‹ Les villes de Thuringe:Chapitre 11 sur 12 · II · texte numérisé non relu

II

Traverser Cobourg sans connaître ses environs serait un crime de haute trahison vis-à-vis de la nature. Crime qui porte avec soi sa peine. Entre la Chapelle et les tonnelles du père Sturrn qui, au penchant d'une colline, réunissent une société intelligente et choisie, les habitants de Cobourg ne seront jamais en souci pour être agréables à l'étranger et se divertir eux-mêmes. Non loin de la fameuse brasserie de Cobourg, laquelle exporte an-

Cubuiirg. CallenbeM

nuellement je ne sais combien de milliers de tonneaux et de bouteilles, la Chapelle est un lieu de plaisir, un local, comme on dit, où se vérifie le dicton favori de mon Lucas, que «les Thuringiens ne sont pas des bonnets de nuit. » Le deviendraiton, bonnet de nuit, en dégustant cette vigoureuse bière de Cobourg, dans un jardin dont deux statues, qui pourraient passer pour symboliques, gardent l'entrée? Le serait-on, en présence de la forteresse aux fermes contours, et de la ville aux lignes doucement arrondies ? On ne bâille pas devant le joli, on ne dort pas devant le beau. On ne dort ni en traversant les terrasses à l'italienne du palais du prince Ernest de Wurtemberg qui avoisine la résidence, ni à plusieurs lieues de là, au seuil du château de Hohenstein, dont la famille d'Imhof devrait faire écrire l'histoire. On ne dort pas au Callenberg, à Neuses, à Rosenau.

^ A trois quarts de lieue de Cobourg, Callenberg, au sommet d'une montagne, est une des ravissantes villas d'été du duc et' de la duchesse de Cobourg. M. Rothbart, l'architecte de la forteresse, dont le nom se trouve mêlé partout à celui de l'art, a

transformé cet ancien domaine seigneurial. Il en a fait un château, une ferme-modèle, un parc. Le château, mélange d'élégance et de confortable simplicité au dedans, ressemble au dehors à une corbeille fleurie ; la ferme, nouvellement créée, a de l'intérêt pour les agronomes; mais le parc, avec le jardin zoologique, le parc et la faisanderie, le parc et ses massifs clairs et sombres, est incomparable. Voilà bien «les cerfs qui viennent boire sous le balcon des électeurs. » Rien n'est joli comme les demeures et maisons grillées de divers quadrupèdes et oiseaux de toute espèce ; vautours, aigles, milans, loutres, huards, cigognes vivent près d'un loup, d'une hyène et d'un chat sauvage. Une chouette, à qui je ne déplaisais pas trop sans doute, m'a fait un signe de tête en guise de salut. Je pouvais être fier de ma conquête.

Sur la route du Callenberg, le cimetière de Neuses garde depuis 4866 la dépouille d'un immortel, de Frédéric Rùckert. La maison du poète à l'ombre de l'église, au pied d'une colline, se cache dans les arbres ; les coqs chantent autour du jardin, les canards naviguent sur le ruisseau, les plus douces voix de la nature bruissent et résonnent. A Neuses, Rùckert anima les roses, la vie, la famille, le ciel, les forêts; là, patriarche entouré du cercle de la famille, il laissait s'épancher la source pure de son âme : « 0 le nouveau printemps de mon automne,» s'est-il écrié au clair murmure de la Lauter sautillant sur le seuil , « ô mon joyeux petit ermitage , où mes désirs se sont accomplis, où mes efforts sont parvenus à leur terme, où j'ai vécu et chanté mon printemps d'amour! » N'est-il pas singulier que non loin de la tombe de Rùckert dorme un autre poète ? Thùmmel mourut au commencement du siècle à Cobourg et l'ombre d'un haut bosquet descend sur sa pierre funèbre. Rappelons-nous ce que disait Charles Monnard, l'éloquent professeur de Bonn, le biographe de Caroline Perthès : « Félicitons l'Aile-

Cobourg. Kosenau.

magne de son respect pour le talent en quelque lieu qu'il se produise... Elle pardonne même au génie d'habiter le village.»

Fraîcheur des bois, fraîcheur de la poésie ! C'était mon refrain en approchant du parc de Rosenau. Il est à la fois germanique et anglais, ce parc, où les arbres du nord et du midi, chênes, bouleaux, pins, tilleuls, croissent, fleurissent, fructifient ; il est suisse aussi par la grasse métairie, Sch weilzerei, qui se découvre à sa lisière. Aucune ferme n'exprimerait mieux que celle-là l'amour de la campagne et le goût de l'utile propres à la maison de Cobourg. Le fermier est un vrai Suisse; il a d'excellent fromage renommé sur les marchés d'Allemagne , et dans ses écuries parfaitement tenues, de belles vaches de Schwytz portent haut la tête et se lèchent le museau. Les champs et les prés du vaste domaine font honneur à la culture et aux nouveaux procédés agricoles usités en Angleterre. Ce qui ne plaide pas moins en faveur de l'hospitalité thuringienne, c'est le verre de

bière, le jambon, la truite, qu'à toute heure peut obtenir le visiteur altéré ou affamé. Il n'y a que l'Allemagne pour songer à cela.

