UxrainisANTS » ET « GranDs Russes
Nous ne croyons pas que, dans les problèmes que pose la « reconstruction morale » de la Russie subcarpatique, il faille attribuer une importance exagérée aux luttes entre « Ukrainisants» et « Grands Russes ». Ces querelles n’ont jamais dépassé le cercle très restreint des «intellectuels » ruthènes et n’ont jamais eu d’écho au sein de la paysannerie ruthène, sauf lorsqu'on a réussi à leur donner un aspect religieux. Mais il est faux de penser que le paysan ruthène, qui se battait autour d’une chapelle orthodoxe ou d’une église uniate, croyait travailler pour la Grande Russie ou le Gouvernement de Budapest. C’est également une erreur d’optique que de croire que l’orthodoxie a vu son action facilitée au sein du peuple ruthène “parce qu’elle était « la religion du tsar ».
Actuellement, grâce au régime de liberté dont jouit la province, sociétés et Journaux des deux tendances se livrent à une propagande bruyante. Qu'il s’agisse de la Société Duchnovië de Fencik ou de la Prosvita ukrainienne, aucun de ces mouvements n’a de racines profondes dans le peuple. Petites palabres d’instituteurs ou de prêtres qui n’ont même pas dans la masse ruthène le retentissement qu'ont, par exemple, sur la masse juive, les querelles des sionistes et des conservateurs. Ces diverses formes d’un nationalisme maladif ont même besoin pour se maintenir, dans les villes, du concours de l’étranger, quand elles ne trouvent pas — assez paradoxalement au reste — l’appui des différents partis politiques tchécoslovaques. Le mouvement « grand russe » a longtemps cherché protection en Pologne et Hongrie. Les ukrainisants de même, ce qui est plus paradoxal. Il faudra attendre bien des années avant que les villes puissent jouer un rôle véritablement fécond dans la formation d’une « nationalité ruthène ».
6. — Le RÔLE DEs TcHÉCOSLOVAQUES DANS L'ŒUVRE DE RECONSTRUCTION.
L’échec de Dobrjansk’ij avait marqué pour les Ruthènes la fin des espérances d’autonomie. La décade 1880-1890 leur fut véritablement funeste : c’est la période où les tentatives de magyarisation redoublèrent d'intensité. L'école et l’église contribuèrent à
leur faire perdre, avec leur langue, jusqu’au souvenir de leur nat1onalité. Les Juifs ne furent que trop souvent les agents de cette magvarisation. Mais le résultat de cette campagne ne fut pas celui qu’espéraient les Hongrois. Le nombre des Ruthènes familarisés avec la langue magyare fut toujours très limité ; par contre le nombre des illettrés fit un bond énorme : en 1910, il y avait encore 77,8 % de Ruthènes ne sachant ni lire ni écrire. Or la loi Apponyi de 1907 imposait treize heures par semaine d’enseignement du hongrois. « La magyarisation forcée — écrivait, en 1908, un sociologue hongrois, Oskar Jaszi — est l’une des principales causes du niveau inférieur de la culture intellectuelle ». Si, dans la quatrième classe, les enfants ne savaient pas s’exprimer correctement en hongrois, l’instituteur était passible de peines disciplinaires. Celui-ci ne se souciait donc guère de perdre son temps à l’enseignement du ruthène considéré comme un vulgaire patois.
Le « Russe de Hongrie » était regardé comme le plus méprisable des allogènes, appartenant à une race inférieure, avilie et sans loyalisme. Un publiciste hongrois, Jules Krudy, estime qu’en 1919 ce pays était encore le plus pauvre d'Europe. « Avant la guerre, écrit-il, le sous-préfet hongrois était le maître absolu des Ruthènes ; quant au gendarme, son organe exécutif, il répandait partout la terreur ».
Sur ce peuple misérable vivaient en parasites : les grands propriétaires fonciers qui, avec leurs latifundia et leurs réserves de chasse, enlevaient aux paysans tout moyen de vivre et les forçaient à s’expatrier ; les Juifs, accaparant les industries, le commerce et tenant le monopole des alcools ; une armée de fonctionnaires venant de Hongrie et travaillant exclusivement au profit de la Hongrie ; un clergé nombreux enfin, le clergé uniate, qui tirait ses moyens d'existence de privilèges et de droits féodaux.
a) La campagne sanitaire
C’est ce pays, définitivement ruiné par la guerre, que la République tchécoslovaque s’est chargée, en vertu du traité de Saint- Germain, de « reconstruire ». Jusqu’en juillet 1920, tout le territoire à l’ouest de la Bor$ava, puis, après le départ des Roumains, le territoire situé à l’est de la Borëava furent rattachés à la République. Il fallait aller au plus pressé. Depuis trois années, 1918, 1919 et 1920, la population ruthène était décimée par les maladies contagieuses. La famine, qui régnait à l’état endémique, livrait au typhus, à la grippe espagnole et surtout à la syphilis des corps épuisés et sans défense. Les conditions déplorables d'hygiène dans
lesquelles vivait la majeure partie des paysans (cohabitation des animaux et des gens, inexistence des canalisations, etc.) favorisaient la propagation rapide de la tuberculose.
