‹ Les villes de marbre; poëmes, 1869Chapitre 2 sur 2 · NAPLES · texte numérisé non relu

NAPLES

Les Voyages.

C'est la tristesse des voyages De n'y distraire que ses yeux; Les choses que l'on sent le mieux Sont encor les vieux -paysages.

Cependant les autres longtemps Ont tenté l'âpreté du rêve ; Quand leur pure image se leve^ Le désir dit : « Je les attends ;

Voici le ciel, voici les arbres; Les doux souffles, les tons légers j Les grands palais pleins d'orangers Avec leurs faces de vieux marbres. »

Mais l'homme qui passe là-bas Ne détournera pas la tète ; Les songes dont sa vie est faite j Mon esprit ne les saura pas.

Charmante de l'automne en jlamme, Bien qu'elle prenne un air de sœur, La terre, malgré sa douceur, Me cache-t-elle aussi son âme?

Septembre.

C'est vers ce mois qu'il faut aller en Italie^ Pour trouver l'air plus tiède et la terre embellie De ses fabuleux bois d^Hespérides pleins d'or ; Pour connaître la paix du beau, pour voir encor. Sur le chemin qui va de Aliiene à Pounoles. Les filles, leur sein nu gonjîant les camisoles;

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Et les enfants j quittant l'ombre étroite des niurSj Le ventre gros encor, les traits charmants et purs, Courir, puis devant vous s'arrêter, sans chemise : Car il semble que là ce soit chose permise De laisser grandir Phomme à la clarté du ciel Sans rien de convenu ni d'artificiel, Comme l'arbre des bois grandit à pleines branches. Pêle-mêle, en riant, toutes ces pousses franches, Ces enfants dont les cris ébauchent des chansons. Les fillettes parmi tous les petits garçons. Sur le vieux sol qui sent tressaillir ses entrailles, Joyeux, fêtent la vie en jeunes fiançailles.

Le Mendiant.

La misère est un mal affreux sous les ciels gris. Le pâle mendiant qu'on rencontre à Pans A les pomnons blessés des longs hivers: il tousse L'été n'a pas pour lui d'asile, on le repousse S'il pose sur un banc sa tête pour dormir. La haine de ses yeux pourrait faire frémir, Mais on ne prend pas garde à ce vice, la haine. Ses habits, il en fnut, sont de mauvaise laine

Les \"illes de marbre.

Ou de toile y et la toile abrite peu du froid. Sans gîte^ on le prendrait ; il a le bouge étroit Où l'air est vicié par des êtres phthisiques. Dans les endroits où Von tolère des musiques. Il racle un violon. Jarouche, Vœil hagard j Ou bien tirant le pied, sans geste et sans regard Furtify va se chauffer dans les bibliothèques.

Iciyla tête à V ombre ^ il mange des pastèques.

IV, Coucher de Soleil sur le Golfe

Le soleil, sans hâte à descendre.

Sur le Pausilippe^ le soir.

Comme un dieu fauve va s'asseoir ^ Baignant d'or rouvre le ciel tendre.

Il pâlit, glisse. L'on voit mieux.

Quand Véblouissement recule^ A la lyre du crépuscule Les rayons, fils harmonieux.

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Sur Vautre rive transparente

Et mélodieuse qui n a

Que des noms comme Résina

Pour ses murs roses, ou Sorrente :

Au Jianc droit du petit sentier ^ U ombre en tridents ^ aux bras de V arbre ^ Comme des acanthes de marbre Sculpte les feuilles du figuier.

Elle le troue en découpures Immobiles de bleu foncé.

Tout le paysage est tracé En lignes attiquement pures.

Ces traits nets sont l'effet voulu De la lumière saine et forte, Sans artifice qui la sorte De l'extrême et de l'absolu.

Le détail luit dans la distance ; L'enseinblcj tout épars qu'il estj Sur le Vésuve violet Se résume en aiur intense.

Les Anes.

heur poil est le poil gris qui sied aux philosophes. Ce vêtement j pareil aux solides étoffe s ^ Luit convenablement sans tirer le regard. Comme on les traite bien, ils n'ont pas Pair hagard Des nôtres, malheureux et las, rendus cyniques. Leurs grands yeux doux sont pleins de choses ironiques : Alais après tout, ils sont des ânes, et leur dos Doit porter le labeur honnête des fardeaux. Seulement ce n'est pas l'herbe ni la farine Dont l'odeur vaine excite et tente la narine ; Mais les figues j les jruits délicats et mielleux ^ Les limons doux, l'amas des raisins merveilleux Dont les coteaux soufrés cuisent la chair exquise. La balance du bât est ajustée et mise De sorte quelle soit pour eux un bercement. Comme un pavillon d'or brille joyeusement . Faisant prisme et saillie entre les deux oreilles. Le haut collier de cuivre aux teintes sans pareilles ; Et, de chaque coté du front pensif et gai Qui penche à p:ine à terre et n'est pas fatigué, Verts, et d'un juste accord rhythmés au pas dgile, Tremblent des rameaux pris au laurier de Virgile.

Naples. 27

Les Fruits de Naples.

Les fruits j trésor exquis de la maturité De la saison nubile et devenue été, Luisent au long des murs, pendus en girandoles. Ils protègent le seuil ainsi que des idoles Rustiques, qui seraient propices aux repas : Les pastèques y d'un vert limpide, qui n'ont pas De parfum^ mais dont Veau rose provoque à boire. La pomme d'or auprès de l'aubergine noire j Les piments longs, pareils à des doigts de corail; Etj parmi ces tons mats et ces luisants d'émail^ Entre les blonds mais et les courges énormes. Les citrons façonnés en mamelles difformes.

En bas. les voici tous sur la place, mêlés Aux figues j aux raisins par le plein air hdlésj Comme des paysans de taille et de carrure. Le marchand sait y ainsi qu'on règle une parure. Les ordonner selon un style de couleur. Les rouges près des blancs sont d'un effet meilleur ^ Car la nature a mis quelque goût chei ^^-^ hommes. Cependant que Paris triste mange des pommes ^

Il fait étinceler les chatoiements jumeaux Des oranges et des citrons dans des rameaux Verts de la sève encor fraîche qui les arrose. Les figues des nopals ouvrent leur pulpe rose Sous son couteau léger ^ délicat et cruel. A Vautre hout^ gaîté d'un coin spirituel^ La grenade en filets de sang pourpre s'égoutte. — Etalages charmants où l'Italie est toute, Sur qui chante l'accord du parler musical ! L'été j par les beaux' soirs et dans le souffle égal Du vent qui n'est jamais à Naples que la brise j, Tout s'allume : c'est un caprice, une surprise De théâtre^ de longs prestiges de décor Où se mêlent les Jeux de la Jîamme et de l'or.

Le Golfe,

Ce golfe j sans Jlux ni marée^ Est un oisif. Le plus souvent ^ Malgré la caresse du vent.

La barque demeure amarrée.

Naples. 29

Le Jlotj sur le sable vermeil Dont la mollesse l'environne^, A des langueurs de lanarone Qui se chaufferait au soleil.

Il remue à peine^ il se couche^ Il chante des airs somnolents; En murmures doux et tremblants Les soupirs montent à sa bouche.

Tout aiur est harmonieux :

Mais cette mer molle et sans râle Ne connaît pas le courroux mâle Des océans laborieux.

Quand elle n'a souci de plaire ^ C'est une femme avec des crisj Qui garde à ses amants surpris Des raffinements de colère.

Elle les marque sans remords De la morsure de ses vagues ; Et dans ses rêves bleus et vagues Elle pourrait compter ses morts.

La Musique.

Peut-être les douceurs et les mélancolies Tombent-elles plutôt des ciels voilés du Nord^ Comme perlent aux yeux des femmes moins Jolies Les désirs contenus que la raison endort.

Les demi-teintes sont encor de la lumière, Alais la vie est plus chaude â la Jlamme du jour, Naples. luxuriante et for te ^ aima l'amour. C'est pourquoi la chanson lui devint coutumiere.

