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QUAI DES AUGUSTINS, 5S

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Un avant-propos à la tête d'un long ouvrage, et pour= quoi? — Malgré tout le mal qu'on a pu dire des préfaces, et j'en pense un peu, les préfaces quelquefois sont des maux nécessaires. Le moi a beau être haïssable, nul ne se délivre de son moi aussi aisément qu'il le faudrait. Sans un petit mot soufflé à l'oreille du lecteur, comment, faire connaître son dessein, dévoiler ses sentiments, prévenir de fausses interprétations, aller au-devant de la critique? Ceux qui seraient tentés de me lire ne m'en voudront donc pas, si je les assure que le présent volume est la suite du voyage d'études dans la Forêt de Thuringe, publié en 1862.

A travers les bois thuringiens, de la Wartbourg à Rudolstadt, de Schwarzbourg à la montagne duTannhaeùser, j'avais, dans la mesure de mes forces, interrogé la nature, écouté l'histoire, effeuillé la légende et recueilli les vieilles

traditions sur les lieux témoins de leur naissance; j'avais cherché «à voir et à savoir» en parcourant les vallées qu'un célèbre voyageur américain, Bayard Taylor, trouvait on ne peut « plus charmantes. »

Aujourd'hui, sans m'éloigner des campagnes, je me suis rapproché des villes pour en étudier la physionomie, l'esprit, les mœurs, le caractère ancien et moderne. C'est que ces villes, sous plusieurs rapports, n'ont rien à envier à des centres européens plus populeux. Témoins de grands événements religieux, politiques, militaires, activement mêlées aux querelles du moyen âge et de la Réformation, à la guerre de Trente ans comme aux luttes de l'Empire, elles ont su maintenir toujours, avec la recherche du bien public, le respect de la science, l'enthousiasme de l'art, le libre développement de la pensée. Tous les progrès de la civilisation s'y sont accomplis de bonne heure et sans effort.

Eh bien, malgré ses mérites et sa célébrité, la Thuringe, cette pittoresque terre saxonne, n'est pas encore connue autant qu'elle devrait l'être. On n'ignore en gros ni son heureuse position, ni son influence littéraire, ni ses grands hommes ; on sait qu'elle comprend le grand-duché, les duchés de Saxe, et la province prussienne du même nom,

avec les principautés de Schwarzbourg et de Reuss; mais on n'en demande pas davantage, et cela paraît suffire.

Heureusement, depuis peu d'années, la France et l'Angleterre ont produit en philosophie et en littérature des œuvres parfaitement propres à réveiller l'intérêt du public en faveur de la ïhuringe. Qui n'a entendu parler de la Philosophie de Gœthe, par M. Caro? Qui n'a lu les pages consacrées à la Jeunesse du prince Albert et les Chroniques de la famille Schonberg-Cotla ? De tels travaux, pour ne parler que des plus récents, excitent une sympathique curiosité que je partage.

On ne me reprochera pourtant pas, j'aime à le croire, d'avoir embelli la réalité. Ceux qui connaissent la Thuringe, sa poésie, son paysage, ses institutions, sa vie facile, me rendront cette justice que j'ai peu souligné et beaucoup sous-entendu de bonnes choses, et que mes modestes récits ne sont empreints d'aucune exagération. L'amitié ne cherche, comme la science, que le vrai, sans parti pris ni faux lyrisme; elle ne dissimule ni les qualités, ni les défauts qui la frappent. Il y a longtemps déjà, Boileau le disait :

Mais sachez de l'ami discerner le flatteur.

Puisque nous en sommes au chapitre du sentiment,

on me permettra de nommer plusieurs de ceux qui ont encouragé le présent travail ou facilité de quelque manière son exécution. C'est pourquoi je remercie sincèrement M. d'Arnswald, commandant de la Warlbourg, et M. de Rilgen, son architecte; M. de Griesheim, M. Adolphe Bube et MM. les bibliothécaires, soit de Gotha, soit de Weimar; à Weimar encore, M. le conseiller Marshall, M. le lieutenant Coulau, M. Kûhn, libraire-éditeur, lequel, non content de m'avoir prodigué ses lumières bibliographiques, a mis à ma disposition plusieurs portraits qui lui appartiennent; M. Charles Hermann, le savant annaliste d'Erfurt ; M. Jonkherr, revêtu d'une haute fonction judiciaire à Sondershausen, aujourd'hui à Eisenach. Et combien d'autres! Notez que j'aurais dû parler soit de M. le professeur Fink, d'Altenbourg, dont les photographies donnent une si juste idée du costume, soit de M. Brùckner, à Cobourg, au charmant crayon duquel j'ai dû la fontaine Victoria. Et en dehors de la Saxe, je ne saurais oublier ni M. J.-G. Fick, passé maître dans l'art de Gutenberg, ni M. le Dr Edouard Fick, connu par ses belles publications et traductions du seizième siècle: l'un et l'autre m'ont témoigné de toute façon le plus vif intérêt. Je serais nécessairement incomplet si je tentais

d'énumérer toutes les bontés qu'a eues pour moi feu M. Frédéric Soret, l'aimable et spirituel ami de Gœtbe. Enfin M. Pictet de Sergy m'a généreusement confié l'un de ses nombreux souvenirs d'Iéna.

Quant aux sources générales, historiques, topographiques, littéraires, que j'ai pu consulter, elles ont été énumérées précédemment clans la Forêt de Thuringe, et j'y renvoie le lecteur patient. Les sources particulières, chroniques locales, mémoires spéciaux, recueils et revues périodiques sont ordinairement indiquées dans le courant de l'ouvrage. Mais comment ne me ferais-je pas un devoir de rappeler tout spécialement ici les travaux de MM. Schœll, Slichling, Burkhardt, Beck, Mœller, Dœring, Storch, Bechstein, Diezmann, Gùnther, Piein , Franz Schmidt, Ortloff, R. Gênée, de Zehmen, Mùller de la Werra, E. Kanoldt, Rasch? Comment ne pas mentionner avec éloges le Guide désormais classique de MM. Schwerdt et Ziegler? On doit depuis de longues années à M. Schwerdt des écrits justement estimés, et M. Alexandre Ziegler, l'auteur distingué des voyages dans le Nord, en Orient, en Espagne, en Amérique, aux Indes, a donné une œuvre du plus grand mérite sur le Rennsteig thuringien. Au reste, à chaque instant on voit naître des publications

nouvelles, et j'ai connu trop tard, par exemple, le Guide de MM. Anding et Radefeld, aujourd'hui parvenu à sa troisième ou quatrième édition.

Heureux serais-je à mon tour si l'étude que je viens d'achever pouvait être accueillie favorablement et rencontrer la même indulgence que le voyage dans la Forêt ! Heureux serais-je d'avoir, pour ma faible part, esquissé le pays que Schiller aimait « autant que l'Indien aime son Gange, » le pays de la bonhomie cordiale et de la gaieté, de la musique et du chant, de la légende et des fleurs !

Août 1868.

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