisinant dans une de leurs petites forteresses massives, bassement utilitaires, bâclées à la hâte avec des matériaux d'emprunt et qui, aujourd'hui, ont l'air d'un jeu de dominos, ou d'un « jeu de constructions » en déroute. Sous ces diverses excroissances parasites, on a lini par dégager un temple de Saturne et une chapelle de Neptune, une basilique chrétienne, un théâtre, un capitole et le forum avoisinant^ une rue entière avec ses édifices, le temple de la Déesse Céleste et sa colonnade en hémicycle, un groupe de villas ou de riches maisons, un marché, des thermes, — sans parler des mausolées puniques et romains et des inévitables citernes que l'on rencontre dans toutes ces ruines antiques.
Parmi cette abondance de monuments, je voudrais ne considérer que le théâtre, le capitole et son temple principal, celui qu'on voit de si loin, quand on vient par la route du Kef et qui, du haut de sa colline fauve, domine, avec une beauté si souveraine, tout ce paysage africain.
Grâce aux restaurations dont il a été l'objet depuis un quart de siècle environ, le théâtre de Dougga paraît dans un état de conservation merveilleuse. C'est un des mieux conservés, sinon le mieux, de toute l'Afrique du Nord. Avec celui de Khamissa, — l'ancienne Thubursicum Numidarum, — il offre cette particularité d'avoir une façade à peu près intacte. Le mur, qui délimitait le fond de la scène, n'existe plus comme à Khamissa ou comme à Orange. Mais le portique antérieur, qui servait sans doute de promenoir au public, subsiste toujours; et enfin, chose qui ne se voit qu'ici, qui n'a d'analogue dans les ruines d'aucun théâtre antique de l'Occident, — la composition architecturale qui formait sur la scène un décor permanent est en grande partie debout. Elle consistait probablement en des colonnades superposées et d'ordres différents, qui s'élevaient jusqu'à la hauteur des derniers gradins.
Cette composition est assez compliquée. Le soubassement de marbre blanc, qui supportait les colonnes, dessine en son milieu un hémicycle, flanqué à droite et à gauche de deux embrasures rectangulaires. Ainsi le décor architectural dressé au fond de la scène offrait au regard des lignes sinueuses, dont l'irrégularité voulue était immédiatement corrigée par des accouplements de colonnes placées en avant de l'hémicycle et des deux embrasures et alignées avec le reste de la composition. Dans son ensemble, le décor de fond présentait une cf'"»nnade rectiligne, derrière laquelle se creusaient comme des vestibules conduisant à des palais imaginaires et qui encadraient en réalité les trois portes traditionnelles de la scène. Ces portes exhaussées de plusieurs marches grandissaient la taille de l'acteur, dont l'apparition devait être singulièrement majestueuse, lorsqu'il surgissait au fond de Ihémicycle ou des embrasures du portique, entre les deux grandes colonnes qui, de loin, devaient se confondre avec les jambages du triple portail.
Sur la frise architravée dont se couronnait la colonnade inférieure, on a retrouvé les fragments d'une inscription ainsi conçue : Publins Marcius Quadratus, fils de Quintus, de la tribu Arnensis, flamine du divin Auguste, pontife de la colonie Julienne Carthaginoise, admis dans les cinq dé-
curies par V empereur Antonin- Auguste le Pieux, en l'honneur de son flaminat perpétuel, a offert à sa patrie un théâtre, avec des basiliques, un portique et des xystes, une scène munie de rideaux et d'ornements de toute sorte, après avoir donné la sportule, le festin et les jeux gymniques.
Nous ne poserons pas la question indiscrète de savoir en quoi consistaient exactement le portique, les basiliques et les xystes dont parle l'inscription. Les archéologues en sont réduits à des conjectures, ou gardent un silence prudent à ce sujet. De même, nous ne chercherons pas à deviner ce que pouvaient être « les ornements de toute sorte » qui embellissaient la scène et le théâtre : sans doute des stucages et des polychromies qui eussent alarmé notre goût, — - et certainement des statues placées selon toute vraisemblance en avant de la colonnade. Nous soupçonnons que tout cela produisait un effet de bariolage, de surcharge et d'encombrement auquel les anciens étaient peut-être moins sensibles que nous. C'est pourquoi il ne faut pas trop pousser les restaurations des ruines, si nous ne voulons point être choqués, inquiétés dans notre religion de l'antique. Tout ce qui n'est que curieux ou singulier, tout ce qui n'intéresse que l'archéologue, tout ce qui n'est pas enfin de la grande beauté, doit être laissé aux vitrines des musées.
La ruine a le mérite de nous offrir une image en quelque sorte idéalisée de tout un art disparu, nettoyé de toutes ses taches, allégé de toutes ses tares, — le type d'un art réduit à ses éléments essentiels et permanents. Ne touchons pas trop à cette œuvre purificatrice des siècles.
Enfin ne nous extasions point sur le goût parfait de l'architecte, qui aurait choisi à dessein pour son théâtre le site de cette colline, d'où l'on domine une vaste étendue de paysage. Il est infiniment probable que cet endroit de la colline était le plus commode de tout le voisinage pour une construction de ce genre et que ce fut la principale raison de son choix. Et il est très probable aussi que le paysage était à peu près invisible, même pour les personnages des derniers gradins, lorsque le mur de la scène montait au niveau de la cavea et qu'un vélum tendu sur tout l'hémicycle dérobait jusqu'à la vue du ciel. Les citoyens de Thugga étaient enfermés dans leur théâtre comme dans une cuve de pierre sonore. Même pendant les entr'actes, lorsqu'ils se promenaient sous le portique de la façade, on peut douter qu'ils eussent le spectacle du vaste horizon qu'on y découvre aujourd'hui. Des bâtisses à présent démolies se déployaient sans doute en bordure du ravin et offusquaient le regard de ce côté. D'ailleurs, les anciens ne partageaient pas
notre goût pour les grandes perspectives architecturales. Dans leurs rues, sur leurs places, — toujours très étroites, — dans leurs jardins aussi, la vue était bornée par un foisonnement d'édicules, de piédestaux, de statues, de portiques, d'architectures, ou de formes végétales, qui nous paraîtraient bizarres, recherchées, puérilement compliquées.