Elle chanta si bien et chanta si longtemps Que le monde charmé redit ses tarentelles. Sur le rhythme posant ainsi que des dentelles Le délicat frisson des trilles irritants.

Elle eut des airs divins, aussi bleus que ses îles. Qui disent que la vie est la Jieur du soleil ; Et sur sa lèvre rouge ^ où bout le sang vermeil. Elle fit résonner les syllabes agiles.

Tant que Capri sera belle comme le ciel^ Que les étés feront Jieur ir les lauriers-roses.

Naples. 3

Les bouches des chanteurs ne seront jamais closes, Et laisseront couler la musique, leur miel.

Pulcinella,

Polichinelle est vil et son visage est laid. Pulcinella plaisant sous le bec de poulet Du masque : d'où son nom. Ces choses-là sont dites Dans les livres écrits par les mains érudites. En France il est bossu deux foiSj mais n'est pas sot. A Naples il est droit ^ et ressemble à Pierrot^ A part le haut bonnet fait d'un rouleau de toile. U habit blanc n'étreint pas les formes, il les voile; Et ses reins sont serrés d'une ceinture en cuir. Ce qui soutient la rate et rend léger pour fuir : Car le drôle est poltron, vantard et ridicule. Il avance bien moins souvent qu'il ne recule. C'est un provincial à l'accent calabrais. Grotesque malgré lui toujours^ souvent exprès. Le marinier du môle ou la marchande d'herbes L'apostrophe de mots et de gestes superbes. Quand il est amoureux, chacun lui rit au nei; Il prend alors des airs noblement étonnés j

Et reçoit les soufflets d'une Jaçon civile.

Au fond il sait très-bien ce qu'on dit par la ville ^

Fait des allusions aux faits du jour, pourrait

Parler de tous les riens j du journal qui paraît

Depuis la veille, ou du scandale d^une dame.

Son verbiage, aussi bavard qu'une réclame.

Est plein de demi-mots qui font rire aux éclats.

Etant un personnage j il ne conviendrait pas.

Car après tout la ville entière Vidolâtre^

Qu'il n'eût pas d'auditoire et qu'il fût sans théâtre ;

Et, comme on sait sa langue habile aux longs discours.

On lui change parfois son rôle tous les jours.

Les Bronzes anciens.

Sous les lauriers j les divins arbres^ Le sculpteur, rêvant aux dieux nus.

Gardait j pour faire les Vénus, La délicatesse des marbres.

Le bronie aurait blessé ces chairs Pures comme la mer Egée :

A peine leur grâce outragée S ou ff'r ait-elle les Paros clairs.

JNaples. 33

yUdis il faisait les Jeunes hommes De bronje sur leur piédestal.

L'antique fondeur de métal j Plus habile que nous ne sommes.

Il honorait les corps si beaux Qu'avait proclamés Olympie.

Tels que la terre fut impie D'en rendre l'image en lambeaux.

La face des dieux n'est obscure Que dans l'ombre des deux abstraits ; Athénien, il sut les traits De Jupiter et de Alercure.

Il n'avait plus qu'à façonner Une vision définie En ces figures de génie ^ Qui vivent pour nous étonner.

Le Chemin de la Fête.

C'était fête, non pas fête nationale, Alais populaire. Ainsi, point de pompe banale ;

Dans la rue. où chacun circule librement . Pas de sergents de ville et pas un régiment. Pas de gai allumé sur le moindre édifice ; Pas d'heure pour les jeux et le feu d'artifice : La liberté de vivre et de faire du bruit, Et même de rester dehors toute la nuit, Comme cela se peut malgré la politique. Un souvenir vivant de la coutume antique Perçait dans la cadence et le rhythme joyeux De ces groupes faisant cortèges, dont les yeux, Aldles de la beauté que la liberté donne. Ayant perdu J^énus, adorent la Aladone.

Ils allaient. La plupart étaient des jeunes gens. Beaux comme des danseurs antiques. A seiie ans. Ils sont hommes. D'un air de grâce peu commune. Le bonnet de pécheur, en laine épaisse et brune ^ Coiffait parfois la tète ardente aux noirs cheveux. D'aventure un vieillard^ à tous ces pas nerveux. Mêlait le sien, moins sûr d'aller, solide encore. Grossi d'enfants, montait le grand troupeau sonore. Et quand ils rencontraient une fille parfois. La castagnette leur tintant au bout des doigts. C'étaient en plein chemin des tarentelles folles. Comme la marche sied asseï mal aux paroles. Leur voix juste chantait les airs napolitains. Rhythmés violemment aux accords incertains D'un instrument qui semble un tambour en détresse. Et du triangle en bois qui leur vient de la Grèce.

iVaplcs. 35

Aux pointes des bâtons^ co/nme des Jieurs de feu.

Les lanternes piquaient le vague du soir bleu.

Ce beau peuple, qu'en vain l'habitude agenouille,

Semblait redevenu païen sous la dépouille

Des jardins, à ses mains pendante en raisins mûrs,

En figues, que le ciel cuit au chaud des grands murs,

Et qu'il portait ainsi qu'on porte des prémices.

Un groupe, à chaque pas, bruyant avec délices

(Bruit niusical auprès de nos bruits coutumiers),

Débouchait d'une rue, et, croisant les premiers,

Du geste et de la voix leur donnait la réplique.

Cela dura longtemps; le ciel mélancolique

De France, par l'effet d'une comparaison.

Aie faisait étranger dans ce clair horizon.

Où la rue est toujours débordante de vie;

Et ma fierté songeait â la chair asservie,

AI ai s féconde pourtant, dans la cité du Nord

Qui préfère aux chansons la pensée et l'effort.

Pompéi.

Voisine de Pœstum et de la grande Grèce . La ville heureuse était belle de la caresse

De ce double rayon, le grand golfe et le ciel. Une colline où les abeilles font leur miel. Et qui , plus haute un peu. serait presque l'Hymette. Lui sert de base, asseï large pour que Von mette Dessus la ville, et puis encore les faubourgs ; Petite malgré tout, pour y faire les jours Moins .longs et délicats^ tissés de vie intime. Le scribe ou le foulon ne faisait pas un crime A Pansa de laisser les Jleurs s'épanouir^ Et de n'avoir de soins qu aimer et que Jouir. Le Vésuve, d'ailleurs, était là^ quand la brise Soufflait de l'Orient sur elle, moins exquise; Pour la boutique étroite et l'ombre des celliers Il donnait le trésor des grappes par milliers, Et la distance était de longs coteaux fermée De la ville à son blanc panache de fumée.

Elle ne songeait pas et vivait. Le marchand. Attendantes coups d'œil qu'on jette, ou les cherchant . Vendait, ami du seuil, l'huile de ses olives. En tunique de laine aux larges franges vives De pourpre, le patron, lorsque venait le soir. S'en allait au Forum, ou bien allait s'asseoir, Vers ses clients, plus bas que V esclave ou le pâtre. Sur les gradins marqués pour sa place au théâtre. La rue, asseï étroite, écartait le regard Du soleil, conservant l'espace pour un char. A tous les carrefours chantait l'eau des fontaines : Comme des Jîots cachés et des sources lointaines

Naples. 37

Dont on entend le bruit sans qu'on sache leur courSy La piscine pleurait sculptée au fond des cours. L'azur veillait la nuit sur les chambres des femmes, Les lares ^ le foyer, le plus souvent sans Jlammes, Etaient chers, les murs peints des chef s-d' œuvre connus; Et la déesse bonne et douce était Vénus.

La mort y qui connaît bien quelle poudre nous sommes. Rend au sol primitif les villes et les hommes. Gardant à peine mieux les marbres que les os. Son silence au-dessus met un ciel sans oiseaux. Car la mort ténébreuse importune la vie. Quelquefois son embûche est longtemps poursuivie. Ou bien elle vous tue. atroce d'un seul coup. Les chaînes j les doux bras que vous ave^ au cou. Ne la détournent pas des routes qu'elle creuse. Le livide néant guette la vie heureuse.

Les Souvenirs.