Mais après le repas, le dessert, Vous êtes vis-à-vis d'un château restauré dans le style des anciens maîtres du quinzième siècle, les seigneurs de Rosenau. Au-dessus d'une prairie où le duc défunt aimait à célébrer la fête des roses et de la fenaison, la terrasse embaume. Là-bas la forteresse, ici l'écho d'une grotte à l'eau cristalline, ailleurs des précipices et la ruine de Lauterbourg, plus loin des montagnes bleues. Est-ce «une idylle» que Rosenau ? Oui, et c'est une mélodie, un chant, un souffle, un rêve. Entrez. Voyez la salle aux colonnes de marbre veiné, les ogives couleur vert, blanc, gris et or; voyez l'appartement où feu le prince Albert ouvrit, les yeux à la lumière, celui où il fut baptisé, les pelouses où s'ébattait son enfance, voyez ce recueillement serein de la nature. Alors vous comprendrez la joie et la douleur, et la prédilection de la reine d'Angleterre pour cette retraite vous sera expliquée. On se les représente au balcon ou au détour d'un sentier, les jeunes princes Ernest et Albert, on les suit, on les entend, on les voit, jouant après le travail et consultant du regard l'excellent M. Florschùtz qui les accompagne. Ils sont jeunes, ils s'aiment comme des frères s'aiment, ils sont aimés, que leur donnera l'avenir? Que sera pour eux demain ? Demain commencera la vie grave, et Musset l'a dit :

Une larme a son prix, c'esl la sœur d'un sourire.

Souriez, voyageurs insouciants, qui foulez pour la première Ibis l'herbe de la Prairie des roses. Si vous aimez Virgile, Théocrite, Horace, feuilletez-les, niais laissez-moi lire une page de Gœthe ou de Shakspeare.

^te^.

La Saale et la Werra peuvent revendiquer l'empire des eaux en Thuringe. Mais leur pouvoir n'a pas la même étendue, et leur territoire diffère comme leur origine. L'une fait partie de la région de l'Elbe, l'autre de celle du Weser. A la Saale appartient le privilège de pénétrer jusqu'au cœur du pays; à la Saale des contours variés, une vertu conquérante et fertilisante, et de riches souvenirs sur ses bords. Plus modeste, difficilement navigable, avec moins d'éclat et de fantaisie dans son parcours, avec des rives moins animées, la Werra compte pourtant des affluents nombreux, si bien que, hors de la Thuringe, on la voit prendre sa revanche en changeant de capacité et de nom. Unie à la Fulde, en Hanovre, elle forme le Weser jusqu'à l'embouchure de cette rivière dans la mer du Nord. De sa source vraiment thuringienne elle s'élance vers Eisfeld, après avoir confondu ses deux bras, ne passe inaperçue ni d'Hildburghausen, ni de Meiningen, et semble recueillir ses forces en s'approchant de la Hesse-Cassel et du terme de son voyage.

N'a-t-on pas tort de comparer à tous égards la vie humaine aux cours d'eau et aux fleuves ? Ils se creusent un lit plus large à mesure qu'ils vieillissent, ils ne s'affaissent pas, ils ne se rapetissent pas sous le poids de l'âge. Faisons-nous de même?

Le duché de Saxe-Meiningen, dont les possessions sont assez disséminées, a les avantages de cette dissémination. Il jouit de la Saale à Cambourg, par exemple, et à Saalfeld, si célèbre dans l'histoire ; mais la vallée de la Werra représente par excellence l'esprit du pays, le caractère, le climat et les mœurs des habitants. Cette longue vallée que bornent des collines ou des monticules tantôt nus, tantôt boisés, a des salines, deux petits lacs, des sources minérales et un sol point rebelle à la culture. Sa grande variété géologique la recommande aux savants amis des basaltes, des terrains plutoniens, calcaires, keupriques. Les locomotives qui la traversent depuis 1858 dans toute sa longueur de Cobourg à Eisenach n'ont pas eu peu de difficultés à vaincre pour se frayer une route sans nuire au pittoresque : il a fallu jeter des ponts, élever des digues, adoucir de fortes pentes. Travaux pénibles, mais très-honorables pour l'ingénieur en chef, M. Buchner. Que d'avantages retirés de cette nouvelle voie, favorable à une prompte communication entre le midi et le nord, entre le chemin de fer de la Bavière et celui de la Thuringe ! Trois heures et demie, ce n'est pas trop pour s'envoler des vallons de lTtz jusqu'aux pentes de la Wartbourg.

Les riverains de la Werra, plus méridionaux que ceux de l'Uni et de l'Unstrut, rappellent les Francs autant que lesThuringiens, et sous ce rapport, ils continuent Cobourg. Ce n'est pas parce que leur terre, souvent rougeâtre, a des tons chauds, ce n'est

pas parce qu'ils emploient les florins et les kreutzers au lieu des thalers et des silbergros, ce n'est pas parce que leurs villageoises, au chapeau de paille découpé comme la saillie d'un toit, ont le teint clair de certaines Italiennes; mais leurs physionomies, leurs façons de parler, la nature de leurs dialectes, leurs légendes mêmes attestent assez le mélange de deux peuples et gardent la trace d'une double parenté.