Le mieux, ici comme en Grèce et partout où il y a des ruines antiques, c'est donc de s'en tenir à ce que l'on voit et à ce que l'on éprouve spontanément, sans chercher à se mettre à la place de chimériques spectateurs.
Ces réserves faites, asseyons-nous bonnement sur les gradins du théâtre de Thugga et trouvons le meilleur de notre plaisir, le plus certain qu'on y puisse éprouver, à contempler l'étonnant paysage.
Il faut bien avouer qu'il est admirable. C'est une immense plaine montagneuse coupée de champs de blé, de bois de pins et d'oliviers, avec des vallées profondément ravinées, oîi brille, çà et là, la boucle argentée d'un oued. A droite, on aperçoit, parmi les cubes aplatis du village arabe et les ruines de la ville antique, la châsse vermeille du petit temple capitolin, dont les colonnes déliées se détachent sur les fonds aériens comme les cordes d'une lyre. Plus près du regard, des
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mailâolées, des débris de portes triomphales, puis des bourgades perdues dans la verdure des cimes boisées, des montagnes chauves en forme de pilons ou do cônes, et, à l'arrière-plan, très loin, — haute muraille régulière, sans une dépression, ni une dentelure, — la chaîne violette, presque indistincte, de l'Atlas.
Il suffit d'embrasser cette vaste étendue, de respirer l'air subtil ou le grand vent sàlubre qui souffle là-haut, d'évoquer enlin la suite vertigineuse de siècles que symbolise cette ruine, pour que, immédiatement, toutes les puissances du sentiment et de l'imagination prennent l'essor. Un instant, le théâtre millénaire do ce petit municjpe africain devient « le miroir du monde, — spéculum mundi ». Mais c'est un moiide dépouillé de toutes ses laideurs et de toutes ses vulgarités utilitaires, élevé en quelque sorte jusqu'à la dignité du drame et de l'épopée, — un monde réel, qui, pourtant, semble ordonné par uti architecte ou par un sculpteur; où, dans le cadre des plus nobles paysages, on ne voit que des temples, des tombeaux, des formes humaines longuement drapées, - — et les images les plus pures et les plus heureuses de la vie pastorale et du labeur humaiii : un berger avec sa crosse de bois durcie au feu et sa flûte pendue à la ceinture, un paysan courbé sur une charrue virgiliennej des cavaliers
aux jambes nues et aux tuniques blanches, dont le manteau flotte en beaux plis sur les épaules, comme ceux qui galopent le long des frises du Parthénon...
S'il est une terre où le drame antique puisse refleurir, c'est évidemment ici, dans un paysage comme celui-là, oîi l'antiquité héroïque et légendaire est toujours vivante, où la vie moderne n'a pas encore pénétré. Dans nos villes d'Europe qui conservent pieusement les restes de leurs théâtres romains, au milieu des cheminées d'usines, dans le vacarme des trains et des tramways électriques, la tragédie est une revenante dépaysée. On la sent ressuscitée arbitrairement par un caprice de dileltantes. Elle ne peut être que quelque chose d'artificiel.
Ici, au contraire, elle retrouve naturellement sa place. Et voici le service que pourraient rendre aux lettres françaises les théâtres africains : les ehéfs-d'œtivre du drame antique représentés ici, en plein jour^ dans un cadre demeuré lui-même très antique, nous obligeraient à une mise en scène, à une figuration et à une action beaucoup plus en rapport avec le milieu, plus vraies^ moins ridiculement conventionnelles que sur nos théâtres parisiens... Ce serait une confrontation redoutable et bienfaisante de l'art avec la vie, — celle-ci corrigeant celui-là. 11 y a plus : la tragé-
die redeviendmit un genre viable sur une scène et dans un cadre ainsi appropriés aux règles de son esthétique, dans un pays capable de lui fournir des sujets et des images parfaitement en harmonie avec la matière traditionnelle de son art. Quelle excellente occasion ce serait pour nos poètes et nos dramaturges de ressusciter les belles histoires et les belles légendes de l'Afrique latine et grecque ! Les indigènes cultivés d'aujourd'hui pourraient s'associer avec nous pour cette glorification d'un passé, qui est le leur, qui ajoute au prestige de leur pays. Sophonisbe la Carthaginoise le disait à son sauvage amant, le cavalier numide : « Nous sommes tous deux Africains ! Moi aussi, comme toi, je suis née sur cette terre d'Afrique!... » Qu'on rende donc aux Africains, — à tous les Africains unis dans un même culte, — leurs héros et leurs légendes : Didon, Sophonisbe, Salammbô, Hannibal, Massinissa, Jugurtha, Félicité et Perpétue, TertuUien, Cyprien de Garthage, Augustin de Thagaste, — et les Dragons des Hespérides gardant les pommes d'or, et les enchantements de la fabuleuse Atlantide aux quais d'orichalque et de pierres précieuses!...
Le théâtre de Dougga est prêt pour ces grandes panégyries de tout un peuple renaissant.
Ces rêves d'avenir n'ajoutent rien à la beauté du spectacle qui s'offre à nous sur ces gradins déserts, devant cette scène vide, où s'inscrivent, entre des fûts de colonnes, de grands morceaux de paysage. Le spectacle est peut-être encore plus beau et plus suggestif sur les dalles du forum, parmi les sanctuaires à demi écroulés du Gapitole.
