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« Soyez le bienvenu! » Ces simples paroles frappèrent doucement mon oreille lorsque le cri de la locomotive retentit, perçant, dans les vallons d'Eisenach.
J'avais le bonheur de compter en Thuringe des amis véritables. Chaque année me ramenait dans l'hospitalière cité des landgraves, au pied de la Wartbourg , près des hauteurs où Luther arbora l'étendard de la Croix; chaque année, accompagné d'un Thuringien fidèle, j'aimais à m'enfoncer dans les profondeurs de la forêt. Que n'aurait-il pas fallu pour refroidir notre enthousiasme ! Du toit de chaume au palais , de la tour féodale au château moderne, de la légende à la chronique et de la chronique à l'histoire, il n'y avait pour nous qu'un pas : nous aurions voulu tout voir dans le présent, tout écouter dans le passé, tout interroger dans
l'avenir. Notre curiosité égalait pour le moins notre ambition ; nos souvenirs avaient tout le charme des découvertes.
On la redit à satiété, parce que cela est toujours vrai: Y a-t-il beaucoup de sentiments comparables à la joie de retrouver, après une absence, les lieux et les êtres que nous aimons? Et ne serait-il pas presque doux de se quitter si l'on avait l'assurance de se revoir? Certes oui, car cette assurance n'est-elle point trompée et. la réalité succède-t-elle à l'espoir, une illusion fréquemment nous enchante : nous croyons n'avoir pas vieilli parce que tout nous est rendu, nous nous flattons de n'être point changés, et il est précieux de rester vif, alerte et robuste dans le grand voyage de la vie !
C'est ainsi que la Forêt deThuringe avait pour moi du prestige. Il me semblait que l'acre senteur des pins et leur sève, en m'assurant la force , m'assurait la durée. « Prends ton vol ! » me criait une voix caressante comme celle de la jeunesse, et je me croyais encore au bel âge, et j'étais heureux. — Prendre le vol! — Quel grand mot pour la modestie de mes projets! Avais-je l'ambition de m'aventurer par delà les monts, au risque de rentrer au logis avec les mécomptes du pigeon de la fable? Nourrissais-je l'orgueilleux désir de planer en aigle philosophe sur les contrées germaniques et de m'élancer de Teutobourg, illustré par Arminius, jusqu'aux plaines où Gustave-Adolphe et Frédéric le Grand promenaient leurs victoires? Rien, rien de tout cela. L'humble passereau n'a pas tant de prétentions, s'il est prudent. La fantaisie lui prend-elle un beau jour de pénétrer dans les cités populeuses, il se borne à raser le toit des maisons, il embrasse d'un regard les places, les monuments, les rues; peutêtre même pousse-t-il la hardiesse jusqu'à défier le coq des cathédrales; puis, fier de ses exploits, il regagne à tire-d'aile la fouillée et le monde ne lui fait pas oublier le village.
Bon exemple à suivre, pensais-je ; quitte à bientôt revenir au gîte connu, au gîte aimé. A chacun son tour. Je voulais, moi aussi, sortir une fois de la Forêt, battre du pays, traverser au moins toutes les villes de la Thuringe. Mais entre faire et dire , il y a une distance plus grande encore qu'entre la coupe et les lèvres. J'avais compté sans les doléances de celui-ci, sans l'érudition de celui-là, sans la sagesse d'un dernier.
— Ingrat ou étourdi, me disait l'un, pourquoi nous laisser, vous qui aimez la bonhomie, les mœurs patriarcales, la légende des anciens jours? Rencontrerez-vous ailleurs une aussi fidèle union du paysage et de l'homme, de l'arbre et du rocher? Ailleurs trouverez-vous cette cordialité sereine et ce naïf attrait qui gagnent l'étranger ? Ailleurs redirez-vous à l'écho : Éternelle verdure, éternelle jeunesse? Ah! songez-y bien, la Forêt de Thuringe, c'est le cœur même de la contrée, c'est la douce morale sous le manteau du symbole, c'est l'insouciante gaité, c'est la vie comme on la rêve et comme elle est, c'est le roman de la veille commenté le lendemain par les grands esprits du bourg, c'est la curiosité éveillée par la présence d'un mystérieux étranger, c'est auprès de la grand' mère à son rouet la vierge, au regard perdu dans les étoiles, et qui rêve ... à quoi rêvent les jeunes filles. . . Mais j'y pense, mettons que la soif du nouveau et de l'imprévu ne vous tourmente pas: vous avez, bien sur, la passion des antiquités, des monuments, des lieux historiques. Eh bien, nous en avons des monuments, nous en avons, et vous les connaissez, qui ont bravé les siècles et vaincu l'oubli. Vous faut-il des villes? Nous n'en manquons pas davantage et, outre qu'elles sont pour la plupart actives, industrielles, littéraires, elles ont le rare mérite que donne un caractère original. Hein, que répondre à cela? Allons, allons, que je vous rappelle notre lied populaire: « Ah! se peut-il que je t'abandonne? » et je vous retiens captif dans notre Arcadie.
— À mon tour, s'écria l'autre. On ne m'accusera pas de prêcher pour ma paroisse, moi qui, fils d'un forestier de Ruhla, poursuivais tout enfant le lièvre et le chevreuil dans nos taillis. Pourtant les faits sont les faits, et la chaîne thuringienne n'est pas plus le pays entier que l'Àrcadie n'était tout le Péloponèse. Accordez-moi, je vous prie, quelques moments d'attention.
Sans doute notre Forêt hercynienne, comme l'appelaient César et Tacite, n'a pas perdu le respect de la tradition ni le culte des souvenirs; sans doute aussi nos ancêtres, ces descendants des Chérusques, des Cattes et des Hermundures, ont dû habiter en grand nombre les hautes régions boisées. Mais sous le gouvernement des rois, des ducs, des dominateurs francs, la nécessité de livrer bataille à des agresseurs les arrachait souvent à leurs solitudes et à leurs montagnes. Avec le christianisme, prêché par saint Kilian et saint Boniface, ils firent les premiers pas décisifs vers la civilisation. Tandis que plusieurs, par habitude ou par attachement, demeurèrent sur les plateaux élevés à l'ombre des chênes, des sapins, des hêtres, d'autres, plus curieux et plus hardis, se répandirent dans les plaines et les vais environnants, et là, plus ou moins mêlés aux Saxons et aux Wendes, bâtirent des bourgs, puis des cités déjà prospères au temps des landgraves et encore aujourd'hui florissantes.
Vous voyez donc comment nos villes se sont peuplées : il y a entre elles et nos campagnes des rapports de parenté. Que la Forêt vous rappelle mieux le moyen âge, soit; mais vous conviendrez que le Pays de Thuringe:, ainsi appelé pour le distinguer de la Forêt, représente mieux l'époque moderne. C'est bien lui, c'est bien le Thuringerland, comme nous disons, qui offre le plus de centres de population. Si les quatre grandes vallées de la Saale, de FUnstnit, de l'Uni et de la Werra donnent une idée de son étendue et de ses limites, les lignes ferrées qui
le traversent vous font juger de la rapidité de ses communications avec le nord et le midi de l'Allemagne. Réfléchissez qu'outre les principautés de Schwarzbourg et celles de Reuss, nous comprenons dans la Thuringe le grand-duché et les trois duchés de Saxe, avec une partie de la Saxe prussienne, plus quelques enclaves hessoises et bavaroises. Notre chemin de fer thuringien vous conduit des environs d'Eisenach jusqu'à Halle.
On vous parlait d'un caractère original. Ah çà, croyez-vous que nos villes de Saxe et de Thuringe soient taillées en petit sur le grand modèle des Babylones européennes? Croyez-vous qu'elles n'aiment ni les chants sous la tonnelle, ni les fêtes populaires, ni les traditions domestiques? Croyez-vous qu'elles manquent d'individualité? Certes, vous le reconnaîtrez bientôt: comme chacune a ses armoiries, chacune a son genre d'esprit et d'attrait, chacune a son caractère avec son histoire. Weimar, l'Athènes de l'Ilm, Weimar ne porte pas, je suppose, un nom sans éclat ni grandeur dans le monde ; Gotha possède des établissements scientifiques et littéraires que l'Europe connaît ; Cobourg et Meiningen sont aussi, dans leur genre, des chefs-lieux intellectuels; enfin sans négliger le reste, Altenbourg protège l'utile et voit fleurir l'agronomie. Voilà pour nos résidences.
Et maintenant, êtes-vous quelque peu archéologue, ingénieur, militaire, allez à Erfurt; étudiant ou professeur, à Iéna ; touriste, à Kœsen; instituteur, à Schulpforta; manufacturier, à Apolda; fabricant, à Sonneberg; négociant, à Fribourg, Naumbourg, Géra, Weissenfels. Où que vous portiez vos pas, vous êtes sûr de rencontrer des populations ayant une vie propre. Point de capitale centralisante et forcément absorbante: point de distinction analogue à celle qui existe en France entre Paris et la province. Au moindre bourg le droit et le devoir de se développer, de s'épanouir, d'être lui.
Comme notre pays, au reste, malgré ses variétés locales, a son unité de ton et de couleur, le Thuringien, quelque divers qu'il puisse vous paraître et qu'il soit ici et là, offre dans sa physionomie morale certains traits généraux partout reconnaissablés. Observez deux bourgeois, l'un du midi, l'autre du nord de la Thuringe : ils différeront à plus d'un égard, et pourtant vous découvrirez vite en eux un fonds commun d'idées, d'affections, de penchants, d'habitudes. Voilà bien le type, direz-vous, les voilà bien ces Thuringiens qui, avec les Hessois et les Souabes, passent pour une des races les plus pures de la Germanie! Mais je n'ai pas la prétention de faire un cours d'histoire et d'ethnographie, encore moins de vous convertir de force. Partez, voyez, jugez. J'ai dit.
— Ainsi soit-il! exclama mon troisième interlocuteur, — un philosophe, celui-là. — Quelle manie de finir par où il fallait commencer! Parlez, oui, moi je vous y engage, mais que le ciel vous préserve des dissertations oiseuses ! Querelle de mots, querelle de mots que tout cela! Vos amis, vos conseillers intimes ont tous les deux raison; seulement ils veulent trop avoir raison, et c'est là leur tort, un tort fréquent dans ce monde. Quand ils vous auront répété que la Forêt de Thuringe est le cœur de la contrée dont les villes sont pour ainsi dire la tète, en serez-vous plus avancé, et quelle conclusion tirerez-vous de là? Allez-vous croire par hasard à un prétendu divorce de la tête et du cœur? Autant vaudrait nier dans un homme la constante fusion des sentiments et des idées ; autant vaudrait s'imaginer qu'il n'y a jamais de poésie dans la prose, ni de prose dans la poésie. Querelle de mots ! Il manque à ces braves prêcheurs le sentiment des nuances : ils voient des catégories tranchées où il n'y en a point. Visitez Gotha, Weimar, Erfurt, Altenbourg, Cobourg, Meiningen, et je ne vous donne pas vingt jours avant que vous m'écriviez:
« Fraîcheur des eaux, pénétrants arômes, vieux chênes épargnés de la cognée, horizons changeants, futaies où l'œil s'égare, plaines et collines, chansons et fleurs, et vous, familiarité confiante, paix, sérénité, rêverie, quand je croyais vous avoir perdus tout à fait, je rencontre à chaque pas votre souvenir ou votre image au sein des résidences et des cités de la Thuringe ! »
A peine le philosophe-poëte achevait-il d'arrondir sa phrase, que mon attention fut détournée par la pantomime expressive de Lucas. Le digne homme donnait des signes non équivoques d'impatience. Que dirait-on de lui, Christian Lucas, d'Eisenach, de lui, mon ancien guide dans la Forêt de Thuringe, s'il oubliait à ce point ses nouvelles fonctions de serviteur, de factotum et de compagnon de route ? Nos billets étaient payés et j'écoutais des harangues : le train allait me narguer. « Gotha, Gotha ! » À ce cri répété sur toute la voie, nous ne fîmes qu'un saut dans le premier coupé venu, et la portière se fermait brusquement que déjà nous courions à toute vitesse.
Lucas était triomphant.
Il y a des milliers de touristes pour qui le sage précepte d'Edmond About est une lettre morte: ils ne savent pas, en voyage, « oublier Paris ». Tout étant pour le mieux dans la plus belle des capitales possibles, il faut que Paris les suive comme le jour suit la nuit ; il faut qu'ils retrouvent partout Paris, ses goûts, ses usages, ses modes, jusqu'à son langage; à défaut de quoi, rien ne leur plaît, rien ne leur sourit, rien n'est bon. Les malheureux! je les plains : ils ajoutent les préjugés à l'ignorance. Ils condamneront, au nom de l'hygiène, en Angleterre, l'existence du luncheon et l'impertinente suprématie de Yole ou
du porter sur le vin; ils s'imagineront qu'en Suisse on ne voit que montagnards, chalets, fromages, glaciers, crevasses béantes; ils ne douteront pas qu'en Allemagne les enfants n'absorbent de la bière à la mamelle et de la choucroute au berceau ; en France, en France même, au pied du Jura comme devant un pic des Pyrénées, ils auront la naïveté de vous pousser du coude : « Voilà qui vaut la butte Montmartre ! »
Ce sont les fortes têtes de ce calibre que je voudrais pouvoir photographier à la station de Gotha. Que d'étonnements dans leurs physionomies! Que de sarcasmes sur leurs lèvres! Figurez-vous qu'à l'arrivée de chaque train, et il en passe des trains en un jour, on voit sortir du buffet du débarcadère un bonhomme chargé d'un plateau : ce quidam parcourt sans façon la voie, il s'arrête devant chaque wagon, il ose même vanter sa marchandise, et quelle marchandise! Ouvrez votre bourse, étendez la main, et vous serez incontinent en possession d'un petit pain blanc et mollet dans les flancs duquel s'épanouit une petite saucisse rôtie, chaude encore, appétissante à l'œil, alléchante à l'odorat. Chose inouïe ! Qu'on serve parfois du chasselas à Fontainebleau, du pâté de foie gras à la gare de Strasbourg, cela s'explique; mais d'excellentes saucisses à Gotha, à toute heure et en tout temps, ô mœurs étranges! Et point de fourchette, point d'assiette, ô mœurs sauvages, mœurs impossibles ! Qui pourrait avoir faim ?
Poursuivez vos discours, voyageurs bénévoles, faites charger vos malles, montez en fiacre, d'autres surprises vous sont réservées. Allez!
Dans le voisinage des légendaires châteaux de Gleichen et de la montagne du Tannhpeuser, à trois lieues environ de la Forêt de Thuringe, Gotha réunit les avantages de la colline et de la plaine. Des accidents de terrain, des pelouses, des jardins, des
Gulha. Résidence d'hiver.
fleurs, des villas éparses, voilà ce qui vous frappe au premier coup d'œil. La campagne, la campagne verte, riante, fertile est là sous vos yeux ; ce n'est point une illusion. Avancez pourtant, et suivez l'avenue qui conduit dans l'intérieur de la résidence. Voyez d'un côté les magnifiques écuries princières et, de l'autre, le palais ducal, demeure d'hiver ; voyez ici ces maisons privées au caractère architectural, là ces édifices publics d'un style classique; ailleurs une orangerie, l'une des plus belles, dit-on, de l'Allemagne; plus loin le théâtre et sur la vaste place qui l'entoure le monument élevé à la mémoire d'un négociant philanthrope; — tout cela vous représente bien une ville, mais une ville aérée, spacieuse, d'où le charme agreste n'est point banni, une ville contente d'elle-même et des autres, où l'on se sent à l'aise, où l'on oublie les heures, et qui semble, comme un ami, vous recevoir les bras ouverts. A seconde vue voilà
Les habitants de Gotha sont citadins, mais ils ne font pas les citadins , et ne se piquent ni de bel esprit ni de dandysme. Le frais paysage qui les entoure a fortifié en eux le sens du vrai,
l'amour du naturel. Ils sont simples, affables, point cérémonieux, hospitaliers. L'amour-propre et l'ambition ne rongent pas les caractères; l'esprit contemporain a détruit autre chose que des coutumes respectables. Dans cle bons hôtels , vous voyez encore l'hôtelier s'asseoir à l'extrémité de la table commune et surveiller, tout en mangeant, son armée de grands et de petits sommeliers. Dans le monde, vous ne rencontrez pas des êtres maladivement préoccupés d'eux-mêmes, l'oreille ouverte à tout ce qu'on dit et à tout ce qu'on devrait dire d'eux, pas de gentilshommes, de fonctionnaires, de professeurs absorbés par la passion ou la manie de s'affirmer. Dans la rue, les visages colorés, rebondis, florissants, bien que parfois un peu massifs, indiquent la santé, compagne de la force et de la bonne humeur.