Plusieurs des traditions de Cobourgi sont répétées aux environs de la Werra. On connaît à plusieurs lieues à la ronde le capuchon et la longue barbe blanche d'un moine tantôt bon, tantôt méchant, qu'on a vu la nuit près des cimetières ou à la porte des maisons. A Ottowind, dans la direction d'Hildburghausen, vivait un fossoyeur aussi laid que pervers, auprès duquel un vampire se serait estimé en bonne compagnie. Avait-il une fosse à creuser, son humeur ordinairement bourrue et colérique était joviale ; il abordait tout venant avec un sourire, montrait glorieux sa bouteille de schnaps et félicitait les affligés de leur douleur. Un jour ce misérable, qui avait réussi à trouver femme, laissa éclater une joie féroce, non qu'il fût content d'être devenu père d'un joli petit enfant, car le berceau lui était moins cher que la tombe, mais parce qu'il avait à remplir sa sinistre fonction. Une femme qui avait dédaigné sa main était morte. Après le convoi funèbre, étant demeuré seul vis-à-vis du cercueil , il parla en ces termes : « Belle et fière Anne-Marguerite, je t'ai préparé ta chambre nuptiale dans un magnifique palais. Ici sont des vers qui te serviront à ton gré ; ici tu n'as plus à redouter, belle Marguerite, le visage hideux du fossoyeur, à moins que toi , la plus légère des danseuses, tu ne veuilles valser. Dans ce cas, je suis à ton service, pour te montrer à quel point j'oublie facilement une offense. »

1 Friedrich Mi h m, Coburger-Sagen. Thuringiâ, 1843.

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Le soir même il se tenait au chevet de la nouvelle accouchée, quand la porte s'ouvrit pour laisser passer un fantôme vêtu d'un linceul. «Tu m'as invitée à la danse, je t'attends au cimetière,» lui dit l'ombre. — «Danse avec le diable, mais non pas avec moi,» s'écria le fossoyeur. Puis la vision s'évanouit. Le lendemain à la même heure, les mêmes paroles effrayantes se firent entendre accompagnées de cette menace : « Si tu ne viens pas, c'est moi qui viendrai te chercher, fusses-tu caché dans les entrailles de la terre. » Le troisième jour le fossoyeur errait au logis comme un damné. On le croyait malade, on l'interrogea avec intérêt , point de réponse. Il buvait , buvait, pour chasser, semblait-il, un amer souvenir ; puis, la nuit venue, il se précipita hors de la chambre. Douze heures plus tard on le chercha et on le trouva... au cimetière. Sa têtè reposait à côté de celle de la morte ; le cercueil avait été entr'ouvert ; près du cadavre était une bouteille vide.

Mais une teinte lugubre, ne s'est pas répandue sur tout. Celui qui suit la route militaire de Cobourg à Hildburghausen aperçoit une ruine au haut d'un mont. C'est le Strauf. Une bergère, nommée Madeleine, y faisait paître son troupeau. Assise sur un pan de muraille, elle s'amusait à regarder les roses et les fleurs de mai des buissons. C'était le premier jour de la fête de Pentecôte, et au pied de la montagne, aussi bien que dans les vallées lointaines, jeunes gens et jeunes filles sautaient, dansaient, chantaient sous les tilleuls. Il y avait fête sur la terre et dans les lieux élevés. Seule Madeleine soupirait à l'écart, regardant sans envie le bonheur des autres. Pauvre orpheline, faible encore, qui tenait sa nourriture et ses vêtements de la commune, elle ne s'attristait que de sa solitude. Un bouvreuil bavard sur une branche et le chien couché à ses pieds ne l'avaient pas distraite de sa mélancolie , lorsqu'elle vint à s'endormir. Combien de temps

dura son voyage dans le pays des songes ? Elle ne l'aurait pu dire; mais en se réveillant, elle mit sa main devant ses yeux, tant était éblouissante la lumière qui l'inondait.

Une femme belle et bien parée, la plus délicieuse des apparitions, lui toucha le front en disant : «Ne crains rien. Je connais ta position, et je veux t'y arracher, car tu as le cœur pur et compatissant. Surveille ton bonheur. » A ces mots le tablier de la jeune fille se trouva rempli de petites graines, mais la donatrice avait disparu. En reconduisant un moment plus tard ses moutons, Madeleine, rêveuse et distraite, cherchait en quoi pouvait bien consister son bonheur. Elle l'apprit, aussitôt de retour à la ferme de ses maîtres. Quelques-unes des graines qu'elle avait eu la sagesse de garder étaient de bel et bon or. Cette petite dot lui permit de se mettre en ménage, « Qui sait ? s aimait-elle à dire, « si avec toute la fortune qui m'était destinée, je serais devenue heureuse ? »