Toute cette partie de la ville antique est encore mal désencombrée. La forteresse byzantine qui est venue s'étaler sur Tacropole de Thugga, qui étranglait entre ses murailles massives les temples, les échoppes et les portiques du forum, — et cela avec un beau mépris du plan primitif, en écrasant et en brisant tout autour d'elle, — cet affreux tas de pierres est toujours, en partie, debout. Rien n'excite la mauvaise humeur du
passant comme la survivance de ces bâtisses parasites et misérables, qui symbolisent en quelque façon le rétrécissement de l'Empire arrivé à l'extrême période de sa décadence. C'est quelque chose d'étriqué, de compact, de ramassé sur soimême en une attitude de défense manifestement craintive. L'Empire, à cette basse époque, a cessé de rayonner au dehors. Enfermé dans un cercle de plus en plus restreint, il ne songe qu'à sauver, ou à prolonger sa vie. Nul souci de beauté. Il ne s'agit que d'opposer à la ruée de l'agresseur un front de résistance, une barrière difficile à percer ou à franchir. Pour dresser des obstacles de ce genre tout est bon au mercenaire et à l'ingénieur de Byzance : débris de statues et d'inscriptions, blocs de marbre arrachés aux temples et aux arcs de triomphe, il utilise tout, il entasse pêle-mêle et il encastre tout cela dans la muraille grossière derrière laquelle il abrite sa peur. 11 achève les dévastations des Vandales, qui, avec les nomades, ont commencé la ruine des cités africaines. Ces derniers des Romains se conduisent comme les pires barbares.
C'est pourquoi tout est si mutilé sur ce forum de Thugga. La tribune aux harangues est à peine reconnaissable dans cet amas de décombres qui jonchent le sol. Et il est encore plus difficile de préciser la destination d'une foule d'édifices ou
de chambres dont le plan primitif ne se reconnaît qu'à des racines de murailles émergeant de terre. Le temple capitolin lui-même était fort endommagé. On a dû en consolider le portique, rebâtir en grande partie l'enceinte de la cella. Mais, tel qu'il est, il produit un effet extraordinaire, soit qu'on l'aperçoive de loin, surgissant au milieu des ruines, au sommet de sa colline arrondie comme une coupole, soit qu'on veuille le considérer de plus près, sur les petites places dallées qui l'environnent.
D'abord, la couleur en est invraisemblable pour nos yeux d'Occidentaux. C'est toute une gamme de tons vermeils, orangés, terre de Sienne, ivoire jauni. Çà et là, une rouille d'or s'attache aux marbres, pareille à celle des chênes ou des pins centenaires dans nos forêts, avec leurs rugosités et leurs entailles, par où coule un filet d'ambre liquide, blonde ou légèrement rosée, ou blanche comme du lait. Car les fûts des colonnes sont blessés en mille endroits. On dirait des arbres écorcés par la dent des troupeaux. Les indigènes, dont les gourbis envahissaient autrefois le péristyle du temple, brisaient les cannelures pour se faire, paraît-il, des talismans avec les éclats du marbre. Enfin les intempéries, les vents furieux du Sud ou du Septentrion ont achevé d'écorcher les pierres antiques, d'en émousser les arêtes.
Ainsi retaillées et refaçonnées par les hommes, les siècles et les éléments, toutes pénétrées des couleurs de l'atmosphère, toutes chaudes, toutes vibrantes de lumière et de chaleur, elles n'ont pas l'aspect froidement géométrique de nos modernes architectures. Sous les acanthes épanouies et roussies par le soleil de leurs chapiteaux corinthiens, les colonnes semblent vivantes comme des troncs de palmiers sous la couronne de leurs souples feuillages et de leurs fruits dorés. Des traces de polychromie, toujours visibles, ajoutent encore à l'opulence de ces tons naturels. Sur le fond d'or du tympan, glissent comme des nuances de pourpre pâle, d'azur évanescent. Parmi ces couleurs fugitives, on distingue pourtant les contours d'une grande composition sculpturale. L'enlèvement de Ganymède par l'Aigle olympien était figuré au fronton de ce temple consacré à Jupiter. Les grandes ailes déployées de l'Oiseau céleste palpitent encore à la cime du sanctuaire.
Mais, malgré cette variété mouvante des formes, cette somptuosité de la couleur, — et toutes ces brèches et toutes ces cassures, tous ces stigmates du temps et de la barbarie, — ce petit temple est d'une pureté de lignes merveilleuse. La silhouette du péristyle tout au moins est d'une beauté, d'une perfection toutes classiques. On cherche dans ses souvenirs ce qui en approche,
OU ce qui la dépasse, — et ce sont les chefsd'œuvre les plus fameux de l'art antique qui se présentent à l'esprit. On songe à la Lesché des Gnidiens, dans l'enceinte de l'Apollon delphique, — et ce bijou archaïque paraît bizarre à côté. Le temple de Balbek est trop surchargé, écrasé sous sa luxuriance ornementale. La Maison carrée de Nîmes semble froide et trop correcte par comparaison. Non, vraiment, il n'y a que les très grandes choses qui soutiennent la confrontation avec le temple de Dougga : il vient immédiatement après les petits sanctuaires de l'Acropole d'Athènes et les plus beaux monuments de l'art grec.
Le cadre vaut l'édifice. A droite, s'étend un forum, avec un petit temple à triple cella, précédé d'un portique corinthien et dédié à Mercure. Plus à droite encore, une rue débouche, — une rue en pente et tortueuse, qu'on appelle la rue de la Piété, parce que la Piété Auguste y avait une chapelle, avec une façade à colonnes, en bordure de la voie. Pareils à des pièces d'orfèvrerie, des chardons aux reflets argentés et bleuâtres dressent une étrange végétation métallique au milieu des ruines et des herbes roussies. Les dalles sont disjointes, tumultueuses, comme soulevées par des éruptions souterraines. La couleur de l'ensemble, des fonds, des terrains,
de l'atmosphère, tout cela fait de cette vieille rue romaine, contemporaine d'Apnlée et de Tertullien, un des lieux les plus ardents et les plus signifiants de toute l'Afrique.
Le ciel est bleu, sans un nuage. Un milan plane au-dessus de cette dévastation, en poussant tout à coup un long cri rauque et déchirant. Pais le silence, l'immobilité paraissent plus profonds, plus immuables. Le spectacle est d'une intensité extraordinaire.