Ainsi loin du soleil, et blessé du ciel froid^ Le souvenir, divin oiseau du nid étroit ^ Qui se plaît à baigner ses ailes de lumière^

Fuit vers le bleu, revoit Venise la première. De peur d'y demeurer fer niant presque les yeux; Franchit Florence, belle au fond d'un pli joyeux Des montagnes ; sur Rome, au souffle qui l'emporte Dit : (( Va. nous reviendrons. J'ai peur de cette morte! » Et, de loin, entendant la mer aux doux sanglots, Vers Naples rouge va s'abattre au bord des Jlots. Parfois une lueur perce le pur ensemble : C'est un détail, un rien limpide, qui me semble Tout, car Je le sais bien, personne ne Va vu. Peut-être que, sans moi. le a cl aurait perdu ^ Eclairant ce palmier un soir à pleines branches. Son effet d'orient sur ces deux maisons blanches. J'ai retenu, rêvant d'un bonheur innocent . La grâce qu'exhalait une femme en passant; Je me souviens d'un mot entendu, d'un sourire Qu'un autre ne vit point et ne pourra pas dire. Il ni' arriva d'aimer Serrent e tout un soir : Les rives se voilant m'invitaient à m'asseoir^ Attirantes avec de bleus regards de vierges. Un fond de nef grandie à la lueur des cierges Brille à côté d'un rêve éteint, près d'un désir. Voir seulement me fît comprendre le plaisir D'oublier tout^ dans la langueur, hormis de vivre. C'est que le bleu fait Pair si doux qii il vous enivre j Et que la loi de l'homme est la loi du bonheur. Sans ordre j sans raison rappelant la couleur. Ala mémoire toujours retrouve devant elle Une fille aux seins bruns dansant la tarentelle.

Naples.

Pendant qu'une autre femme, âpre et vieille déjà^ Que la misère moins que la vie outragea, Rhythme de sa voix rauque et du tambour sonore Ces pas dont la beauté n'est pas perdue encore.

■fr

ROME

ROME

La Ripetta.

Au devant des palais où chante une fontaine^

La rue aux toits pressés, double ligne lointaine.

Interrompt un instant lajile des maisons.

C'est la proximité douce des horizons ^

Uair revenu j le ciel plus bas parmi les arbres ;

De Pherbe, des degrés taillés dans de vieux marbres.

Une rive; la corde allant à l'autre bord

D'un bac inerte et vide ainsi qu'un bateau mort;

44 Les \^illes de marbre.

La tache des cyprès mêlant aux pins leur cône Et le Jleuve aperçu qui semble un serpent jaune. Je m'approche : le Tibre à gauche, sous V éclair Du grand soleil, fanfare éclatante de l'air. Garde la densité mate des eaux de vase; Une courbe élargit le vieux Jieuve et l'évasé. Tout au bout de la nappe obscure que fait Veau. Le pont dresse en blancheur dans le fond du tableau Le visage ou le dos d'un saint . forme effacée. Le môle d'Adrien clôt l'œil et la pensée. Comme un géant qui s'arme en guerre sans motif. En face des jardins et du printemps chef if Des saules courts teintés de verdure gris paie. Les maisons, étalant les lèpres et le hâle Du temps, jusque dans l'eauprolongent leurs vieux murs; Les fenêtres, parmi les grappes des fruits murs. S'ouvrent, laissant couler, chassie aux yeux desbouges, Des haillons loqueteux, d'un ton chaud, souvent rouges. Tous sont muets : la mort y logea trop souvent. Leur seuil humide évoque un lointain captivant : La ville belle et morte où les Jiots sont les rues. Un ton d'ocre ou de rouille atteste l'eau des crues. Et dans la profondeur du jieuve violent. Le rejiet se renverse épais et somnolent.

Belle dualité : paysage des villes ;

Près de l'homme aux vains bruits . paix des berges tranquilles .

Repos des choses, long travail harmonieux

De la sève qui monte aux bras des saules vieux :

Rome. 45

Pacte du pampre ami^ des pousses sans semailles Avec l'humanité souffrante des murailles, Fleurs d'or qu'une fissure est large à contenir^ Eclairant un coin d'ombre au fond du souvenir.

Les Fontaines,

La source a sa fraîcheur pour la fraîcheur des branches^

Pour les petites Jleurs qui sont roses et blanches,

Et quiy tremblant d'oser, mais éprises du son,

Du clair frisson de l'onde approchent leur frisson ;

Pour les papillons bleus et fins, couleur du rêve,

Pour ce qu'un matin crée et qu'un matin achevé,

Et pour l'arbre au grand front, pesant à soutenir,

Qu'un siècle développe et ne voit pas finir.

La source est la chanson des bois sur les collines,

La mélodie errant en notes cristallines

Qui s'apaise l'été, s'enjle avec les hivers.

Et monte en Jlots de sève au cœur des chênes verts.

A son divin berceau plein d'ombres assoupies, L'homme, dont les besoins paraissent presque impies.

Ua prise. Il Va contrainte, en ses doigts forts et durs.

A courir prisonnière aux entrailles des murs;

Puisj colorée encor des aurores lointaines.

Il en a jeté Vâme éparse ci ses fontaines.

Le lit que le printemps lui faisait de son sein

Est devenu la vasque étroite d'un bassin;

Le mystère sacré des lauriers et des chênes

Fait place au bruit des pas sur les places prochaines;

La nymphe à ce cristal baignant ses beaux pieds nus.

Et les j aunes, peureux de se voir reconnus.

Dont le regard vivant soulevait la paupière^

Sont de pierre, mêlés aux feuillages de pierre.

0 fontaines, concert^ voix au timbre amical.

Incessantes, enf.ej le marbre musical ;

Et pour faire chanter les places taciturnes ^

Vous répondant^ verseï votre âme au Jlanc des urnes!

Laisseï tomber la strophe, ou comme un frisson d'or

Dressej-la vers le ciel d'un Jet plus pur encor :

A l'oreille soyei limpides comme aux lèvres.

Pour le pâtre muet et pâli par les fièvres^

Qui. sur les marches, vague aux plis du manteau brun^

Rêve sans témoigner qu'on lui soit importun j

Epanche^ le repos des bois de la Sabine.

Soyej la fraîcheur saine et molle qui combine

La courbe de sa grâce aux traits droits du soleil.

Aimei Rome, elle est sainte, et son Jîanc est pareil

A celui de la mère adorable, la terre.

En des vaisseaux sans nombre amasseï le mystère

Rome. 47

Des eaux, puis, les rendant à la douce clarté^ Livrei-les-lui : donne^ ce rhythme à sa beauté ; Cependant qu'autour d'elle^ épais, morne, infertile. Le Tibre, comme un roi, dédaigne d'être utile.

Le Paysan.

Ce qui fait que ce peuple est encore vivant, Alalgré le sol aride et le ciel énervant^ C'est qu'il garde en son cœur, que la honte embarrasse, La fierté de soi-même et celle de sa race : Le paysan du Tibre est citoyen romain.

L'aiguillon dur devient un sceptre dans sa main; Et quand il passe au trot de son bidet sauvage. Le haut chapeau couvrant la moitié du visage^ Le manteau long et gris aux trois petits collets Descendant sur la guêtre au niveau des mollets. Fusil au dos. on voit à l'œil fauve et sans larmes ^ Qu'il tient à son orgueil aussi bien qu'à ses armes. Il compte sur lui seul, à toute heure et pour tout. Cet homme de cinq pieds est solide debout. Et son cheval pourrait être un cheval de guerre; Mais la Aladone est sainte, et ne permettrait guère

48 Les \'illes de marbre.

Qu'à part croire et prier l'on eût d'autre souci.

Stoïquement farouche et sobre, sans merci

Pour l'insulte^ tenace aux haines de familles.

Il sait qu'un coup vaillant peut plaire aux jeunes filles.

Quant au travail, qu'il jaut subir pour ses péchés.

Il apporte les fruits de son champ aux marchés.

MaiSf s'il est marié, les fait vendre à sa femme.

Drapé dans son manteau, sous un aiur de f.amme.

Il la regarde faire en marchant au soleil :

A moins qu'il ne se couche à terre, ayant sommeil.

