‹ Les Villes de la Russie SubcarpatiqueChapitre 17 sur 65 · HISTOIRE · texte numérisé non relu

HISTOIRE

tuer en leur faveur une législation sociale assez avancée qui ne tarda pas à porter ses fruits.

C’est en 1569, sous la domination des Drugeth, que fut fondée la corporation des tailleurs, en 1608 celle des bottiers et des pelletiers, celles des orfèvres en 1638, des barbiers en 1665, des potiers en 1686. En 1691, un document nous apprend que l’agglomération autour du château comptait dix rues. Les artisans habitaient dans l'actuelle rue Korjatovië, les journaliers dans l’actuelle Pod Kopeëkem.

Dans la seconde moitié du xvrre siècle, la ville fut incendiée par l’armée de Thôkôly, car les Drugeth étaient de farouches ennemis du calvinisme et les alliés de l'Empereur et du catholicisme. A la fin de la guerre de Trente Ans, en 1648, UZhorod comptait 1.200 habitants. En 1691, elle n’en comptait plus que quelques centaines.

Nicolas Bercsényi, héritier des Drugeth, participa au soulèvement de Rékôezi. Il dut s’enfuir en Pologne, et son domaine fut confisqué après la paix de Szatmär. UZhorod, qui appartenait à François Räkécezi, fut écrasée d'impôts, privée de tous ses anciens privilèges et paralysée dans son essor économique. Punie pour avoir été «un nid de rebelles », la cité fut dégradée et classée comme Oppidum caesaro-regium camerale ou plus simplement Oppidum camerale. P. Sova a décrit la lutte désespérée que soutint UZhorod pour s’affranchir de la K. u. K. Schatz Kammer, lutte qui se termina d’ailleurs par la victoire de la ville. Marie-Thérèse consentit en effet à relever la ville et ordonna le déplacement de l’évêque uniate Baëinski], de Mukaëevo à UzZhorod (1780). C'était faire désormais de cette dernière ville le centre spirituel des Ruthènes subcarpatiques !.

Pourtant le développement municipal d'Uzhorod à la fin du xvirre siècle et dans la première moitié du xrx® fut entravé par les luttes incessantes entre la noblesse et la petite bourgeoisie.

La première, comme le montre Aloïis KarKAN, songeait plutôt à gagner le plus d’argent possible pour le Trésor « qu’à comprendre les besoins sociaux » 1 Le x1x® siècle n’améliora guère la situation administrative de cette petite ville de province qu’on humilia encore en 1809 en faisant d’elle le premier centre de détention ruthène. Au début du xrx® siècle, le chiffre de la population ne sera pas sen-

1 L'évêque Baëinskij fonda alors le premier séminaire uniate. Plus tard (1794) Uÿhorod eut l’honneur d’abriter la première école normale de cette province ruthène jusque-là si arriérée intellectuellement et économiquement. En 1820, le premier Konvikt fut créé. Mais il fallut attendre jusqu’en 1875 pour l'ouverture de la première école uniate de filles, et jusqu’en 1912 pour l'inauguration du grand internat secondaire, la première institution de ce genre en Russie subcarpatique.

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siblement accru par rapport au xvr siècle. UZhorod qui, en 1767, ne comptait guère plus de 1.469 habitants, en compte 3.000 en 1800. C’est un gros bourg qui comprend juste 21 rues (dont 15 sur la rive droite de l’'Uh et 6 sur la rive gauche). En 1848, après quelques troubles, Uzhorod obtient les premiers embryons d’une organisation municipale autonome.

Les résultats ne se firent pas attendre. Bien que la situation économique de la ville restât d’abord sensiblement la même, la population grandit rapidement. L’essor économique de la seconde moitié du xix® siècle, ne fit qu’intensifier ces progrès : on commençait à paver les rues. Dès 1855, on avait mis sur pied un projet de canalisation. En 1872 l'établissement du raccord ferroviaire Uïhorod-Cop relia toute la région aux centres économiques hongrois et mit fin à l’isolement séculaire de la province. En 1894, la construction de la ligne UZhorod-Velky Berezny était achevée. Cette voie devait jouer un rôle capital dans l’émigration juive de Galicie vers la « Russie hongroise ».