Je suppose qu'on s'est assis sur l'un des petits murs aux trois quarts rasés qui s'entrecroisent autour des forums, non loin du temple capitolin, là oii étaient sans doute les boutiques des marchands et des changeurs. On regarde l'ensemble architectural qu'on a sous les yeux.
C'est une succession de places dallées et environnées de portiques, dont le niveau est très inégal et qui communiquent les unes avec les autres par des degrés ou des escaliers monumentaux. A nos pieds, sur le pavement de la place oii s'élevait le temple de Mercure, se reconnaît, gravée dans la pierre, la figure géométrique d'une rose des vents : cela servait, nous dit-on, pour la construction des villes. On déterminait ainsi avec précision l'orientation des rues, de façon à les abriter de la chaleur et des vents violents. Là- bas s'élevait la tribune aux ha-
rangues, — et les statues officielles sur leurs piédestaux et les promenoirs qui entouraient les forums. Plus loin, c'était le théâtre, les thermes, les gymnases, les marchés, les rues avec leurs fontaines et leurs conduites d'eaux. Plus loin encore, l'amphithéâtre, le cirque, les arcs de triomphe, les mausolées et les ixécropoles. Tout, dans cette petite citée proconsulaire, était aménagé avec art et avec agrément. Elle était défendue, de la manière à la fois la plus pratique et la plus esthétique, contre le chaud et le froid, — et ses édiles ou ses architectes s'étaient ingéniés à capter pour elle, suivant les saisons, la fraîcheur ou le soleil, l'ombre ou la lumière...
A considérer ces ruines, on se dit que jamais l'organisation municipale n'a été poussée plus loin qu'à cette époque et dans ces pays latins. A Thysdrus, l'actuelle El-Djcm, qui se dessèche au fond d'une cuvette sablonneuse, à Thysdrus, — une inscription qu'on y a retrouvée nous le prouve, — chaque citoyen avait l'eau à domicile. Partout les bains, les latrines publiques, les gymnases étaient multipliés et, très souvent, construits avec magnificence. Non seulement on se préoccupait de la commodité et de l'agrément, mais aussi de la beauté. Toutes ces villes de second et de troisième ordre avaient un aspect
monumental, que les nôtres ne connaissent plus. Pendant les années qui ont précédé la dernière guerre, les Allemands menaient grand tapage autour d'une de leurs découvertes récentes, qu'ils appelaient pédantesquement « l'urbanisme » ou la science des villes. Pour les Romains, cette science était surtout un art, et ils l'avaient inventé bien longtemps avant qu'on y songeât à Berlin et à Munich.
Quel beau soufflet donné au préjugé des gens qui s'imaginent que la civilisation date d'hier! En réalité, tout ce que nous considérons comme des acquisitions définitives de l'humanité est perpétuellement compromis, tout est sans cesse remis en question, tout est sans cesse à refaire. Flaubert se plaisait à répéter qu'il y a, de par le monde, une conspiration permanente contre l'intelligence et la beauté. Rien n'est plus vrai. Perpétuellement, les Barbares, — qui ne sont pas seulement les hordes asiatiques dont on nous menace aujourd'hui, mais qui sont nos frères attardés ou égarés, qui campent au milieu de nous et qui parlent notre langage, — perpétuellement les Barbares conspirent contre l'œuvre de la sagesse. La civilisation est une lutte continuelle contre les mauvais instincts du dedans et contre les ennemis du dehors. C'est un bienfait aristocratique qu'il faut savoir mériter à
force de vertu... En tout cas, comme elles humilient nos modernes villes françaises, ces vieilles villes romaines, qui auront bientôt deux mille ans! Les nôtres, c'est tout juste si l'eau et la lumière commencent à y pénétrer. L'hygiène publique y est rudimentaire, et, depulj la Révolution, on n'y a pas construit un seul beau monument. Nous sommes étriqués, mesquins, avares et sordides, — en vérité de pauvres gens à côté des initiateurs de notre civilisation occidentale. Dans son livre sur l'Afrique romaijie, Gaston Boissier comparait déjà Thimgad, ville militaire bâtie d'un seul coup sous Trajan, à sa moderne voisine, Batna, également ville militaire improvisée par les bureaux du Génie. Quelle misère et quelle Inideur chez nous ! Le parallèle est accablant pour le siècle du progrès et des lumières!...
Et cette organisation méthodique n'avait rien de la rigidité pédantesque d'une science, rien de notre banalité administrative. Elle était comme assouplie par le sens de la grâce, de la beauté, de la poésie. Pour l'ordonnance de leurs places, l'ornementation de leurs édifices, ces anciens Africains usaient d'une liberté que nous avons oubliée. N'étant point mécaniques comme les nôtres, leurs arts décoratifs avaient un air de bonhomie, d'ingénuité, un caractère personnel
qui est devenu rare aujourd'hui. Regardez de près ces mosaïques qui étaient prodiguées pour les pavements : quelles que soient les analogies de la composition, il n'y en a pas deux qui se ressemblent. Celles que l'on considère comme des doubles sont de libres variantes, des œuvres véritablement originales. Les villes, les forums, les temples ont beau être construits sur un plan analogue, ils ne se répètent que dans leurs traits essentiels. Là non plus il n'y a pas de doubles. Servir, charmer les yeux, enchanter l'esprit, faire de la joie, embellir la vie, quel aimable programme municipal! A chaque coin de rue, les plus beaux mythes, les plus belles légendes étaient évoqués pour les imaginations. Ici, au fronton du temple capitolin, c'était l'aventure de Jupiter et du p;\tre phrygien. Un peu plus loin, près de la chapelle de Neptune, une inscription rappelait le « maître des ondes et le père des Néréides, — iindarum domino Nereidumque patri. » C'est ici enfin que se trouvait une mosaïque admirable qu'il a fallu desceller et enfermer au musée du Bardo : debout sur son char, un aurige vainqueur, dans sa casaque bariolée, tenant d'une main le fouet et de l'autre la couronne, — et, dans un coin de la composition, ces mots -énigmatiques : Eros, omnia per te, « Amour, tout par toi! » Ou peut-être :
« Amour, tout pour toi ! » Est-ce Eros, dont il s'agit, ou le cheval, ou le cocher? C'est très probablement le cheval. Mais la confusion est permise un instant, et cela chante joliment aux oreilles et aux yeux : « Eros, omni^ per le! »
Enfin, devant ces innombrables inscriptions, dont on a heurté les morceaux ou les tablettes à demi effacées, on constate une fois de plus la romanisation profonde du pays. Ces gens de Thugga qui se targuent de leurs fonctions et de leurs titres, sont-ils assez fiers d'appartenir à la tribu Arnensis, de se rattacher directement à la Métropole, d'être décurions, flamines d'Auguste, flamines perpétuels, prêtres de la province!... Et, malgré cela, ils ont conscience de leur valeur individuelle et personnelle. Avec quelle piété ils mentionnent leurs noms et leurs filiations. Avec quel orgueil ils commémorent les services qu'ils ont rendus à leur patrie! Quelle joie de l'embellir, de contribuer de ses deniers à la beauté comme à l'assistance publique, de construire des théâtres et des temples, de donner des banquets, des jeux, de faire des distributions de vivres ! Quoi qu'on puisse penser des tares de la Cité antique, — de ses brutalités et de ses corruptions, — il y avait là certainement un idéal de civilisation matérielle qui n'a jamais été dépassé.