La Croix-Rouge tchécoslovaque ! dut entreprendre une véritable expédition. Des stations sanitaires furent fondées un peu partout ; des ambulances expédiées dans les districts les plus menacés ; des laboratoires bactériologiques créés à Mukaëevo et à UZhorod. Cet effort se heurtait à la méfiance instinctive des Ruthènes et aussi à la mauvaise volonté du petit clan de fonctionnaires hongrois qui, restés dans le pays et refusant de prêter serment au nouvel État, cherchaient à entraver l’activité de l'administration tchèque. Toutes ces difficultés n’empêchèrent pas la campagne sanitaire de la Croix-Rouge de porter ses fruits : la fièvre typhoïde décrut rapidement, la dysenterie également, la fièvre pourprée est en voie de disparition, la petite vérole très rare. Dans le district de Nizni Vereëky en 1919, pour 645 naissances, il y avait 407 décès, dont 106 à la suite de maladies contagieuses ; en 1920, pour 547 naissances il y avait 521 décès dont 217 à la suite de maladies contagieuses. Mais en 1921, sur 394 décès (pour 777 naissances) il n’y avait plus que 66 cas de contagion.
Dès 1921, quatre grands hôpitaux d’État étaient fondés. À Chust on créait un hôpital spécial pour les maladies infectieuses ; à Mukaëtevo (où une cuisine kachère pour les malades juifs a été prévue par la Direction de l'hôpital), Berehovo et UZhorod d’abord, puis à Svaljava, à Sevljus, des dispensaires pour tuberculeux. Dans cette dernière ville fonctionne un institut pour les enfants anormaux. Puis vinrent dans les récentes années un asile d'enfants à Mukaëevo, un institut de sourds-muets à UzZhorod et une œuvre pour la protection de l’enfance.
1 Elle fut aidée dans sa tâche par un train sanitaire de la Croix-Rouge américaine, mais l’ensemble de la campagne a été dirigée par un homme d’une intelligence remarquable, le DT Albert. Dans le domaine de la médecine populaire, des croyances vigoureusement enracinées ont été un obstacle terrible à l’accomplissement de l’œuvre sanitaire entreprise dès 1919 par l'État tchécoslovaque. La plupart des paysans éprouvaient de la défiance à l’égard des médecins de la mission (en majorité tchèques et juifs) et préféraient recourir aux herbes curatives, voire — ce qui était plus dangereux — à des pratiques magiques. Bogatyrev raconte que, dans un village, les paysans se refusèrent à faire vacciner leurs enfants contre la diphtérie. Il fallut la guérison d’un enfant juif après vaccination pour vaincre leur résistance. La plupart du temps les malades se cachaient à l'annonce de l’arrivée de l’ambulance automobile envoyée par la Croix Rouge. Par contre le Ruthène n’hésitait pas à recourir aux offices du sorcier. Dans cet ordre d'idées, des pratiques anticonceptionnelles barbares, sous couleur d’opérations magiques, ont longtemps provoqué de terribles accidents.
La lutte contre l'alcoolisme, dont le Président Masaryk fut
l'animateur, continue à être conduite avec une inlassable énergie *.
b) La liquidation de l’analphabétisme,
Enseignement primaire et secondaire. — Le rôle des villes de la plaine subcarpatique, avant la guerre mondiale, était celui de petits centres provinciaux de résidence, ou bien de marchés locaux. Avec l’effort de reconstruction entrepris par la République tchécoslovaque les villes sont devenues des centres d'administration provinciale (UZhorod), de travaux publics (Chust), mais aussi, dans une plus large mesure, des centres d'hygiène sociale et d’enseignement. On sait que c’est dans le domaine scolaire que l’œuvre à entreprendre s’est révélée à la fois la plus difficile et la plus méritoire. Avant la guerre et même dans les villes le niveau de l’instruction publique était incroyablement bas. Dans le joupanat de Berehovo en 1900, seulement 37,5 % des habitants savaient lire et écrire, dans celui d'UZhorod 38,6 %, enfin dans le Marmaroë la proportion tombait à 17,5 % ?. Dix ans plus tard, en dépit des soi-disant efforts « d'éducation populaire » entrepris par le Gouvernement magyar, il apparaissait que ces chiffres s’étaient très peu modifiés. Dans le joupanat d'UZhorod il n’y avait encore que 43,9 % d'habitants sachant lire et écrire. Pourtant on assistait à un singulier phénomène : tandis que la proportion des illettrés restait effrayante, le Gouvernement hongrois multipliait les écoles
1 Consulter les intéressantes statistiques publiées dans le Zpréva o Cinnosti stätni nemocnice v Mukaevë v letech 1925 a 1936, et la Zpräva de 1927-28, Mukaëevo 1927 et 1929.
2? Il est intéressant d'étudier les rapports de l'instruction et de la nationalité. Nous avons groupé dans le tableau qui suit, pour les années 1880, 1890 et 1900, les chiffres indiquant le pourcentage d'’illettrés pour les diverses nationalités.