Le Capucin.

Débonnaire et Joyeux sous l'habit échauffant.

Le moine, dont l'œil gris a des regards d'enfant.

S'en allait à la quête en poussant sa bourrique.

Le ventre des paniers n'était pas chimérique ;

A l'accueil empressé de toute la maison.

On voyait bien que ces bons pères ont raison

De craindre les travaux comme des douleurs vaines.

(( Laissons couler le sang mollement dans nos veines.

Pensent-ils; ennemis des durs expédients.

Soyons . du même coup, moines et mendiants.

Rome. 49

Pour cette vie. ayons la paix ; et, quant à Vautre. Le paradis toujours asseï tôt sera nôtre. » Donc le bonhomme allait, bénin, rose, dispos. Reconnaissant les genSj écoutant les propos. Y répondait, rendait grâce avec hyperbole. Il eût béni le monde entier pour une obole. Sous un décor de pampre et de raisin vermeil. Un lofiris. dont les murs éclataient de soleil. S'ouvrait avec des airs de bienveillance humaine. Sur le seuil se tenait une jeune Romaine ^ Oui. belle, l'invitant du ses te et de la voix. Présentait au quêteur des figues et des noix. Des femmes^ regardant . filaient à leur fenêtre. Il souriait, non pas d'un sourire de prêtre. Alais, bouche ouverte, comme un fils de paysans. La jeune fille était du peuple. Ses seiie ans Se voyaient aux rondeurs mûrissantes du buste ; La tête surmontait un cou noble et robuste ; Les cheveux en bandeaux rebelles, presque bleus ^ Envahissaient le front comme des Jlots houleux. Longs, faits de jour serein, ses yeux étaient l'aurore. Elle offrit ses fruits blonds^ puis en offrit encore. Le saint homme, vraiment touché de tant de soins^ Qui ne demande rien de plus que ses besoins (Ce dont vit après tout la confrérie entière )j Riait toujours. Il prit enfin sa tabatière. Huma la poudre, odeur plus douce que l'encens ; Puis, à la jeune fille aux traits éblouissants, Sans voir du nei charmant l'exquise différence,

50 Les ^^ il le s de marbre.

Ainsi qu'à son prieur il fait par déférence y

— Peu touché qu'un rêveur surprit le gai tableau.

Tendit le frêle étui d'écorce de bouleau.

Les Eglises.

Style jésuitique.

L'ère de la terreur sacrée était passée ; Confessant înalgré lui les droits de la pensée j Insoumis, et déjà songeant à l'examen.

L'homme sur l'Evangile avait porté la main. Quelques-uns discutaient même l'enfer atroce. Pour ne pas laisser choir la mitre avec la crosse. Il fallait maintenir tout le monde à genoux. Les Jésuites alors firent un Dieu plus doux. Un prince délicat qui sait parler aux femmes ; Et y tempéré par eux, l'enfer eut moins de Jiammes.

Faites pour nous ravir par un discret effroi . Les églises de Rome abritèrent la foi, Asiles des péchés faciles et prospères.

Le grand style devint le style des bons pères,

Rome. 51

Rigoriste de cour et béat de bon ton ;

Le goût conçut le cintre inscrit dans le fronton.

Compliquée à dessein et molle avec emphase^

La ligne plagia la pompe de la phrase;

Sous la profusion des saints lourds et dispos ^

Brilla le jlamboiement fade des oripeaux ;

La rose à feuille courbe, outrage de la pierre^

Les retraits captieux qui trompent la paupière ;

Une subtilité malsaine de détail^

La vitre blanche au lieu des Jîammes du vitrail.

Une intuition de finesse exercée

Leur fit comprendre Pâme humaine déplacée

Et le désir de plus en plus matériel.

Il fallait rapprocher de la terre le ciel^

Accommoder au culte un art Jîot tant et vide.

Les grands plis de Bernin. les yeux levés du Guide.

Leur génie érigea, triomphe du décor.

Les larges fûts de marbre et les chapelles d'or.

Les plafonds à caissons, les grilles à balustres;

Aux torsades de soie oscillèrent les lustres^

Et la lampe sacrée eut des airs de fiambeau.

La recherche et le faste offensèrent le beau.

L'âme circonvenue et mollement guidée

Vers un vague ciel d'or laissait Jlotter Vidée,

0 la naïveté^ Jleur jeune de l'esprit!

La vierge des tableaux anciens, qui ne sourit

Ni ne menace^ mais rêve dans des extases;

Les vieux moines jaunis qui portent les saints vases

Les prêtres sans besoins, vêtus de pauvreté. A qui vont nos pardons, parce qu'ils ont été Sincères et croyants malgré leur Dieu terrible; La colonne pareille aux palmiers de la Biblcy Qui vient épanouir au ciel son chapiteau ; L'église féodale en face du château, Ouvrant à tous son sein profond comme un asile ; L'autel de pierre blanche et ses degrés d'argile; La merveille du goût et du trêjle ogival; Comme rélancement sacré d'un tronc rival. La tour à l'autre tour désignant Li nuée; La lumière à grands Jîots d'ombre diminuée. A travers les saints bleus et verts, les animaux. L'enfer ^ le paradis, tous nos biens ^ tous nos maux. Et creusant la maigreur des têtes d'un jour terne ^ Pendant qu'au loin la voix de l'orgue nous prosterne. Mais sereine, et laissant filtrer le ciel béni y Ainsi qu'un œil mystique oîi bleuit l' infini l

Le Saint.

Au marbre de l'autel scellé solidement ^

Le corps du saint attend le dernier jugement.

Or y de très-loin, du fond de la belle campagne ,

Rome. 53

Les vieux et les petits que la mère accompagne, La jeune fille en qui brûle ou rêve l'amour ^ Tous les simples et tous les chétifs^ chaque jour. Viennent au bienheureux offrir le vœu d'un cierge. C'est un culte à coté de celui de la Vierge Et du Fils ; à genoux^ apposant leurs deux mains Sur la pierre amollie à tant de pleurs humains ^ Ils marmonnent le bruit confus d'une prière. Ils tiennent le front bas ou la tête en arrière y Dans un élancement d'espérance et d'effroi; Et la divine et vague étincelle, la foi , Farouche du rejiet des Jiammes éternelles. Brûle ou fond en langueur les sauvages prunelles.

La Sixtine.

Les Prophètes et les Sibylles.

Comme Dante^ et l'égal de Dante^ tourmenté Alalgré lui d'un souci nouveau, l'humanité. Pendant qu'on vit en joie et que l'on se prosterne^ Michel-Ange. âpre, plein de notre âme moderne. Parmi les mauvais coups souriants et subtils,

Les cachots au sortir des fêtes, les exils. Près des princes exquis, menteurs à leur parole. Dont les scrupules Jont brûler Savonarole^ Dans la ville où la grâce avait nom Raphaël y Devina l'idéal et grandit le réel.

D'autres peignaient le nu vivant, il peignit Pâme.

Il prit le corps aussi. V argile avec la Jiamme.

Adam, Eve à la fois sa compagne et sa sœur,

Les bras qui sont la force et qui sont la douceur.

Les Jlancs féconds et saints qui nourrissent le germe.

La jambe qui maintient l'homme debout et ferme ;

Mais la tête devint dans l'être, rude ou beau.

Le pur rayonnement et comme le Jiambeau.

Le front est plus puissant que l'épaule robuste ;

La pensée ennoblit les souplesses du buste;

L2 regard levé peut questionner les cieux.

Il fit des hommes grands, forts et silencieux.

Qui cherchent : leur pied dur interroge la voie;

Dans l'inconnu profend leur prunelle se noie;

Ils souffrent, ils n'ont pas de guide; leur cerveau.

Troublé de l'ancien droit, demande le nouveau.

Ne sachant pas le nom dont l'avenir se nomme.

Ils réclament pour tous, pour la femme et pour l'homme.

Voilà la voix qui sort vibrante de ces murs. Les princes de ce temps confus n'étaient pas mûrs Pour savoir ce que c'est enfin que la révolte. Il eut de Jules Deux l'éloge qu'on récolte

Rome. 55

D'un Juge violent qui paye avec de l'or.

