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Les villes de marbre; poëmes, 1869

En des accords blonds et tremblants Résumant la douceur des choses , Le sang divin des marbres blancs Vit aux veines des marbres roses.

Du coté que s'en vient la mer.

Une mer fine et délicate p Ils tendent vers l'espace amer Leur radieuse clarté mate.

Ils ont des voix et des regards ; Et. lorsque monte la marée.

Ils cherchent si les étendards Ne Jlottent pas vers la Alorée.

La Statue de CoUeoni.

L'aventurier, d'un sang plus pur qu'un sang royal. Etant né de celui des belles républiques^ Appuie aux étriers d'airain ses pieds obliques^ FAj du bras gauche, enlevé et retient son cheval.

^'enise. 5

// ouvre l'autre bras dans un geste loyal. Ayant choisi, d'un cœur dévot à ces reliques ^ Dans les drapeaux empreints d'animaux symboliques ^ Le vieux Lion plutôt que V Aigle impérial.

Solide conducteur de soldats à sa taille y

D'un regard sans prunelle il mène la bataille.

Et laisse sûrement sa tactique aboutir.

La bouche aux coins tombants, enclose par des rides ^ Et que serre l'orgueil de deux lèvres arides. Par mépris de parler ne daigne pas mentir.

Les Symboles.

Taime les cœurs naïfs et les mains enfantines j

Et j'aime la laideur des vierges byzantines.

La face sans relief n'est pas d'un art subtil;

Un trait noir et distinct figure chaque cil.

Sur le fond d'or, plus beau qu'une voûte étoilée.

La bouche d'un silence éternel est scellée ;

Dans un geste mal fait qu'on n'a pas su finir .

Les mains, au long du corps, s'abaissent pour bénir.

La robe à plis sans grâce avec gène s'ajuste : Aîai s le fantôme saint poursuit son rêve auguste Et, symbole idéal et grave de l'esprit. Ecoute j voit, pardonne et jamais ne sourit.

Musique orientale,

La musique^ au fond y n'est jamais savante. Et j'ai bien compris, sous ce rhythme obscur ^ Des frissons de palme à l'ombre d'un mur. Bercés aux doux bruits que le ciel invente.

C'est toujours le rêve et toujours l'amour. L'amour d'une femme aux tempes d'ivoire. Vers qui Von s'en va docile ^ sans boire, Par d'ardents chemins qui durent un jour.

Dans les orients, toutes les musiques Ont en tons plus fins coupé les soupirs : Ce sont des accords lointains, des désirs Mêlés vaguement aux choses physiques.

Venise.

Le désir blessé par un ciel fatal Monte épanoui. Jieur des lèvres closes.

Et le chant, comme un souffle sur des roses. Court avec des sons aigus de cristal.

Carpaccio.

Parfois les primitifs ont vu d'un œil obscur La couleur qui gardait encore son mystère ; Car â peine le beau rayonnait sur la terre. Et. pâle, s'ébauchait sur la toile ou le mur.

Ils allaient lentement ^ loin du monde peu sûr, J' ers les cloîtres pleins d'ombre et de paix solitaire. La grande soif d'aimer que rien ne désaltère S'étanchait aux fraîcheurs d'un art mystique et pur.

Venise, à V Orient qui sourit et qui rêve.

A les plus doux regards du soleil qui se lève;

Une aurore de perle y berce les contours,

Aiur jeune et vivant de la mer qui s'éveille! Carpaccio put saisir la lumière j o merveille! Et mettre l'air du ciel au faîte de ses tours!

Au Jardin public.

Assise sur ses deux talons j Charmante et maternelle pose.

Elle mêlait ses cheveux blonds Aux blonds cheveux de l'enfant rose.

Les genoux servaient de coussin Aux petits pieds nus de lidole; La bouche fraîche près du sein Avait Véclat d'une corolle.

L'enfant, rassasié d.' amour .

D'un mouvement prompt et farouche .

Se détourna pour rire au jour De tout le rire de sa bouche.

Voyant derrière le rideau De son obscure raison d'ange La maison blanche du Lido Et des voiles couleur d'orange.

Venise.