Nationalité en 1880 en 1890 en 1900 ATeMANAS ET See Le. RSC EST ROSES DRAC MAD Vars RTL EAP 09000 0 000 SOC ROUMAIRS AR ER ERP EME 90/8 PME SONO RCTONTAS ES
Rüthèhos er eur es 92,1296 000 200 SERRE
De tous les peuples de la Double Monarchie, le peuple ruthène était done celui qui comptait le plus d'’illettrés. Il n’est pas moins suggestif d'établir un rapport entre les diverses confessions et le degré d'instruction de leurs adeptes. Parmi les « sujets hongrois » appartenant au rite catholique uniate il y avait, en 1880, 90,9 % d'illettrés, en 1890 56,5 %, en 1900 50 %,.. Ces « sujets hongrois » étaient presque tous des Ruthènes uniates. Dans certaines régions, en 1914, les paysans ruthènes en étaient arrivés à ne plus comprendre, quand ils les lisaient en cyrillique, les prières qu’ils avaient apprises par la tradition orale.
primaires, mais celles-ci n’avaient pour objet que de donner une connaissance immédiate et pratique de la langue hongroise.
Le meilleur instrument de magyarisation était aussi l’école maternelle, telle qu’elle était prévue (pour la Slovaquie comme pour la Russie subcarpatique) par la loi hongroise de 1891. Sur le territoire de l'actuelle Russie subcarpatique, le Gouvernement de Budapest était arrivé à construire près de 100 écoles maternelles donnant un enseignement en langue hongroise. Après la guerre le nombre de ces écoles décrut rapidement pour tomber au nombre de 46 en 1921. Dix ans plus tard, elles s’élevaient au nombre de 56. Il est à noter que du point de vue de la fréquentation scolaire la situation est à peu près identique en Russie subcarpatique et en Slovaquie. Dans la première de ces provinces, sur 1.000 enfants du même âge (3 à 6 ans), 48 vont à l’école maternelle. Pour la seconde de ces provinces 49.
C’est dans le domaine de l'instruction publique que l’œuvre accomplie en dix ans apparaît la plus remarquable. En 1913, ily avait dans le comitat d'UZhorod 241 écoles ; dans celui de Berehovo 279 ; dans le Marmaros 319 ; dans le comitat d’Ugoë 99, soit en tout seulement 938 écoles (dont 634 sur le territoire actuel de la Russie subcarpatique).
Sur ces 938 écoles, 857 n’enseignaient que le hongrois ; 47 enseignaient accessoirement le roumain et 34 le russe. Or, sur les 34 écoles où le russe était toléré après le hongrois, 18 seulement se trouvaient sur le territoire actuel de la Russie subcarpatique. De nombreuses communes ne possédaient pas d’écoles. L’enseignement primaire était donné dans des établissements religieux (44 écoles primaires catholiques romaines, 275 catholiques uniates, 61 protestantes, 1 israélite). Le petit nombre d’écoles qui existait était donc surtout réservé aux enfants magyars. En 1914, il n’y avait que 2 écoles primaires supérieures (entièrement magyares) et 3 établissements d'enseignement secondaire (entièrement magyars).
Une situation aussi défavorable aux Ruthènes ne pouvait se maintenir après la libération de leur pays. Toutefois 1l était impossible de renvoyer l’ancien personnel enseignant, d’autant qu'il y avait déjà une terrible disette de cadres de fonctionnaires indigènes. Le Gouvernement tchécoslovaque eut l’idée de faire apprendre à ces instituteurs magyarisants la langue ruthène. Des cours furent organisés à leur intention ; ils donnèrent de si bons résultats qu’il ne restait plus en 1924 que 114 instituteurs étrangers ue 422 instituteurs de l’ancien régime avaient pu de la sorte être maintenus.
La réorganisation de l’enseignement lui-même exigea plus de
temps. En 1925, il existait encore des communes qui, pour 300 enfants ayant l'âge de scolarité, ne possédaient qu’une seule école confessionnelle à classe unique. La même année, cependant, on pouvait déjà compter 72 écoles maternelles (107 en 1932), 1.038 écoles primaires, 11 écoles primaires supérieures, 5 écoles secondaires (13 en 1932), 3 écoles normales d’instituteurs, 2 académies de commerce, 2, puis 3 écoles de commerce, 2, puis 3 écoles d’apprentissage et 14 écoles professionnelles.
L'enseignement secondaire surtout devait trouver une faveur nouvelle. Le nombre des établissements passait de 9 à 13, de 1920 à 1932. Le nombre des classes, pendant la même période, s’élevait de 36 à 105 et celui des élèves de 1.579 à 3.660.
En 1923 le lycée d’État d'Uzhorod comptait 297 élèves et 8 professeurs, celui de Mukaëevo 606 élèves et 10 professeurs, celui de Chust 91 élèves et 6 professeurs. La même année on comptait dans l’ensemble des lycées et des écoles normales des quatre villes de la plaine subcarpatique 86 professeurs dont il est très intéressant d'établir la nationalité : 42 d’entre eux étaient Ruthènes, 7 Grand Russes, 9 Ukrainiens, 9 Hongrois, 15 Tchèques et 4 Slovaques. Ainsi, bien avant qu’une autonomie administrative de fait ait été concédée au Territoire, les villes de Russie subcarpatique jouissaient d’une réelle autonomie scolaire.
