‹ Les Villes de la Russie SubcarpatiqueChapitre 55 sur 65 · CRISE ÉCONOMIQUE ET CRISE MORALE · texte numérisé non relu

CRISE ÉCONOMIQUE ET CRISE MORALE

Les villes de la plaine subcarpatique, après dix-huit années de réunion à la République tchécoslovaque, traversent une crise qui est plus encore morale qu’ économique. Cela ne veut pas dire que l'augmentation du chômage n’ait largement contribué à l’aigrissement des esprits d'autant plus que, comme nous l’avons déjà vu, en Russie subcarpatique, certains groupes nationaux coïncident à peu près exactement avec des groupes professionnels déterminés : c’est la nationalité qui se voit attaquée dans le métier. Mais on doit reconnaître que l'effort étonnant déployé par les Tchécoslovaques pour relever un pays abandonné à lui-même pendant des siècles n’a pas été apprécié à sa valeur par les intéressés !, Est-ce parce que, comme on l’a dit, l’ingratitude est pour un peuple jeune la première manifestation de sa souveraineté ? ou parce que la reconstruction purement économique du Territoire ne pouvait mettre fin aux conflits traditionnels d’ordre moral qui le divisaient ? En fait, la Russie subcarpatique traverse une dépression économique qui autorise, dans une certaine mesure, certaines déceptions et certaines amertumes.

. La vie profonde d’un peuple ne s’exprime pas simplement par le développement des constructions et l’allongement kilométrique des voies ferrées. Le progrès des moyens de communication, l’introduction de la civilisation industrielle moderne dans un pays arriéré intellectuellement et matériellement, loin d’atténuer les oppositions entre les divers groupes ethniques, semblent au contraire les exaspérer et superposer aux traditionnelles haines nationales les rivalités de classe plus récentes et aussi tenaces. L’œuvre de reconstruction ne réunit pas tous les peuples de la plaine subcarpatique. L’effort tchécoslovaque se heurte à l’ignorance des Ruthènes, à la mauvaise volonté des Magyars, à la défiance ou au fanatisme des Juifs. Les libertés démocratiques, implantées brusquement sur une terre qui n’avait connu que l’absolutisme hongrois, ont permis une extraordinaire floraison de partis et de journaux dont beaucoup n’existent plus aujourd’hui qu’à l’état de souvenirs : essor purement artificiel et que ne pouvait justifier une société en retard d’un siècle sur l’Europe occidentale et centrale. Il fut un temps —

* Le 8 octobre 1937, une loi consacrait l’autonomie presque complète de la Russie subearpatique, puisqu'elle transférait à « des organes purement subcarpatorusses », gouverneur et conseil provincial, la compétence formelle et matérielle dans toutes les questions culturelles, linguistiques scolaires, religieuses et ecclé-

siastiques, sociales, économiques et administratives. On ne saurait donc plus parler de « tchéquisation ».

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