Gœthe dit avoir remarqué un jour une boutique devant laquelle se balançait, en guise d'enseigne, un malheureux cœur tout transpercé d'aiguilles. Ce n'est pas à Gotha que des fabricants choisiraient pareil attribut pour attirer les acheteurs, parce que Gotha n'est pas le pays des cœurs torturés, langoureux, phthisiques, mourants. Les piqûres d'aiguilles, les piqûres d'épingles, cette quotidienne aménité réciproque de beaucoup de bourgeois de beaucoup de villes, sont moins fréquentes et moins profondes à Gotha qu'ailleurs ; on ne s'y nourrit pas trop de petites passions, de rivalités, de jalousies à ciel ouvert et à huisclos. Le premier venu peut bien être ou devenir brutal à l'occasion, s'irriter, s'emporter, pousser les hauts cris; mais il goûte médiocrement le commérage, il ne fait pas sans cesse agir ou parler les autres, il s'immisce peu dans leurs affaires, et rien ne le pousse à égrener charitablement, pour le salut de son prochain, le chapelet des subtilités taquines et mesquines.
11 y a deux mots allemands que je ne craindrai jamais de prononcer à propos de Gotha, d'Eisenach et même de chacune
des villes saxonnes: ce sont les mots gemuthlich et Gemuthlichkeit, approximativement traduits en français par cordial et cordialité.
Heureux qui pourrait la décrire, dans sa fraîcheur, la Gemuthlichkeit, cette fleur du sol germanique, seule de son espèce, ornement de toutes les saisons en Thuringe! On respire son parfum, on admire la délicatesse de ses couleurs, on savoure ses fruits, n'est-ce pas assez? Quant à porter le scalpel sur sa structure, quant à vouloir en faire froidement l'anatomie, comment s'y prendre? Elle ne ressemble ni à l'esprit poli de la France, ni à l'humour de l'Angleterre. Mais si vous savez le secret d'entrer vite et bien en communication avec vos semblables, si vous connaissez la puissance des sympathies qui se trouvent sans se chercher, et se nouent sans effort, si vous êtes doué d'une heureuse disposition à avoir de l'âme et à laisser entrevoir aux autres le dedans de votre âme, vous aurez quelque idée de la Gemùthlichkeit. Où il y a roideur, gêne/affectation, elle n'existe pas. Où la bonhomie, où le facile abord, où la franchise et le naturel régnent, vous la rencontrez. Elle est dans les manières, dans l'accent, dans le mouvement de la physionomie, dans les actes, autant que dans les sentiments et les discours. Ce qu'elle exprime n'a pas toujours plus de valeur que la façon dont elle s'exprime. Un sourire, un geste, un serrement de main, un regard, un silence même peuvent la servir. Elle vous touche, elle vous est bienfaisante, elle vous attache sans que vous vous en cloutiez, tant elle ressemble à la poésie naïve et à l'éloquence spontanée du cœur.
En fait de qualités intellectuelles et morales, Gotha ne peut se plaindre ni de son passé ni de son présent. Les hommes de mérite ne manquent pas plus que les institutions scientifiques, artistiques, charitables, économiques. Hospice, caisse de secours,
orphelinat, asiles pour les aliénés, les sourds-muets, les aveugles, pour les enfants vicieux ou dont l'éducation a été négligée, excellente institution pour les jeunes filles, jardin d'enfants selon la méthode Frœbel, banque d'assurance contre l'incendie, banque d'assurance sur la vie, fondée en 1821 par Arnoldi, et la plus ancienne de toute l'Allemagne — tout cela n'est pas peu de chose dans une ville de 16,000 âmes environ. Mais les bienfaits ne sont jamais perdus, et tant d'activité désintéressée n'a porté aucun préjudice à l'activité mercantile. De faciles débouchés sont ouverts au commerce de Gotha. Indépendamment du tabac, du sucre de betterave, et d'une bonne fabrique de porcelaine, qui commence à faire parler d'elle, la charcuterie fumée s'est fait naturaliser dans les deux mondes. Nul autre objet d'exportation, sauf la bière de Cobourg, ne peut lui disputer la faveur... des gastronomes.
Les amateurs de bonne chère intellectuelle ne sont pas moins favorisés que les disciples de Brillât-Savarin : libre à eux de dévorer des idées à discrétion, caries livres ne manquent pas à Gotha. Plus que toute autre branche de négoce, la librairie a. concouru à la prospérité autant qu'à la réputation du pays. Les éditeurs distingués font nombre. Jean-George Muller a publié les œuvres de trois poètes thuringiens, Bube, Welcker, Storch, et Rodolphe Besser continue de faire paraître la grande encyclopédie théologique et ecclésiastique du professeur Herzog, d'Erlangen. Qui ne connaît surtout le nom de Perthès? Il est inscrit au livre d'or de la reconnaissance. Je ne me chargerais pas d'énumérer tous les services rendus par les membres de cette nombreuse famille qui compte des docteurs et des professeurs éminents clans son sein. C'est de la maison Frédéric Perthès que sont sortis des ouvrages théologiques signés Néander, Tholuck, Umbreit, Y Histoire de la philosophie d'Henri
Ritter, la traduction allemande de X Education progressive de Madame Necker-de Saussure, Y Histoire des États européens de Heeren et Ukert. C'est aujourd'hui chez Justus Perthès que continuent de voir le jour, chaque mois, les Communications géographiques de Pétermann, et chaque année YAlmanach de Gotha: deux autorités, l'une dans la science, l'autre dans la diplomatie.
Comme presque tous ceux qui ont du mérite, il a ses médisants, cet excellent Almanach de Gotha; il a ses détracteurs. Et pourquoi? Serait-ce parce que, suivant l'exemple de Kant, qui n'était jamais sorti de Kœnigsberg, il a réussi à faire son chemin sans habiter Londres, Paris, Berlin, Vienne? Serait-ce que, contemporain de Frédéric et de Voltaire, il a parlé dès sa naissance notre belle langue française, cette élégante fille adoptive des salons de l'Europe? Ou plutôt n'est-ce point son grand âge (car il célébrait en 1863 sa centième année) dont quelques novateurs, ennemis du passé, redoutent l'expérience et méprisent la sagesse? Je ne sais. Toujours est-il qu'en dépit des clabauderies , il remplit au mieux ses fonctions de conseiller sincère, véridique, consciencieux. Plus heureux que beaucoup d'autres, il a le bonheur d'obtenir audience dès qu'il se montre, d'être écouté dès qu'il parle. Connu de toutes les chancelleries, apprécié de tous les hommes d'État, il parait se porter d'autant mieux qu'il fait plus de bien et rend plus de services. Il est âgé, mais il se garde de vieillir. Je ne m'étonne pas que plusieurs de nos pères l'aient appelé Y indispensable , je ne m'étonnerais pas que nos fils l'appelassent Yimmortel. Quand on a longtemps bien vécu, l'on s'accoutume à vivre.
Jusqu'au commencement de notre siècle , YAlmanach de Gotha n'était pas fort loin de tourner à l'encyclopédie, sans y prétendre. Il mettait les sujets les plus divers à la portée de
tous. Il s'entretenait avec ses familiers d'astronomie, de commerce, d'industrie, d'histoire naturelle, de politique, de morale, d'art, outre les variétés amusantes, comme celle intitulée: Le mot et la chose, ou origine de certaines locutions de la langue française. Mais, depuis une trentaine d'années, quelques changements sont survenus. Sans avoir renoncé ni à ses vieilles habitudes de véracité, ni à l'appui d'excellents collaborateurs, VAlmanach de Gotha a cru bon de circonscrire le domaine de ses études. Il se consacre aujourd'hui aux généalogies impériales, royales, ducales, princières, comtales; il rédige un annuaire diplomatique très-complet, il établit une statistique assez détaillée des différents pays, il donne une chronique des principaux événements contemporains. C'est là un champ bien vaste encore. Honneur à qui le parcourt sans relâche!
Où il y a des éditeurs tels que les Perthès, il y a de bons livres; où il y a de bons livres, il y a encore des lecteurs, quoi qu'on en dise. Les lecteurs studieux et les bons livres se donnent rendez-vous à la bibliothèque ducale de Gotha.
Je n'aime pas à entendre dire que toutes les bibliothèques se ressemblent: autant vaudrait affirmer que les maisons et les hommes sont partout et toujours sur le même modèle. Rien ne serait d'ailleurs plus faux pour Gotha. Fondée au dix-septième siècle par le duc Ernest le Pieux , qui lui donna une place dans .son propre château, la bibliothèque de Gotha ne compte pas moins de 160,000 à 170,000 volumes, avec un très-grand nombre d'incunables et environ 3,000 manuscrits précieux. Richesses à faire pâmer d'aise un bibliophile. Parmi ces raretés, le moindre amateur distingue un magnifique Evangile, doré, parcheminé, imagé, du dixième siècle, donné par l'empereur Othon II au cloître d'Echternach en Luxembourg; un psautier grec du septième siècle qui aurait appartenu à un couvent d'Al-
sace, un recueil sur parchemin des Capitulaires des rois francs ; l'une des premières copies de la Bulle d'or; un codex armorié des plus nobles familles de l'Empire sous Charles-Quint; de nombreuses lettres des réformateurs; des livres et manuscrits orientaux, enfin de précieux ouvrages du quinzième siècle vendus vers 1 795 au duc de Gotha par un bénédictin, émigré français, Dom Maugerard. Notez que je passe sous silence soit la lettre du roi Henri YÏII contre Luther, soit les curieux souvenirs d'un voyageur en Abyssinie et de ses négociations avec le tzar Alexandre Michalowitsch à Moscou.
Toutes ces belles choses, tous ces diamants d'une couronne littéraire sont devenus la possession de Gotha par des héritages et par d'heureux achats de ses princes. Je ne sais si l'on pourrait voir encore la missive adressée, il y a plus de deux siècles , par le patriarche d'Alexandrie au « royal, louable, victorieux, estimable Sultan de Saxe, gouverneur de la ïhuringe; » mais je suis assuré que MM. les bibliothécaires actuels apprécient la valeur des biens confiés à leur garde. Autant ils paraissent vigilants et instruits, autant ils se montrent obligeants pour l'étranger, même inconnu, qui pénètre clans leur sanctuaire. Je n'oublierai jamais la réception cordiale du savant Dr Mœller, du professeur Welcker et d'autres personnes attachées à l'administration de la bibliothèque. Il est vrai que j'étais bien recommandé. Avec M. de Griesheim, maréchal de la cour, et M. Jacobi, conseiller du ministère, toutes facilités m'étaient accordées pour satisfaire ma curiosité , et même en dehors de la bibliothèque, les excellents avis de ces hommes distingués ont éveillé mon attention sur les autres ressources intellectuelles de Gotha.
Au nombre des ressources les plus populaires, le théâtre doit être compté. Les goûts artistiques du duc régnant , ses talents comme compositeur n'ont pas peu contribué à for-
tifier le sentiment musical dans une population dont les seuls instincts pencheraient vers le réel plutôt que vers l'idéal. Ce n'est pas qu'on ait jamais négligé l'art de Weber et de Beethoven. A la fin du dernier siècle, la cour possédait dans Benda un maître de chapelle à qui la musique d'église , de chambre et d'opéra étaient également familières. En même temps que Benda, quelques acteurs de mérite parlaient un langage auquel on n'était pas accoutumé. Après l'incendie du théâtre de Weimar, des comédiens arrivèrent à Gotha; on prit goût aux représentations dramatiques, et en 1775 Ernest II fondait un théâtre permanent , à ses frais et sous sa protection spéciale. L'espèce de sollicitude dont le prince entoura l'institution naissante fait honneur à sa générosité comme à son sens droit. Non content d'avoir rédigé avec scrupule un règlement sur les devoirs des artistes et de leurs directeurs, il fonda ce que nous appellerions de nos jours une caisse de retraite pour venir en aide aux malades, aux vieillards et aux veuves.
L'un des premiers auxquels ces subsides durent être alloués fut l'acteur et directeur Ekhof , qui a donné son nom à une place de Gotha. Également habile à provoquer le rire et les pleurs, ce véritable artiste avait de l'enthousiasme, de l'élan, une sympathique puissance de diction, la double force qui attire et qui entraîne. Son éloignement des chemins battus, sa manière originale l'a fait regarder comme le précurseur, sinon comme le premier chef de l'école moderne. Homme de conscience, homme de foi, il ennoblissait sa profession par ses vertus; il était de ceux, disent ses biographes, en qui la dignité de l'art s'allie à la dignité morale. Aussi, au lendemain de ses funérailles, quels regrets et quel deuil! Ses camarades, ses disciples se rassemblent solennellement au théâtre , une musique funèbre se fait entendre, et l'un des assistants prend la parole d'une voix émue.
« Il n'est plus, s'écrie-t-il, celui qui nous donnait à tous un exemple à suivre, un modèle à imiter ! Il est allé clans ces sphères où la loyauté et la vertu reçoivent leur récompense. Nous ne sommes pas ici pour faire son panégyrique, car il n'a nul besoin d'un monument. N'est-ce pas un des plus éclatants privilèges des grands hommes qu'il suffit de les nommer pour faire sentir à chacun leur valeur? Mais nous sommes ici pour rendre à la mémoire d'Ekhof ce témoignage public, ce témoignage solennel que nul n'éprouve plus profondément que nous le vide laissé par sa mort sur cette scène , et sur la scène allemande tout entière. »
Je ne sais rien de plus touchant dans le genre que ce religieux hommage librement rendu par des compagnons d'œuvre à un interprète du beau et du bien.
Il se joue des drames dans le ciel comme sur la terre, et les savants contemplateurs de ces scènes sublimes, les astronomes, ont à Gotha de bonnes raisons d'être satisfaits. Us possèdent un observatoire d'où ils jouissent, comme d'une première loge, des moindres péripéties dont le firmament est le théâtre. 11 passe pour un des meilleurs de l'Europe, cet observatoire, établi d'abord au Seeberg, près de Gotha. Il a permis de reconnaître la position exacte de divers corps célestes, et, dès le dix-huitième siècle, l'importance des observations qu'on y faisait lui valut la visite des principaux astronomes de l'Europe , entre autres de Lalande. C'était, du reste, le monument scientifique par excellence, l'œuvre de prédilection du duc Ernest II. Ce prince, passionné pour l'astronomie autant que protecteur éclairé des arts, n'épargna rien ni pour le construire, ni pour lui assurer un directeur de mérite. Il trouva précisément celui qu'il cherchait dans un gentilhomme hongrois, natif de Presbourg, le baron de
Zach qui, après avoir enseigné la mécanique àLemberg et voyagé
en Europe, s'était arrêté à Londres. C'est de lui que le comte Briïhl écrivait au prince de Saxe-Gotha : « J'ose avancer, sans craindre qu'on me taxe d'exagération, que parmi le grand nombre d'hommes que j'ai été à portée de connaître dans le cours de ma vie, je n'en ai rencontré aucun dont le caractère moral et l'élévation des sentiments soient plus de niveau avec l'étendue et la profondeur des lumières. » Et ce portrait flatteur ne manquait pas de ressemblance. Tout ce que Zach promettait, il l'a tenu. La solidité de ses connaissances mathématiques et sa patience d'observateur ont hâté les progrès de la science. Les Éphémérides géographiques auraient suffi, à elles seules, à fonder la réputation de l'observatoire et de l'astronome. Mais le célèbre Encke, enlevé à la science en 4 865 , devait attacher son nom à d'importantes découvertes et concourir à l'éclat scientifique de Gotha.