On ne saurait donc parler, dans le domaine scolaire, de « tchéquisation » d'autant moins qu'avec l’afflux des fonctionnaires le nombre des élèves de nationalité tchèque s’est singulièrement accru et qu'il a fallu songer soit à leur ménager des sections spéciales dans les lycées déjà existants, soit à créer des écoles primaires tchèques. En 1935, dans le lycée d’État de Chust, le nombre des élèves dont la langue maternelle était le tchèque ou le slovaque s'élevait à 131 ; les élèves dont la langue maternelle était le hongrois (presque tous ie étaient au nombre de 40, les élèves de nationalité juive au nombre de 16. Il s’agit Rene: des classes spéciales tchécoslovaques du lycée.
Les types d’écoles adoptés en Russie subcarpatique varient selon le milieu social auquel elles sont destinées. Les campagnes ont de confortables bâtiments bien éclairés et bien chauffés qui contrastent avec les misérables locaux scolaires du passé. Les villages de montagne disposent d’écoles plus réduites (souvent à classe unique) construites dans un style rustique, mais spacieuses et hygiéniques. Enfin un effort plus considérable encore a été déployé dans les villes qui sont devenues de véritables centres scolaires. Le Lycée de Chust est célèbre pour son modernisme et la hardiesse de sa conception, mais l’école communale de la même ville, lumi-
neuse et d’une organisation rationnelle, est un modèle du genre. Il en est de même pour l’école communale Masaryk et pour l’école professionnelle à UZhorod. |
L'enseignement professionnel. — L'enseignement professionnel n’a jamais été très développé avant la guerre en Russie subcarpatique. Il y avait bien à UZhorod une école professionnelle magyare de céramique, mais quoiqu’elle fût assez bien outillée, elle était peu fréquentée. Quand les autorités tchécoslovaques ouvrirent en 4921-22 9 écoles professionnelles nouvelles, sur les 774 élèves qui s’inscrivirent, 272 étaient à peu près illettrés. En 1922, il yavait 12 écoles professionnelles avec 1.149 élèves dont 250 étaient ruthènes, 313 juifs, 461 magyars. Il est curieux de voir comment au sein de ces écoles l'importance de chaque section spécialisée a varié. Dans l’école professionnelle d'UZhorod en 1921, 115 élèves s’étaient inscrits à la section de cordonnerie. Dix ans plus tard il n’y en avait plus que 9, en 1932, 5. Mais en 1933, 50 élèves s’inscrivaient à la section de mécanique appliquée. Ces chiffres mettent en lumière le déclin du vieil artisanat local et le goût qui porte les générations nouvelles vers l’industrie.
Dans l’enseignement professionnel comme ailleurs l’élément indigène est largement représenté. Dans l’École Supérieure de Commerce d'UzZhorod, en 1917-18, il y avait 147 élèves de langue hongroise, 8 de langue allemande, 1 de langue slovaque et aucun Ruthène, mais sur ces 156 élèves on comptait 109 Juifs, soit 70 %. En 1931-32, l’École Supérieure de Commerce comprend une section ruthène et une section tchécoslovaque. La section ruthène comprend 9 % d’élèves de nationalité tchécoslovaque, 67 % de nationalité ruthène, 10 % de nationalité hongroise, 2 % de nationalité allemande et 12 % de nationalité juive. La section tchécoslovaque comprend 31 % d'élèves de nationalité tchécoslovaque, 63 % de nationalité juive, 2 % de nationalité ruthène, et 4 % de nationalité hongroise. Non moins intéressant est de rechercher les professions des parents des élèves afin de savoir à quel milieu social appartiennent ceux-ci : 26 % de ces parents exercent une profession commerciale, 43 % sont des agriculteurs. Il s’agit de la section ruthène ; aucune statistique ne peut montrer plus clairement les résultats obtenus jusqu'ici par l’enseignement professionnel chez des populations longtemps considérées comme réfractaires à tout effort culturel.
On a pu assister après la guerre à ce que l’on a appelé une « dislocation » de l’enseignement commercial en Russie subcarpatique. Le grand centre est désormais Mukaëevo, avec son école commerciale modèle comportant une section hongroise et une section
ruthène. En 1921, elle ne comprenait pas moins de 13 classes et de 44h &lèves. Dans la décade d’après-guerre la section ruthène de ‘école a formé 252 étudiants dont 52,4 % de ruthènes, 17 % de juifs, 14,7 % de tchèques et slovaques, 13,5 % de hongrois. La section hongroise a formé 259 étudiants dont 52,5 % de juifs et 46 % de hongrois.
L'enseignement commercial à Berehovo est en constant déclin. Une école commerciale privée existait en 1919 dans cette ville, mais les élèves diminuant sans cesse, elle fut réduite en 1930 à un simple cours d’enseignement commercial d’une année. En 1932, ce cours lui-même était supprimé.