UzZhorod se transforma lentement en une capitale régionale. En 1897, un nouveau Gymnase était construit ; en 1901, un pont de fer était jeté sur l’Uh, remplaçant le pont de bois du xvri® siècle. En 1904, enfin, une synagogue grandiose dont les proportions majestueuses compensaient le goût architectural douteux, vint former le centre d’un quartier peuplé par de nombreux Juifs. La population s'était accrue à un rythme accéléré. Au début du x1x® siècle, Uïhorod avait 3.000 habitants. En 1860, 9.753, en 1870, plus de 11.000, en 1900, 14.723, en 1910, 16.044, en 1920, 20.601. Dix ans plus tard, le chiffre total de la population s’élevait à 26.675. En 1935, il se rapprochait de 30.000.

Si l’on veut avoir une vue d’ensemble d'UZhorod, ainsi qu’une idée du développement de son urbanisme, il faut monter sur la colline qui abrite le pittoresque cimetière de la ville, par un sentier transformé en un chemin de croix dans le style baroque. De ce site poétique, où les croix de bois sculpté émergent d’un champ de graminées et de primevères, on distingue vers le sud les blanches arêtes des nouvelles constructions de Galago. De la colline du Calvaire, la vue s'étend, au nord, aux premiers plissements des Carpates, mais aussi aux grandes chaînes de l’intérieur (Lutansk@, Serednanské Kopce) et même, par temps très clair, aux crêtes de la frontière.

1 Karkax (Aloïs), article cité dans Technické Prâce, p. 69.

C’est le dimanche qu’il faut voir UZhorod. Le chemin qui mène du petit pont métallique à l’église catholique de la Rakoczi par la Ras$inova se transforme en un véritable corso, en dépit des efforts déployés pour transporter ce dernier le long du T'yr$ovo nébreäi, au bord de l'Uh. Dans la matinée de multiples offices attirent les fidèles : aucun n’est suivi par une aussi nombreuse assistance comme celui qui est célébré dans la cathédrale uniate, grandiose mais sans beauté. De l’autre côté de l’Uh, au bord du quai PalackŸ, une ravissante petite église orthodoxe, jette dans ce quartier tsigane, une note mystique assez imprévue. L'Église orthodoxe en Russie subcarpatique dépend, comme on sait, de l’Église patriarcale serbe orthodoxe, dont le délégué en Russie subcarpatique est Mr Gorazp. L’évêèque orthodoxe de la province ne siège pas dans la capitale, mais à Mukatevo.

Le catholicisme, sous sa forme latine, était jadis la religion des maîtres : c’est pourquoi on ne voit guère de paysans ruthènes dans l’église de la Rakoczi ; quelques enfants et surtout de vieilles femmes, des domestiques magyars, des soldats en garnison, originaires des Sudètes.

Avant de parvenir aux portes de la cathédrale uniate, on est obligé de passer entre la haie douloureuse de toute une armée de mendiants ou de stropiats accroupis et tenant sur leurs genoux une icône en guise de sébile. A l’intérieur, par contraste avec l’église catholique, une foule dense, comprenant beaucoup d'hommes, prie et chante avec ferveur. Non seulement les Ruthènes, mais aussi de nombreux magyarisés assistent au culte. Les « colons » tchèques, également, délaissent parfois l’église catholique-romaine, pour suivre l’office uniate de la cathédrale.

Le palais épiscopal uniate, attenant à la cathédrale, est une construction de style jésuite datant de 1646. Il donne sur une silencieuse petite rue provinciale, la Kapitulni, propice aux études des séminaires et des écoles (dans le même quartier paisible, une des plus anciennes institutions, l’École normale uniate s’élève dans l’Uëttelskd ulice).

Dans cette ville en pleine transformation, certains coins semblent, îlots isolés, prolonger le souvenir du passé. Telle la rue Rakoczi paisible et silencieuse et qui, avec les frondaisons de ses tilleuls et son pavé inégal, évoquerait l’image d’une de nos cités de province, si elle n’avait abrité le pittoresque groupe scolaire juif. D’étranges silhouettes, caftans et peizis et de rauques appels en yiddish nous rappellent brusquement que nous sommes sur une des terres d’Israël. Les Juifs, sans être prédominants comme à Mukaëevo, contribuent cependant à créer une partie du pittoresque d’UZhorod.

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Le dimanche, on peut être témoin d’un de ces étranges cortèges funéraires juifs qui emplissent les rues d'UZhorod de lamentations. Le corbillard, sorte de caisson très bas, est précédé d’un Juif secouant avec énergie un tronc avec lequel il sollicite la charité des passants. Derrière le corps, dans un nuage de poussière, suit la foule des amis du défunt, divisée en petits groupes, chacun poursuivant dans un indescriptible vacarme des conversations et des discussions qui ne s’apaiseront qu'avec peine au cimetière lorsque le Rabbin prononcera les prières.