Heureux les chefs d'État et les gouvernements quand leur confiance est ainsi justifiée ! Heureux doivent-ils être de mener à bonne fin des entreprises dont le succès ne dépend pas d'eux seuls! Les meilleures institutions d'un souverain ne sont que trop souvent ébranlées, faute de gens capables de les soutenir. Et c'est là ce qui faisait dire un jour à une personne d'esprit : « Ce ne sont pas tant les places qui manquent aux hommes, que les hommes qui manquent aux places. »
Pour une ville qui existait déjà au temps de l'empereur Henri l'Oiseleur, Gotha se distingue par un caractère moderne. Cinq grands incendies, à différentes époques, ont dévoré jusqu'aux derniers restes des maisons du dixième siècle. Voyez les édifices religieux eux-mêmes : ils n'ont pas cet extérieur de
vétusté qui vous frappe dans le voisinage , à Muhlhausen ou à Erfurt. Mais l'église des Augustin s , dépendante d'un ancien cloître, est digne de remarque, d'autant plus qu'un artiste fort distingué, M. Jacobs, a décoré l'autel d'un tableau de grand style. Après cela, les plus vieux souvenirs se groupent autour de la place du marché, de l'église Sainte-Marguerite, de l'hôtel de ville, de la maison de Cranach et du Friedenstein.
La maison de Cranach est de belle apparence ; au-dessus de la porte ou voit encore sculptées les armoiries du peintre, un dragon ailé avec une couronne sur la tête et un anneau d'or dans la bouche. L'électeur Frédéric le Sage avait, dès 1508, conféré la noblesse au chef de l'école saxonne. Lucas Cranach n'était pourtant originaire ni de Gotha ni de Weimar: il avait vu le jour à Cronach , dans le diocèse de Bamberg, non loin de Cobourg, sur cette terre de Franconie, heureuse mère d'un autre grand artiste, d'Albert Durer. Comment s'écoulèrent ses premières aimées et quelles furent ses premières impressions? On l'ignore, mais on pense qu'il reçut dans la maison paternelle, et de son père môme, les premières leçons de dessin. On sait aussi qu'à l'âge où tant d'autres tiennent à peine un crayon , il avait rencontré des protecteurs et ne pouvait se plaindre de la fortune. Il commença, dit-on , à peindre à Cobourg dans la salle à manger du château, où il représenta si fidèlement un cerf que les connaisseurs s'y trompaient et que les chiens aboyaient à cette image. C'était dans l'esprit du temps un succès et une recommandation, car la demeure féodale était fréquemment le rendezvous des plus hauts seigneurs de la contrée. Attirés à Cobourg par le plaisir de la chasse , l'électeur Frédéric et son frère Jean le Constant eurent l'occasion de voir les premiers essais de Cranach. Ils dirent des paroles de bon augure au jeune peintre de dix-neuf ans et, pour lui marquer leur bienveillance, l'invi-
Gotha. Maison de Cranach.
tèrent à venir dans leurs châteaux. Là Cranach s'adonna de tout cœur à l'art qui devait l'illustrer. Meutes et gibier égayaient son pinceau. Il réussit même à rendre un sanglier d'une façon surprenante, puisque l'électeur charmé voulut faire cadeau du chef-d'œuvre à son parent l'empereur Frédéric III.
Encouragé de la sorte , Cranach étendit le cercle de ses études et, après avoir heureusement reproduit la figure humaine, il aborda des sujets empruntés à l'histoire profane et à l'histoire sacrée. Un voyage en Palestine lui révéla l'importance de la couleur locale et du costume. Peu d'années après cette expé-
dition lointaine, Cranach reçut le titre de peintre de la cour de Saxe, avec un traitement fixe. Il avait 32 ans. Dès ce moment, aussi assuré de l'avenir qu'on peut l'être, il choisit pour résidence Wittemberg où l'électeur venait de fonder la célèbre université de ce nom. Enfin son mariage avec Barbara Brengbier, fille d'un bourgmestre de Gotha, eut le double avantage de consolider sa position et d'accroître son aisance. La maison dite de Cranach, à Gotha, lui fut-elle apportée en dot par sa femme ou. était-ce une portion de l'héritage de son beau-père ? On ne le dit pas. Ce qu'on peut affirmer, c'est que Lucas Cranach, après un séjour de quarante-six ans à Wittemberg , mourut octogénaire à Weimar, où nous le retrouverons.
Au haut de la colline sur le penchant de laquelle habita Lucas Cranach, s'élève un bâtiment massif, un peu lourd, de forme quadrangulaire , flanqué de deux tours. C'est l'ancien palais des ducs de Gotha, c'est le Friedenstein. La terrasse dont il est entouré mesure une belle étendue, et les arcades qui donnent accès dans l'intérieur ne manquent pas d'un certain effet. Elles ne diraient, du reste, rien à l'œil, ces murailles, qu'elles parleraient à l'âme ; elles tomberaient en ruines qu'elles seraient encore debout. Le souvenir d'Ernest le Pieux y est vivant.
Lors de nia première visite à Gotha, je connaissais, comme tout le monde , le nom d'Ernest le Pieux. Je n'ignorais pas ses vertus, mais je ne soupçonnais pas son influence. Un professeur éclairé, avec qui j'eus le bonheur de lier conversation, m'apprit ce que j'aurais dû savoir. « Deux choses , me dit-il, ont donné à notre ville un caractère qu'elle n'a, grâces à Dieu, point encore perdu : c'est le luthéranisme , d'une part , et le règne d'Ernest le Pieux, de l'autre. Plus vous étudierez notre passé et notre présent, plus vous en serez convaincu. Action
religieuse du réformateur au seizième siècle, action morale et civilisatrice du prince au dix-septième siècle, tout est là. »
Il n'était pas difficile de suivre le bon conseil qu'on me donnait indirectement. J'ai cherché à connaître la vie et les actes d'Ernest le Pieux , et je n'ai pas eu de peine à m'expliquer les sentiments du pays pour son bienfaiteur et son souverain. Ernest a mérité le nom et le surnom sous lesquels on le connaît : il était sérieux, il était pieux.
Il vit le jour à Altenbourg, en 1001, dans la nuit de Noël, au milieu des chants d'allégresse de la chrétienté. Les anges qui, à cette heure suprême, veillent depuis des siècles sur le berceau des nouveau-nés, sourirent à celui dont les yeux s'ouvraient à la lumière. Ils pouvaient lire d'avance , les messagers divins, ils pouvaient lire dans le cœur du prince de la terre cette parole de soumission au prince du ciel : « Oui n'obéit pas à Dieu n'est pas capable de gouverner les hommes. » A mesure que l'enfant grandit en stature, il grandit en puissance morale. Les heureuses inclinations dont il était doué se fortifièrent des leçons de l'exemple. Autour de lui, dans sa famille, il respirait l'amour ardent du bien : nul ne songeait à se soustraire aux petites obligations de la vie, encore moins aux grands devoirs que la couronne impose. Sa mère Dorothée-Marie, fille du prince Joachim-Ernest d'Anhalt-Kœthen , et son père , le duc Jean de Weimar, étaient l'un et l'autre admirablement propres à former sa jeune âme aux vertus solides. Le duc Jean demandait chaque jour à la prière des forces pour lui-même, des bénédictions pour les siens. Nourri de la Bible comme des écrits de Luther, il portait aux progrès de la prédication et de l'enseignement théologique un intérêt si vif que , si l'on en croit les chroniqueurs, nul candidat ne remplissait dans ses États les fonctions pastorales avant d'avoir été invité à lui soumettre un sermon
d'épreuve. Cette délicatesse de conscience, qui descendait jusqu'aux moindres détails, se traduisait chez le souverain par des mots d'une affabilité sincère et charmante. Plus d'une fois, après la lecture de quelque timide supplique, on l'entendit s'écrier : « Hé! je suis ici pour cela; oui, je suis fait pour écouter mes sujets et leur venir, si je puis, en aide! »
De semblables propos, recueillis par un fils en bas âge, valent mieux que tous les préceptes sur l'art de régner.
Par la mort prématurée du duc Jean de Weimar, qui ne précéda que de quelques années dans la tombe sa noble compagne, Dorothée-Marie, Ernest le Pieux se trouva de bonne heure appelé avec ses sept frères, sous la tutelle de l'aîné, à la co-régence des Etats paternels. Rien ne lui annonçait l'avenir qui fut le sien, car il était l'un des derniers nés, l'un des cadets de la famille. Mais quand les temps sont agités, quand les circonstances sont difficiles, l'extraordinaire etl'imprévu exercent tout leur empire. Le chef de la maison, Jean-Ernest, ayant pris parti contre l'empereur Ferdinand II pour l'électeur palatin Frédéric V élu roi de Bohême, mourut loin de son pays, à l'âge de 32 ans, sans laisser de postérité. Son frère, le duc Frédéric, défenseur non moins ardent de la cause palatine, avait déjà perdu la vie, les armes à la main, en 4622, deux ans après la décisive bataille de Prague ou de la Montagne blanche. Quant à Frédéric-Guillaume et à Jean-Frédéric, le premier n'atteignit que sa seizième année, tandis que le second disparut, victime de ses passions fougueuses et des malheurs qu'elles avaient attirés sur sa tête. Enfin l'un des plus illustres généraux de la guerre de Trente ans, Bernard de Saxe, succomba tout à coup, au plus beau moment de sa gloire.
De la nombreuse famille de Jean de Weimar, il ne restait donc en 1640, pour partager l'héritage paternel, que les ducs
Guillaume, Ernest et Albert. Ce dernier lui-même ne régna que peu de temps sur Eisenach, en sorte que la branche Ernestine se divisa pour toujours en deux lignes, l'une à Weimar, avec Guillaume, l'autre avec Ernest à Gotha.
De toute façon Ernest le Pieux était à la hauteur du rôle que les circonstances l'obligèrent à remplir presque à l'improviste. Dès sa jeunesse, confié aux soins d'un historien du plus grand mérite, il avait appris à discerner le vrai du faux, à ne point se fier aux apparences, à observer sans passion, à raisonner sans faiblesse. La droiture du caractère s'accordait avec la justesse de l'esprit. Si l'étude des langues lui avait offert de grandes difficultés, il possédait du moins en histoire des connaissances étendues, il était surtout versé dans les sciences mathématiques, physiques, dans l'architecture civile et militaire. Le cœur humain était également pour lui un livre ouvert, bien que les événements politiques l'eussent empêché de visiter, comme plusieurs de ses frères, les principales cours européennes. Loin de regretter les voyages, il se félicitait de n'en avoir point fait, dans la crainte sans doute de rencontrer partout les mêmes vices avec les mêmes erreurs.
Un tour d'Europe n'aurait pas mûri son expérience mieux que les grandes scènes militaires dont l'Allemagne était le théâtre. Commencée dès 4649 en Bohême, la guerre de Trente ans entrait en 4630 dans sa troisième période. Les victoires remportées par les impériaux n'avaient abattu ni l'espoir ni le courage des réformés; en présence de Gustave-Adolphe, Wallenstein et ïilly payeront cher leurs premiers triomphes. Aux côtés du héros suédois combattaient Bernard de Weimar, Guillaume et Ernest. Ce dernier, à la tète d'un régiment d'infanterie, donna d'éclatantes preuves de dévouement et de courage devant Kœnigshofen, Schweinfurt et Wurzbourg. Au redoutable
Ernest le Pieux.
passage du Lech, il se signalait entre tous. Ayant reçu de Gustave-Adolphe l'ordre de chercher un gué, il n'hésite pas à tenter l'entreprise: l'épée à la main, il se jette dans les eaux, et tandis que les siens le suivent au milieu des plus grands dangers, sa vie est menacée, sa santé sera longtemps compromise, mais il a ouvert un chemina la victoire, les ennemis sont en déroute, et Tilly reçoit la blessure à laquelle il succombera bientôt. A Lutzen, même abnégation, même héroïsme. Il rivalise de bravoure avec Bernard, et les chroniqueurs futurs compareront naïvement les deux frères à Castor et Pollux.
Le roi de Suède mort, il fallait plus que jamais aux réformés des généraux habiles pour soutenir la lutte. Afin de concilier
toutes les exigences, Bernard, que Gustave-Adolphe avait investi
de la Franconie et des évèchés de Wurzbourg et de Bamberg, réussit à mettre, en son absence, à la tête de ces États son frère Ernest. Dès lors, le futur duc de Gotha se montra aussi bon administrateur qu'il avait été bon capitaine. Appelé à gouverner un pays en grande partie catholique, il eut la sagesse de respecter le culte et la constitution de ses sujets, sans poursuivre d'autre but que le bien-être croissant du clergé et des instituteurs de la jeunesse. Son habileté à tenir la balance égale entre les deux communions chrétiennes ne l'empêchait pas de veiller aux intérêts du luthéranisme, de visiter les églises, de l'aire inspecter les écoles réformées. A cette tolérance religieuse, fort remarquable pour l'époque, s'alliait une prudente gestion des deniers publics. Au bout de six mois , des économies considérables étaient réalisées. Aussi, quand la Franconie et les territoires épiscopaux retrouvèrent leurs anciens maîtres, justice fut-elle rendue aux capacités d'Ernest. « Le duc Ernest, » se plaisait à dire l'évèque de Wurzbourg, « a mieux administré que je ne l'aurais fait moi-même, si j'eusse été présent. »
Aussitôt après la bataille de Nordlingen et la paix de Prague signée, Ernest posa les armes. La Thuringe n'avait que trop souffert pendant l'absence de ses ducs. Instruits de leurs devoirs dans la paix comme dans la guerre, les nobles fils de Jean de Weimar gouvernèrent d'un commun accord, jusqu'au moment où, la co-régence étant venue à cesser, chacun d'eux devint le seul et unique maître du territoire qui lui était échu en partage.
Le discours par lequel Ernest le Pieux ouvrit la première diète convoquée sous son règne avait un caractère vraiment paternel, parce qu'il venait du cœur. La volonté manifestée du souverain était de maintenir dans toute sa pureté la parole divine et dans toute leur intégrité les synodes luthériens ; d'administrer d'une manière juste et impartiale; de protéger tous
les droits et de sauvegarder fidèlement toutes les libertés de ses sujets. Ce programme, si simple en apparence, promettait beaucoup, et toutes ses promesses eurent leur accomplissement. A quelles extrémités lâcheuses n'eût pas été réduit le pays sans un prince bien décidé à faire de si bonnes choses! La disette, les fléaux, les épidémies, les pillages auxquels s'étaient livrées les troupes impériales et même suédoises, après la mort de Gustave-Adolphe, les contributions de guerre qui en sept ans ne s'élevèrent pas à moins de 170,00(1 écus, toutes les calamités enfin s'étaient succédé presque sans relâche. Mais Ernest avait trois vertus excellentes pour combattre ces misères: l'espérance qui console, la charité qui guérit, la foi qui sauve. C'était un philanthrope, dans la belle acception du mot. Accroissement de l'aisance, développement intellectuel, moral et religieux, tranquillité au dedans, considération et bonne renommée au dehors, voilà l'immense tâche qu'il s'imposa et qu'il remplit pendant trente-cinq années.
Trente-cinq années passent vite, surtout si elles sont heureuses. Au moment où l'Angleterre, déchirée par les factions, allait tomber au pouvoir de Cromwell, alors qu'en France la guerre de la Fronde troublait la minorité de Louis XIV , le petit pays de Gotha, que la conclusion du traité de Westphalie avait enfin délivré de plus d'un lourd impôt, s'apprêtait à célébrer la (fraude fêle de la paix. Les 14 et 12 août 1650 furent marqués par d'universelles réjouissances; on frappa des pièces d'or et d'argent commémoratives et, grâces aux libéralités du duc, les plus pauvres ne firent pas éclater le moins d'allégresse. Il faut dire que des actes d'une incontestable générosité avaient précédé cet événement. Ainsi lorsqu'au début du règne un épouvantable incendie réduisit une grande partie de la ville en cendres, Ernest le Pieux montra aux plus malheureuses familles une sollicitude
telle que bientôt s'effacèrent les dernières traces du désastre ; ainsi encore, pour ramener la sécurité et faciliter les transactions, il mit des châteaux et bailliages en état de défense, établit des compensations en faveur de ceux que la guerre avait à demi ruinés, fit abaisser le prix des céréales, et alla même jusqu'à se refuser les choses les plus nécessaires pour fournir des chevaux de labourage au paysan qui n'en avait pas.
Ces bonnes œuvres n'étaient que le prélude de plusieurs mesures d'une utilité non moins réelle, aux yeux d'Ernest, comme la création d'une chambre de tutelles, d'une maison de correction et d'orphelins, sans compter des ordonnances sur les incendies, sur les monnaies étrangères de bas aloi, sur les médecins, les avocats, les juges, sur d'autres professions et d'autres objets encore. Peut-être la réglementation, dans tout cela poussée loin, descendait-elle jusqu'à des détails puérils en apparence; mais les termes de libre échange, de liberté du travail ne s'employaient pas au dix-septième siècle; tout bon gouvernement, paternel et fort, était protectionniste. Ernest croyait de son devoir, et il avait raison, de conduire les affaires publiques en bon père de famille, soucieux de tout voir et de tout prévoir pour le bien de ses enfants. De la même manière qu'il se gouvernait lui-même, il a gouverné les autres. Comme il s'examinait scrupuleusement sur tous les points, il a, pour ainsi parler, fait subir à son pays un universel examen de conscience.