Les enseignements spéciaux. — La question scolaire en Russie subcarpatique est compliquée du fait que les groupements confessionnels ou nationaux veulent posséder des écoles spéciales. C’est ainsi que pour les enfants de nationalité allemande, des cours spéciaux ont été prévus au lendemain de la guerre, dans l’école municipale d’'UZhorod, afin de donner un enseignement à 76 élèves, répartis en deux classes. En 1934, le nombre de ces classes était porté à quatre, avec 140 élèves.
Les Hongrois, qui possédaient 83 écoles communales en 1920, en avaient 101 en 1931. Les Roumains disposaient de trois écoles. Les Juifs de quatre.
Les écoles religieuses sont très nombreuses. Les uniates en avaient 61 en 1931 (191 en 1920). Les catholiques romains, 27 en 1931 contre 25 dix ans auparavant ; les protestants 45 au lieu de 30 pendant la même période.
Quant aux Juifs hâssidim, ils prétendent conserver leurs vieilles écoles confessionnelles (chajdery) ouvertes aux enfants juifs de 4 à 16 ans et dirigées par des maîtres qui souvent ne sortent même pas d’une école rabbinique. L’enseignement, dans ces écoles, est très surchargé : on impose l’étude épuisante du Talmud à de malheureux enfants qui ont déjà l’obligation de fréquenter les écoles ordinaires. D’où un surmenage physique et moral tout à fait préjudiciable. Les Hongrois toléraient ces écoles, mais les autorités tchécoslovaques, au lendemain de la guerre, tout en dotant les Juifs d’un enseignement supérieur, ont vivement combattu au nom de l’hygiène ces institutions malsaines.
Enfin, un très grand effort a été accompli dans le domaine des écoles d’anormaux, malheureusement nombreux dans une province à la fois arriérée et en proie à de terribles maladies sociales 1.
* Près de 4 % des enfants soumis à l'obligation scolaire sont incapables de suivre un enseignement normal (4.720). Il s’agit surtout de sourds-muets, de débiles mentaux ou d’infirmes (Skolstvi na Podkarpatské Rusi. p. 23).
Citons seulement les plus importants de ces établissements : l’institution (d’État) des sourds-muets à Uïhorod, qui ne compte pas moins de 14 classes et 145 pupilles ; l'institution des aveugles à Mukaëevo, qui rééduque environ 161 pupilles. Il faut enfin citer l'institut d’État pour les petits estropiés, à Mukaëevo qui a réussi, grâce à l’admirable dévouement de ses maîtres, à développer si heureusement les dispositions naturelles de ces petits déshérités pour le chant par la création d’une « manécanterie » qui perpétuera plus tard les vieux airs nationaux ruthènes.
La question linguistique. — Cet effort des Tchécoslovaques a reçu sa récompense dans un relèvement de la fréquentation scolaire. Alors que sous le régime hongrois, dans un territoire beaucoup plus étendu que celui de l’actuelle Russie subcarpatique, 55.917 enfants seulement allaient à l’école, dès 1922, près de 133.890 étaient inscrits sur les registres scolaires. Les principaux obstacles qui s’opposent encore à la diffusion de l’enseignement sont les grandes distances qui séparent parfois le village de l’école, la mauvaise volonté du gazda qui préfère se servir de son fils comme pâtre plutôt que de l’envoyer étudier, et enfin la redoutable question de la langue. On parle en Russie subcarpatique, russe, ukraimien, ruthène, tchèque, hongrois, yiddisch, roumain et allemand. Une légende ruthène raconte que Dieu, ayant distribué à chaque peuple la langue dont il se servirait, arriva dans les Carpates avec son sac vide ; alors, il dit aux Ruthènes : « Parlez la langue que vous voudrez ! » Le paysan ignorant ne comprend en réalité, ni le grand russe, ni l’ukrainien, et il y a plusieurs dialectes ruthènes. L'État tchécoslovaque est toujours resté en principe neutre, mais simultanément, chaque parti de gouvernement tchèque a soutenu l’ukrainien ou le grand russe. Les sociaux démocrates et les catholiques ont favorisé l’ukrainien, les nationaux démocrates et les socialistes nationaux le grand russe. Un congrès d’instituteurs réuni spécialement pour donner une solution au problème linguistique s’était prononcé pour la langue russe. Il est en effet difficile d’imposer comme « langue dominante » le ruthène, qui n’est pas assez répandu pour servir efficacement aux échanges intellectuels ou économiques. Dans certains districts les classes ne manquent point de pittoresque ; les élèves récitent leurs leçons dans leur langue particulière et l’instituteur doit avoir les dons d’un polyglotte pour rendre son enseignement compréhensible à chacun.
Le problème de la langue d’enseignement a pris depuis quelques années une acuité nouvelle. En juillet 1932 la Narodovecke Uëytelské Tovarystvo se constituait en société des instituteurs ukrainiens et attribuait à l’ukrainien le caractère de langue officielle.
Les villes de Russie. 9.