La route que suit la vapeur dans la vallée de la Werra ne s'écarte ni des sentiers favoris de la fantaisie, ni du grand chemin de l'histoire. Au penchant d'une montagne, Eisfeld, entre Cobourg et Hildburghausen, n'est pas une misérable localité. Au seizième siècle, Justus Jonas, le bras droit de Luther, y mourait surintendant, et dans notre siècle, deux célèbres peintres verriers, les frères Burkard, y sont nés, ainsi qu'un poëte, Otto Ludwig. D'ailleurs entre la bière, le tabac, le filage de la laine, la confection des souliers et d'importantes fabriques soit de billes, soit de couleurs, les habitants n'ont pas plus de motifs de rester oisifs que de s'appauvrir. Le voisinage du Blessberg, la plus haute sommité de la ïhuringe franconienne, les met en présence des grandes scènes de la nature.

Viailuc de Yeilsdoi'f.

Entre Eisfeld et Hildburghausen, rien de remarquable, sinon le Hessberg et, avant ce village aux souvenirs anté-diluviens, le viaduc de Veilsdorf, de Veilsdorf jadis couvent de femmes, détruit dans la Guerre des paysans. Chef-lieu du duché de même nom, avant sa réunion à Meiningen, Hildburghausen releva des Wildenberg et des Henneberg. Dans les jardins du château, un monument a été érigé à feu la reine Louise de Prusse.

On ne saurait croire, à première vue, combien il y a d'industrie à Hildburghausen. Les machines agricoles, les couteaux, les têtes de poupées et le papier mâché, comme à Sonneberg, ont du débit; mais l'Institut bibliographique de Joseph et d'Hermann Meyer occupe beaucoup de têtes et de mains. C'est un des beaux établissements de ce genre en Allemagne. Que n'y trouvet-on pas, depuis la fonte des caractères d'imprimerie, jusqu'au ployage du papier, et à la machine qui le coud? Tous les procédés récents employés dans les arts graphiques y sont connus, multipliés, perfectionnés. Combien de livres de voyages surtout,

tels que l'Univers de Meyer, le Harz et la Suisse de Berlepsch, et l'excellent Guide en Thuringe de Schwerdt et Ziegler ! Hildburghausen a été le berceau d'une feuille populaire très-répandue, la Gazette du village, dont un conseiller du Consistoire, M. Nonne, fut le père et le parrain.

Cette circonstance, jointe à la fondation de l'Institut bibliographique, a favorisé le goût des lettres et de la poésie, sans inspirer de l'orgueil aux Hildburghausiens. Les bons bourgeois ont bien plutôt, comme dans le reste de la Thuringe, des curiosités naïves ; ils sentent l'étranger, et quand vous passez dans la rue, soyez sûr qu'on vous guigne de la fenêtre. Les renseignements et indications ne sont pas pour cela plus faciles à obtenir. J'ai eu toutes les peines du monde à me faire faire la barbe. Un petit garçon que j'aborde dans la rue me répond de son mieux ; mais sa voix est si mal assurée que « si nous ne trouvons pas le barbier, s'écrie Lucas, nous télégraphierons pour en avoir un. » Le knabe rit et cherche le mot de l'énigme. Nous frappons à la porte de la maison désignée, une jeune fdle vient ouvrir, et le dialogue suivant s'engage entre Lucas et la jeune fille : «Le barbier est-il ici? — Non. — Êtes-vous sa femme? — Non. — Êtes-vous sa fille? — Oui. — Ah! bon. Adieu. — Adieu, revenez bientôt. »

Cinq minutes plus tard, une obligeante personne nous indique approximativement la demeure d'un autre Figaro; mais Figaro court les pratiques en ville. A peine sortons-nous pourtant d'une ruelle que Lucas avise un assez laid barbu qui tient une boîte à savonnette sous le bras : « Ohé ! vous, ohé ! Êtes-vous le barbier? — Je le suis. » Au lieu de me conduire dans sa boutique, le barbu barbier me dirige vers l'auberge où il se propose de remplir sa fonction. Oui, vers l'auberge, et ne devinez-vous pas pourquoi? Le brave homme, au moment de notre rencontre,

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se rendait à la bière pour déjeuner, et il ne voulait pas s'éloigner de sa chope. Habile amalgame de la jouissance et du devoir, de la profession et du plaisir.

Près d'Hildburghausen, chacun va voir le parc du Meyersberg auquel le chef de l'Institut bibliographique a donné son nom, et le chalet suisse du sculpteur Konrad. Mais tous les voyageurs ne gravissent pas la pente qui conduit au jardin possédé jadis par le comte mystérieux. C'est une étrange histoire que celle de ce personnage sur lequel on a fait tant de suppositions et de longs commentaires. Il a inspiré un roman au poëte Bechstein et à M. Fr. Bulau un de ses piquants récits. Le héros en question est mort il y a quelques années au château d'Eishausen, près de Cobourg, mais il habita longtemps.le Schmidtsberg d'Hildburghausen, avec une compagne de son énigmatique destinée. Le tombeau de la comtesse ou de la princesse, comme on l'appelle également, est adossé contre la dernière pente et la plus élevée de la montagne. Simple est ce petit monument qu'ombragent deux cerisiers et que couvrent des fleurs, du lierre, un jasmin. Au-dessous un bosquet où de petits sentiers courent dans la direction d'une maisonnette entourée de noyers. Au coucher du soleil qui dorait les champs, ces lieux faisaient songer.