Si, pour faire des chrétiens, il faut d'abord , suivant la belle expression d'un penseur, former des hommes, Ernest le Pieux employa les seuls moyens capables de parvenir au but. ïl établit sur de solides fondements l'alliance de l'éducation et de l'instruction, veillant aux moindres progrès de l'une et de l'autre. Avec un directeur habile, le gymnase réorganisé s'augmenta d'une classe où l'on enseignait les mathématiques, la philoso-
phie théorique et pratique, l'astronomie. Quant aux écoles que nous appellerions, de nos jours, primaires, elles acquirent aussi une importance nouvelle: on les multiplia, on les soumit à des inspections régulières , on prit soin du physique autant que du moral des enfants, on n'oublia pas non plus les maîtres d'école dont les appointements furent élevés. Une ordonnance ducale régla tout ce qui concernait la discipline et les méthodes d'enseignement. Les enfants devaient entrer à l'âge de cinq ans révolus à l'école, et ne la quittaient pas avant de pouvoir lire et écrire l'allemand, avant de s'être appliqués à l'arithmétique et au chant, avant d'avoir surtout parfaitement compris le catéchisme de Luther. Des faveurs, destinées à faciliter l'accès d'une carrière, étaient accordées aux élèves doués d'aptitudes spéciales. Le souverain lui-même, qui visitait quelquefois les écoles, aimait à récompenser en personne soit le zèle des maîtres, soit les efforts des disciples. On ne s'étonne point, après cela, de la popularité, de ce dicton au temps d'Ernest le Pieux : « Les paysans du duché de Gotha sont plus savants que les gentilshommes des autres contrées. »
L'instruction profane, quelque soin qu'il en prit, n'était pour Ernest qu'un accessoire auprès de l'instruction chrétienne. Sa vie entière, ses discours, ses habitudes et jusqu'à son surnom témoignent de la profondeur de ses convictions religieuses. Organisation de l'Eglise, prédication, théologie, discipline ecclésiastique, livres d'édification, rien de tout cela ne le laissait indifférent. II n'aurait pas mieux compris l'Église sans l'État que l'État sans l'Église. Administrer l'une et l'autre pour le mieux, avec autant d'humilité que de prudence, c'était sa vie, sa grande affaire de toutes les heures, et non content de diriger les âmes vers Dieu, il aspirait de toutes ses forces à servir Dieu par ses œuvres. Il le prouva bien par la publication de la Bible
Ernesiine. Imprimée à Nuremberg, avec, cartes, éclaircissements archéologiques, gravures, la Bible Ernestine n'a pas cessé d'être estimée des théologiens et des bibliophiles. On la connaît également sous le nom de Bible Weimarienne , parce que le duc en eut la première idée lorsqu'il habitait encore le château de Weimar.
De la diffusion et de la popularisation des saintes lettres on pouvait attendre les meilleurs fruits. Mais la théologie, qui est une science, n'est pas le christianisme, qui est une vie. Autant l'une, soumise aux conditions de toute science, convient au petit nombre, autant l'autre est simple, universelle, populaire. Ernest ne comprit pas suffisamment cela, lorsqu'en dépit de sa prudence habituelle , il tenta d'intervenir dans les querelles théologiques de son temps. Au lieu de regarder à ce qui seul unit les âmes, et non à ce qui divise les esprits , les théologiens étaient partagés en deux camps, se disant attachés, les uns au strict luthéranisme, les autres aux doctrines plus larges et plus douces de Mélanchthon. Or, pour mettre un terme à des débats qui pouvaient préjudicier à l'Eglise , comment faire ? L'idée d'établir un conseil de théologiens, chargé de statuer et de décider en dernier ressort sur les matières litigieuses , se présente à l'esprit d'Ernest : aussitôt il veut gagner à ses vues les principales cours, les États protestants, jusqu'à la Suède. Mais ce projet ne rencontre pas un accueil favorable. Irait-on de la sorte au but qu'on se propose? Ne reculerait-on pas la difficulté sans la résoudre? Et ne serait-ce pas revenir, sous une autre forme et par une inconséquence, aux conciles? Devant toutes ces objections, non sans valeur, Ernest doit renoncer à l'entreprise.
D'autres desseins étaient d'une exécution plus aisée. Que de moyens employés pour favoriser l'éloquence de la chaire, pour
sanctifier la célébration du dimanche, pour prévenir et punir la corruption des mœurs! Et les lois somptuaires? En 1667, le luxe des vêtements et surtout la toilette des femmes étaient encore soumis à des règles dont l'inobservation pouvait faire condamner les délinquants à une amende ou . . . à la prison. 0 les vieux temps !
Cette sévérité, que beaucoup appelleront puritaine, n'excluait chez le duc ni une exquise bonté, ni un tact sûr. Négociateur plein d'habileté, il savait se ménager des relations au dehors et n'aurait pas compromis, par une roideur excessive, le succès d'une entreprise. Ses capacités à cet égard se déployèrent dans plus d'une circonstance, par exemple, lors du partage entre Weimar et Gotha des duchés d'Eisenach et d'Altenbourg. Il pouvait d'ailleurs compter sur l'appui de l'empereur auquel il ne manquait pas d'offrir, en toute occasion, des secours. Pouvait-on redouter quelque nouvelle invasion des Turcs, toujours menaçants pour l'empire, Ernest facilitait les enrôlements militaires. S'agissait-il des craintes inspirées par l'ambitieuse politique de Louis XIV, il organisait des corps de milices nationales et donnait à l'un de ses fils un commandement. « De cette façon, » dit un historien, « Ernest réussit à faire ce dont peu de princes peuvent se vanter : il avait rendu son pays deux fois plus grand, sans verser le sang d'un seul de ses sujets, et il soutenait son rang parmi les princes les plus considérés de l'empire. »
Voilà bien, en effet, le témoignage qu'aurait pu se rendre à lui-même Ernest le Pieux vers la fin de sa carrière. Mais parvenu à la vieillesse, il songeait inoins au bien accompli qu'au bien encore à faire. Les grandes aines ont un idéal. Aussitôt toutefois qu'il se vit dans l'impossibilité d'agir, il remit à son fils ainé le gouvernement du pays, attendant la mort qui le frappa, sans le surprendre, en 1675. D'après ses volontés, ses
funérailles devaient être simples, comme l'avait été sa vie. Des milliers de sujets ne crurent pas enfreindre cet ordre en accompagnant la dépouille mortelle du souverain; rarement obsèques furent solennisées par une douleur plus vraie.
Des dix-huit enfants nés de son mariage avec Elisabeth-Sophie, duchesse d'Altenbourg, sept fils furent appelés à recueillir son héritage de vertus et de talents plus encore que de biens matériels. Elles valaient de l'or, ces réflexions et ces maximes :
« Un prince doit non-seulement penser qu'il est un homme, mais encore que ses sujets sont des hommes. »
« Les princes de la terre sont faits de terre et doivent retourner à la terre. »
« Un prince qui n'obéit pas à Dieu n'est ni digne ni capable de gouverner les hommes. »
« Les pires conseillers d'un prince sont la colère, la haine et la calomnie. »
« Un prince qui veut bannir de ses Etats la disette doit d'abord en extirper la prodigalité. »
« Un bon prince ne tiendra pas pour bien ce qui est le plus sûr, mais il tiendra pour le plus sur ce qui est bien. »
« Un prince qui veut parvenir au ciel doit penser chaque jour aux obstacles de la route et au ciel lui-même ; car il est difficile, dans la plus haute fortune, d'atteindre au plus grand bien. »
« 0 Dieu, enseigne-moi à te connaître et à me connaître! »
«In silentio et spe. Dans le silence et l'espérance. »
Les meilleures règles de conduite n'ont de prix que si elles sont strictement pratiquées. Le premier venu peut faire de belles théories morales, le premier venu ne les applique pas comme Ernest le Pieux. J'aime à me le représenter aux prises avec les circonstances les plus graves, ce prince éclairé, la main sur le cœur, écoutant sa conscience; j'aime à le voir, sage adminis-
trateur et sage économiste, conquérant le surnom que lui valut sa piété envers Dieu, envers son pays, envers les autres hommes.
La construction du Friedenstein remonte au règne d'Ernest le Pieux. Assise sur les ruines de l'ancien manoir du landgrave Albert le Dégénéré, la moderne demeure ducale ne fut achevée qu'en 1646. Au nom de Grimmenstein, château des fureurs, le prince substitua celui de Friedenstein, château de la paix. Ce dernier nom était de bon augure. Il est rare que la paix n'habite pas les hauteurs.
Des fenêtres du Friedenstein qui commande la ville, on plane aussi sur la campagne. Tantôt vous apercevez quelque cime lointaine ou un plateau voisin, tantôt vous découvrez à l'horizon, et comme perdues dans l'azur, les mouvantes sommités des grands bois. Si le vent frais fouette votre visage, ou qu'une tiède haleine vous caresse, vous croyez entendre les voix affaiblies des solitudes, et pour peu que votre âme réponde à ces voix, pour peu qu'une note des anciens jours vienne à résonner sur le clavier de vos souvenirs, vous éprouvez des impressions dont le charme rêveur est irrésistible.
Ces impressions ne vous abandonnent pas dans les hautes salles et les longs corridors du château. Ici, entre de vieux portraits accrochés aux murailles, se détache un personnage à la grande stature, aux traits expressifs et fortement accentués ; d'un geste, ce maître jadis si puissant vous arrête au passage ; son œil scrutateur s'attache au vôtre, sa bouche va s'entr'ouvrir ; on dirait que la toile s'anime. Plus loin, c'est le cortège des visions qui devant vous défile ; vagues images, formes indécises, morts et vivants, belles et puissantes châtelaines, hauts seigneurs,
héros de l'histoire et de la légende s'amusent à hanter votre imagination complaisante. « Le long des galeries du vieux Friedenstein, par un pale clair de lune, souvent se glisse l'aïeule de la maison. Si les princes vivent dans la joie et la prospérité, l'aïeule demeure ensevelie dans le silence du tombeau ; mais le malheur est-il proche, l'aïeule doit se montrer au peuple ! 1 »
En se rappelant ces vers, d'une couleur bien germanique dans l'original, plus d'un visiteur du Friedenstein achèvera le poëme à sa façon. Emporté par la fantaisie du contraste, il ressuscitera Y aïeule endormie, il lui rendra le double charme du pouvoir et de la jeunesse. Voyez plutôt: les sept portes de la grande salle des fêtes viennent de s'ouvrir et, sur un siège élevé, prend place la souveraine. La tête haute, elle domine du regard et de la voix gentilshommes et pages, barons et varlets empressés à lui rendre hommage. A la clarté éblouissante des lustres d'or, les plumes, les diamants, les ceintures, les pierreries, les aigrettes aux reflets chatoyants, scintillent comme des étoiles. Blondes chevelures et têtes blanchies s'effleurent, se touchent, se confondent; sous les arcs cintrés des galeries passent et repassent des couples qui échangent de gais propos avec de douces promesses. Ce spectacle paraît réjouir la noble dame. Tandis qu'elle prête l'oreille aux assurances d'un chevalier fier d'avoir reçu la veille l'accolade, on la voit sourire au poëte assis sur les degrés du trône. II accorde sa lyre, le troubadour, il brûle de se faire entendre, car le seigneur est revenu sain et sauf d'un lointain pèlerinage. Gloire à ce seigneur aimé, vainqueur des Infidèles! Demain sonnera l'hallali d'un cerf dix-cors expiré sous ses coups, demain ce preux châtiera l'insolence d'un audacieux voisin !
Rêverie, pure fiction que ce tableau. Le Friedenstein n'a presque d'un manoir féodal que la position avantageuse. Du reste , plus
1 P. -H. Welcker, Thuringer Lieder.
de salles des fêtes, et peu d'enchantements naïfs renouvelés des vieux siècles. Hormis les appartements occupés par le commandant du château, M. le baron de Griesheim, sénéchal de Gotha, la science et l'art ont fait invasion presque partout ; des collections de prix et une galerie représentent les maîtres absents. Ainsi l'a voulu la famille régnante. Elle a ouvert son palais au beau et à l'utile.
Fondé par Ernest le Pieux et enrichi jusqu'à nos jours par ses successeurs, le musée d'objets d'art et d'antiquités ressemble peu aux enseignes trompeuses. J'aurais bien donné quelque chose pour y rencontrer en même temps une marquise italienne, une princesse russe, une Parisienne de goût. Aucune de ces dames n'eût fait la moue, car il y a là des camées, des émaux, des agates, des mosaïques florentines et romaines, des médaillons qui leur siéraient à ravir. Améthystes, grenats, topazes, onyx et cornalines en abondance, sardoines, hyacinthes, calcédoines, jaspes sanguins, verts et panachés, chrysoprases, malachites, que sais-je? Toutes ces pierres plus ou moins précieuses, taillées et gravées, de formes et de grandeurs différentes et qui ont ravi l'une au soleil un rayon, l'autre à l'arc-en-ciel ses couleurs, vous donnent des éblouissements. Un des maîtres joailliers du moyen âge, tels que nous les dépeignent les contes fantastiques, bondirait d'aise à cette vue, et notre vieux Rémi Belleau, du seizième siècle, ajouterait un trait naïf à sa peinture du rubis.
Mais entendons-nous. S'agit-il d'une comparaison avec les richesses du Caveau vert à Dresde, avec les splendides joyaux de la couronne des czars, avec ces belles parures de diamants et de pierreries devenues héréditaires en Italie dans les familles des Piombino, des Borghèse, des Doria, des Massimo? Non, en aucune manière. A chacun ses mérites, à chaque chose sa valeur. Gotha n'a point la prétention d'égaler, encore moins d'éclipser
les écrins des capitales. Et pourtant qui ne lui envierait, à Gotha, son Confucius de saphir, sa topaze brésilienne, son médaillonaméthyste de Louis XIV dans la fraîcheur de la jeunesse, son onyx antique avec Jupiter écoutant les plaintes de Cérès !
Tout amateur a ses prédilections et sa marotte. Moi, comme un autre. Pourquoi ne regardai-je qu'en passant et d'un œil distrait les épées, bottes, sabres, pistolets, gants, cannes, vêtements, chapeaux de quelques grands personnages historiques, depuis Ernest le Pieux jusqu'à Jean Sobieski, Marie-Antoinette, Napoléon Ier ? Pourquoi n'avoir pas consacré plus de temps aux antiquités germaniques, égyptiennes, romaines, étruriennes ? Pourquoi, ô négligence ! n'ai-je pas supputé les curiosités ethnographiques de presque toutes les parties du monde ? Je n'en sais vraiment rien. Parlez-moi plutôt de reliefs, d'objets de bois et d'ivoire, de majolica, de fayence, de porcelaine, de miniatures, d'enluminures, d'ouvrages mécaniques : j'étais et je suis resté de belle humeur à leur propos. Ici, vous voilà en plein jardin d'Éden, avec Adam et Ève, si délicatement et si finement sculptés sur bois que des historiens de l'art, Kugler et de Rettberg, n'ont pas hésité à prononcer le nom d'Albert Durer. Là, vivant souvenir du moyen âge, un cor d'ivoire vous apporte des bruits de chasse seigneuriale et de tournoi, en l'honneur du glorieux triomphe de saint Georges sur le dragon. Ailleurs, c'est la Renaissance et ses merveilles qui vous fascinent, soit par des miniatures sur parchemin , où , fidèle au costume comme au coloris , un artiste inconnu a reproduit plus de trente princes et princesses de la maison de Brandebourg, soit par un petit livre dont l'or, l'émail et les joyaux embellissent des autographes de rois et de têtes couronnées. Plus loin, l'histoire du temps qui s'écoule, l'histoire du monde à la figure changeante vous est racontée sous la forme d'un planétaire.