Cette décision fut déclarée illégale par le Ministère de l'Intérieur de la République tchécoslovaque. Le 16 janvier 1933, les instituteurs ukrainiens en ayant appelé au Tribunal administratif suprême de Prague, celui-ci confirma la décision ministérielle. Le terme « ukrainien » était considéré comme « irrégulier et contraire à la dénomination officielle et légale : ruskä, maloruskä ou rusinskä » (russe, petit-russe ou ruthène) ?.
Tout récemment le problème de la langue, dans le domaine scolaire, vient de trouver une solution inattendue. Le plébiscite organisé par les instituteurs, pour « fixer » la langue à employer dans les manuels scolaires, s’est terminé dans le ressort de trois inspectorats scolaires comptant 162 écoles ruthènes. D’après ses résultats, on devrait enseigner désormais, dans 121 écoles en langue russe, et seulement dans 41 en langue ukrainienne. Ce singulier plébiscite prouverait, selon certains, « la force de la tradition nationale ruthène ». On ne pourrait actuellement insister davantage sur un problème auquel il sera toujours difficile de trouver une solution définitive, peut-être parce que ce r’est pas seulement, comme on le pense, un problème de linguistique, mais surtout de politique.
c) L’électrification du territoire.
Après l’œuvre sanitaire et scolaire, l’électrification du Territoire constitue une des réalisations les plus intéressantes des Tchécoslovaques. La chose ne s’est pas faite sans peine dans un pays arriéré et esclave des préjugés les plus rétrogrades. C’est en 1902 que fut fondée, à UZhorod, la première usine génératrice d’électricité. Berehovo fut doté du courant en 1908, Chust en 1913. Mukaéevo avait connu l'électricité, un an juste après UZhorod (1903). À cette occasion, une installation spéciale dut être aménagée, sans doute unique au monde. Les Juifs se refusant du vendredi soir au dimanche matin à ‘utiliser un courant électrique dont la production avait exigé un travail manuel, et d’autre part, exigeant l’éclairage de leurs synagogues, il fallut créer, pour les jours rituels, un « courant kachère » produit par des batteries d’accumulateurs spéciales. Tous les vendredis soirs, le secrétaire du Rabbin coupait luimême le courant pris sur le secteur et ne rétablissait la communication que le dimanche matin. Cette bizarre installation dura jusqu’à la guerre, les armées K.u.K. confisquant, à la grande colère des Juifs de Mukaëevo, la « batterie kachère ».
1 Marrez (René), Le nom d’ « ukrainien » en Russie subcarpatique, dans le Monde Slave, mars 1937, p. 561.
Depuis la guerre, l’électrification de la province, libérée de tous les préjugés religieux ou superstitieux, a fait d'énormes progrès. Sur 725.000 habitants plus de 176.000 jouissent de l'électricité. La nouvelle usine hydro-électrique d'Uzhorod est une des mieux aménagées de la République.
Afin de contribuer à l’alimentation en énergie électrique d'Uzhorod, on a utilisé heureusement un ancien canal parallèle à l’'Uh et qui servait au transport du bois avant la construction de la voie ferrée. Entre Kamenice et l’Uh, près d'Uzhorod, la différence de niveau est de 18 mètres. Deux dénivellations artificielles existaient déjà à Onokovce et à UZhorod. L’énergie maxima qui pourra être produite se chiffre à 19.670.000 kwh. par an.
Les travaux qui demanderont près de 32 millions de couronnes ont commencé depuis 1928. Le barrage établi sur l’Uh près de Kamenice est considéré comme un des plus beaux ouvrages du genre dans la République.
d) Les liens nouveaux.
1. La route. — C’est par la route que les Tchécoslovaques ont rattaché le plus solidement le Territoire aux provinces occidentales de la République. La guerre avait détruit toutes les voies de communication. La réfection complète de la route nationale Koëice- Jablonica exigea de grands sacrifices. Au reste les crues catastrophiques de la Tisa compromirent souvent (et en particulier en août 1927) l’œuvre entreprise. UZhorod fut enfin reliée à Mukaevo, à Berehovo et à Taëovo, par Chust, grâce à une route large et solide. C’est le béton qui a été employé de préférence aux autres matériaux.
Entre Velky Boëkov et Akna Slatina, on a entrepris la construc- : tion d’une route longue de 14 kilomètres. L’espace nécessaire à cette route est gagné à la fois aux dépens du roc et de la rivière ; d'énormes blocs de pierre sont immergés pour servir d’assises dans le lit même de la Tisa. Cette route rend possible une communication directe entre Akna Slatina et la plaine subcarpatique occidentale, sans qu’il soit nécessaire de passer en territoire roumain.
Le budget de 1926 prévoyait pour la réfection des anciennes routes une somme atteignant presque la moitié du budget de 1919 pour toute la République (un million de couronnes). En réalité rien que pour les routes nationales près de seize millions de couronnes ont déjà été dépensées.