Une ancienne servante de la prétendue comtesse qui habite la maisonnette m'a raconté longuement tout ce qu'elle avait pu voir et observer chez ses défunts maîtres. Sa narration, un peu obscure et incohérente, m'intéressait comme un rêve oriental. « Le comte,» disait-elle, « n'aimait pas que notre dame chantât dans le jardin, de crainte d'attirer les gens et d'être vue. Et notre dame obéissait. Son amour pour le comte était sans bornes, et ne me disait-elle pas une fois que s'il venait à mourir le premier, elle s'enterrerait vivante ? » Déclaration digne d'une veuve des bords du Gange. Bien qu'on sache maintenant à quoi

s'en tenir au sujet du fameux Dunkelgraf, la fantaisie anecdotique n'abandonnera pas sitôt ses droits. Les deux solitaires appartiendront à la légende.

En dehors du railway, deux routes s'ouvrent aux portes d'Hildburghausen, pour qui veut battre le pays.

Le chemin du sud conduit à une résidence autrefois brillante, à Rœmhild, dont l'église gothique renferme plusieurs œuvres d'art et un sarcophage de la main du fameux Nurembergeois Peter Yischer ; à Rœmhild, voisine de deux monts jumeaux, restes de soulèvements. Entre les masses basaltiques du grand et du petit Gleichberg, on aperçoit la chaîne de la Thuringe, le Harz, le Rhœn, la vallée du Mein et le Fichtelgebirge. Very beautiful ! murmure l'Anglais. — Schœn, wunderschœn! s'écrie l'Allemand. — Reau, beau ! disons-nous en français.

Du côté nord , c'est Schleusingen , sur la hauteur, qui commande de toutes parts à de riantes vallées. Avant d'entrer à Schleusingen, je n'en connaissais guère que la bière renommée, la meilleure, selon moi, qu'on puisse boire. Mais quelques heures plus tard je pensais : Heureux qui possède là une maison de campagne, aux contrevents verts ou non ! Sans la Schleuse qui , unie à d'autres ondes , décrit des lignes capricieusement variées à ses pieds, Schleusingen pourrait confectionner des luths , des guitares et des instruments de physique , mais n'aurait sans doute aucun nom dans l'histoire. Les comtes de Henneberg ne se seraient souciés ni d'une plaine, ni d'un désert, et leur caractère se reconnaît à Schleusingen. Voyez la tour de l'église : sa croix et son croissant vous apprennent que l'un des Henneberg sauva la vie du duc Maurice de Saxe dans un combat contre les Turcs. Voyez le château tout féodard'architecture, construit par Rerthold V : il s'ouvrait aux comtes revêtus de la dignité princière et recevait des empereurs,

Sclilensingen Uérllioldshourg.

car la famille souveraine était distinguée par ses lumières autant que par son courage. Voyez le gymnase libéralement organisé et très-florissant encore : ce fut le dernier des Henneberg qui le fonda , après avoir introduit la Réformation dans ses Etats. Voyez la statue qui décore la place du Marché : elle est un hommage rendu à la princesse Elisabeth, l'une des bienfaitrices du pays. Voyez les allures douces, la sérénité de la petite ville, prussienne depuis 1815, et vous sentirez combien ont été bonnes les influences exercées par le gouvernement sur la population.

A Schleusingen, j'ai su bon gré à l'hôtel de Y Arbre vert d'être une excellente maison sans prétention et sans airs superbes. Représentez-vous, quand j'y ai logé du moins, un de ces hôtels à l'ancienne mode allemande dont la façade donnant sur la

grande place a été recrépie. La distribution intérieure est compliquée d'une foule de corridors, d'impasses et de places perdues. Mais n'importe. Où il y a de la couleur, on ne s'ennuie pas. Ma chambre était contiguë à la grande salle de l'établissement, salle de bals et de concerts, à en juger par les lyres de mousse qui ornent les murailles et par de petits miroirs accrochés trop haut pour le plaisir des danseurs et des danseuses. Deux grandes bougies sur la table ont éclairé mon souper digne d'un chevalier du moyen âge. Le sommelier se tenait droit comme un i, parfaitement cravaté et bichonné, à l'instar de son maître. Ce n'est pas à Y Arbre vert qu'on m'aurait joué le tour suivant: J'étais à table dans le premier hôtel d'une ville que je ne nommerai pas, et l'on venait de me servir. A peine avais-je approché le premier morceau de la bouche qu'un violent courant d'air s'établit, les portes ouvertes, dans la salle à manger ; la cloche du bec à gaz éclate presque au-dessus de ma tête, de gros et de petits morceaux de verre tombent sur la nappe. Au bruit, l'hôtelier accourt, ses gens le suivent, et vous pensez qu'ils s'empressent de me faire des excuses ? Pas du tout. Et de m'offrir d'autre pain et un autre plat? Pas davantage. J'ai levé la séance sans mot dire et suis allé manger ailleurs. Voilà.