Si ce pape eût bien vu Jonas^ muet encor

De la vision qui lui renverse la tête,

Il eût eu peur du peintre autant que du prophète.

Le sage Eiéchiel dispute avec fureur ;

Un saint texte à la main, il rétorque l'erreur ;

Il ose soutenir que l'homme est responsable.

— (( Nous sommes balayés du vent comme le sable. . . »

Jérémie. appuyé sur son genou tremblant.

Songe à cela : sa barbe est comme un ruisseau blanc.

Zacharie au front chauve interroge son livre,

Si grave, qu'on dirait qu'il y trouve : a Délivre! »

Isaie aussi tient un livre ; ils lisent tous.

La vieille Persica lit ; elle tend vers nous

La maigreur du profil aigu que l'âge crée.

La Libyca se levé ; et celle d'Erythrée ,

Superbe et grande, l'œil de rêves obscurci,

A rallumé sa lampe et sur un livre aussi

Demeure. Un peu plus loin la Delphica farouche,

Dont un souffle divin fait palpiter la bouche,

Brûlante de jeunesse antique et de beauté,

Parle presque, et regarde avec sérénité.

Ainsi revit, tordu d'un souffle de tourmente,

Tout l'Ancien Testament qu'un noir esprit commente,

Image du présent obscur et douloureux.

Michel" Ange souffrait et tressaillait pour eux.

Pour les vaincus, pour les maudits, pour les coupables.

Les princes sont méchants et froids; ils sont coupables

De tout ; dans leurs festins, devisant de sonnets^ Ils se tournent^ font signe au fer des lansquenets. Et demain il se peut qu'on tue et qu'on viole! Ils versent les poisons rapides de la Jiole Où s'allume le vin en rayons de soleil. Tout cela, c'est horrible, et le ciel n'est vermeil Que parce qu'il a l'ordre immuable de luire. Fatigué de créer, l'homme rit de détruire. Florence, la patrie adorée , est aux fers. Son enfant doutera des deux et des enjers ; Alais du moins l'orgueilleux ne ploiera pas la tète. Debout . il grandira l'homme pour la tempête^ Et, s'efforçant encor d'aider et de guérir , Epouvanté du but ^ désirera mourir.

Le Soldat d'occupation.

(Clvita.)

Puisqu'il faut que l'on soit soldat, de laboureur Qu'on était ^ d'ouvrier fournissant sans aigreur La tâche pourtant plus rude que nourricière; Qu'on n'a pas demandé cela^ que la poussière

Rome. 57

Des routes ne convient qu'aux rêveurs éblouis ,

Il voudrait bien tenir garnison au pays.

Dans n'importe quel coin d'une ville de France.

Là. du moins, on le voit avec indifférence ;

Il n'a pas contre lui les choses et les gens.

Le silence de tout, les regards outrageants

Des femmes y l'air hautain des seuils et des fenêtres^

Et l'ennui de sembler à la solde des prêtres.

On le plaint même, et c'est quelque chose de plus.

Lày l'église aux deux tours, qui sonne l'Ângelus,

Porte à son toit gothique, où. court un fin grillage.

Un clocher qui ressemble à celui du village.

Le dimanche, un peu loin^ sous le sentier couvert ^

L'air agite l'odeur du grand feuillage vert.

Du feuillage connu des ormes et des chênes.

On va couper les foins ^ les moissons sont prochaines.

L'été le reconnaît, et lui parle tout bas,'

Des hommes, souriant, qui marchèrent au pas

Comme lui, libérés à présent du service,

Lui disent: « Camarade, )) ou bien : « Bonjour, novice. »

// aime une servante en simple bonnet blanc.

Ils ont su qu'ils étaient pays en se parlant :

Elle a les yeux bleu clair, d'un bleu qui lui rappelle

La promise choisie et qu'il trouvait si belle.

La Ruine,

La ruine, ciment ou marbre.

Subsistera plus que nos corps.

Avril y pose des décors.

Fleurs du gaion et Jleurs de Varbre.

Chaude des rayons, sang vermeil.

Longtemps incorruptible et forte.

Elle dresse son front de morte.

Que baise encore le soleil.

La lumière s'est retirée Des yeux des cintres demi-clos.

Mais la colonne est en repos Sur sa base presque enterrée.

Sur le ciel lent à se ternir Le pur contour palpite et tremble, La ruine vit toute; il semble Qu'elle ne veuille pas finir.

Rome. 59

Rebelle au temps, la brute énorme N'a de la terre qu'aux genoux; Elle est plus tenace que nous :

Un beau trait a gardé sa forme.

Ainsi les âges passeront Glorieux ou vils^ et la foudre Alettra. sans la réduire en poudre.

Un signe de flamme à son front.

Cependant les os blancs des races, Restes des corps Jeunes et beaux ^ Auront disparu des tombeaux.

Pâture des siècles voraces.

Si la vie est ravie aux morts ^ Ils demeurent rêve ou pensée ; L'herbe sur la forme effacée F eut pousser haute sans remords.

6o Les Villes de marbre.

Le Mercure.

V^atican.

Les anciens Grecs voulaient qu'on honorât le corps.

Il n'est pas vil. il a la grâce des accords;

Une juste harmonie y mesure la force.

Comme le chine emplit et presse son écorce.

L'homme a le sang divin dont le jet tend la chair.

L'âme n'est qu'une jïamme et n'est qu'un don plus cher :

Il faut à ce rayon un bel abri d'argile.

Dans un contour meilleur court mieux le souffle agile.

L'esprit est idéal : il est aussi réel.

L'appui d'un pied nerveux dresse plus près du ciel

Les Jîancs sacrés^ le cœur gonjlant l'ampleur du buste.

Et le front j pur sommet de la tête robuste.

Rome.

La Campag'ne,

Voie Appienne. -":

Nos poumons haletaient et ne respiraient pas. La chaleur rayonnant du sol humide et bas^ Tombant du ciel, stagnante ou soufflée en effluves^ Semblait faite de l'air torride des étuves. L'eau, par flaques, luisait entre les grands roseaux. Les arbres étaient sris. sans ombre, sans oiseaux : L'arbre privé de nids n'a plus que des murmures. C'était dans la saison des larges feuilles mûres; Mais la terre se lasse^ et tout ce champ romain Etouffe pour avoir bu trop de sang humain. Propice au vil essaim des mouches importunes. Un midi lourd faisait craquer les herbes brunes. Comme une chaîne rouge et faite de tombeaux ^ Pendaient au bord des murs étroits de grands lambeaux Accordant sur le ciel leur ruine inégale. Quelquefois un bouquet de roses du Bengale

Témoignait de la vie et rappelait l'été. C'était tout : l'épaisseur du silence eût porté La voix au loin ; un vague effroi scellait la bouche. La mort tiède semblait sourdre du sol farouche.

Place Saint-Jean de Latran.

La grande place en face : à gauche la chapelle De Constantin; un rang de hêtres qui rappelle Les bois ; à peine un peu de vie : un vieux berger Qui passe indifférent à ce que l'étranger Le regarde^ ou demeure à sa pensée, ou lise; Et puis la mort toujours, la ruine ou l'église ; A cent paSj l'aqueduc de Claude, géant mort. Enjambant la campagne , encor debout et fort. Sur le sol déjà haut l'aide de quelques marches Permet de voir au loin courir les rouges arches. Au-dessous, vers les deux cotés de Vhoriion. La grande vague bleue et rousse du gaion. Tourmentée, abaissant et soulevant ses ondes. Cette plaine a connu les tempêtes profondes. Comme les océans, à fouiller ce tombeau^ On trouverait ce qui fut vil. ce qui fut beau : Des chevaux et de l'or^ des armes et des races. Alais la nature, en vain empreinte de ces traces. Couvre de sa beauté l'outrage de nos pas.

Rome. 63

Elle est hautaine et grave , et ne se livre pas ;

Elle a le pur secret du style et de la forme ;

Son lit d'herbe est asseï ^'^^g^ pour qu'on y dorme ;

C'est plus loin, vers les doux înonts^ qu'elle sourira;

Le regard bleu du lac d'Albano s'ouvrira.