2. L’avion, facteur d'unité. — L'importance d’une liaison aérienne entre la Bohême et les provinces orientales a été soulignée au len-
demain même de la libération par le Président Masaryk lui-même. L'absence d’un matériel suffisant et d’un personnel de pilotes civils retarda la mise à exécution de ce projet. Ce ne fut qu’en 1924 que la ligne Prague-Koëice entra en exploitation. Il fallut encore attendre pour prolonger cette ligne jusqu’en Russie subcarpatique : des difficultés nombreuses se présentaient dont les principales étaient l’absence de champs d’aviation et la rivalité séculaire de Mukaëevo et d’Uzhorod qui se disputaient l’honneur et le profit de posséder le centre aérien de la province. Bien que Mukatevo ait accepté de prendre à sa charge une grande partie des dépenses qu’occasionnait la construction de l’aérodrome, ce fut Uzhorod, capitale administrative, qui obtint ce privilège, et le terrain d’atterrissage fut installé sur d’anciens pâturages communaux près du bois de Cervenici. Les premiers travaux d'aménagements ne se terminèrent que dans l’année 1927 où l’on put procéder à l’édification des hangars et des bâtiments administratifs. En 1929 seulement une station de radiotélégraphie aérienne fut construite. Dès lors, d’année en année, l’aérodrome vit croître son importance. La surface d’atterrissage bétonnée fut étendue progressivement. La ligne desservie était d’abord celle de Bratislava-Koëice-UzZhorod. De Bratislava, la liaison était assurée par une ligne spéciale avec UZhorod. Le nombre des voyageurs de 853 en 1929, de 912 en 1930, décrut dans les années qui suivirent (606 en 1931, 500 en 1932), phénomène que l’on explique par la suppression de trafic local d'UZhorod-Koëice, trop improductif. Le résultat de ces premières années toutefois était satisfaisant : en quatre ans, de 1929 à 1932, 1.996 vols, 2.871 voyageurs, 149.700 kilomètres en 1.032 heures.
Ce n’est que récemment (1935-1936) que l’aérodrome d’'UZhorod a pris une signification nouvelle. La haison, définitivement assurée par de puissants trimoteurs avec Prague, met la capitale de la province à deux heures de la capitale de l’État. Uhorod est désormais un centre aérien d’une importance européenne. La liaison Moscou- Prague passe par Kiev-Cernäuti-UZhorod. D’Uzhorod la ligne de Prague jette un rameau vers Bucarest. Dans l’œuvre d’unification entreprise, l’avion doit jouer un rôle primordial.
«.. Car dans ce pays de forêts, ridé de montagnes comme une feuille de papier qu’on s’apprête à jeter au feu, maintenant encore se passent des choses dont nous sourions sottement parce qu’elles ne se produisent plus chez nous depuis des siècles. »
Ivan Orsracur, Nikola Suhaj trad.J. DAxeEs.
Notre conclusion sera brève. Nous espérons avoir contribué à faire mieux connaître un coin d'Europe jusqu'ici un peu négligé. Nous croyons que l’étude des quatre villes de la Russie subcarpatique pourra servir à éclairer les rapports entre les diverses nationalités ainsi que la vie sociale et économique des différents groupes minoritaires. Nous voudrions que le lecteur français retrouvât dans ces pages l’image fidèle d'UZhorod, la jeune et vivante capitale du Territoire, de Mukatevo, l’ardente cité juive, la « Jüdische Rom » dela Tchécoslovaquie, de Berehovo, la ville noble déchue, de Chust enfin, cette ville-champignon du Marmaroë. D’autre part, tout en évoquant l’histoire souvent tourmentée de ces villes, nous avons voulu retracer leur état actuel après dix-huit ans de réunion à la Tchécoslovaquie et montrer l’énorme transformation qui s’était opérée en chacune d’elles. Ne serait-ce que par le chiffre de leur population, ces cités ont pris une signification nouvelle : de 1911 à 1921 Uzhorod a vu sa population s’accroître de 20 % ; Mukaëevo de 20,5 % ; Chust de 15 % ; Berehovo de 8 % et, dans la dernière décade, cette croissance s’est encore accentuée. Le caractère profondément rural de la plaine subcarpatique ne s’est assurément pas modifié, mais on ne saurait nier que la réunion du Territoire à la République tchécoslovaque ait donné naissance à une vie urbaine plus intense que par le passé.
Surtout le caractère traditionnel des cités carpato-russes s’est profondément altéré. Longtemps centres de domination étrangère, ces villes prétendent jouer aujourd’hui un rôle de rénovation nati10nale. Il est vrai que cette transformation ne s’est pas faite d’ellemême. Il a fallu l’extraordinaire persévérance des colons et fonctionnaires tchécoslovaques pour former des cadres d’intellectuels ruthènes susceptibles de participer effectivement à l’administration du territoire. Or beaucoup d’espoirs placés dans ces nouvelles générations « nationales » ont été déçus. Il en a été de même avec les Juifs envers lesquels la République s’était montrée particulièrement bienveillante et qui, trop nombreux, ont cru devoir appuyer certaines revendications magyares. C’est qu’au fond, en dépit de tous les efforts, les villes subcarpatiques sont demeurées des foyers de dénationalisation. Les vieilles habitudes de servilité morale et de soumission sont plus fortes que toutes les écoles et toutes les « œuvres culturelles ». Ces « intellectuels » frais, émoulus des écoles bénévolement concédées par les Tchécoslovaques, savent à merveille se servir de leur « science » contre leurs bienfaiteurs. D’où ces collusions à première vue paradoxales entre Ruthènes et Juifs d’une part, et Magyars d’autre part. Cette servilité quel’on a si longtemps imputée au paysan, elle est bien la caractéristique la plus remarquable de l’homme de la ville...