Encore un coup, on ne verrait pas à Y Arbre vert pareille chose. Il étend ses branches sur chacun, le bon arbre, semblable en cela au soleil qui luit à tout le monde.

Après avoir jeté un regard à l'établissement des bains (où n'y a-t-il pas des bains en Thuringe?), j'ai dit adieu à Schleusingen1 pour me diriger vers le cloître Yessra, au confluent de

1 Th. Gessiier, Geschichte der Stadt Schkusingen. Schleusingen,! 86 1 .

la Schleuse et de la Werra. Une célèbre abbaye de prémontrés, lieu de sépulture de plus d'un comte de Henneberg, est devenue un domaine et un village, mais les piliers et le portail roman de l'église ont été heureusement épargnés. Je conseille aux excursionnistes de mettre pied à terre à Vessra, d'autant plus gu'ils ne sont pas éloignés de Themar, et Themar, ville industrielle et commerçante, est voisine de Meiningen.

La fraîche, la coquette, la souriante résidence que Meiningen ! « Le parfum d'un bouquet, » dit celui-ci. « Un nid d'oiseau dans les herbes, » dit celui-là. «L'ornement et la grâce de la vallée de la Werra, » ajoute un troisième en présence d'un cercle de montagnes nouées comme une large ceinture aux flancs du chef-lieu. En voyage, chacun a ses intuitions, et je n'étais pas au débarcadère que derrière les grilles du parc, je voyais des eaux, des arbres, des promenades et d'ombreuses allées de marronniers à la place des anciens remparts. Et la réalité n'a pas soufflé sur mes impressions premières. En entrant à Meiningen, je ne sentais rien d'étouffé dans l'air, rien de mesquin ni d'étriqué dans l'alignement des maisons. La rue de Marie et la rue de Bernard feraient honneur à une capitale, la rue de Bernard surtout, grande et large, avec palais, théâtre et les arcades d'un bazar marchand. Ce qui me plaît, c'est que ces rues nouvelles d'un quartier nouveau ne ressemblent pas à d'autres aussi belles et plus belles qu'on peut voir ailleurs : européennes d'élégance, je les trouve heureusement saxonnes et bien germaniques de physionomie.

Quant à la vieille ville, on y respire très-librement aussi ; mais le temps moderne l'a moins effleurée. Après le siècle de l'empereur Henri Ier qui la fortifia contre les Huns, elle releva longtemps de l'évêché de Wurzbourg et, par suite d'un échange, échut à ces Henneberg dont le rôle fut si considérable en Thu-

ringe. Cette race éteinte et la maison de Saxe ayant hérité de ses biens, l'un des enfants d'Ernest le Pieux, Bernard, obtint pour sa part Meiningen. Ce nom de Bernard si fréquent et si glorieusement porté par plusieurs de la branche Ernestine a été celui de plus d'un chef ou membre de la maison de Saxe-Meiningeri. Le duc Bernard-Eric-Ami, qui, en 1866, a cédé les rênes du pouvoir à son fils, régna longtemps et heureusement. Grande aussi a été l'influence du feu petit-fils de Charles-Auguste, allié à Meiningen par son mariage, de ce Bernard de Saxe-Weimar, grand esprit et grande âme, voyageur, observateur, militaire. Ce fut le duc Bernard du dix-septième siècle qui éleva ou rebâtit du moins le château de la résidence, restauré en 1861. Il lui donna la forme d'un E et le nom de la duchesse Elisabeth. Elisabethenbourg a des appartements meublés en vert, rouge, blanc, jaune, bleu, une salle de marbre où se donnent les bals de la cour, un boudoir en bois bien travaillé, des peintures rapportées de Borne par le prince-héritier aujourd'hui régnant, une

magnifique tète de Christ, et des Ruysdaël, des Berghem, des Téniers, des Claude Lorrain, des Gérard Dow, des Miéris. La bibliothèque ducale, sous la direction d'un savant, M. de Liliencron, n'est pas pauvre, tant s'en faut. Pour ma part, j'y ai remarqué le livre des Héros, la vie de Marsile Ficin, une Bible de 1 490, et le recueil des poésies 1 du minnesœnger Otto de Botenlauben, comte de Henneberg.

