LE PROBLÈME JUIF
l’indigence. L’enquête dela Jewish Joint Reconstruction Foundation a signalé le cas « de paysans juifs possédant jusqu’à 100 hectares de terre et mourant littéralement de faim ». Toute la question juive en Russie subcarpatique réside dans cette opposition entre, d’une part, la population urbaine divisée en une petite oligarchie de millionnaires et un prolétariat assez misérable et, d’autre part, une population rurale famélique.
Les Juifs des campagnes sont de pauvres hères. En dépit de leur fanatisme ignorant, de leurs superstitions fétichistes, ils restent profondément honnêtes et loyalistes. En est-il de même avec les Juifs des villes ? Aussitôt après la guerre, à l’inverse des Juifs de Pologne, les Juifs des villes carpatiques avaient paru deloyaux sujets de la République tchécoslovaque. Cette fidélité fut éphémère. Le nouveau régime était leur meilleur ami, un protecteur éprouvé. On ne saurait dire aujourd’hui qu’il ait été payé deretour, etl’onest passablement surpris de voir que, dans les recensements, nombreux sont les Juifs — surtout les bourgeois « néologues » — qui se déclarent magyars, alors que le Gouvernement tchécoslovaque reconnaît la nationalité juive. Duplicité ou plutôt aberration ? Les Hongrois maltraitaient les Juifs de Subcarpatie, mais les laissaient détenir tous les ressorts économiques de la province. Les Tchécoslovaques, en faisant preuve de la plus large tolérance (allant jusqu’à doter la population juive d’un Gymnase hébraïque), s’efforcent de limiter ce monopole, ce qui ne va pas sans quelque heurt.
Le grand écrivain tchèque Ivan Olbracht qui a longtemps vécu en Russie subcarpatique et connaît mieux que tout autre la mentalité des Ruthènes et des Juifs, a écrit sur elle des pages admirables dans son ouvrage Hory a staleti. Il a définitivement détruit le mythe de l’aisance juive et de l’usure juive complaisamment entretenu dans les reportages d’après-guerre et qui, loin de s’appuyer sur une observation impartiale des faits, n’est qu’une grossière démarcation du réquisitoire célèbre de Bartha : Au pays des Chazars. Or les faits cités dans ce dernier livre (sont vieux et caducs ». L’usure juive généralisée a disparu,et nous ne rencontrons plus que ses survivances. « Maintenant, d’autres gens que les Juifs font les usuriers ; seulement ils le font mieux et sur une base plus légale » !, Olbracht a tracé un tableau coloré de la situation des Juifs avant guerre : « Sur huit
1 « Le Chazar est un étranger. Il a d’autres habitudes que les nôtres. Il a d’autres mœurs que nous, une autre façon de vivre, un autre but et une autre aspiration. Il ne vit pas avec le peuple, mais vit du peuple ; il ne mange pas la même nourriture, ne fait pas le même travail. Il s’habille différemment. Il n’a pas de sentiment patriotique. Ni de sentiment d’État. Il a seulement l'instinct utilitaire » (Bartha, V zemi Chazarü, p. 95).
personnes on trouve done un Juif,et il est compréhensible qu'étant donné leur solide organisation religieuse, leurs relations et leur influence, ils aient été et soient encore un matériel électoral précieux et forment les cadres de propagande des partis gouvernementaux. À cause de tout cela, ils avaient ici une situation privilégiée et ils savaient en tirer profit comme il faut. Les boutiques et les auberges de campagne étaient exclusivement entre leurs mains. Ils louaient aux grands propriétaires des terrains et des prés disséminés et les sous-louaient avec bénéfice aux paysans. Ils étaient concessionnaires de l’État pour les constructions, les réparations de routes et les transports de matériaux. Ils s’occupaient d’opérations financières, c’est-à-dire d'usure, opération florissante surtout à l’époque où la contrebande rapportait bien et où l’on ne prêtait l’argent que pour quelques jours et à un taux inouï. Toute la région était économiquement en leur pouvoir, tout le monde dépendait d’eux, les paysans travaillaient dans les entreprises du Juif pour s’acquitter des intérêts de leurs dettes et ils acceptaient de nourrir son bétail avec le leur. Il était à plaindre, le malheureux qui se révoltait contre eux, aux élections par exemple ! Mais tout cela est fini. L'administration tchécoslovaque n’a plus rencontré que les restes de l’usure juive pratiquée à la faveur du désordre des registres du cadastre ». Et cependant, comme le reconnaît Olbracht, il n’y a jamais eu dans ce pays d’antisémitisme caractérisé. Les paysans tout en plaisantant les Juifs ne pouvaient se passer d’eux : « Et s’ils l’insultaient souvent et aimaient, durant les longues soirées d’hiver, se raconter ces histoires de brigands qui tuaient les Juifs — mais ils parlaient avec le même plaisir des massacres des seigneurs chrétiens — s’ils se moquaient tout leur saoul de ses étranges coutumes, ils continuaient à aller le voir pour obtenir du travail, pour louer du terrain, pour acheter des marchandises, de l’eau-de-vie, pour demander conseil. Ils les suivaient ces conseils, et ils les suivent encore aujourd’hui, bien plus que ceux du curé ou des intellectuels du village qui leur parlent d’une façon trop abstraite et qui ne convient qu'aux après-midi du dimanche ».
Au lendemain de la guerre, lorsque la « première jeune génération d’intellectuels ruthènes » vint réclamer sa part dans l’administration politique et économique du pays, elle se rencontra tout naturellement et pour la première fois avec l’élément juif. Dans le domaine du commerce, cette lutte « est surtout le fait des commerçants et artisans tchèques qui voudraient bien aussi déloger les Juifs des positions qu’ils tiennent encore. ». Si l'antisémitisme, sous son aspect classique, n’a jamais été cultivé sur une plus grande échelle, c’est cependant, selon Olbracht, « aux curés gréco-catho-