Nulle part mieux qu’en Russie subcarpatique n’apparaît le rôle complexe des centres urbains. L’histoire des années de l’aprèsguerre offre le tableau de vicissitudes qui, ailleurs, ont souvent exigé le cours d’un ou plusieurs siècles. Nids féodaux, bases militaires, centres d'administration provinciale, UZhorod, Mukaëevo, Berehovo, se sont, jusqu’au milieu du x1x® siècle, disputé une primauté plutôt fondée sur des privilèges politiques que sur un particularisme économique et social prononcé. Plus tard, cependant, une première différenciation a commencé à s’esquisser: celle de la vie économique qui a opéré la discrimination universelle des centres de consommation et de production. Certaines villes ont ainsi acquis une importance qui ne correspondait guère à leur rôle historique. Au lendemain de la grande guerre, le nouveau tracé des frontières, puis la crise, ont considérablement restreint la fonction économique de ces cités subcarpatiques. D’autre part, l’intelligente politique d’autonomie provinciale adoptée par la République tchécoslovaque a permis de revivifier de vieux traits régionaux. D’anciennes haines, aussi, se sont réveillées. Ces villes où de multiples nationalités se sont coudoyées depuis des siècles n’ont jamais été un élément d'unité. Tandis que dans les villages les plus éloignés de la Verchovina, races et religions voisinaient en paix, les luttes confession-
nelles et ethniques s’exaspéraient dans les villes. L’essor économique de la fin du xix® siècle et l’œuvre de reconstruction de ces dernières années n’ont guère modifié ces rapports. Aucune fusion n’a pu être réalisée entre des peuples avant tout séparés — comme nous l’avons vu — par leur spécialisation professionnelle. Haines de hobereaux magyars, de boutiquiers juifs, d’intellectuels ruthènes en chômage : les villes subcarpatiques sont des ghettos de nationalités.
Est-ce à dire que cette agitation et ces divisions seront durables ? Nous ne le pensons pas. Il s’agit plutôt d’une maladie de jeunesse. Ces petites villes de province, longtemps à l’écart de tout grand courant spirituel (ia Russie subcarpatique n’était-elle pas la province cendrillon, le pays « derrière le dos de Dieu » ?), ont passé sans transition de loppression à une liberté presque absolue. Ce Territoire d’illettrés est doué aujourd’hui d’une « presse » florissante, et les partis les plus démagogiques y prospèrent. Ce ne sont assurément point des conditions de paix sociale pour le présent mais il n’est pas chimérique de penser que, lorsque les esprits auront mûri, le jeune peuple ruthène saura discerner de quel côté est son avenir — ni au sud, ni à l’est — et que les minorités nationales n’hésiteront pas à jouer le rôle auquel les prédestine la situation géographique et politique de la Russie subcarpatique : celui d’intermédiaires et de pacificatrices. |
Aussi critiques que puissent être pour la plaine subcarpatique les heures présentes, il semble bien assuré dès maintenant que des années comme les années 80 ne reviendront plus jamais. Il y a encore aujourd’hui beaucoup de misère, mais, cette misère, le peuple l’a toujours connue. Ce qu’il n’a pas connu, c’est une lutte aussi vigoureuse des autorités — peut-être unique en Europe — contre la maladie et l’ignorance. Tous les chiffres que nous avons cités ne rendent qu'imparfaitement compte de l’effort immense déployé depuis dix ans : oublions son aspect commercial d’une si faible importance ; cette région coûtera longtemps beaucoup plus qu’elle nerapportera. Songeons moins à Bat’a établi dans les moindres villages, et plus à cette école tsigane d’'UZhorod où, pour la première fois au monde, des hommes ont songé à enseigner les enfants de cette race abandonnée et à éveiller en eux une conscience nationale. Ce que sous-entendent les statistiques générales, c’est la vie silencieuse de labeur et d’énergie de ces pionniers tchécoslovaques envoyés dans un pays dont ils durent tout apprendre ; isolés dans les villages de la montagne et de la plaine, en guerre perpétuelle avec la forêt, les inondations, la fièvre, ou bien — tâche plus ingrate encore — en butte, dans les villes, au fanatisme, à l’igno-
rance et aux rancœurs, tous ont contribué à la création d’une
nation.
A la lisière de l'Orient, le peuple tchécoslovaque a, en effet, la for-
tune exceptionnelle et l’honneur coûteux de posséder un « front de civilisation ».
Vu, le 12 mars 1938.
Le Doyen de la Faculté des Lettres de l’Université de Paris,
J. VENDRYES.
Vu ET PERMIS D'IMPRIMER.
Le Recteur de l’ Académie de Paris, D. ROUSSY.
TABLE DES MATIÈRES