LE PROBLÈME JUIF
liques et aux popes orthodoxes, que le mérite en revient », du moins dans une certaine mesure. Le Juif n’était-il pas en effet, dans ces petites communes ruthènes abandonnées, « la seule personne ayant une maison à l’européenne et le seul être civilisé avec qui on pût causer et Jouer au Kaläber? Les curés et les popes aimaient même participer à ses affaires. »
Aujourd’hui, dans les villes comme dans les campagnes, la position du Juif est plus que précaire : «Le commerce ne va pas. Non seulement parce que personne n’a d’argent, mais dans toutes les villes un peu importantes se sont établies, dans de grands magasins dont certains ont même des vitrines, des coopératives d’anciens légionnaires installées de façon moderne, bien approvisionnées et peutêtre habilement dirigées qui vont maintenant jusqu’à monter des rayons de confection ; ce sont elles qui raflent toute la clientèle. À temps nouveaux, goûts nouveaux et nouveaux placements de capitaux. Et les boutiques juives à l’ancienne mode, dont on pourrait acheter toutes les marchandises pour trois cents couronnes et les emporter dans une hotte sur son dos, périclitent et se meurent, et toutes les affaires des Juifs se réduisent à faire des dettes l’un chez l’autre et à se faire mutuellement saisir. Les mendiants — les schnorers — sont chaque jour plus nombreux : ils font le tour de leurs coreligionnaires et avec une tranquille assurance ils demandent non plus une aumône, mais un don ». Olbracht fait remarquer avec raison qu’ «être juif, dans ces régions, revient très cher ». Il cite le cas d’un petit propriétaire qui, gagnant 400 couronnes par mois, « paye au rabbin pour sa maison en bois, 200 couronnes d’impôt religieux par an ; pour le bain rituel, pour sa femme et pour lui, 26 couronnes par mois ; un morceau de veau d’un kilogramme, pris dans le devant, lui coûte 2 couronnes de plus qu’à quelqu'un d’autre, car il faut que la bête soit rituellement égorgée et la viande impure de derrière est vendue à très bon marché aux goëïm ; il paye le litre de lait 40 hellers plus cher, car, pendant qu’on trait la vache, il faut qu’il y ait une surveillance juive pour qu’on ne touche pas les pis avec des doigts souillés par de la graisse de porc ; pour égorger une poule, le schechtr lui compte 2 couronnes, et il faut, alors, lui en être reconnaissant, car, si le schechtr commence à trouver des défauts à la volaille, il peut mettre au désespoir toute une communauté juive. Et, en plus, à chaque instant le fils du rabbin, en caftan de soie, vient, accompagné d’un coreligionnaire, quêter pour un rabbin miraculeux et pour des pauvres inconnus, et des mendiants juifs passent sans arrêt. » 1. Le drame juif, en Russie subcarpatique, réside,
1 Orsracur (Ivan), Hory a Staleti, chapitre traduit par Jean Danes et publié dans la Revue française de Prague, 15 mars 1937, pp. 26-43.
nous l'avons dit, dans ce contraste entre une population juive indigente et une minorité juive opulente. Mukaëevo détenait au lendemain de la guerre, le record du nombre de millionnaires. Dans une ville qui ne comptait pas alors 20.000 habitants plus de 50 Juifs étaient millionnaires ou multi-millionnaires ; ce contraste est sensible le jeudi soir — le jeudi est «le jour des pauvres » — lorsque de longues théories de miséreux stationnent devant les portes des riches commerçants pour obtenir une aumône d’une demi-couronne.
En définitive, le problème juif en Russie subcarpatique n’est pas seulement un problème urbain, puisqu’une grande partie de la population juive — et la plus déshéritée — mène une vie agricole ou pastorale. C’est cependant dans les villes que ce problème se pose aujourd’hui avec le plus d’acuité, peut-être parce que les éléments juifs entrent désormais en contact avec un grand nombre de nationalités diverses qui réagissent librement à leur égard. Au lieu de vivre — en somme en bonne intelligence — côte à côte avec le paysan ruthène, d'humeur assez débonnaire, le citadin juif doit affronter la terrible concurrence de l’intellectuel magyar, du fonctionnaire tchèque, et des nouveaux venus ruthènes, ukrainisants ou russisants, mais tous également antisémites... Ainsi s’est formé peu à peu un antisémitisme d’après-guerre, assez différent de l’antisémitisme de l’époque d’Egan. Avant la guerre, les Magyars professaient envers le Juif un antisémitisme idéologique, mais reconnaissaient utilité de la population juive, seule intermédiaire indispensable entre les masses paysannes et la classe des seigneurs. Aujourd’hui, le Juif est un rival dangereux pour les catégories inférieures des populations urbaines, petits boutiquiers, fonctionnaires, et même ouvriers. Aussi peut-on dire que, sous sa forme populaire, l’antisémitisme dans les villes de la Russie subcarpatique est un phénomène récent. D’autre part, alors que l’ancien type d’antisémitisme était spécifiquement hongrois, on peut constater qu’au lendemain de la guerre c’est auprès des Ruthènes des villes qu’on trouve le plus d’hostilité à l’égard des Juifs. Les propagateurs naturels de cette nouvelle forme d’antisémitisme ont été les émigrants ukrainiens et russes.