Honorer la beauté, c'est la vertu première; Pour être heureux, ouvrons les yeux à la lumière. L'âme légère est sœur des nuages légers ; Les nuits, les soirs charmants nous seraient étrangers. Si nous n'aimions ce doux spectacle de la vie. Aux hommes plus profonds cette grâce est ravie. Ils ne connaissent pas les matins triomphants, Les femmes aux beaux yeux ni les petits enfants Dont la chair est la chair même des Jieurs nouvelles. C'est pour nous seulement que ces choses sont belles. Est-ce qu'il est besoin, hélas! de tout savoir, Et suis-je malheureux si je ne puis que voir?

Vierges peintes.

Les vierges n'ont rien du ciel

(Les choses du ciel sont vagues).

— Leurs yeux sont du bleu des vagues.

Et leur sourire est réel.

10 Les "\^ il le s de marbre.

Dans un sonpe de chimères.

Sur leur- doux sein réchauffant .

Elles bercent leur enfant Simplement j comme les mères.

Elles ont quinie ou seije ans Et des chevelures blondes; De leurs tendresses profondes Coulent 'les mots apaisants.

Par une mélancolie Qui rehausse leur beauté.

D'un souci d'humanité La joue exquise est pâlie.

Vierges . femmes aujront doux^ Aussi pures qu'un saint vase.

Vous gardei dans votre extase Un cœur souffrant, comme nous.

Les Chevaux de Saint-Marc.

Nous prunes ce trésor, ne pouvant J aire mieux

Ou pis : les peuples forts frappent les peuples vieux;

Venise. ii

Le droit malaisément triomphe de lajorce.

La terre eût dû garder la Vénus au beau torse.

Ou plutôt il fallait laisser sous ce doux ciel

Les déesses de marbre à leur rêve éternel.

La gloire ne serait par nulle autre effacée

De qui respecterait l'art ^ Jleur de la pensée.

On ne doit pas ravir à Rome ses Vénus,

Aux églises leurs Christs, leurs petits enfants nus

Qui font dans les tableaux V alliance mystique ^

Ni, du droit des vaisseaux fermant V Adriatique ^

A Venise qui souffre et qui respire encor^

Ses quatre chevaux grecs, aux jlancs d'airain et d'or.

Apres avoir, au sein de nos ciels monotones^ Subi pendant quinie ans la honte des automnes , Us revinrent. Saint-Marc, de ses blancs chapiteaux, A ses chevaux enfin refit des piédestaux, Fier de restituer à leur splendeur antique Sa chaude beauté, cadre aussi grand qu'un portique. A présent, le quadrige épique aux pieds d'airain, Soufflant à pleins naseaux, n'a, parmi l'air serein, Que la paix du soleil qui se levé ou se couche, Dans Vaiur qui sourit et n'est jamais farouche. Et qui fait les vieux murs roses comme des chairs. Les beaux Jours d'Orient, balsamiques et clairs, Sont sur eux; et le vent qui laisse l'onde unie Leur raconte en chantant des choses d'Tonie, Dans le temps qu'Aspasie encourageait les arts Et qu'ils frappaient le sol attelés à des chars.

12 Les ^'illes de marbre.

Les Jeunes Femmes,

La lumière fait le regard Et dans les yeux des jeunes femmes Met le bleu du ciel ou des Jlammes Qui vous éblouissent sans art.

Son opulence aux chevelures A donné tout l'or du soleil^ Et c'est comme un trésor vermeil D'étincelantes crespelures.

Leur teint j elle Va composé Des merveilles de son aurore.

Nacre qu'un sang jeune colore D'un éclat fin^ mat et rosé.

Sur la bouche où l'amour respire Un gai rayon s'est arrêté.

0 les rouges Jleurs de beauté Et l'inoubliable sourire!

La pensée est pleine de jour.

Du jour des étoiles heureuses

Venise. 13

Où sont les belles amoureuses Aux chères âmes sans détour.

Les Ciels.

Légers, presque immatériels.

Doux au regard' qui les refiete.

Je ne sais pas pourquoi les ciels Me font ainsi lever la tète.

Sans automnes et sans hivers. Diaphanes et chargés d'aise.

Le soir à Venise ils sont verts, Tels que les peignait Véronèse.

Horiion tranquille des yeux.

Dans la finesse de leurs voiles.

Comme un torrent harmonieux Ils laissent filtrer les étoiles.

La lune en son nimbe nacré Luit sur un fond teinté de perle ; De cette candeur éclairé ^ Lejlot. à voix basse j déferle.

