LE RÉVISIONNISME MAGYAR
tionnés par les Sociétés culturelles de Budapest), on trouve d’abord une répugnance affichée envers le bilinguisme ou le trilinguisme administratif. Le principe d'égalité linguistique posé par les Tchécoslovaques est difficilement accepté par les Hongrois des ‘villes. Ceux-ci eussent encore admis qu’on eût écarté toutes les autres langues et imposé de force le tchèque mais ils ne peuvent tolérer que leur parler soit mis sur le même rang qu’un obscur dialecte ruthène. Il y a aussi cette croyance de certains intellectuels en l’excellence et la supériorité d’une culture millénaire que le peuple magyar aurait le droit et presque le devoir de répandre de force. Mais un tel état d’esprit n’explique pas tout : l’irrédentisme magyar est un fait spécifiquement urbain. Toute ville provinciale magyare, même la plus excentrique, était une petite capitale. Le Seigneur résidait dans son domaine rural, mais venait se distraire à la ville. Car la ville, dans la conception médiévale hongroise, est moins un centre d’administration (les fonctionnaires subalternes sont une classe méprisée) ou de commerce (qui reste la chose des Juifs) qu’un centre de plaisir, de délassement, lieu de rencontre d’une gentry. Au lendemain de la guerre ces mêmes hobereaux refuseront de reconnaître une vie urbaine nouvelle, fondée sur le principe de l’égalité des races et des langues !
Ce qui constitue l’essence de l’irrédentisme magyar, c’est avant tout l’étroitesse d’une mentalité citadine qui refuse à s’adapter à toute transformation du cadre provincial. L’irrédentisme ne se manifeste pas, parce que la province a été détachée d’un État pour être rattachée à un autre, mais parce que la structure sociale de la province ne demeure plus la même que par le passé. La domination magyare dans les marches de la Couronne de Saint-Étienne s’est toujours fondée sur deux éléments : les latifundia et les villes.
Encore, faut-il noter qu’en ce qui concerne les latifundia, en Russie subcarpatique, le rôle d’intermédiaires entre les masses paysannes et les propriétaires fonciers était confié à des intendants juifs, c’està-dire que les contacts des Magyars avec le peuple étaient très raréfiés. Satisfaits par la réforme agraire, beaucoup de paysans hongrois
1 Un autre sentiment perce dans les revendications revisionnistes : l’amertume d’obéir à des maîtres que l’on considère comme des « intrus », sentiment très perceptible en Russie subcarpatique. C’est contre les Tchèques que la campagne révisionniste se livre avec le plus de passion sous le prétexte qu'il n’y avait avant la guerre aucun Tchèque en Hongrie etque, par conséquent, les Tchèquesn’avaient pas, vis-à-vis des Hongrois, les mêmes motifs de rancœur que les Croates,les Roumains ou les Slovaques.
Tel est le prétexte officiel. Mais le véritable reproche adressé par les Magyars aux Tchèques est d’avoir troublé en Russie subcarpatique les traditions du passé,
c’est-à-dire le vieil ordre féodal magyar.
ont ouvertement témoigné leur loyalisme à la République tchécoslovaque. Les latifundistes ruinés et les fonctionnaires retraités ou disgraciés se sont établis dans les villes venant ainsi grossir les foyers de mécontentement. Il n’en reste pas moins à savoir comment l’irrédentisme, à peu près inexistant dans la campagne — chez les minoritaires hongrois —, a pu trouver dans les villes un terrain d'élection. C’est que le secret de la domination magyare consistait en ce qu’elle n’était pas seulement imposée par la force : comment une minorité ethnique aurait-elle réussi à imprimer si longtemps et si profondément son empreinte sur une majorité écrasante d’allogènes ? L’appareil administratif magyar était cependant — quoique plus oppressif et plus arbitraire — moins développé que celui dont disposent les nouveaux États. Il ne prévoyait pas cette collaboration quotidienne entre les autorités et les populations, et l’on ignorait — malgré l'initiative malheureuse d’un Egan — les exigences de l’actuelle législation sociale qui contribue à réunir dans un même effort constructeur la Ville et la Campagne.
Ce qui garantissait la domination magyare, ce n’était donc ni la reconnaissance des peuples pour des bienfaits imaginaires, ni l’obéissance à une même loi valable pour tous les peuples de la Monarchie, loi qui n’existait pas puisque l’autorité était le « bien héréditaire » d’une caste ethnique ; ni même un loyalisme envers le Souverain dont il est difficile de trouver ici des traces même légères. Mais c'était le prestige attaché à un genre de vie, précisément féodal, à une « langue de seigneurs », à des habitudes ancestrales de commandement, qui trouvaient un écho assuré chez ce peuple primitif, accoutumé au servage par une ingrate histoire. L’intellectuel ruthène, puisqu'il faut bien appeler de ce nom le lycéen passé hâtivement au vernis d’une Université provinciale hongroise, n'avait pas d’autre ambition que de se magyariser et de faire oublier le plus vite possible une origine dont il avait honte. « Ceux qui se distinguent, remarquait Barthé, et qui deviennent curés, instituteurs ou fonctionnaires, se proclament Magyars... » Pour la masse paysanne elle-même qui, d'ordinaire, conserve plus jalousement ses particularités ethniques, il semblait que la magyarisation fût une élévation (Erhebung) morale et matérielle. Le même sentiment paraît régner aujourd’hui chez de nombreux Juifs carpatiques des villes. Enfin les intellectuels ruthènes « ukrainisants » ou « grands russisants » n’ont jamais hésité les uns comme les autres à se tourner vers Budapest. Ainsi la propagande magyare
? BarTuA, V zemi Chazarü, traduction tchèque de J. D. Matyaë, p. 98.