Je songe à tout cela en cherchant, de la place où je suis, l'inscription qui, autrefois, de'ployait ses grandes capitales au fronton du temple de Mercure, — et cette inscription prend pour moi une signification fastueuse et presque triomphale. Elle rappelle que Quintus Pacuvius Saturus, flamine perpétuel de la Colonie Julienne Carthaginoise, et Nabania Victoria son épouse, également flamine perpétuelle, ont relevé et orné ce sanctuaire, — et légué une somme dont le revenu annuel servira à fournir des distributions de vivres, et, le jour anniversaire de la consécration du temple, à donner des jeux scéniques et des sportules aux décurions des deux ordres et au peuple tout entier : « Ob diem dedicationis ludos scsenicos et sportulas decurionibus utriiisque ordinis et iiniverso populo dédit. »
VU
Toutes ces impressions seraient beaucoup plus vives pour le voyageur, si la restauration des ruines était plus poussée et surtout si l'on se décidait à continuer les fouilles sur une plus vaste échelle. Encore une fois, ce vœu n'implique nullement la critique de ce qui a été fait jusqu'ici soit par le docteur Carton soit par le service des Antiquités. Avec des ressources aussi restreintes que celles dont ils disposaient, il faut avouer que les archéologues ont obtenu d'étonnants résultats. On souhaite seulement que leur œuvre soit poursuivie avec un redoublement d'intensité, sans lésine, sans repentirs, et, encore une fois, d'une façon vraiment digne de la France.
En somme, il faudrait essayer de dégager la ville tout entière, et, puisque les ruines antiques sont ensevelies sous les gourbis d'un hameau
indigène, faire à Dougga ce qu'on a fait à Delphes : exproprier les habitants qui se transporteraient ailleurs.
Tout en ouvrant de nouvelles zones d'excavations, on achèverait de réparer, dans la mesure du possible, les monuments déjà relevés ou exhumés. Le théâtre appelle des réparations de ce genre. Toute sa façade est à remonter. Les matériaux gisent à pied d'œuvre. Qu'on déblaie les abords de l'ancien portique, qu'on essaie même, avec les fûts de colonnes qui subsistent, d'en marquer les grandes lignes. Et pourquoi ne referait-on pas la mosaïque de la scène? Pourquoi la réfection de la colonnade, — ce décor architectural qui formait le fond de la scène, — ne serait-elle pas, elle aussi, poussée jusqu'au bout? Même travail pour les gradins supérieurs : la galerie percée de cinq portes, qui couronnait le théâtre, pourrait être au moins indiquée. Et enfin des copies de statues ont leurs places marquées soit sur la scène, soit sur l'orchestre, — ou encore au sommet des gradins, tout en haut du théâtre.
Quant au temple Capitolin, il importerait de le dégager complètement, en abattant ce qui reste de la forteresse byzantine. Serait-ce môme un si scandaleux attentat contre les bonnes méthodes et un tel outrage au bon goût que de
refaire partiellement le stucage de la cella, de rétablir, par exemple, un des pilastres qui prolongeaient la colonnade du p^'ristyle? Le temple de la Déesse Céleste pourrait peut-être rester en l'état actuel. Mais il faut absolument rebâtir les deux arcs de triomphe, dont il est tout à fait impossible, aujourd'hui, de deviner le profil intact, — et surtout je demande que l'on rétablisse les inscriptions dédicatoires aux empereurs, et, si c'est nécessaire, qu'on les refasse dans leur intégrité.
Evidemment, tout cela nécessitera de grosses sommes. On pourra même soutenir que ce sont là des projets en l'air, des rêves chimériques. Avec une volonté persévérante, un programme méthodique et bien défini, ces rêves peuvent devenir la réalité de demain. En tout cas, il est impossible de rien entreprendre qui fasse plus d'honneur à la Tunisie, qui lui attire plus sûrement la curiosité des voyageurs. Ce décor antique ressuscité serait une chose sans pareille, qui ajouterait son prestige à celui du moderne décor africain, ou, comme nous disons complaisamment, « oriental. »
De Thugga, ville agricole, aux villes désertiques, la transition pourrait être ménagée par toute une série d'autres villes mortes.
Un très petit nombre seulement ont des ruines suffisamment dégagées pour mériter qu'on s'y arrête. M. Alfred Merlin, l'actuel directeur du Service des Antiquités tunisiennes, vient d'exhumer l'une d'elles, Thuburbo majus, — non loin d'un village moderne qui s'appelle le Pont du Phas. Ce beau travail n'inspire qu'un regret, c'est que ce soit là un exemple isolé et trop rare de ce qui devrait être exécuté intrépidement d'un bout à l'autre du pays.