Faisant trembler à petits plis.

Illusion de mer profonde^ Les blancs rayons ensevelis Dans une transparence blonde.

Venise,

Je veux rester ici sans penser : Je veux vivre.

Les yeux épris du ciel n'ont pas besoin de livre.

U automne de Venise y épargné du soleil .

Sera ma rêverie et mon repos vermeil.

0 Jours harmonieux où l'heure passe brève.

Vous savej la chanson des vagues sur la grève.

Ecoutej : le Jlot bleu qui vient chanter ainsi.

C'est la VOIX de la Grèce arrivant Jusqu'ici.

0 rallongement fin et glauque des lagunes.

Les sables évités, les grandes rames brunes ;

Au-dessus des murs clairs et peints comme un décor

Les campaniles droits surmontés de saints d'or ;

Dociles, paraissant obéir à des signes.

Les gondoles, le col dressé comme les cygnes ^

Tous les sons apaisés, tous les rayons charmants.

Les pampres nourriciers des vins forts et cléments.

Venise. 15

Et parmi ces tons j rais, ces doux bruits et ces fiammes . Le rire se levant sur les lèvres des femmes.

Vers le Passé,

Les satins blancs, comme des Jlots heureux. Par les beaux soirs et les nuits féodales, Avec lenteur ont glissé sur ces dalles. Traînants et longs, sur les corps amoureux

Plus tard, ce fut le temps des satins roses ^ Des dominos aux fêtes de Guardi^ Cachant la nuque et le sein arrondi ^ Et chuchotant les plus exquises choses

Les roses^clairs et les molles blancheurs Ne sont non plus que les belles passées : Eclairs éteints de jupes effacées.

Concert fini des suprêmes fraîcheurs.

Les \^illes de marbre.

A Venise

Venise! ô souvenir! ô cité blanche et rose!

Merveilleux alcyon. Jlcur de la mer éclose

Entre l'ajur uni des ondes et le ciel.

Cité-femme au doux nom. ô mon charme éternel .

Venise, ainsi que toi^ les 1 énus étaient blondes.

Tes pieds exquis trempés aux vagues peu profondes.

Telle qu'une princesse en habits d'Orient.

Tu te penches, et Peau reflète en souriant

Le rhythme de ton corps et tes parures vaines.

Des canaux délicats et minces sont tes veines ;

Ainsi qu'aux êtres fins le silence t'est cher.

Les marbres éclatants et roses sont ta chair.

Si pure qu'on dirait que les brises sonores

Y font courir le sang des vivantes aurores.

Tes yeux sont le rayon divin du ciel léger.

Et ton sourire fait le jour, sans y songer.

Ainsi mon rêve épris na pas pu se défendre De t' aimer d'un amour mélancolique et tendre, Comme on aime une femme, et comme on tend les bras Aux belles visions qui ne s'envolent pas.

Venise. 17

Tai connu ton regard et j'ai connu ta bouche. Je sais ce que le ciel, quand le soleil se couche. Met à ton front serein de grâce et de splendeur. Un souffle du Lido m'apporta cette fieur^ Errante sur les Jiots brodés d'écumes blanches... Les cigales au loin résonnaient dans les branches. Lorsqu'il fallut y hélas ! partir et te quitter. Je te laissai mon cœur sans en rien emporter. Tel l'amant. 6 la plus auguste des maîtresses f S'arrache, frissonnant, aux dernières caresses.

Venise au crépuscule du soir.

Elle a, pour éclairer son corps.

Sorti des Jiots et qui s'y penche ^ Une âme rose, une âme blanche.

Dissonnances faites d'accords.

C'est l'âme rose la première Qui luit à son front transparent j Dans une grâce qui ne prend Rien que la Jîeur de la lumière.

Le soleil couché laisse au jour Comme un répit de clarté brève; Alors Pâme blanche se lève.

Transfigurant chaque contour.

Le lait des dents et des opales^ La tiède neige des seins blancs.

Les duvets de cygne tremblants^ Les clairs de lune doux et pâles

Ont formé du concert charmant De leurs limpidités insignes Cette aube nocturne des lignes.

Candides idéalement.

Ceux-là pour qui ïenise est nue

Savent cette dualité ;

Et ce fin prestige est noté

Pour quelques-uns qui l'ont connue.

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