Il faudrait être Huyghens, lord Orrery, un mécanicien de la vieille école de Nuremberg ou un ingénieur de nos jours, pour bien traduire en langage ordinaire les ingénieuses démonstrations de ce planétaire. Je ne m'en chargerais pas. N'importe, je me suis associé du moins, avec un plaisir extrême, aux révolutions des astres suivant le système de Copernic et de Ptolémée ; j'ai suivi de près , semblable pour un moment à un Dieu de l'Olympe, le cours de la lune et du soleil dans l'un et l'autre hémisphère ; à la vue des chiffres indicateurs de l'année, du mois, du jour, de l'heure, de la minute, de la seconde, je me suis représenté toutes les phases lumineuses et toutes les éclipses des grands corps célestes, et je serais demeuré là dans mes pensées sans une soudaine interpellation : « Vous voyez, » disait-on, « vous voyez cette espèce d'échappement à cylindre. On en attribue l'invention à Breguet. Eh bien, un autre avant le célèbre horloger franco-suisse eut connaissance de cet échappement. Notre planétaire a pour auteur Philippe-Mathieu Hahn, un pasteur du Wurtemberg. A l'œuvre, on connaît l'ouvrier, n'est-ce pas? »
Savez-vous qui prenait la peine de m'instruire de la sorte? C'était M. le conseiller Bube, directeur du Musée, littérateur et surtout poète, poète aimé, admiré, chantre heureux des vieilles traditions thuringiennes. Son exquise bienveillance ne s'était point lassée de mon interminable monologue dans le cabinet d'objets d'art et d'antiquités, et il voulait bien me faire les honneurs du cabinet chinois, confié aussi à ses soins. Je n'avais pas à me plaindre de la fortune et, après un dernier adieu au Confucius de saphir et d'or, je suivis mon aimable guide. Qui pouvait mieux que Confucius nous ouvrir les portes du Céleste Empire ?
Dans le cabinet chinois de Gotha , le plus complet de l'Aile-
magne, puisqu'il compte près de quatre mille objets, vous n'êtes plus à Gotha, croyez-moi. Avez-vous jamais côtoyé la grande muraille au bout de laquelle se dresse l'arc de triomphe de Pékin? Avez-vous descendu le Fleuve Jaune au son des timbales, en compagnie d'un mandarin lettré, dans une lourde jonque aux banderoles bigarrées ? Votre pilote a-t-il mouillé à Canton pour y voir un Européen ou à Won-sung sur le Shang-Haï pour y faire des provisions d'opium? Connaissez-vous le jardin de la Chine ? Êtes-vous entré au clair de lune dans un temple bouddhiste et les prêtres de Tien-Tung vous ont-ils accablé de politesses? Vous a-t-on proposé une course de montagne, sur une chaise de bambous, au risque d'être brûlé du soleil, abandonné de vos porteurs, dévalisé par des indigents? Avez-vous été ravi de la petitesse du pied d'une Tsi? Avez-vous philosophé, au bord du canal, le parasol sur la tète, avec un grave magistrat au teint safrané, au catogan allongé et tressé de soie?
Peut-être oui, peut-être non. En ce dernier cas, tant pis. Consolez-vous néanmoins. Depuis que Gutzlaff et Hobert Fortune ont exploré le pays des Mandchoux, depuis qu'il y a tant d'Européens en Chine et tant de Chinois, vrais ou faux, en Europe, que n'avons-nous pas emprunté à la Chine, que n'avons-nous pas reçu d'elle ! Nous la connaissons mieux que d'autres pays qui sont à nos portes. Que dis-je ? Nous vivons presque de sa vie, nous les représentants d'une civilisation avancée. Nous avons nos mendiants, nos mandarins, nos Chinois de paravent, nos amateurs fougueux de chinoiseries. Nous prenons chaque jour le thé, noir ou vert, dans des tasses transparentes, sur des plateaux de laque. Porcelaines, papier, boîtes, cassettes, soucoupes, tableaux, encre de Chine, éventails, que nous manque-t-il en vérité.... sauf le langage et l'écriture?
Quiconque n'est point encore blasé sur la Chine se retracera
bien, avec MM. Bube et Mœller pour guides, l'histoire de la journée d'un Chinois. Il suivra le sujet de l'immobile Empire dans ses plaisirs et ses travaux, dans ses pagodes et sa demeure, dans la paix et dans la guerre ; il le verra tantôt simplement vêtu , tantôt resplendissant de soie et d'or, en marche, debout, assis, en palanquin, à pied ou à table; il le verra manufacturier, agronome, pêcheur, artiste, fabricant de papier, grand dignitaire, bon bourgeois jouant de la flûte sur un tabouret ; il le verra aujourd'hui content d'un peu de riz et d'un maigre poisson arrosé d'une infusion de mauvais souchong, demain dégustant la soupe aux nids d'hirondelles, sans crainte d'un dîner de cent plats et d'une mastication de six à huit heures d'horloge.
Tous les visiteurs du cabinet chinois n'animent pas les objets mis sous leurs yeux, mais ils n'en font pas moins leurs petites réflexions à voix basse ou haute. Il paraît que les bons paysans des environs de Gotha sont, sous ce rapport, amusants quelquefois. En présence de tant d'articles de toilette, de vases, de tapis, de lanternes, d'instruments, d'éventoirs, de parasols, de bonnets, de miniatures d'or et d'ivoire, de peintures, de figurines, de magots habillés, ils restent au premier coup d'œil ébahis, pétrifiés, la bouche ouverte et les bras pendants ! C'est un volume des Mille et une Nuits qui leur tombe sous la main ; c'est un rêve. Montrez-leur les deux bannières prises par les Anglais à Canton, et données par feu le prince Albert, ils commenceront à comprendre. Exhibez la magnifique tente, haute de sept pieds et large de six, cadeau du prince japonais Raden-Saleh au duc régnant, ils comprendront mieux encore, parce que des arbres, des animaux, des champs, des collines, des maisons, des hommes, avec un attirail rustique, sont représentés sur ce meuble précieux. « Un pauvre villageois de la forêt,» m'a raconté M. Bube, « visitait un jour notre musée. Après avoir vu nos oiseaux
Gotha. Le Friedenstein.
chinois, si bien reproduits à son gré, il se mit à rire, ne pouvant se décider à les perdre du regard. Lorsqu'il les eut bien contemplés, riant toujours, je lui demandai la cause de son hilarité. « Eh ! » me répondit-il , <r comment ne pas rire , puisque les « Chinois ont aussi des petits oiseaux qu'ils élèvent ! Moi qui « demeure dans le Thuringerwald , je fais comme eux, j'ap- « prends à chanter à mes bouvreuils. >5
Un voyage au long cours, même de fantaisie, vous laisse des impressions qui ne s'effacent pas en un instant. Aussi, la tête remplie d'images, ai-je craint de m'aventurer dans le riche cabinet de numismatique du Friedenstein. La galerie de tableaux s'accordait mieux avec une sensibilité excitée.
Cette petite galerie, qui peu à peu s'est accrue, depuis le dixseptième siècle jusqu'à nos jours, convient au château de la paix. Voilà bien une collection de grand seigneur. Je ne vous dirai ni le nombre exact des toiles, ni leur provenance, ni leur prix : je laisse aux Guides ces détails statistiques et mercantiles. Il vous suffira de savoir que l'Italie compte à Gotha des œuvres signées Titien, Véronèse, Guerchin, Caravage, Battoni, Carlo
Dolce, Corrége, le Guide, Palma l'aîné, Jules Romain, le Tintoret, André del Sarte. L'Allemagne peut se glorifier soit des tableaux religieux et historiques de maître Lucas Cranach, soit des paysages et animaux du francfortois Philippe Roos, que ses contemporains appelèrent la rose de Tivoli. Avec les van Ostade, les Miéris, les Breughel, les Brauwer, les Neer, les Netscher, la Hollande et les Flandres ont envoyé quelques bijoux de Téniers, de Paul Potter, de Berghem, de Van der Yelde, de Kuyp, de Wouwermanns. Quant à l'école française, elle n'a guères à revendiquer en première ligne qu'un Greuze, une copie de Poussin, une marine de Claude Lorrain, mais quelle marine !
De ce petit chef-d'œuvre de Claude, je me suis plu à rapprocher trois ou quatre ouvrages.
Remarquez cette vieille femme qui file. La lumière inonde la figure, les mains, une partie du ruuet. Ah! lumière, céleste, divine lumière, reine des métamorphoses, donne-nous un seul de tes rayons, et le prosaïsme de la vie se change en poésie! Ce Gérard Dow est tout simplement admirable. — Contemplez deux scènes de Cari Dujardin : l'une est rustique, c'est un paysage et une ruine près de laquelle paissent vaches et moutons, gardés par un pâtre ; l'autre, grande, sublime, ne peut être surpassée, selon moi, que par d'autres rares tableaux religieux du même peintre. — Regardez un portrait du duc Ernest II de Saxe- Gotha encore enfant. Voilà la fraîcheur, voilà bien la carnation de la jeunesse ; voilà des narines et une bouche qui parlent. C'est un pastel de Liotard, non de Jean-Étienne, le plus célèbre de la famille, mais de Jean-Michel.
Fort habile graveur, Jean-Michel a montré dans la peinture au pastel un talent presque égal à celui de son aîné. L'éclatante réputation et la vogue de l'un ont seulement éclipsé les mérites de l'autre. Tous deux, du reste, étaient jumeaux d'esprit
comme de naissance. Ils étaient nés à Genève en 1702. Jean- Michel mourut plus que nonagénaire. Il répondit à ceux qui lui annonçaient la mort d'Étienne âgé de 87 ans : « Ah ! ce n'est pas étonnant! Je lui ai toujours dit qu'il ne ferait pas de vieux os, avec la vie qu'il menait ! »
Les productions de l'école contemporaine sont en petit nombre. Mais la qualité tient lieu de l'abondance. L'intelligente physionomie du savant ministre de Linclenau, reproduite en 1814 par Joseph Grassi; une Vénus d'Emile Jacobs; le portrait de feu le prince Albert, en costume de chevalier de la Jarretière, dont l'auteur est l'Anglais Denning ; des études de Tischbein ; un tour de force de lumière où tout autre que Schnorr de Carolsfeld eût échoué ; des moutons laineux d'Eberlé dans le genre de Verbœkhoven; Arthur aveugle d'après Shakespeare sous le pinceau de Reichert — autant de compositions à la vue desquelles je ne me suis point senti enflammé d'un beau zèle d'Aristarque. Même dédain pour la critique devant des croquis inspirés par le conte des sept corbeaux.1
Il est naïf, sous le crayon comme sous la plume, ce conte si populaire en Allemagne, et les frères Grimm lui ont laissé ses primitives couleurs. «Un homme,» racontent les Grimm, «avait sept fils et point de fille, quoiqu'il souhaitât vivement d'en avoir une. Enfin sa femme lui donna bon espoir, et une fille lui naquit. Malgré sa beauté, l'enfant était petite et languissante, et à cause de sa faiblesse, on désira de lui administrer sans délai le baptême. Ce que voyant, le père envoya l'un de ses fils puiser en toute hâte à une source l'eau nécessaire, et les six autres garçons suivirent leur frère à la course. Mais chacun d'eux ayant voulu être le premier à puiser, la cruche leur glissa des mains et tomba dans la fontaine. Alors, immobiles et ne sachant que faire, ils n'osaient pas retourner au logis. Sur ces entrefaites le père était
1 Le tableau original se voil à Weimar.
dans l'angoisse, et ne pouvant s'expliquer la cause de ce retard, il craignait que la petite fille ne trépassât sans baptême. « Cer- « tainement, dit-il, mes garçons se seront oubliés à jouer. » Et comme les garçons ne venaient pas , il s'abandonna de désespoir à des imprécations : « Je voudrais qu'ils devinssent tous « des corbeaux ! » Mais à peine a-t-il prononcé ces paroles qu'il entend un bruit au-dessus de sa tête, et levant les yeux, il aperçoit, volant çà et là, sept corbeaux noirs comme du charbon.
« Les parents ne pouvaient plus rien pour rompre l'enchantement. Si attristés qu'ils fussent de la perte de leurs sept fils, ils trouvaient quelque consolation auprès de leur chère fille qui, en prenant des forces, devenait chaque jour plus belle. Longtemps l'enfant ignora l'existence de ses frères, car on se gardait de parler d'eux en sa présence, quand un beau jour, elle entendit des gens qui s'entretenaient à son sujet. « La petite sera belle, » disait-on ; « dommage seulement qu'elle ait été la cause du « malheur de ses sept frères. » Ces propos affligèrent beaucoup la petite, qui s'en alla vers son père et vers sa mère, leur demandant si elle avait donc eu des frères, et où ils étaient? Là-dessus, les parents ne purent plus garder le secret; ils ajoutèrent pourtant que tel avait été l'arrêt du ciel et que sa naissance n'était que l'innocente occasion de l'événement. Mais la malheureuse créature se faisait sur ce point plus de scrupule chaque jour. Elle n'eut ni trêve ni repos avant d'avoir ouvert en secret la porte et pris sa course, afin de chercher partout ses frères et de les délivrer, n'importe à quel prix. Elle n'emporta qu'une petite bague en souvenir de ses parents, un petit morceau de pain pour la faim, une petite cruche d'eau pour la soif et une petite chaise pour la fatigue.
« Et ainsi elle alla, au loin, au loin, même aux extrémités du vaste monde. Elle parvint jusqu'au soleil, mais il était trop chaud
et trop redoutable, et dévorait les petits enfants. En toute hâte, elle se dirigea du côté de la lune, mais elle était trop froide et repoussante et affreuse à voir, et aussitôt qu'elle vit l'enfant, de s'écrier: « Je sens, je sens de la chair humaine ! » Alors la voyageuse s'enfuit au plus vite et arriva jusqu'aux étoiles. Les étoiles furent bonnes et amicales, et chacune était a? sise sur une petite chaise particulière. Mais l'étoile du matin se leva, lui donna une petite béquille et lui dit : « Si tu n'as pas la petite béquille, tu « ne pourras pas ouvrir le Glasberg, et c'est dans le Glasberg « que sont tes frères. »
« La jeune fille prit la petite béquille, l'enveloppa bien dans un petit mouchoir, et finit par arriver au Glasberg dont la porte était fermée. Elle ouvrit le petit mouchoir, le mouchoir était vide : elle avait perdu le présent de ses bonnes amies les étoiles. Comment s'y prendre? Elle voulait sauver ses frères et n'avait point de clef du Glasberg. La bonne petite sœur prit un couteau, se coupa son plus petit doigt, le mit dans la porte, et par bonheur la porte s'ouvrit. Aussitôt un petit nain vint à sa rencontre : «Que cherches-tu? mon enfant,» lui dit-il. «Je cherche « mes frères, les sept corbeaux, » répondit-elle. Le nain reprit : « Messieurs les corbeaux ne sont pas à la maison ; mais si tu veux « attendre ici leur retour, entre. » Après cela, le petit nain apporta le repas des corbeaux sur sept petites assiettes et dans sept petites coupes, et à chaque petite assiette la petite sœur prit un petit morceau de pain, et à chaque petite coupe elle but un petit coup; mais elle laissa tomber dans la dernière petite coupe la petite bague qu'elle avait emportée.
« Tout à coup un grand bruit se fit entendre dans les airs, et le petit nain dit : « Maintenant, Messieurs les corbeaux vont voler « jusqu'ici. » Ils vinrent en effet et, voulant boire et manger, ils cherchèrent leurs petites assiettes et leurs petites coupes. Alors
l'un dit à l'autre : « Qui a mangé dans mon assiette et bu dans « mon verre? Ce ne peut être qu'une bouche humaine. » Et le septième ayant jusqu'au fond vidé la coupe, trouva la petite bague. Il la regarda, la reconnut pour être celle de son père et de sa mère, et dit : « Si Dieu permettait que notre petite sœur « fût ici, nous serions délivrés! »
« En entendant ce souhait, la petite sœur qui écoutait derrière la porte se montra, et tous les corbeaux reprirent la forme humaine. Et après s'être embrassés et couverts mutuellement de caresses, ils retournèrent en joie à la maison. »
Dans ce Friedenstein, refuge de la fantaisie et palais de l'histoire, transportez-vous il y a cent et quelques années. Nous sommes en 1750 environ. Le cri de la sentinelle s'est fait entendre; la garde est sous les armes. C'est la cour qui, après deux mois d'automne passés à Altenbourg, sa seconde résidence, franchit le seuil du château.
Le souverain est Frédéric III; on l'aime, et ses serviteurs formant la haie sur son passage sont heureux de le revoir ; ils l'attendent , les quartiers d'hiver sont prêts. Depuis dix-huit ans qu'il tient les rênes du pouvoir, le duc n'a presque pas eu à se plaindre de la fortune. Sauf les soucis causés par la guerre de Sept ans, sauf des hostilités commencées et poursuivies à propos d'une question de préséance , les choses ont suivi leur cours ordinaire.