Joyeux des beaux lauriers-roses et des olives.

Sculpturales d'ici, lignes pures et vives.

Perfection de grâce austère et de beauté^

Les montagnes, au bord charmant du ciel d'été ^

Se dressent au-dessus de nos âges débiles.

De vingt siècles de mort gardiennes immobiles.

Terni.

Rivales de cent ans. rivales tous les Jours. Se disputant le rang autrement qu'en discours. Les villes de l'Ombrie à l'air assej peu tendre Alontaient sur les coteaux afin de se défendre. L' Apennin devenait la cuirasse et le mur. Entre l'olivier pâle et le cyprès obscur y L'œil tendu par la peur ^ aiguisé par la haine ^ Inspectait la montagne opposée et la plaine.

Nul pied n eût dérobé ses pas sur le chemin. Il fallait en ces temps veiller aux coups de main. Et, comme un rien tentait Varquehusc des reitres^ Les maisons regardaient par d'étroites fenêtres.

Pour qu'Assise traitât Trévi comme une sœur ,

ha terre vainement épuisait sa douceur.

Terni, cygne égaré dans un âge sans règle.

Sur les rocs eut aussi son aire comme un aigle,

Pourtant elle a du ciel un éternel été :

Le soir, elle s^ endort après avoir chanté.

Toute la nuit, après tout le jour, des voix douces

Bercent la nudité des faunes sur les mousses.

Le rêve, malgré soi, remonte aux Jours anciens.

C'est l'églogue, l'accord des bois musiciens

Avec i'onde sur qui leur chevelure penche;

La nymphe vers les bords immaculée et blanche;

Le cytise Jlexible et le dur oranger;

Les chèvres écoutant la Jiûte du berger;

Tous les vieux dieux enfin revenus, et Virgile

Aux roseaux du grand Pan réglant le mètre agile.

FLORENCE

FLORENCE

L^Arrivée,

Après Saint-Pierre, après les arcs, le Colisée,

La pompe chancelante et la grandeur brisée.

Après Pair chaud baignant la campagne de mort.

Où passent quelquefois près d'un berger qui dort

Des femmes d'Albano. de loin rouges et blanches.

0 bois où Volivier frêle courbe ses branches

Pour qu'on voie au-dessus les purs sommets bleuir!

Brise de la Toscane^ à qui mon souvenir

Confie encor la Jieur intime de ses rêves ;

Vie auguste, printemps de la terre, et vous, sèves.

Qui faites le fruit rose, et l'épi blond et mûr.

Maisons de Vhomme. treille épaisse au front d'un mur;

Loggia délicate et de main Jîoreritine

Que la grande bonté du beau ciel bleu destine

Aux poètes épris d'art fort, libre et vermeil.

Je vous salue, 6 gloire ardente du soleil!

Paysage toscan.

Coteaux fins aux grands cyprès noirs Pour faire vos gammes exquises, Vous n'avci pas besoin des soirs Ni des aurores indécises.

Dans les claires heures de jour, Vous dressej, couronné de vignes, Vers le ciel tendre avec amour, Votre front grec aux belles lignes.

Sereins et purs, point élevés.

Votre harmonie où l'ajiir Jîotte Déroule les tons gris perlés Dont l'olivier donne la note.

Florence. 69

Clair frisson frais des murs rosés!

Parmi les Jieurs pleines d' abeilles J^ibrent ainsi que des baisers Des lueurs frêles et vermeilles .

L'église de* San AliniatOj Pierres moitié noires et blanches j Crève^ lumineuse, un manteau D'aiguilles de pins et de branches.

L'ArnOj comme teinté de sang.

Du sang dune éternelle aurore, Va sous vos pieds, souple, glissant J^ers le couchant qui se colore.

Fermant l'horizon comme un mur.

Les fnontagnes ensoleillées Donnent l'accord du rhythme pur Aux grandes strophes réveillées.

jo Les Villes de marbre.

L'Arno.

hes ciels d'été rîont pas ces léf^ers pleurs de pluie.

Qu'un souffle amasse et verse, et qu'un rayon essuie.

Pleurs d'avril apaisés avant que de finir.

A travers qui l'on voit Pa^ur poindre et bleuir.

Des nuages profonds, avec un bruit d alarmes.

Il pleut des gouttes deau chaudes comme des larmes.

Le ciel comme un poumon halète; et, sans l'éclair.

Convulsion et spasme effroyable de l'air.

On dirait que la vie invincible et sacrée

Va finir, par langueur du monde retirée.

Mais la bonne nature est le dieu sans courroux.

Cependant, bouillonnant, tumultueux et roux.

Le Jieuve s'enjle ainsi qu'une veine trop pleine ;

Ici les quais lui font obstacle : mais la plaine,

Alais les douces moissons et les berges de Jîeurs,

Les saules dont la brise agite les pâleurs^

Les lointains verts, si beaux hier au crépuscule.

La petite maison au pied du monticule.

Et le champ de mais^ et les étroits vergers,

Tout fiers du doux parfum de leurs plants d'orangers;

Florence. 71

Uhémage attendu sans hâte que l aïeule Cultive pour un fils, lointaine, toute seule; 0 fleuve, épargne-les ! Tu n'as pas ce destin De détruire, étant grand et fort. L'autre matin. Tu semblais une coupe aux bords ourlés de moire. Où les coteaux, du bout des pentes, venaient boire. Sois clément; redeviens le Jieiive aux Jlots hardis. Qui connut j il est vrai, beaucoup de maux Jadis . Où tremblent les murs peints des villas demi-closes, Le Jleuve des Cascine et des beaux lauriers-roses ; f^a vers la mer, sans perdre et sans détruire rien, Et sans mêler le bruit de nos douleurs au sien.

Le Vieux Palais.

Les logis d'autrefois sont comme les aïeux. Parce quils sont d'un goût ancien et qu'ils sont vieux, On les tolère ainsi qu'une chose incommode . Leur tournure n'est pas à la nouvelle mode. Ils sont lourds et couverts de rides. L'on dirait Qu'ils ont une âme en qui demeure le secret Des temps où l'on était, en maintes équipées. Grands disputeurs de mots et grands porteurs d épées ;

-jz Les Villes de marbre.

Coinine des yeux petits et noirs, mais ijui voient clair. Leurs fenêtres, parmi les grillages de fer. De face et de côté veillent à V embuscade. C'est que plus d'un cri sourd suit plus d'une estocade. Le soir, quand, dans la rue étroite oit rien ne luit . L'acier, pour un soupçon, guette l'homme et le suit ; Et la porte oii le fer Jleuronne en broderie Etait contre la hache et la flamme aguerrie.

Le palais le plus sombre et que J'aimais le mieux.

A Florence, c'était peut-être le plus vieux :

Mais c'était sûrement . près des maisons débiles.

L'un des plus fastueux et des plus immobiles.

Un Strojii le paya de ses livres d'argent;

Alais son goût fin n'y mit pas de luxe outrageant.

Comme le chêne cache un cœur sous son écorce.

L'art charmant revêtit l'armure de la force:

Le palais fier était au-dessus de l'affront:

Pollajuolo posa pour couronne à son front

Une corniche haute et de grâce infinie,

Pur relief au-dessus d'une muraille unie;

Et y pour que la nuit même on connût son orgueil,

Des lanternes de fer veillèrent sur le seuil.

Oh! les grands démêlés des factions épiques! Les dagues au soleil et les éclairs des piques ; Alousquets contre couteaux, nobles contre vilains. Et les Guelfes en sang comme les Gibelins : Puis le rose retour inattendu des fêtes.

Florence. 73

L'oubli qui suit les maux dont les choses sont faites ; Apres V ombre sans fin le sourire des jours, Les pourpoints d'or mêlés aux robes de velours^ La finesse des mots que le regard aiguise. Les amours délicats que Von noue à sa guise, La fontaine qui chante auprès des cyprès verts. Les lèvres que ion baise ou qui disent des vers. Et, masque d'acier froid dans une pourpre ardente, Sur ce fond clair et bleu la figure de Dante.