Je ne sais pourquoi, en 'présence de ces curiosités, l'anecdote que voici m'est revenue à la mémoire. Une très-haute et trèspuissante dame visitait un jour la bibliothèque de Weimar. Le bibliothécaire lui montrait des manuscrits malabars, sans pouvoir en dire le contenu : «Un bibliothécaire qui ne sait pas le malabar ! » s'écria la noble étrangère. « Comme si un bibliothécaire, » ajouta Gœthe instruit du fait, «devait comprendre toutes les langues du monde ! »

La première fois que je vis la bibliothèque de Meiningen, j'étais avec le conseiller Bechstein, et savez-vous que Bechstein était un poète, un romancier, un érudit et par-dessus tout, un amoureux de la légende?" Il aima la Thuringe, sa patrie, comme on chérit une mère et se comporta envers elle en fils respectueux et dévoué. Il avait l'imagination du cœur et le cœur de l'esprit. La prédilection dont je ne me défends pas pour l'Allemagne l'a peut-être surpris et jusqu'à un certain point touché. Il a bien voulu me donner son portrait , qui était pour moi introuvable, avec une de ses plus délicates publications, les Oiseaux de chambre. Les Oiseaux de chambre sont le poème de la gent ailée. Simplicité, candeur, humour, mélancolie, toutes les notes,

1 Ouvrage publié par Bechstein, à Leipzig. Wigand, 1845.

2 Outre Bechstein, dont le Sagenschats est bien connu, quelques-uns, à notre connaissance, ont raconté les légendes de la Werra, entre autres Hensinger et plus récemment C.-L. Wucke : Sagen der mitUeren Werra. Salzungen, Scheennesser, 1864.

Meiningeii. Maison de Bechstein.

jusqu'à l'ironie du sentiment, y résonnent. Les attributs du chasseur décoraient l'escalier et l'antichambre de la maison de l'écrivain. Son cabinet de travail où il n'a pas craint de m'admettre, était un petit musée. J'y ai vu bustes, gravures sur bois de toutes les écoles, livres, fauteuils brodés, curieuses tapisseries et ces mille riens précieux qui font la joie de l'artiste. Quel conteur que Bechstein ! L'homme de bien s'unissant à l'homme de lettres. Quel vide et quels regrets a laissés sa mort !

Aurais-je visité sans lui Dreissigacker ? Je ne sais. Toujours est-il qu'à Dreissigacker, près Meiningen, a fleuri, pendant plus de quarante ans, sous la direction du Dr J.-M. Bechstein, père du poète et naturaliste distingué, une célèbre académie forestière. Toujours est-il que Dreissigacker n'est pas loin de Bauerbach, et qui ne connaît pas de nom Bauerbach ? C'est dans ce village qu'après sa fuite de Stuttgart, Schiller, sous un nom

MEIMNGEN

Baucrbach. Maison de Schiller,

supposé, trouva uu asile, écrivit Fiesqiw, Cabale et Amour et traça le plan de Don'jCarlos. On montre volontiers la petite chambre qu'il habita, la tonnelle qu'il aimait, les environs de la ferme où il promenait ses rêves. De vieux meubles, des portraits et miniatures, une cafetière même qui servait, dit-on, à Schiller, ont laissé à l'appartement son caractère. Le propriétaire actuel, M. de Tùrke, a montré en tout un tact délicat. Près d'une plaque commémorative de la naissance de Schiller, on a encadré une lettre du poète datée du 10 janvier 4783, la première sans doute qu'il écrivit de Bauerbach. A cette lettre, don généreux de Mme de Gleichen, s'est ajouté en 1862 le poëme qui commence par ces mots : « Le beau doit aussi mourir ! »

Non, le beau ne meurt pas, ô Schiller, et le beau vivra, comme toi, autant et plus que notre monde. Meiningen n'eût-elle pas été construite suivant la forme et le plan d'une harpe, l'immortelle, je veux dire la poésie, se serait reposée sur son sein et, plus tard, Bechstein aurait chanté la Thuringe. J'ai chanté, moi, près

de Bauerbach, en mon humble prose de voyageur, la ruine de Henneberg sur la colline. Un double are-en-ciel s'élançait des murailles, berceau de la puissante famille, pour décrire dans les nues sa courbe éclatante et s'ensevelir au milieu des bois et des prairies.

A une petite lieue au nord de la résidence, a clef de la porte de Franconie, » le Landsberg, déjà construit au moyen âge pour la défense du pays, se détache hardiment sur une croupe de montagne. Les rustauds du moyen âge détruisirent ce manoir que le duc Bernard-Eric-Ami a relevé avec éclat. Figurez-vous un de ces châteaux idéalement chevaleresques, tels que vous les voyiez, enfant, aux récits d'un chroniqueur naïf, et vous vous ferez une idée de l'art, de l'élégance et du goût que les architectes Heideloff et Dœbner ont dû avoir. Des tours, des créneaux, des plates-formes, des murs d'enceinte, ne voilà-t-il pas de quoi nourrir la fantaisie? Le souterrain de la plus haute tour communique avec les appartements du château.

Un gentilhomme, lassé une fois de la chasse princière, entra au Landsberg pour s'y reposer et s'endormit. Il vit en rêve un nain qui lui montrait une fleur. Aussitôt réveillé, il aperçut en effet une fleur jaune et or, à la racine de laquelle pendait une vieille, vieille clef. C'était la clef de la tour, et à travers la porte entre-bâillée, il voit scintiller un immense trésor. Mais au moment de le saisir, il entend le bruit du cor et la voix de son maître qui l'appelle. Se lever précipitamment, mettre la clef dans sa poche.... et perdre la fleur est l'affaire d'un moment. La chasse achevée, il retourne au Landsberg, cherche la porte et le trésor, mais ne trouve plus rien. Si le bonheur ne nous attend pas volontiers, ne le faisons donc pas attendre.