Pour s'y rendre, on traverse l'ancienne Uthina, — rOudna d'aujourd'hui, — dont les vestiges romains, très nombreux et très facilement reconnaissables, sont laissés à l'abandon, et dont
toutes les mosaïques ont été déménagées et transportées au musée du Bardo, — des mosaïques à sujets réalistes ou mythologiques : scènes de pêche, Orphée charmant les bêtes sauvages, Hercule couronné par la Victoire, et bien d'autres morceaux fameux. En dépit de toutes les dévastations, Oudna garde, à l'horizon de sa vallée, une ruine antique incomparable, — les débris du grand aqueduc, qui amenait à Garthage Teau du Zaghouan.
11 faut le voir, un matin de printemps, sous un ciel léger, lorsque la lumière est encore douce aux regards et qu'un reste de fraîcheur, venu de l'Oued Miliane, rend l'air plus suave. Le tapis vernal ondule à l'infini, d'un bout à l'autre de la vallée, vers les montagnes lointaines. La diaprure en est prodigieuse sous l'ardent soleil africain : c'est une diversité extraordinaire de couleurs et de nuances, — bleu pâle, jaune, vert, blanc, pourpre vive, vermillon. Çà et là, le long de la voie, étalés en grandes taches lilas et mauves, les liserons des sables luisent comme de petits coquillages délicatement colorés. Et toute cette broderie florale s'étend, en une chatoyante mosaïque, jusqu'aux arches rompues de l'Aqueduc, qui, suivant les accidents du terrain, ou la succession plus ou moins rapprochée de ses brèches, prend les aspects les plus variés et les plus inat-
tendus : un temple ou un arc de triomphe à demi enterré dans le sol, — le péristyle d'une cella capitoline découronnée de son fronton et de son architrave, — là-bas, une colonnade en hémicycle, un portique aux méandres sans fin qui se déploie mollement à travers la vallée et qui s'efface progressivement et qui disparaît derrière la ligne bleue des montagnes. Ces piliers vermeils, semblables à des milliaires d'or alignés au bord d'une grande voie impériale, qui joindrait des royaumes et des continents, — la couleur chaude de tout cela sous le ciel léger, parmi les pourpres des sainfoins et des coquelicots, — l'immensité glorieuse de lo, ruine et du paysage, quel spectacle exaltant !
Et quel beau vestibule, — et de quel style ! — cela compose à la renaissante Thuburbo !
La ville antique s'élevait au bord de la rivière, sur un plateau incliné, au milieu d'un cirque de montagnes aux formes étranges. C'est le municipe romain, tel qu'on le retrouve partout en Afrique, avec ses édifices d'utilité publique et de magnificence, ses travaux compliqués et, souvent, de dimensions colossales, — ses égouts, ses thermes d'hiver et d'été, son forum, son capitole, ses marchés, ses temples et ses cimetières. Le réseau des rues, pavées de larges dalles est, en bien des endroits, encore très net. Le Capi-
tole, aujourd'hui complptement dégagé et remonté, était sensiblement plus élevé que celui de Thimgad. Son péristyle, formé de grosses colonnes cannelées, repose sur un énorme soubassement de maçonnerie, qui, pareil à une colline artificielle, supportait tout le poids de la bâtisse. A l'intérieur du soubassement, de vastes salles étaient aménagées sans doute pour le logement des services municipaux. A côté, un petit temple en rotonde, et, un peu plus loin, de l'autre côté d'une rue en escaliers, un élégant portique avec une inscription en grandes majuscules qui entourait la cour intérieure de la maison des Pefroïiii. Et puis un autre temple encore, une basilique chrétienne, des thermes pavés de mosaïques, — une abondance extrême de vestiges, ou à peu près intacts, ou aisément reconnaissables.
Parmi cette luxuriance monumentale, les éclats de marbre foisonnent. Comme aujourd'hui encore, dans les moindres bourgades d'Algérie et de Tunisie, le marbre devait être ici prodigué. Il revêtait non seulement les murs des temples et des principaux édifices, mais les places, les escaliers, les rues, les maisons de quelque importance. On imagine la splendeur de cette ville de marbre sous le flamboiement de midi, la féerie changeante de ses colorations et de ses nuances, selon les heures du jour.
Aujourd'hui encore, au crépuscule, ou, plus tard, sous la lune épanouie, le spectacle de la ville morte et du paysage nocturne est d'une grandeur et d'une mélancolie qui, d'abord, vous pénètrent et, peu à peu, vous transportent. A perte de vue, les ruines s'estompent, finissent par se confondre avec la terre, qui elle-même prend des figures d'édifices, de pylônes, de statues colossales. Et cette houle de formes indistinctes et vaguement ébauchées roule jusqu'au massif du Zaghouan qui domine tout l'horizon. La lune en assomption dessine dans la pénombre un bouillonnement de coupoles, de dômes effilés, pointus, au profil irrégulier, autour du grand dôme central qui surgit pareil à une fabuleuse basilique du Sacré-Cœur, flanquée d'absides, de tours tronquées et trapues. Dans l'enchantement lunaire, la masse énorme et confuse semble de marbre violet, un marbre aux arêtes luisantes, comme saupoudré d'argent. Et, de l'autre côté, au fond de la vallée, émergent des montagnes noires, bleuâtres, basses et coniformes, qui ont l'air de divinités inférieures, accroupies dans l'ombre, — les sombres et chaotiques génies du Berbère agenouillés en cercle autour du génie constructeur de Rome...
Au bas de la falaise, l'oued extravasé murmure au milieu des cailloux et des roseaux. L'éclair
de ses petites ondes mouvantes paillette les ténèbres transparentes. Les grelots des vaches tintent au loin dans les pâturages. L'aboiement du chien de garde monte vers la lune. Au milieu de cette plaine couverte de ruines, le passé silencieux se lève, chuchote sous toutes ces pierres consacrées aux Dieux mânes. C'est quelque chose d'immense, de funèbre et de magnifique.