Les Cyprès.

Au-dessus des lauriers-roses.

Les cyprès, feuillage obscur ^ Ont l'air grave , presque dur ; Mais ils ne sont pas moroses.

Ils vont bien aux jardins verts Oii Veau pleure dans des urnes ; Contre leurs fûts taciturnes Les poètes font des vers.

Ils n'ont pas d'oiseaux sonores .

Mais Dante près d'eux songeait.

Ils s'élancent d'un seul jet Dans la Jlamine des aurores.

Le désir d'infini bleu Qui tourmente les grands arbres, Les laisse parmi les marbres Sereins et droits ^ en leur lieu.

Leur ramure n'est sujette Qu'aux tonnerres de l'été Proche de l'immensité, Elle en demeure muette.

Le Sanglier.

Bel Art ancien, épris de la vie. Art auguste, Pour qui posaient l'éphebe ou la vierge robuste, Les nymphes au pied blanc, les jaunes ingénus. Et tout le jeune chœur des dieux charmants et nus; Qui, radieux encor de l'aurore première, Comme un regard t'ouvrais à la douce lumière.

Florence. 75

Je t'aiine et te conçois. L'agile puberté.

Dans la grâce éternelle un beau geste arrêté,

Les yeux pour Vaction levés sereins et calmes,

Les fronts ceints de lauriers, les mains tenant des palmes,

Les poitrines soufflant un souffle sain et pur,

Le pas harmonieux qui tend le jarret dur,

La vie enfin, la vie en tous les corps bénie.

Etaient ta noble foi, ta force et ton génie;

Et pourvu que le sang, comme un subtil ressort ^

Fît saillir et jouer les muscles sans effort,

Tu sculptais, souverain hommage de la forme ^

Aussi bien que Vénus, l'homme et la bête énorme.

Le sanglier superbe est à l'ombre, au repos :

La soie épaisse et rude en touffes sur son dos

Se hérisse au toucher de la brise. Sa hure

Epie indolemment et quête le murmure

De la grande forêt sonore d'œgipans.

Il n'a pas peur des bruits dangereux et rampants :

Il connaît V antre sûr où Von gîte, et le Jieuve

Où vers le soir la soif du centaure s'abreuve.

Le monstre bien repu sait où boire et dormir :

— Alais toi, chasseur, de qui la course fait frémir

A peine le gaion. et qui comptes sur elle,

La tête fauve où luit la sauvage prunelle

Fera couler de ses crocs blancs ton sans vermeil :

Et ton corps, étendu comme dans un sommeil,

Sur l'herbe, sans adieu, ne verra pas l'aurore

Aux longs abois des chiens qui t'appellent encore.

•j^ Les ^'illes de marbre.

Aux Artistes du xv^ siècle,

Les Précurseurs.

Ombre encore, essor incertain.

L'aube naît à peine vermeille.

Alaîîre, votre aube fut pareille Au crépuscule du matin.

La lumière mal assurée Aux formes vagues du contour Annonce, bien avant le Jour.

L'effusion démesurée.

Les demi-teintes au ton pur Filtrent au travers de leurs voiles La nacre blanche des étoiles Sur un fond d'or mat et d'aiur.

On vit d'abord une colline.

Des groupes mystiques et froids; Au-dessus, Jésus mis en croix^ Dont la tête pâle s'incline.

Florence.

L'astre montait : ce jiit plus bas.

Par/ni les cloîtres, sur les dalles Les fronts collés, ou les sandales Des vieux moines qu'on n'entend pas.

Puis vers une gloire inconnue Dans la pourpre de son réveil L'Art Jaillissant comme un soleil Baisa la vie ardente et nue.

Fra Angelico de Fiesole.

L'aube claire^ presque sans voiles^ Sur Saint-Marc laisse des étoiles, Et puis les chasse en souriant.

La plus frêle a fui la première ; Des pulsations de lumière Battent au bord de l'Orient,

Les cloches ont sonné Matines.

En longues prières latines Tous les moines ont loué Dieu.

Leurs visages aux yeux crédules,

yS Les Villes de marbre.

Collés aux vitres des cellules.

Contemplent, pâles, le ciel bleu.

Pour sa piété nommé /^Ange, L''un d'eux reçut la grâce étrange De peindre la Vierge et les saints.

A ce cœur simple révélée , La vision immaculée S'incarne dans ses purs dessins.

Il peint. Dolente, sans haleine.

Au pied de la croix. Madeleine Souffre ; et la mère aux Sept Douleurs, Ascétique, roide et glacée^ N'a rien d'humain que la pensée Et rien de vivant que les pleurs.

Sur le foid d'or des mosaïques , Les séraphins font des musiques.

Les belles musiques du ciel.

Ils ont des lèvres sans paroles ^ Les yeux levés, des auréoles.

Et des cheveux couleur de miel.

Et le prieur en robe blanche Derrière le jrère se penche j Ravi du mystique concert ; Et. par crainte j se signe et prie.

Croyant voir la vierge Alarie Sourire â celui qui la sert.

Florence.

Devant un tableau de Corrége.

L.a beauté se discute et ne vaut pas la grâce. Ma pensée est rêveuse à son heure, et se lasse Des hauteurs d'où le jour tombe en trop de clarté. La grâce est le rayon frêle de la beauté : Telle une lèvre a pour aurore le sourire. La grâce a des douceurs charmantes à vous dire^ Et, sans tant raisonner ^ bien que chère à l'esprit. Comme un éclair divin elle étincelle et rit.

Benvenuto.

Le Persée.

Maître, sur les parois étroites

De tes rares aiguières d'or.

Tu ciselais dans un décor

Les grandes nymphes toutes droites.

8o Les Villes de marbre.

Rapetissée à ce travail . De réticence et de mesure, Ta main heurtait son enverrrurc Aux cloisons frêles de l'émail..

Et pendant ce temps ta pensée, Pleine du ciel grec radieux, Rêvait parmi les demi-dieux Au plus beau de tous, à Persée ;

Si bien qu'un Jour il s'y dressa.

Tout-puissant de force et de ruse, Tenant la tête de Méduse ; Et ton œuvre entier s'effaça

Devant ces paupières ouvertes Qu'il baisse avec tranquillité.

Et le froid dédain arrêté ' Aux lignes de ses lèvres vertes

Florence. 8i

Devant un tableau des Heures

Point mobile du temps, le présent se mesure

A la sensation immédiate et sûre,

Au geste que je fais, comme au désir que J'ai,

Au clair et pur rayon d'un regard échangé.

C'est le moment précis éclos pour disparaître,

^instantanéité qui me prouve mon être;

Et, plus haut que l'essor de notre esprit pesant.

Le temps demeure, et c'est un éternel présent.

Les Maîtres inconnus.

Les vieux maîtres anciens, sur la toile ou le fer, Inscrivaient de leurs mains augustes et hautaines Leur nom, pour qu'on le sût dans les races lointaines . Signer leur œuvre était pour eux un souci cher,

D'autres^ dont l'art moins haut n'a pas connu l'enfer De V orgueil, soldats forts près des grands capitaines, Ont passé comme va l'eau paisible aux fontaines, Comme vont les doux bruits se perdre dans la mer.

Une religion de Grèce était qu'un temple

Fût aux dieux iiiconnUvS dressé. Le ciel est ample.

Et Von n'offensait pas Aphrodite aux seins nus!

Aussi fer ai-je d'eux que plus rien ne renomme : Pour ravir leur mémoire aux vains oublis de Vhomme, Je dresserai ces vers aux maîtres inconnus.

Campo Santo.

Les pauvres morts! J'ai vu leur ciel Qui garde pour nous ses aurores.

Des abeilles faisaient leur miel.

Dans les ifs, frêles et sonores.

J'ai vu des ouvrages si beaux Que l'harmonie y tenait toute :

Alais J'ai partout sur des tombeaux Ramené mon rêve et ma routé.

Florence.

Faits de vide^ pleins d'appétits^

De vagues Jiammes aux paupières.

Tous les vivants étaient petits.

Les grands reposaient sous leurs pierres.