Quant à la duchesse, Louise-Dorothée, née princesse de Meiningen, elle exerce au loin comme de près une sympathique influence; on lui accorde le double attrait de l'intelligence et du cœur. Elle entretient des relations suivies avec la plupart des
têtes couronnées; elle se voit consultée, appréciée, écoutée de Frédéric le Grand; sa belle-sœur a épousé le prince de Galles, père du futur Georges III, et ses fils, élevés par ses soins, seront bien accueillis à l'étranger.
Mais les ouvrages de l'esprit, niais les lettres et les arts n'ont pas de protectrice plus ardente que Louise-Dorothée. Elle aime à attirer à Gotha des personnages distingués, et sa prédilection pour la littérature française est des plus marquées. Parlez-lui de Voltaire, de Rousseau, de Diderot; elle les lit, les connaît, les juge. Et ses goûts intellectuels sont partagés. Elle s'appuie sur Mme deBuchwald, grande-maîtresse de la cour, personne singulièrement attrayante, que Voltaire prendra plaisir à nommer la grande-maîtresse des cœurs. •
Ce qui nous plaît ne nous fait pas toujours briller. Chez Louise- Dorothée, au contraire, les facultés littéraires répondaient aux dispositions naturelles. Allemande et habituée à vivre en pays allemand, elle a quelquefois parlé le français du dix-huitième siècle avec autant de finesse que beaucoup de grandes dames de Paris et de Versailles. J'en veux pour preuve une lettre (datée du 3 janvier 1753) au comte Gotter, grand-maréchal de la cour de Prusse. Le comte Gotter possédait une terre et un château sur le territoire de Gotha.
« Monsieur, vous agissez comme la bonne Providence qui nous refuse souvent ce que nous lui demandons avec ardeur, pour nous combler de ses bienfaits quand nous nous y attendons le moins. Je vous avais tant prié, Monsieur, de me donner de vos nouvelles, mais point de nouvelles, pas un signe de vie. J'y renonçais à la fin, voyant et croyant que vous ne vouliez pas m'honorer de vos lettres ni vous souvenir de moi. Tout à coup, quand je ne m'y attends plus du tout, je reçois la plus jolie, la plus polie et la plus spirituelle lettre du monde, qui contient
mille marques d'amitié, mille vœux favorables. Cela s'appelle
surprendre, Monsieur, dans plus d'un sens Je vous rends
vœux pour vœux et ose vous assurer, Monsieur, que plus j'ai été sensible à votre silence, à vos dédains, et plus je le suis aussi à vos retours d'amitié. Revenez bientôt, Monsieur, dans nos cantons où vous êtes attendu comme le Messie des Juifs. Nous sommes toujours les mêmes à votre égard, et moi en particulier. »
Aisance, ton plaisant, amabilité, esprit, tout ce qu'on peut attendre de la meilleure compagnie est bien là, jusqu'entre les lignes. On respirait même à distance l'air du siècle de Louis XIV et de Louis X V. Gardez-vous toutefois de confondre le fond et la forme ; ne jugez point à la légère. Chez Louise-Dorothée, le solide s'unissait à l'agréable et le sérieux moral au charme littéraire. Connaissez-vous les conseils et préceptes de conduite qu'elle donnait à ses fils?
« Si vous voulez vous rendre heureux, » leur disait-elle, « il faut vous en rendre dignes, c'est-à-dire chérir vos devoirs. Le premier est l'amour et la crainte de Dieu, implorez son secours; sans lui, vous ne pouvez rien, avec lui vous pouvez tout. »
« Sans l'obéissance, rien n'est à espérer; c'est le fondement et la base de toutes nos vertus. Il en est de même de l'attention pour former notre jugement et éclairer notre raison. »
« Que la vérité soit toujours dans vos paroles et vos actions. »
« Vous devez de l'obligation à tous ceux qui s'opposeront à vos fantaisies et qui vous feront des remontrances à cet égard. »
Ce fut dans cette année 1753 où la duchesse de Gotha invitait si gentiment le comte Gotter à se souvenir de ses amis, que le grand Frédéric et Voltaire en vinrent à une éclatante rupture. On sait à quel point le philosophe de Sans-Souci et l'ami de Mme du Châtelet, d'abord en étroite familiarité, se trouvèrent bientôt divisés par l'esprit même qui les avait réunis, et com-
ment d'aigreurs en aigreurs, de mots piquants en mots piquants, la vie en commun leur devint insupportable. Maupertuis et La Beaumelle aidant, Voltaire ne put tenir tête à l'orage. Décidé à rentrer en France, il renvoya au roi son ordre, sa clef de chambellan et le brevet de sa pension :
Je les reçus avec tendresse,
Je les renvoie avec douleur ....
Le reste est connu. Le voyage du poëte blessé, gênas irritabile vatum, commença sous d'heureux auspices. Sur la route de Leipzig à Francfort, il devait rencontrer Gotha, et à Gotha régnait Louise-Dorothée : un bon accueil lui était assuré. Outre que sa réputation l'avait dès longtemps précédé en Thuringe, Voltaire était, de Berlin déjà, entr.é en correspondance avec la duchesse; il l'avait mise en possession d'un manuscrit sur l'histoire universelle, et sur sa demande il se préparait à écrire les Annales de l'Empire. Veut-on avoir quelque idée de la popularité de son nom et de l'espèce d'auréole qui entourait sa personne et ses ouvrages'? qu'on lise une certaine Épître à Monsieur de Volt aire conservée dans la Bibliothèque de Gotha, et composée par un Allemand après la publication de Micromégas :
« Vous dont le chant divin, par ses charmes vainqueurs. Règne sur le Parnasse, autant que sur les cœurs,
Permettez, illustre Voltaire, Qu'un étranger inconnu des neuf sœurs, D'un silence imposé par un respect sévère.
Ose enfin franchir les rigueurs. »
Mieux eût valu braver que franchir. Mais passons. Le poëte continue :
« Agréez mon tribut; j'en offre ici les gages, Sous l'ombre d'un de vos ouvrages, Qui nous faisant infiniment petits,
Seul vous mettrait au rang des grands esprits,
Si des savants les aveux unanimes, Prisant depuis longtemps vos immortels écrits, Ne vous rangeaient parmi les plus sublimes. »
Et le chantre de Voltaire, cherchant à emboucher la trompette épique, rend grâces à Frédéric le Vainqueur d'avoir attaché le chantre de Henri à sa brillante cour
« Où Pallas, Thémis et Bellone, Sous l'heureux appui de son trône, Se font respecter tour à tour. »
Il eût été moins glorieux d'enlever « à la France altière » la plus superbe ville, une province même, que d'enchaîner le héros sur l'Hélicon germanique. Ah! que le panégyriste ne peut-il exprimer tout ce qu'il sent! Mais quoi! dit-il,
« Si ce projet m'est honorable,
L'humiliant sort de la fable Que je vais réciter, me fait rentrer en moi. Un rossignol, le roi de son espèce,
Par le seul pouvoir de sa voix,
Dominait jadis dans les bois,
Et dominait avec sagesse.
L'harmonieux peuple des airs S'étudiait sans cesse A célébrer son nom dans ses charmants concerts. Une grenouille, au fond d'un prochain marécage, Enchantée à son tour par ses puissants accords, Laisse là ses roseaux, s'avance sur les bords,
Arrive au bois, et lui lient ce langage : — Sire, pour imiter vos vassaux du bocage, Je quitte le marais, j'essaie un nouveau vol, Je viens ... — Cesse, reprit le sage rossignol,
Et connais que l'unique hommage Que je puisse exiger d'un oiseau tel que loi, C'est celui de m'enlendre et de se tenir coi.
D'une leçon si salutaire
Je veux profiler désormais.
Je me connais, divin Voltaire ; Voici mon lot: Vous admirer, me laire
Et pour vous former des souhaits !
Vivez, et sous d'heureux auspices Alliant pour longtemps par vos talents divers
Minerve avec le Dieu des vers, Du Salomon du Nord faites seul les délices, Comme il fait seul celles de l'Univers ! »
En voilà un qui ne dissimule pas son enthousiasme. C'est franc, mais c'est fort dans le genre. Louis XIV, complimenté après la prise de Mons par Messieurs de l'Académie française, n'a pas eu les oreilles plus délicatement chatouillées. Louis XIV égalait le soleil, éclipsait Jupiter; Voltaire est divin. Soit. Le révocateur de l'édit de Nantes et l'auteur de l'Ecossaise n'ont rien à s'envier. Comment se fait-il que d'où qu'il vienne, où qu'il brûle, et quel qu'il soit, pur ou grossier, l'encens ait de si enivrants parfums? Voltaire nous le dirait. Il répondit, comme il le devait du reste, à l'auteur de l'épître. 1 Sa réponse datée de Potsdam, 15 juillet, ne mentionne pas l'année. Il faut très-probablement lire fin de 1752 ou 1753, puisque la première édition deMicromégas parut à Londres en 1752.
« Monsieur, vous me faites beaucoup regretter de ne pas entendre l'allemand. Vous écrivez dans notre langue avec tant de pureté, que je ne doute pas que vous ne donniez à la vôtre des
1 Le nom de cet auteur, je l'ignore, quelque peine que j'aie prise pour le découvrir. On peut toutefois, selon toute vraisemblance, et en procédant par exclusion, attribuer le poëme au conseiller Rousseau, ou à Schlaeger, ou à Freiesleben. Je pencherais pour ce dernier. Le comte Gotter, par différents motifs, ne saurait être mis en cause. C'est néanmoins en parcourant les lettres de Gotter (bienveillamment mises à ma disposition) que j'ai trouvé par hasard soit l'épître en question, soit la réponse de Voltaire. Un ami ou un protégé du comte aura voulu lui communiquer l'une et l'autre.
agréments qui la rendent digne d'être apprise par les étrangers ; mais je suis trop vieux pour mettre de nouveaux mots dans ma tête. A mon âge, il ne faut plus que des idées, et encore a-t-on bien de la peine à en trouver des vraies. Le Micromégas que vous avez embelli est une bagatelle faite, il y a environ quinze ans, qu'on s'est avisé d'imprimer l'année passée. Ce badinage vaut du moins au public une préface de votre façon , où il y a plus de véritable philosophie qu'il n'y a de plaisanterie dans mon ouvrage. C'est un frontispice régulier que vous avez placé au-devant d'un château de cartes : Nardi parvus onyx eliciet merum.
« Vous ne sauriez croire, Monsieur, avec quel plaisir je vois que cette philosophie qui s'élève au-dessus des vanités des systèmes et des vanités humaines, s'établit dans un pays où ces deux chimères ont pourtant un grand crédit. Je suis auprès d'un Roi qui a le courage de penser comme nous, tout roi qu'il est, et s'il n'avait pas cette philosophie, je ne serais pas auprès de lui. Je serais étonné des beaux vers que vous faites en français, si ce Roi, dont j'ai l'honneur de vous parler, ne m'avait accoutumé à ce miracle. Je sens à la fois tout le prix des choses que vous me dites, et combien j'en suis indigne. Pardonnez-moi de ne vous répondre qu'en prose : il faut de la santé et du loisir pour faire des vers , et malheureusement je suis très-malade et très-occupé. J'ai lu avec beaucoup de plaisir ceux que vous avez faits pour Monseigneur le prince héréditaire de Gotha ; j'ai eu l'honneur de lui faire ma cour il y a quelques années à Paris, et je voudrais bien qu'il daignât se souvenir de moi. Son Altesse Sérme Madame la duchesse sa mère a bien voulu recevoir avec bonté quelques hommages que je lui ai adressés ; son indulgence m'enhardirait à venir me mettre à ses pieds et à ceux de Monseigneur le duc, si je pouvais exécuter les voyages que j'ai tou-
jours eu dessein de faire. Puis-je vous prier, Monsieur, de leur présenter mes très-profonds respects ?
« J'ai l'honneur d'être avec les sentiments d'estime et de reconnaissance que je vous dois, Monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur, Voltaire. »
Non-seulement Voltaire avait, comme on le voit, reçu déjà en Prusse des témoignages flatteurs d'un poète thuringien, mais il s'était plu à intéresser respectueusement la duchesse à ses travaux. Entre Gotha et lui, qui ne se connaissaient pourtant qu'à distance, il y avait quelque chose comme la puissance d'un aimant moral. Qu'on se représente le poète-philosophe lors de son arrivée à Leipzig, après avoir traversé le Brandebourg, les États d'Anhalt et passé la frontière saxonne — un long voyage pour l'époque. Il est fatigué de corps, plus fatigué d'esprit. Le souvenir des derniers événements le poursuit. Il est censé aller en France prendre les eaux, mais retournera-t-il jamais à Berlin? Reverra-t-il ce roi, naguères son idole, et les jardins de Potsdam retentiront-ils encore des éclats de sa voix et de ses satiriques boutades? N'aura-t-il pas raison de ses ennemis, de leurs tracasseries, de tant de malicieux propos? Telles sont les idées qui l'obsèdent, au moment de s'endormir, et l'image de Maupertuis grimaçant l'assiège dans ses rêves. Mais le lendemain plus de soucis à son chevet: un rayon de soleil l'a réveillé. La journée sera belle, une journée de printemps. Il s'habille en hâte, ajuste sa perruque, appelle l'hôte, paie sa dépense et, fouette cocher! Au revoir, vieille cité de Leipzig, fille des Wendes, mère des grandes foires européennes ; au revoir ! l'on m'attend ailleurs.
Ceux qui connaissent l'Allemagne achèveront la scène. Ils accompagneront Voltaire dans ces grandes plaines à perte de vue où fut livrée la grande bataille de 1813; ils prendront langue
à Weissenfels ou à Naumbourg, non loin de Rossbach ; sur les hauteurs ils salueront les tours démantelées de Rudelsbourg et de Saaleck ; ils s'arrêteront à Weimar, se reposeront à Erfurt, et les voilà bientôt sous les murs de Gotha.
La ligne des remparts franchie, les chevaux prennent le trot ; stimulés du fouet et de la voix, ils emportent la lourde berline à travers des rues étroites jusqu'à la place du Marché. Les pas-
Gutha. Place- du Marché.
sants se rangent de côté pour faire place, on se regarde, on s'étonne, et tandis que le postillon vert et jaune, avec ses grandes bottes et son plumet, s'évertue à donner du cor, les fenêtres s'ouvrent à ce bruit. Quel est ce grand seigneur en extra-post? « C'est un étranger, un Français, il a de l'esprit. » En bon prince, le Français comprend: il met le nez à la portière et, souriant, rend salut pour salut. Soudain la surprise que sa vue a causée se change en un vague respect , car la chaise a tourné la colline,
les gens du château accourent, le marche-pieds s'abaisse .... Voltaire est dans le palais d'Ernest le Pieux.