A Sousse, Tancienne Hadrumète, nous pénétrons dans lin autre monde. Longtemps avant qu'on y arrive, la douceur nacrée de l'atmosphère annonce la proximité du rivage marin. Assise au milieu de ses oliviers, Hadrumète est une ville maritime, plus molle que les villes du Tell, plus ouverte aussi aux influences étrangères. A cause de cela, elle dut être chrétienne de bonne heure, peut-être même avant Garthage.
L'archéologie semble bien le prouver. Après le colonel Vincent qui eut la bonne fortune de les découvrir, le docteur Carton et Mgr Leynaud y ont dégagé tout un groupe de catacombes sur les hauteurs qui dominent la citadelle. Dès la plus haute antiquité, cette colline dut être un lieu de sépulture. On y a retrouvé des cimetières romains, des nécropoles punicjues, et enfin de vastes
catacombes chrétiennes, des kilomètres de galeries, percées dans le tuf, couloirs spacieux et assez hauts de plafond, d'autres fois resserrés et bas comme des boyaux de mine, et dont les parois, souvent même le sous-sol, sont littéralement gorgés de cadavres. Pour l'ensevelissement de leurs morts, les chrétiens avaient utilisé non seulement les hypogées païens, mais des corridors d'anciennes carrières, des citernes et des silos abandonnés. Installées dans ces greniers vides, sous terre, dans le voisinage des germes et des racines, les catacombes chrétiennes justifient une comparaison fréquente chez saint Augustin et les Pères de l'Eglise, — celle des corps ensevelis avec le froment conservé dans les silos pour les semailles et les moissons futures. Bien loin que tout soit fini pour eux, ils ne sont là qu'en dépôt, comme le blé qui va germer au printemps. Ils attendent la Résurrection : reservaniur, ils sont mis en réserve par le bon Laboureur... (1)
Déjà plus de dix mille sépultures ont été inventoriées. Plusieurs groupes de catacombes ont été déterminés avec précision. Les deux plus importants sont ceux d'Hermès et du Bon Pasteur, le
(1) Voir le livre important de Mgr Lcynaud : Les Catacombes africaines. Sousse, 1910,
premier ainsi dénommé parce qu'on y a découvert un cubicuhim avec une mosaïque portant cette inscription : « Hermès à son épouse et à ses enfants très chers, Hermès conjiigi et filiis dulcissimis », — et le second parce qu'on y a déterré une plaque de marbre oii est gravée l'image symbolique du Berger tenant sur ses épaules la Brebis perdue ou blessée. Ici, l'image est très caractéristique. Le berger a les jambes nues comme les pâtres nomades des Hauts Plateaux, et la brebis est un mouton africain à la grosse queue étalée en éventail et aux cornes recourbées.
Ces catacombes d'Hadrumète sont de véritables villes souterraines. Du haut en bas, les parois des galeries renferment des squelettes superposés et noyés dans la chaux. Comme dans les cimetières espagnols d'aujourd'hui, on dirait les tiroirs étages d'une armoire sans fin. Ici, l'appareil de fermeture et l'ornementation sont de la plus extrême simplicité. Une pierre plate bouche l'ouverture des loculi, ou bien une simple tuile, ou même un morceau d'amphore. Le nom du défunt, parfois la date du décès, avec le rituel In Pace, sont tracés, semble-t-il, à la hâte, sur la pierre, ou sur l'argile, soit à la pointe sèche, soit avec un pinceau, ou tout simplement avec un bout de charbon. Une brièveté si lapidaire a
quelque chose d'impressionnant. Ces noms d'inconnus qui se répètent pendant des kilomètres : Victor mus, Bonatus, Quodvultdeus, Maximinus, Stertiniiis, finissent par donner riiallucination d'une foule obscure, d'un peuple d'ombres qui s'éveillerait et qui se soulèverait confusément à la lueur douteuse des bougies...
Parfois, la galerie s'arrête, coupée par un réduit plein de ténèbres et d'une humidité glaciale. Ce sont peut-être des salles de lavage mortuaire, où le cadavre était plongé dans une piscine et revêtu d'un suaire, selon la coutume juive, — ou bien étaient-ce des chapelles en l'honneur des martyrs, des « mcmoria^ », comme on les appelait?... A d'aufros moments, on tombe tout à coup dans une petite salle régulière et pavée de mosaïques, qui servait de salle de réunion et de salle à manger, aussi bien pour les païens que pour les chrétiens. On y venait banqueter en l'honneur des défunts, — tradition, qui se perpétua plus tard au grand jour, quand la paix de l'Eglise fut définitivement établie, — et à laquelle sainte Monique, (nous le savons par son fils) eut beaucoup de peine à renoncer. Le cubiculum d'iïcrmès est un de ces réduits mystérieux : on y voit, avec le lucernaire, le banc oij s'asseyaient les fidèles, le siège de l'officiant, les arcosolia, oii sans doute se célébrait le saint sacrifice. La mf>-
saïque qui recouvrait le sol, représentait, dans un médaillon, l'Ichthus symbolique sous les traits d'un dauphin enroulé à une ancre cruciforme. De chaque côté nageaient des poissons. Des stries de couleur glauque, soulignées de fortes ombres noires, marquaient les vagues de la mer. A quelque distance de là, une mosaïque plus grande décorait le sol d'un hypogée païen, une mosaïque qui figurait, elle aussi, la mer, avec des barques, des pêcheurs jetant l'épervier, retirant la nasse, ou brandissant des lignes, au milieu de tout un grouillement de congres et de poissons marins. Ces images païennes ne rebutaient nullement les Chrétiens, pour qui elles devenaient un langage allégorique, un ensemble de signes attestant la vanité de la mort, la perpétuité de la vie par delà le tombeau.