0 la race des siècles forts Et les débiles que nous sommes !

Pourtant J'ai j par effroi des morts , Salué la vie en ces hommes!

A FievSole

Le souvenir est comme un peintre exact et fin, Un voyant délicat des choses de la grâce, Qui place dans son jour le cher modèle ^ afin Que le trait soit plus sûr et la touche plus grasse.

Blanche douceur du cygne en des contours nerveux, L'image devant lui pose dans un sourire, Belle de rien, d'un bout de soie à ses cheveux; Le poëme est tout fait, il n'a plus qu'à l'écrire.

Et l'artiste, le peintre ou le bon souvenir, Qui n'imagine pas la lumière ternie, Oubliera le défaut ou le fera tenir Dans les proportions mêmes de l'harmonie.

La Rencontre.

Ce Jour-là^ l'accident fut la chose ingénue

Et charmante. J'étais las de la forme nue^

Las des vierges et las du passé. La beauté

Se rencontre au penchant des collines, l été,

Dans la petite feur de dentelle et de moire,

Qui, fragile et sans nom, tremble dans la mémoire ;

Dans un enfant pieds nus, les cheveux dans les yeux .

J'allais, ne cherchant rien de grand, et trouvant mieux,

Buvant comme un vin pur la minute présente.

Le ciel versait au cœur la Jiamme bienfaisante.

Au coude du chemin, trois rieuses, trois sœurs.

Dont le front rose avait de malignes douceurs.

Et qui, seules, faisaient du bruit sur la colline,

Frisson clair et léger de blanche mousseline.

Des lèvres et des yeux se montrèrent ce fou,

Cet étranger venu de loin, on ne sait d'où,

Florence. 85

Qui marchait comme on rêve et regardait les femmes. Ce fut sous les cils bruns un échange de flammes. Trahi par les éclats d'un grand rire Joyeu.v. Aussi bien qu'un salut ^ ce furent les adieux. Et leur rire disait : (( La plaisante victoire! Le voilà qui sourit ^ et ne lit pas l'histoire ! »

Une Vieille Gravure.

Savonarole.

OEuvre sans passion d'une âme sans élan,

Une ancienne gravure aussi sèche qu'un plan

Rom.pt de ses tons jaunis le gris froid des murailles.

0 pâle souvenir des rouges funérailles !

La place des Seigneurs est exacte à souhait.

Voici le palais vieux dressant sur ce forfait,

Sur l'éclair du bûcher tracé d'une main lente,

L'impassible hauteur de sa tour ressemblante;

A droite, la Loggia montre l'effet subtil

Du Persée esquissant un geste de profil,

Etj) sous les fins piliers^ sveltes comme des arbres.

Les bronzes durs heurtant l'âme blanche des marbres.

L'autre coté n'est pas moins net. Quant au sujet ,

Quant au drame de Jîamnie à qui mon cœur songeait.

Au premier plan, plus noir un peu pour la distance.

C'est le même relief , et, sans autre importance

Que le soin dont on fouille un détail gracieux.

Le bûcher incisé d'un trait minutieux ;

Des groupes sans valeur de geste ou d'attitude.

Foule maigre qui fait grande la solitude

Du moine brûlé vif et du peuple hagard^

Ne sachant plus s'il doit réjouir son regard

De cette fête à longs cris fauves demandée.

On dirait que la main insulte ici l'idée;

Alais ce pauvre travail d'aptitude ou d'effort

Laisse mieux jus qù à moi monter l'âme du mort.

Grand ?nort ! artisan rude et fort de la pensée ;

Qui ne daignais pas voir l'Eglise courroucée^

Et qui, malgré la foi qui fait confesser Dieu,

Prêchais la liberté dans ton verbe de feu!

La liberté, quand tout prêtait obéissance ^

Quand l'inceste papal et la toute-puissance

Du crime s'étalaient dans la pourpre^ au-dessus

De la sérénité des vrais ci eux aperçus;

Qui. comme un fer sacré ^ brandissais la parole;

0 Lombard, o Toscan chaste. Savonarole,

Tu mourus! Alais le feu de ton sombre bûcher

Rejaillit sur ton siècle impie j et vint lécher ^

Pour les purifier au toucher de sa Jiamme.

L'orgueil de tous ces fronts, pâles d'un cœur infâme.

Florence. 87

Ainsi l'homme parfois dans les âges de fer S'élève et disparaît comme un dieu sous Véclair Des supplices j crevant de son jet la nuée. La race en est longtemps vide et diminuée. Elle n'efface pas leur sillon hasardeux^ Etj n'osant en parler ^ elle se souvient d'eux.

Le Peuple.

A Naples, les pieds au soleil y Les lajiarones ont sommeil :

Ils dorment couchés sur les marbres; Ayant pris, pour vivre de peu, Des poulpes dans leur golfe bleu Et des oranges dans les arbres.

A Venise, Vair est léger ; Un peu moins de fruits d'oranger Pour la lèvre ou pour la narine ; Le batelier y dort aussi^ Alais prêt à mener sans souci Sa barque dans l'odeur marine.

A Rome, le vieux peuple fier Suppute le ciel et V enfer, Somnolent dans trois cents églises.

C'est l'extase du rêve encor :

U ombre grandit les fiambeaux d^or ; Les vierges peintes sont exquises.

A Florence , plus près du cœur.

Le sang de la race est vainqueur De cette vaine léthargie; Sous le vivant soleil d'été, L'' homme aspire la liberté Dans une poitrine élargie.

A ritalie moderne.

Je n'ai pas su tenir asseï haut ma pensée : C'est qu'en ouvrant les yeux, ma vue était blessée Par les langueurs sans fin qui tombent de ce ciel. J écoutais, et c'était, aussi doux que le miel, Le frêle rhythme d'or des voyelles charmantes. Dangereuse vertu des brises endormantes ! Tout devenait la halte ombreuse du chemin.

Florence. 89

Comme un oiseau captif qui tremble dans la main.

Le rêve palpitait, chaleur de ma paupière.

Le sang vivant des dieux dans leurs veines de pierre.

Jeunes et blancs, du fond du passé revenus.

Les Âpollons montraient leurs beaux corps aux Vêius.

D'aimer encor l'Olympe exquis rien ne nous garde :

Les morts médisaient : « Songe ^ » et le passé : a Regarde.))

J'ai regardé : J'ai vu des files de tombeaux ^

L^ orgueil romain épars dans sa pourpre en lambeaux.

Et les siècles vannés ainsi qu'une poussière

Etouffer en montant la ville carnassière;

Et puis, un art plus grand fait par de plus grands morts.

Ces hommes d'Italie ^ âpres, hardis et forts:

Après les doux, après les rudes, tous les autres,

Et. comme la parole aux lèvres des apôtres,

L'art transmis par la loi de race et de milieu,

Et tous les fronts porteurs d une langue de feu.

Pendant qu'ainsi vers moi montait V essaim des rêves,

Les heures s'écoulaient profitables et brèves;

Après la nuit des morts, je contemplais le jour,

L'harmonie arrêtée aux lignes du contour,

Les blonds enfants Jésus aux bras des saintes Vierges,

Grâce presque effacée à la lueur des cierges.

J'étais hanté de l'art radieux et vainqueur ;

Le passé bouillonnant rejiuait à mon cœur;

Vers ces a^urs sereins mon âme était ravie,

Et mes yeux se fermaient aux aspects de la vie.

po Les Villes de marbre.

Pardonnei-moi, vous tous qui passiei près de mois Qui des grands-ducs chassés ne gardei que l'effroi. Hommes^ pardonnej-moi ; pardonne-moi^ patrie. Tu n'es pas lasse ainsi qu'une femme Jlé trie De l'amour odieux des maîtres^ et debout. Tout sang vivifié bat tes V3ines et bout • Ton avenir n'est pas de baiser des reliques ; Tu connus ce que sont les belles républiques. Tu sauras avant nous, de tes bras fiers et beaux . Du charnier séculaire écarter les corbeaux. Restituer Venise et ressusciter Rome.

Et revenir à l'art par le souci de l'homme.

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