Sur la place centrale, encadrée par le théâtre municipal et l'hôtel Koruna, la foule (composée en majorité de Juifs) stationne interminablement tandis que les badauds préfèrent aller et venir dans le passage de Batä, un des centres commerciaux les plus fréquentés de la ville.

La rue Baludänski qui passe entre la Direction des Finances et la Direction de la Police recouvre un ancien canal. Elle offre une alternance de coquettes villas et de grands bâtiments administratifs également modernes. C’est peut-être dans ce secteur, désert il y a une quinzaine d’années, que le prix de la terre a monté le plus. Un emplacement qui valait, en 1920, 6.000 couronnes était estimé, dix ans plus tard, près de 250.000 couronnes.

La longue rue Berteni], dans le faubourg nord d’UZhorod conduit à la seconde colonie tsigane de la ville qui a la fierté de posséder la première école tsigane du monde ; c’est une institution bien singulière que cette école minuscule où un instituteur dévoué s’efforce d’inculquer un rudiment de culture aux enfants de cette race déshéritée. Il faut assister à ces brèves leçons (en raison de la difficulté de fixer longtemps l’attention des jeunes tsiganes, elles ne dépassent jamais une demi-heure) interrompues et égayées par des pauses et des récréations musicales auxquelles participent tous les élèves. Un ratelier de violons, suspendu au mur de la classe, atteste le souci de ne point fatiguer ces esprits et de ne les point priver de leur délassement coutumier. L’enseignement y est donné en slovaque, mais c’est l’école d’UZhorod d’où est sorti le jeune « maturant » tsigane — le premier de sa race — qui publia récemment la première traduction tsigane de la Bible.

Le secteur sud, sur la rive gauche de l’Uh, moins connu, mérite cependant d’être étudié. L’interminable rue Munkacsi offre au voyageur qui sort de la gare, une succession d’échoppes minables. Le petit négoce juif, durement frappé par la crise, végète. Le soir, sur le pavé inégal, de lourdes voitures traînées, par des bœufs, reviennent des champs. Les jours de marché, sur le Masarykovo nämésti, c’est aussi un spectacle assez pittoresque que celui offert

par les paysans venus des environs pour y vendre leurs légumes et leurs fruits, mais aussi — chaque jeudi — de curieux spécimens de broderie et de cette poterie primitive de plus en plus rare. Cette place Masaryk s’est singulièrement modifiée depuis la guerre, si l’on en juge par les anciennes photographies que l’on en possède ; au lieu d’un terre-plein boueux (ancienne Kossuth Ter), Uihorod dispose, depuis 1926, d’une place entièrement pavée et même agrémentée en son centre d’un jardinet soigneusement entretenu sur lequel semble veiller la classique statue du Président. C’est du Masarykovo nämésti que se détache, au nord, l’Avenue Tolstoï ; cette artère se nommait autrefois la rue des Potiers, mais on n’y trouve plus guère d’artisans actuellement !. On peut y observer le même desserrement des habitations, le même caractère villageois que dans la Munkacsi. Pourtant l’ancienneté des arbres qui encadrent cette vaste avenue, le nombre des jardinets, l’absence du petit commerce confèrent une certaine noblesse à cette allée qui mène au marché près de l’Uh. La villa, récemment construite, du Consulat de Pologne tranche heureusement sur le style prétentieux des vieilles habitations magyares. Dans l’avenue Tolstoiï l’orientation des maisons est celle que l’on peut observer dans la plupart des villages de la plaine hongroise. La façade n’est point sur la rue, mais sur un Jardin intérieur.

Par contraste avec le secteur est de cette rive gauche d'Uzhorod, si archaïque avec sa colonie tsigane et un habitat de caractère fortement rural, à l’ouest, encastré entre la boucle de l’Uh et le cimetière de la Kapuëanskä, s’est élevé en quelques années un nouveau quartier de villas, colonie de fonctionnaires pleine de lumière et de gaieté. C’est le correspondant, sur cette rive, du quartier moderne de Galago et ces deux nouveaux centres seront réunis par le pont en construction depuis 1935. Le noyau de ce nouveau quartier est constitué par la place Karl Marx auquel on accède soit par la rue Tolstoï, soit par la rue St-Venceslas.

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