Le séjour de Voltaire à la cour de Gotha ne se prolongea pas au delà de cinq semaines environ. Ces cinq semaines marquèrent dans l'existence du polygraphe. Bien qu'il approchât de la soixantaine, il n'avait perdu ni sa vivacité d'humeur, ni son intarissable entrain. On admirait l'écrivain, on écoutait le causeur; on attendait beaucoup de l'historien qui commençait sous les yeux mêmes de Louise -Dorothée à rédiger les Annales de l'Empire. Il est aisé de juger du bonheur de Voltaire à Gotha et de sa reconnaissance pour les bontés dont il fut l'objet, par la correspondance qu'il entretint avec la duchesse. 1 A peine a-t-il quitté ses augustes hôtes pour s'arrêter à Wabern dans la Hesse et gagner de là Francfort, qu'il prend la plume, encore tout ému de la malheureuse affaire Freytag. Il écrit de Maycnce : «On dit qu'il y a une princesse de Columbruno, à Naples, qui est une merveille. J'irai lui soutenir que les merveilles ne sont que dans la Thuringe. » Et de Schwetzingen : « Je ne ferai jamais qu'une seule prière à Dieu ; je lui dirai : Donnezmoi la santé pour que je retourne à Gotha. »
A mesure que les mois se passent , la gratitude et les sentiments de Voltaire ne passent point. A Strasbourg, à Colmar, à Plombières, au château de Prangins près de Nyon, aux Délices près de Genève, à Lausanne, à Tournay, à Ferney, partout, dans tous ses séjours et dans toutes ses étapes, le vieux Suisse regrette les jours de Gotha. Il a vu de beaux pays, mais c'est à Gotha
1 Cette correspondance à laquelle j'emprunte plusieurs fragments et citalions était déposée dans les archives de Gotha. Elle a été recueillie el publiée récemment par MM. Évariste Bavoux et A. F. dans le volume intitulé : Voltaire à Ferney. Sa correspondance avec la duchesse de Saxe- Gotha. Paris, 1860.
qu'est le bonheur ; il ne cessera sur les bords du lac de Genève et du Rhône « d'adorer » la Forêt de Thuringe : « Je ne vois dans toutes les sottises qu'on a faites, depuis Dagobert, aucune balourdise comparable à celle que j'ai faite de m'éloigner de votre paradis thuringien. »
Et ce n'était, qu'on le croie bien, ni affection mondaine, ni tour de phrases,, ni calcul intéressé, qui arrachait à Voltaire ce cri: «Gotha est toujours dans mon cœur! » Non, quand il s'établit aux Délices, il se félicite d'habiter une maison charmante avec des jardins délicieux, où le prince de Gotha a passé une saison. Quand la duchesse veut lui faire accepter mille louis pour ses travaux historiques, il refuse cette offre:
«Vous ne pouvez ignorer, Madame, le plaisir que j'ai eu de faire un ouvrage que Votre Altesse Sérénissime a cru pouvoir être utile. Elle m'a permis de l'embellir de son nom ; il a été commencé dans son palais, voilà sans doute la récompense la plus chère .... Grande-maîtresse des cœurs, venez ici à mon secours; je vous en conjure, empêchez la souveraine suprême de votre empire d'embarrasser une âme qui est tout entière à elle. Madame de Buchwald, Madame de Sévigné de la Thuringe, parlez ferme. Dites hardiment à Madame la duchesse que mon cœur, pénétré de la plus tendre reconnaissance, ne peut absolument accepter ses bienfaits. C'en est trop ; n'en ai-je pas été assez comblé ? Vous le savez ; vous n'y avez que trop contribué. Vous souvenez-vous de cette salle des Électeurs, de ces bontés, de ces attentions continuelles qui me font encore rougir ? N'aije pas encore avec moi des médailles si bien gravées, et qui le sont dans mon cœur encore mieux ? Faites comme vous l'entendrez. Fâchez Son Altesse Sérénissime, mais dites-lui qu'après le séjour que j'ai fait à Gotha, je ne veux absolument rien accepter. Vous savez, grande-maîtresse, si on ne prend pas la
liberté d'aimer votre souveraine pour elle-même. — Voilà, Madame, ce que je dis à Madame de Buchwald. J'espère qu'elle prêtera à mes sentiments une éloquence qui vous désarmera. 1 »
Qu'il fût en voyage , ou sur les bords de ce Léman qu'il a chanté en beaux vers, l'Ermite suisse ne tardait jamais à répondre aux bienveillantes lettres de la duchesse. De quoi parlait-on? On parlait art, politique, guerre, philosophie, littérature, sans oublier les nouvelles à la main et les accidents de la vie journalière. On abordait tout avec autant d'esprit que d'abandon. Tantôt le poète mettait aux pieds de la souveraine l'Orphelin de la Chine, Tancrede , l'Essai sur la tolérance; tantôt l'homme d'affaires facilitait pour Gotha un emprunt auprès d'un banquier de Genève ; tantôt le philosophe humain s'indignait contre le supplice du chevalier de la Barre, ou exprimait éloquemment sa gratitude pour les secours donnés par la duchesse aux Calas ; tantôt c'était le publiciste, suivant de loin toutes les péripéties de la guerre de Sept ans, qui s'écriait à la lecture d'une gazette : « On brûle, on égorge à droite et à gauche et on cultive en paix la vertu dans le palais de Gotha, » et qui félicitait plus tard le roi de Prusse « d'être Trajan après avoir été César. »
En 1760, au commencement de l'hiver, il s'agissait d'une représentation (YAkire dans le palais de Gotha. C'était un événement , et Voltaire de se lamenter : « Pourquoi n'y suis-je pas ? Pourquoi ne suis-je pas le témoin des plaisirs et des talents de votre illustre famille? .... Madame la princesse, votre fille, se fait donc Américaine? Le prince aîné est Zamore! Il faut, en vérité, aller dans un nouveau monde pour avoir du plaisir par le temps qui court. Je vois la grande-maîtresse des cœurs qui leur
1 Voltaire à Ferney. Sa correspondance a>:ec la duchesse de Saxe-
donne des leçons, car il me semble que je l'ai entendue réciter, et mieux sans doute que le maître de langues , quel qu'il soit. Nous n'avons ici, Madame, dans la ville de Jean Calvin, aucun dessinateur capable de dessiner un habit de théâtre, pas même un surplis ; mais je vais y suppléer. Une espèce d'habit à la romaine pour Zamore et ses suivants, le corselet orné d'un soleil, et des plumes pendantes au lambrequin ; un petit casque garni de plumes, qui ne soit pas un casque ordinaire. Votre goût, Madame, arrangera tout cet ajustement en peu d'heures. — Si on peut avoir pour Alzire une jupe garnie de plumes par-devant, une mante qui descende des épaules et qui traîne, la coiffure en cheveux, des poinçons de diamant dans les boucles, voilà la toilette finie. Pour Àlvarès et son fils, le mieux serait l'ancien habit à l'espagnole, la veste courte et serrée, la golile, le manteau noir de satin couleur de feu, les bas couleur de feu, le plumet de même. Montèze, vêtu comme les Américains. Voilà, Madame, tout ce que votre tailleur peut dire; mais en qualité d'auteur, Votre Altesse Sérénissime est bien convaincue que je voudrais être le maître de langues. 1 »
Voltaire , maître de l'esprit , maître de la parole , soit ! Maître de langues, il n'y songeait pas. Il pensait bien plutôt à Mme de Buchwald : « J'ai deux ressemblances avec la grandemaîtresse des cœurs , celle des yeux et de lame. Mes yeux ne voient presque plus, mais mon âme voit toujours. » Et après Mme de Buchwald, car il est à un âge « où les passions ne font pas tourner la tête, » à quoi pensait-il? A jouer la comédie à Ferney comme à Lausanne et à remplir les rôles de vieux bonhomme ? A certifier que le nouveau proverbe : Tout est bien, est vrai dans Gotha? A donner avis que le roi de Prusse met en
1 Voltaire à Ferney. Sa correspondance avec la duchesse de Saxe- Gotha.
opéra la tragédie de Mérope ? Il pensait à cela sans doute, et à autre chose encore. 11 réfléchissait que « ce qui est adorable après Dieu, si on peut user de ce terme, c'est la vertu aimable ; » il réfléchissait que, s'il pouvait voyager deux lieues, il en ferait cent pour aller à Gotha « qui subsiste quand tout tombe ; » que s'il avait la force de se traîner, il se traînerait à Gotha, qu'il ne regrette « pas autre chose dans le monde que le séjour de Gotha. »
Mais contrairement à la nature et à la fortune qui lui conseillaient d'aller en Thuringe, n'avait-il pas pour le retenir à Ferney l'habitude de la retraite, la maladie et la vieillesse? Hélas ! hélas ! de quoi n'avait-il pas à se plaindre? Lui, si désireux de passer son dernier quart d'heure à Paris, n'y avait jamais demeuré deux ans de suite en toute sa vie. Et c'est dans ce Paris, aimé, regretté comme Gotha, qu'il devait expirer plus de dix ans après sa noble correspondante. Avec 4767 prenait fin le commerce épistolaire de Louise-Dorothée et du seigneur de Ferney.
Croiriez-vous par hasard que, la duchesse morte et Voltaire mort, un fossé s'éleva entre l'esprit français et l'imagination thuringienne ? Détrompez-vous. Le dix-huitième siècle était né conquérant, ambitieux de propager au loin ses cosmopolites goûts et son caractère, et de tous côtés l'on se prêtait trop volontiers à ses conquêtes. En aucun temps d'ailleurs la littérature française n'avait eu à se plaindre de l'Allemagne ; à partir du moyen âge même et des troubadours, on s'était plu à célébrer outre-Rhin la gentillesse et la joyeuseté gauloises. L'auteur des Considérations sur les mœurs, Duclos, l'un des spirituels du temps de Louis XV, avouait que le Français est l'enfant de l'Europe. N'en serait-il point l'enfant chéri, l'enfant gâté? Sous Louis XIII, c'est Descartes, à moitié hollandais déjà, que la reine Christine, sa disciple, appelle en Suède et, après
la révocation de l'édit de Nantes, c'est à des milliers de victimes de Mme de Maintenon que l'Allemagne, les Pays-Bas, l'Angleterre, la Suisse font l'accueil le plus empressé. Feuilletez l'histoire littéraire. A Vienne, Jean-Baptiste Rousseau exilé gagne la bienveillance du prince Eugène pour trouver ensuite à Bruxelles un asile ; plus tard, Diderot, comblé des bienfaits de Catherine le Grand, se voit choyé à Saint-Pétersbourg; l'abbé Raynal et Mounier se font écouter à Weimar, tandis qu'en Prusse le marquis d'Argens, Maupertuis, Lamettrie, Bitaubé, Formey, Ancillon, Beausobre représentent depuis longtemps la France à l'Académie de Berlin. Et que d'autres noms , à défaut de ceux-là, que d'éclatants exemples à citer !
N'était-il donc pas naturel que, transfuge de Berlin à Gotha, Voltaire à son tour rencontrât des encouragements et de la faveur? Outre qu'il était, comme l'a dit M. Vinet, « le dix-huitième siècle fait homme, » il pouvait passer pour le type de la souplesse et de la vivacité incarnées, pour une des expressions les plus frappantes de l'élégance et du goût français ; puis , quoi qu'on en dise et bien qu'on s'en défende, on se laisse toujours prendre au charme de l'esprit et, d'une certaine façon, qui avait plus d'esprit que Voltaire ? Ses amis et connaissances de Gotha, tels que le conseiller Freiesleben, chez lequel il eût logé à défaut d'une invitation de séjour au palais, tels probablement que le conseiller Rousseau, Schlseger, et plusieurs que j'ignore, subirent plus ou moins, tout porte à le croire, les fascinations de l'enchanteur. Elle survécut en Thuringe à l'influence immédiate de Voltaire, cette omnipotence de l'esprit ; elle survécut soit, par exemple, dans les poèmes de Frédéric-Guillaume Gotter, interprète de Mérope et iïAlzirey soit dans la conversation et les écrits du ministre plénipotentiaire de Gotha à Paris, le célèbre baron
de Grimm. 1 La Correspondance philosophique et littéraire de Grimm est une fille de l'Encyclopédie et de Voltaire.
Grimm, Diderot, l'Encyclopédie et les philosophes, tout cela mène loin, et tout cela, direz-vous, à propos du palais d'Ernest le Pieux ! On ne s'y attendrait guères. C'est de l'histoire néanmoins, mais cette histoire « qui toujours finit et toujours recommence » nous surprend toujours. Le fait est que, sans être devenue le moins du monde voltairienne, au sens critique et négatif du mot, et sans confondre la tolérance avec l'indifférence en matière de foi,' la cour luthérienne de Gotha commençait à appliquer le principe moderne de la liberté religieuse dans les rapports de l'Église et de l'État. Le bien de l'une et de l'autre lui semblait tenir^[moins à une union trop étroite qu'à une certaine indépendance.
N'écoutant que ces idées libérales , Louise-Dorothée mit du zèle à les faire triompher. C'était, toutefois, modifier le système d'Ernest le Pieux et amoindrir l'excessive influence du clergé sur les affaires du gouvernement. De là des colères ou sourdes ou aveugles. Le prédicateur de la cour, Cyprian, se montra particulièrement irrité, et pour se venger charitablement, il brava du haut de la chaire les plus simples convenances. Faisant un jour allusion aux différentes opinions (en allemand Meinungen) qui régnent dans le monde, il s'écria plusieurs fois, en désignant la duchesse, née comme on sait à Meiningen ou Meinungen : « De Meinungen vient tout le mal ! » Et dans ce mauvais chemin de l'impertinence brutale, il se garda bien de s'arrêter. Ne dit-il pas une autre fois à la souveraine qui lui faisait sa confession :
1 Mort en 1807 à Gotha.
« Sérénissime auguste duchesse, grande, grande, sublime pécheresse . . . ï
Comment trouve-t-on cette alliance de mots ?
Le fils de Louise-Dorothée et du duc Frédéric devait heureusement hériter des lumières de ses parents. Il continua leur œuvre avec leurs exemples. Aussitôt qu'il fut monté sur le trône, en 1772, il justifia toutes les espérances et montra de quoi il était capable. Demandez à Gotha quel a été le règne d'Ernest II, on vous le dira. Bien qu'il ne fût point destiné à la couronne, car la mort de son frère aîné l'appela à cette dignité, il reçut une excellente éducation des meilleurs maîtres, au nombre desquels était le conseiller Rousseau. Il étudia le droit à Gœttingue, voyagea sous le nom de comte de Roda en Angleterre, en Hollande, en France. Il ne lui fut pas partout possible de garder l'incognito, comme le témoigne cette lettre à son père du 15 juillet 1768: « Dès le lendemain de notre première visite à Madame la princesse de Galles, tout le monde savait à Londres qui nous étions et, quelques jours après, on a crié notre nom "dans la rue au son des tambours , lesquels, aussi bien que d'autres gens avec qui nous n'avions rien à faire, sont venus à notre porte nous demander pour boire à notre santé; dès lors, voyant bien que nous ne pouvions cacher qui nous sommes, nous avons laissé dire, et tout le monde nous a connus ; et notre nom a brillé dans les gazettes. » Plus tard, le duc Ernest écrit sous la date de Fontainebleau, le 23 octobre 1768 : «J'ai été présenté vendredi matin au roi dans son cabinet sous le nom de comte de Roda, distinction qu'on n'accorde qu'aux princes régnants et aux ambassadeurs. J'ai été comblé de toutes parts de politesses et d'honneurs et des plus grandes distinctions, chose à laquelle je ne suis sensible qu'en tant que cela peut vous faire plaisir. »
Où qu'il s'arrêtât, Ernest se comportait en homme sage et raisonnable. Possédé du désir d'étendre ses vues et de développer son esprit, il comparait les mœurs nationales entre elles et les mœurs privées ; il étudiait le mécanisme des constitutions, les ressorts du gouvernement, les principaux mobiles de la conduite des États. Les illustrations dans chaque genre, littérateurs, philosophes, publicistes excitaient vivement sa curiosité : il se plaisait à les voir et à les écouter. Jean-Jacques Rousseau l'attira. On rapporte qu'il se fit présenter à Diderot sous le nom de « Monsieur Ehrlich, de la Suisse. » Diderot le reçut avec la cordialité la plus vraie et, charmé de sa conversation comme de son caractère, il ne put s'empêcher de lui dire: «Jeune homme, vous n'êtes pas fait pour ce monde, et vos mœurs ne sont pas celles de Paris. Ne restez pas trop longtemps chez nous, on pourrait vous gâter. »
A quelques jours de là, le jeune Suisse allemand était à table chez le baron d'Holbach. Diderot arrive, et les bras grands ouverts , du ton le plus affectueux : « Ah ! qui vous aurait cherché dans la synagogue ! » Et se tournant vers le baron de Grimm qui se trouvait là : « C'est un enfant charmant. En vérité, il me vient de votre pays des jeunes gens si aimables, si instruits, si modestes et si sages qu'ils me rendent la jeunesse de ce pays-ci absolument insupportable. » Après le repas, on ne cacha plus à l'encyclopédiste le véritable nom du prétendu M. Ehrlich. Alors Diderot se lève, et s'approchant du prince, s'excuse de sa familiarité. « La louange que vous m'avez donnée, repart le duc, en me tenant pour un Suisse, est, sans venir d'un flatteur, le compliment le plus flatteur que j'aie jamais reçu. »
Devenu souverain des duchés de Gotha et d'Altenbourg, Ernest II ne renonça pas sur le trône à ses goûts scientifiques
et littéraires. Son plus grand plaisir était de passer chaque matin une ou deux heures dans sa bibliothèque particulière. Il aimait à s'entourer de savants, et les savants ne le quittaient pas sans être frappés de son intelligence et de ses qualités morales. Tantôt c'étaient des voisins, Gœthe, Wieland, Herder, qui se plaisaient à le visiter ; tantôt arrivaient de loin pour lui rendre hommage le professeur Garve, Jacobi, le Hollandais Hemsterhuis. Ge dernier revint à La Haye tout pénétré du mérite des personnes qui composaient la cour de Gotha. « L'accueil le plus favorable et les politesses les plus prévenantes ont laissé de profondes traces dans son sensorium, » écrivait un de ses amis, « et je puis vous assurer que les dialogues de Platon et la conversation de Ms1' le duc de Saxe-Gotha sont les deux choses dont notre ami fait le plus de cas dans ce bas monde. » Il paraîtrait aussi qu'une fois un émigré français, en prenant congé du duc, avec lequel il avait eu souvent des entretiens scientifiques, ne put s'empêcher de dire: « Que Votre Altesse me permette de lui témoigner mon admiration pour l'étendue de ses connaissances. Si nos seigneurs vous avaient ressemblé, Monseigneur, Boileau n'aurait pas eu lieu de dire que l'Académie, en les recevant parmi ses membres , s'encanaillait avec ses ducs et pairs. 1 »
Était-ce là un simple compliment de politesse, une phrase de courtisan ? Non, puisqu'on tenait de toutes parts le même langage. Le spirituel et piquant abbé Galiani, étant secrétaire de l'ambassade napolitaine à Paris, eut l'occasion de rencontrer le prince de Gotha. Le futur souverain et l'abbé se plurent réciproquement ; ils s'écrivirent, et de l'Italie où il était retourné, Galiani adressait en 1774 à Gotha ces vifs remerciements :