On peut regretter qu'ici encore les mosaïques aient été enlevées et mises à l'abri dans des musées. On aimerait en voir au moins des reproductions dans les chambres funéraires, dont elles égayaient jadis la nudité. On souhaiterait aussi qu'on eût laissé en place ou qu'on restaurât les peintures murales et les stucages qui revêtaient certaines sépultures. Ces guirlandes de fleurs et de fruits, ces petits génies ailés, dont nous parlent les guides, n'existent plus que pour nos imaginations. Et de môme, quand on chemine ù
travers les interminables couloirs des catacombes, on déplore que les lampes d'argile aient déserté les petites niches fumeuses qui s'échelonnent de distance en distance le long de la double paroi. Est-ce qu'on ne pourrait pas rallumer ces lampes, comme au temps où elles éclairaient de leurs mèches grésillantes les cortèges funèbres des premiers chrétiens, ou les processions en Thonneur des martyrs? Aujourd'hui, à la lueur de vulgaires bougies, dont la cire vous coule entre les doigts, on n'aperçoit plus, pendant des centaines et des centaines de mètres, que le tuf sillonné de rides et de crevasses, et, de temps en temps, se tordant au-dessus de vos têtes, comme de longs serpents noirs, crevant les couches minces du plafond, des racines de figuier ou d'olivier...
Cette nudité a du moins le mérite de conserver à la catacombe son caractère primitif. Ici, non seulement on est plus près de la nature qu'à Rome, mais aussi on est plus près de la vérité. A part certains transferts jugés indispensables, rien n'a bougé, rien n'a été refait, ni altéré. Aucune surcharge, aucun embellissement. Ainsi les catacombes d'Hadrumète sont une chose réellement unique : elles ont gardé leur physionomie antique et africaine. La foi chrétienne s'y manifeste dans son austérité entière, avec son
dédain pour l'artifice et la beauté extérieure. C'est, dans sa rudesse un peu campagnarde, le grenier mystique, où, derrière les pierres plates et les tuiles des loculi, comme dans les silos du Numide, sont entassées les bonnes semences de la Résurrection. Ces débris d'amphores, marqués au charbon ou au pinceau d'un nom énigmatique, comme autrefois, dans les celliers païens, les jarres portant sur leurs panses les noms des consuls, — elles évoquent l'idée d'on ne sait quelles célestes Vendanges...
Mais surtout, grâce à leur repos, rarement violé par l'indiscrétion des touristes, ces catacombes d'Hadrumète sont restées vraiment des cubicula, des dortoirs pleins de Dormants, dont il semble que l'on sente la présence, la foule compacte et les chaudes haleines, dans la tiédeur et l'étouffement des galeries souterraines.
Cela, ce n'est qu'un aspect, — le plus secret, le plus mystérieux, — de la ville antique. Hadrumète, ville maritime, est païenne. Vénus, reine des ports, fut sa patronne.
Entrez au Musée de la Gasba, ou au Musée municipal : Vénus est partout. Elle encombre les vitrines de ses statuettes. Son image triomphe sur les piédestaux ou dans l'encadrement somptueux des mosaïques. Tantôt, elle est réduite à sa forme rudimentaire, au triangle symbolique de Tanit où sont à peine marqués les attributs sexuels. Plus fréquemment, c'est la Déesse lascive et toute-puissante, célébrée par le romancier de l'Ane d'or, la Vénus impudique, dans toute la liberté de ses gestes et de ses attitudes, — Vénus au Coquillage, Vénus des Carrefours, Vénus Génitrix, qui, d'une main, presse sa belle gorge et, de l'autre, désigne ses flancs féconds et voluptueux.
Au Musée municipal surtout, ses effigies sont nombreuses. On a eu la malencontreuse idée de donner à cet édifice mesquin et beaucoup trop exigu l'extérieur d'une maison mauresque. Avec ce style interlope, cette abondance de simulacres aphrodisiens, et, çà et là, dans les coins, les quelques symboles luxurieux qu'il renferme, ce logis écarté finit par prendre une apparence de mauvais lieu. Mieux installé, conçu dans un style mieux approprié à son contenu, ce pourrait être quelque chose de charmant. On a là sous la main tous les éléments dun petit musée vraiment exquis et original : il ne faudrait que les mettre en valeur.
Une foule d'objets hétéroclites y sont entassés de telle sorte qu'ils se nuisent les uns aux autres : statues, bas-reliefs, terres cuites, poteries, médailles, mosaïques... Les mosaïques principalement sont le charme et la richesse du musée de Sousse. On peut y contempler un étonnant Triomphe de Bacchus. Le dieu est représenté dans une longue robe traînante, sur un char auquel sont attelés des tigres et que conduisent des satyres et des aBgipans. Ces figures centrales se détachent, avec une intensité et une opulence de couleur extrêmes, parmi des branches de vignes arborescentes, qui, lourdes de leurs grappes et de leurs pampres, se recourbent et s'enchevêtrent
en un prodigieux jaillissement de sève. Ailleurs, ce sont des chevaux de course, traités avec un réalisme si copieux et si vivant qu'ils ont l'air de sortir de leurs écuries : marqués à la croupe d'une lettre de l'alphabet, les jarrets serrés dans des bandelettes, une palme entre les deux oreilles, la couronne de laurier au cou, ils piaffent d'un air fringant, en agitant les rubans rouges de leurs queues et de leurs crinières nattées. A côté d'eux, les palefreniers en jaquettes multicolores font claquer leurs fouets. Puis ce sont les plantureux décors de salles à manger, — les fleurs et les fruits de l'Afrique, les guirlandes de roses et d'anémones, les épis entrelacés, les figues, les poires, les pommes, les coings, les cédrats, les grappes de raisin, — et tout le butin de la pêche et de la chasse, les congres et les dorades, les perdrix, les canards, les faisans crêtes d'or, et les pintades numidiques au plumage ocellé...
Toutes ces figures éclatantes et fraîches éveillent le souvenir d'une vie facile et comblée, égayée par les formes les plus heureuses et les plus belles, en face de la mer lumineuse, sur les loggias à colonnades des hautes villas, ou dans les exèdres ventilés des jardins. La conque de Vénus marine a déposé sa nacre sur le ciel et sur tout l'horizon brillant d'Hadrumète.