«C'est bien votre lettre, Monseigneur, que je suis sûr de
1 Fragments publiés par Beck, dans sa vie d'Ernest II.
garder, que je relirai mille fois, que je léguerai à mes neveux. Mon amour-propre le demande ; mais ce n'est pas la plus forte raison. L'admiration l'exige. La postérité doit y voir quel style daignait prendre un Souverain Philosophe lorsqu'il écrivait au plus petit particulier. Votre Altesse me rappelle de lui avoir donné des leçons. Je ne me souviens pas d'avoir jamais tant osé. Mais je vais le faire, et j'ose vous en donner une qui vous tiendra lieu de toutes : ressemblez à votre lettre. Mon imagination ne saurait s'accoutumer à l'affreuse idée de ne plus vous revoir. Si l'Italie n'a pas assez de charmes pour vous, Gotha en a pour moi au point que, dans l'accablement des chagrins où je me trouve plongé par la mort de mon frère (dont le nom pourrait être connu à Y. A. S. par son édition de Vitruve), mon âme affligée se tourne souvent vers Gotha et me dit : Tu trouveras là le plus grand des Souverains, car le plus grand est celui qui fait le plus de bien à ses sujets ; tu y verras son aimable frère ; tu y jouiras d'une protection amicale et sincère ; tu y seras parfaitement heureux. A cela mon corps, mon vilain corps se récrie et me dit: Tu y mourras de froid, et ce coup de tonnerre détruit le plus beau de mes châteaux.
« Si pourtant mon âme un beau jour l'emporte sur le corps, comptez me revoir à vos pieds vous renouveler ainsi qu'au Prince, votre digne frère, les sentiments de reconnaissance, d'admiration et de vénération que je vous ai voués pour la vie. — Daignez, Monseigneur, pardonner la longueur et la folàtrerie de ma lettre. J'oublie que vous êtes un Souverain, lorsque je pense quel homme vous êtes. Mon cœur m'empêche de bien tourner les phrases. 1 »
Ce beau rôle de Mécène intelligent n'était pas agréable aux seuls littérateurs: les savants, les érudits, les artistes applaudissaient aussi. Que de- collections augmentées, que de publi-
1 Dr August Beck, Ernest der Zweite. Golha, Perthès, 18«ïi.
cations particulières menées à bonne fin, que d'entreprises soutenues ! Que d'améliorations décrétées par Ernest II après avoir tenu conseil avec ses conseillers et amis Frédéric Jacobs, Geissler, Schlichtegroll, Rousseau! Ainsi la Bibliothèque, installée dans le palais, s'enrichit de manuscrits et d'ouvrages rares ; ainsi le cabinet de numismatique, sous la direction du savant de Schlichtegroll (appelé plus tard à la présidence de l'Académie des Sciences de Munich), ne tarda pas à se remplir d'exemplaires recherchés des connaisseurs. La mort du souverain empêcha seule l'achat de la collection Cousinéry, composée de plus de onze mille anciennes médailles et monnaies grecques appartenant au consul de France à Smyrne.
La même vigilance s'étendit aux progrès de l'art dramatique, à la construction d'un théâtre, à l'accroissement de la galerie de tableaux, à l'éducation des artistes. Plus d'un talent naissant fut découvert et encouragé. Sans la protection matérielle et morale du duc, le sculpteur Dœll n'aurait poursuivi ses études ni à Paris ni en Italie, et le peintre Tischbein, si apprécié par Charles-Auguste de Weimar et par Gœthe, n'eût peut-être pas fait pour Gotha son chef-d'œuvre, Conradin jouant aux échecs après sa sentence de mort. Ce que c'est qu'un appui !
Pour se préoccuper à ce point de l'avenir de l'art, il fallait qu'Ernest II eût autant de largeur d'esprit que de goût, car le beau répondait moins à ses facultés que le vrai. Il avait des connaissances scientifiques assez profondes pour se tenir au courant de toutes les découvertes et juger par lui-même des procédés nouveaux. Retiré dans son cabinet de physique, pourvu de bons instruments, il aimait à faire et à répéter des expériences. Les progrès du galvanisme, la découverte de la pile de Yolta lui causèrent autant de joie qu'à un physicien de profession. Il cultivait aussi la géologie, les mathématiques, et quant
à l'astronomie, elle eut, comme on l'a appris déjà, toutes ses faveurs. Les hardiesses de Montgolfier, de Pilâtre, de Blanchard tinrent sa curiosité en haleine, sans l'éblouir sur les suites.
S'imaginerait-on que, savant estimé de ses confrères, membre de la Société Royale de Londres et d'autres académies, Ernest II tirât vanité de ces titres et de ces avantages ? Erreur. Il n'y avait pas d'homme plus étranger à ses propres mérites, plus pénétré de son insuffisance, avec plus de timidité et de modestie ; il n'aurait pas volontiers parlé des choses qu'il ne connaissait que superficiellement. Mais venait-il à se prononcer sur quelque point, « on pouvait être sûr, » a dit le Dr Beck, « qu'il avait approfondi le sujet. » En voyage, aussi bien que dans ses États, il songeait moins à se faire valoir qu'à se faire oublier. Par exemple, il prit plaisir à être reçu comme un simple particulier par le pasteur Rufenacht, de Grindelwald, dans l'Oberland bernois ; c'est aussi en bon bourgeois qu'il eut un moment la velléité d'aller habiter une paisible vallée de l'Helvétie et de renoncer à la couronne pour s'adonner tout entier aux sciences. Le Righi-Kulm a gardé un souvenir de l'attachement du prince à la Suisse et aux Suisses.
Heureusement pour Gotha, celui qui donnait l'exemple de la science, de la moralité et. de la religion n'eut pas de sérieux motifs d'émigrer en Suisse ou en Amérique. Au mugissement de la cataracte de Niagara, au bruit sinistre de l'avalanche, il préféra le murmure de la Forêt thuringienne et les ombrages de son parc naissant.
Le parc de Gotha fut l'une de ses créations. Les abords du château dégagés, les derniers murs des anciennes fortifications détruits, et quelques achats de nouveaux terrains aidant, on disposa d'une étendue suffisante pour multiplier et varier les embellissements. Sous la direction d'un Anglais, les travaux
projetés s'exécutèrent , les lieux prirent vite un autre aspect. Derrière le Friedenstein , ou pour mieux dire à ses pieds, vous découvrez aujourd'hui l'un de ces jardins, comme la Grande- Bretagne en possède, où la nature abandonnée à elle-même garde sa puissance et ne se laisse ni contrefaire ni mutiler, sous prétexte d'être corrigée.
Je ne suis pas entré sans plaisir dans ce parc ; je ne l'ai pas quitté sans regret. Non qu'il s'étende à plusieurs lieues à la ronde, non que les daims timides viennent refléter leur image dans un transparent miroir, non que le cor résonne et que la meute aboie ; mais il offre aux promeneurs une retraite. On y respire à l'aise comme chez soi, on se recueille ou l'on devise sous les ombrages, en regardant le ciel. Loin des bruits du monde, on n'y perd pas le souvenir des hommes. Par ci par là se découpe, entre les massifs, un monument à la mémoire de quelque personnage utile et distingué.
Ces témoignages modernes de la reconnaissance du pays surprennent moins que la colonne des martyrs. On ne s'explique pas d'abord ce qu'elle fait là dans le paysage, cette reproduction sur pierre d'une page de l'histoire de l'Église, et on la rencontrerait à Paris au bois de Boulogne ou dans le Thiergarten de Berlin qu'on la trouverait plus qu'étrange : elle serait baroque, déplacée. A deux pas cependant du palais d'Ernest le Pieux, la pensée s'explique et l'étonnement cesse. Il paraît, au reste, qu'une tête de saint Martin ayant été découverte près du château, Ernest II eut l'idée de rappeler de quelque manière cette trouvaille, et le duc Auguste réalisa le projet paternel. De là ce pilier sur les côtés duquel on voit en relief saint Martin couvrant un pauvre de son manteau, saint Georges qui terrasse le dragon, saint Florian lorsqu'il marche à travers les flammes et subit l'épreuve du feu, saint Denis tenant sa tète à la main. Aux
Parc de Gotha. Colonne des martyrs.
pieds de ces martyrs étaient quatre anges en prière, qui n'ont malheureusement pas résisté aux atteintes du temps.
Il y a dans le parc de Gotha une oasis , un lieu de prédilection des touristes étrangers et des habitants du pays ; c'est l'île avec le paysage qui l'environne, avec sa religieuse et poétique destination.
Vous arrivez en vue de ce petit sanctuaire, l'âme ouverte aux impressions douces. Le long des sentiers, au détour des
allées, la nature ne vous a point serré de ses grâces : des arbustes rares et des plantes exotiques secouaient sur vos pas des grappes parfumées, le vieux tilleul montrait son écorce crevassée et sa tête jaunie, les bosquets de hêtres égayaient de leur clair feuillage la teinte sombre des sapins, les pelouses étaient fleuries, vous entendiez des bruits d'ailes.
Tout à coup nouvelle scène, autre spectacle.
A travers de larges échappées se dessinent les montagnes de la Hesse, des prés, des champs, des collines, l'Inselsberg et les sommets boisés de la Forêt de Thuringe ; puis plus près de vous des villages, un clocher, Siebleben où le romancier Gustave Freytag cache sa renommée. Mais vous voilà au bord du canal de la Leina, le passeur attend, vogue le bac ! Quelques secondes, et vous abordez.
Vous abordez, et où ? A une nouvelle Délos, à Ogygie, à Ithaque ? Non , à l'Ile des tombeaux. Là , des saules pleureurs, des cyprès, des bouleaux à branches pendantes couvrent les restes de deux fils enlevés jeunes à l'affection d'Ernest II; là reposent Ernest II lui-même et des membres de sa famille.
Jamais souverain ne se choisit peut-être un lieu de sépulture plus retiré, plus simple et ne se confia davantage à la garde du bon Dieu et au respect des honnêtes gens. Avec sa modestie ordinaire, le duc avait dit dans son testament : « J'interdis toute inscription sur ma tombe, mais si l'on veut y planter un arbre, je n'ai rien à dire. » Aucun cercueil, la terre seule devait, suivant ses volontés, recouvrir son corps. «Tu es poudre, et tu retourneras en poudre. » Il pensait que plus vite sa dépouille mortelle serait décomposée, plus vite il renaîtrait à une vie nouvelle. Ce fut au mois d'avril -1804, de nuit et au son des cloches, que douze grenadiers, suivis de la cour et de la ville, portèrent le cadavre au lieu désigné. « Heureux celui qui
Paie de Gollia. L'Ile
a rempli fidèlement son devoir ici-bas ! . . . . Maintenant il fait nuit, mais là-bas, de l'autre côté des tombeaux, se lèvera le jour ! — Il est mort, mais il vit. — Qu'il vive aussi dans nos cœurs ! » Ainsi parla le panégyriste funèbre.
On a écrit des poèmes pour célébrer cette petite île et ses nobles habitants. Mais je préfère à tous ces essais une simple page de Frédéric Jacobs: « Ici dort, dans le sein de l'île verdoyante, le père avec quatre de ses enfants; il dort du sommeil du juste. Ce que l'âge viril a de noble et digne, ce que la jeunesse a d'aimable, ce que l'enfance a de charmant, ce frais, ce paisible Éden le garde et l'enserre. De grandes vertus ici sommeillent; ici l'abondance du savoir et de l'esprit, les dons inestimables du cœur et les bienfaits de l'éducation sont rendus à la terre, notre nourrice , pour renaître dans un autre monde. Le calme et les réflexions sérieuses habitent cette île des trépassés, et de ses murmurants ombrages s'échappe un souffle à la fois de souffrance et d'adoucissement, de douleur et de consolation. De
même que, par une illusion pieuse, les Anciens voyaient naître de la poussière des hommes distingués des fleurs embaumées, de même des souvenirs mélancoliques sortent de ces tombeaux et les couvrent des immortelles couronnes de la reconnaissance et de l'amour. Chaque bouton qui s'entr'ouvre frais et parfumé, chaque fleur qui sourit à nos regards, nous apparaît à cette place comme un symbole des morts, comme l'image de leurs cœurs aimants, de leur âme tendre et de leur bienfaisante activité. n>
A Ernest II succéda le duc Auguste, et celui-ci étant mort sans postérité après dix-huit ans de règne, la couronne passa naturellement à son frère Frédéric. Chétif et valétudinaire, Frédéric IV n'exerça le pouvoir que peu de temps. Avec lui s'éteignit en 1825 le dernier rejeton mâle de la ligne de Gotha- Altenbourg dont Ernest le Pieux avait été le chef. Les maisons de la branche Ernestine firent valoir leurs droits au trône et, d'après le pacte de 1826, la famille de Cobourg, moyennant compensations territoriales, se vit appelée à recueillir la succession vacante. Réunis désormais sous le même sceptre, les deux duchés saxons eurent à leur tête le prince Ernest, 1er de Cobourg, IIIme de Gotha.
Après les guerres de l'Empire auxquelles il prit part soit comme général, soit comme membre de la Confédération du Rhin, après Leipzig, après l'entrée à Paris où Louis XVIII l'assura que ceux « de la maison de Saxe étaient ses plus chers parents, » le duc Ernest, dont le frère cadet, le feu roi des Relges, allait s'unir à une princesse dë la Grande-Rretagne, réussit parfaitement à soutenir l'éclat de sa maison, à réparer les pertes du pays, à faire jouir ses sujets des avantages de la paix. Il avait, avec beaucoup de tact et de bon sens, des capacités très-variées. Il aimait l'architecture, il multiplia les édifices
publics et fit élever à deux lieues de Gotha, au pied de l'Inselsberg, le romantique château de Reinhardsbrunn. Par sa manière d'administrer, par ses idées en économie politique, par les facilités accordées au commerce et à l'industrie, par la protection des intérêts individuels et sociaux, Ernest III a donné l'exemple de ce gouvernement libéral et sage dont les princes Albert et Ernest, ses fils, ont maintenu et pratiqué les principes.
Gotha continue de prospérer et de grandir. Sa population s'accroît tous les jours; les lettres, les sciences, les arts se glorifient des Bube, des Beck, des Mœller, des Jacobi, des Jacobs, des Gerstœcker, des Gustave Freytag, ces successeurs de Gotter, de Galetti, de Grimm, de Schlichtegroll, de Benda, de Bœhner. Le duc régnant lui-même a sa place marquée parmi les promoteurs du mouvement intellectuel. Militaire distingué, politique actif, en même temps que compositeur, voyageur et artiste, Ernest IV jouit de la popularité qu'assurent une couronne, une lyre, une épée. Et qu'on dise, après cela, que l'étendue des États fait seule leur force et leur salut ! N'est-ce pas plutôt à l'étendue de la pensée, au pouvoir de l'influence, au rayonnement de l'esprit, à ces vivantes forces morales que l'avenir appartient? A petit territoire, grandes lumières. Que de fois n'avons-nous pas fait cette réflexion en Thuringe !