Château de Landsberg.

Les curiosités du Landsberg sont nombreuses, même dans le vestibule qui, orné de vitraux, d'armes et. de trophées, porte cette suscription : « Ce n'est pas le vieux temps qui nous fait désirer de revenir en arrière, mais bien la force des ancêtres et leur bras viril ; ce n'est pas le vasselage, ni l'armure des chevaliers que nous souhaitons, mais bien la vertu des aïeux, solide comme le roc. » Et tout le reste n'est que le développement de cette pensée. Ici la grande salle, avec ses peintures historiques, ses armoiries; ici la chambre des tournois et ses reliques; ailleurs celle des illustres réformés et réformateurs; plus loin celle des ancêtres de la maison ducale. Dans une foule d'autographes précieux, j'ai regardé longtemps quelques mots signés du roi de France, Charles IX, en octobre 1 570, et de l'écriture j'ai rapproché l'homme. Un portrait du contemporain de la Saint-Barthélemy, peint d'après Wappers, par un excellent artiste, Beck, de Gotha, était presque au même moment sous mes yeux. Quelle physionomie ! Quel drame ! Le regard et la

bouche ont une expression étrangement fixe; le monarque tient le mousquet d'une main et laisse pendre l'autre. Ah ! comme je préfère au souvenir de Charles IX celui de l'infortunée Marie Stuart, dont le sceptre d'or est conservé au Landsberg avec beaucoup d'autres objets de valeur !

Il y a une salle dont les parois résument en courts distiques les préceptes de la conduite humaine ; par exemple : « L'homme a fait provision de beaucoup, s'il est content de peu. » Ces dictons et maximes, jadis inscrits sur les murs des châteaux, des hôtels de ville et appréciés encore dans certaines vallées helvétiques, assurent à une galerie de chasse le double attrait de l'instruction et du plaisir : « L'argent ne rend pas riche, à moins que riche en même temps ne soit le cœur. — Quand le vin entre, la sagesse sort. — Se taire et penser, cela ne peut être désagréable à personne. — A se frotter contre un chaudron noir, personne ne devient blanc. — Ce qu'on ne peut éviter, il faut le supporter de bon gré. — Il n'y a pas de murailles plus solides que l'union. »

Agréable aux ïhéognis de nos jours, le Landsberg déroule à tous les amis du blason la série complète des armoiries dynastiques. Les palatinats de Saxe et de Thuringe, Henneberg, Rœmhild, Schleusingen, Altenbpurg, Eisenberg, Orlamunde, Juliers, Berg, Clèves, confondent leurs champs d'or, de sable, d'azur, leurs aigles à l'aile éployée et leurs lions fascés d'or, d'argent et de gueules. Impossible de ne pas remarquer la tête expressive qui, du

, . , . . Aimes des margraves de

cimier des margraves de Misnie, landgraves de Misnie.

Thuringe, s'est retrouvée sur l'écu des électeurs. Cette tète, beau type de la race juive, a donné lieu, touchant son origine, à des recherches curieuses.

Ce qui est certain , d'après le Sachsengrùn , c'est que dès le seizième siècle , des Israélites peuplèrent la ville de Meissen, et qu'appelés par les margraves à jouir presque des mêmes droits que les chrétiens en Misnie, ils y instituèrent le plus grand sanhédrin de l'Allemagne. De cette époque reculée date sans doute une locution proverbiale relative au « sage de Meissen. »

Quelles qu'elles soient, héraldiques et historiques, architecturales ou sculpturales, nées du ciseau ou du pinceau, les beautés du Landsberg disent le goût d'Heideloff et de Dœbner, le talent d'un Mùller, d'un Eberlein, d'un Kellner. Assemblage de mérites qui ne m'a pas surpris du tout sur les bords de la Werra, où l'excellent Bechstein a vécu après Jean-Paul, Wagner et Reinwald, le beau-frère de Schiller; où le prolèsseur Bruckner vient d'écrire la plus consciencieuse des monographies du duché de Saxe-Meiningen; où des compositeurs, des musiciens, des virtuoses, des sculpteurs, des peintres, Dietz,Bott, Zœllner et autres tiennent d'une main heureuse le gouvernail de l'art. Mais l'art, au Landsberg , rencontre un redoutable rival dans le paysage. Avant de franchir le seuil d'une jolie métairie, sur le modèle suisse, montez à la tour, montez à la plus haute tour, comme disent les vieilles romances, et de là, s'il ne vous plaît d'aller en esprit du nord au sud, du couchant à l'aurore, arrêtez vos regards sur la villa Jérusalem et, à l'arrière-plan, sur les rochers majestueux du Dolmar,

Au pied du Landsberg , la première station du chemin de la Werra est Waldorf, très-industriel et légendaire village, auquel succède bientôt Wasungen. Je me suis arrêté à Wasungen, non à cause de la culture du tabac, non à cause d'une ruine et d'une tour, mais pour un trait de mœurs et un événement historique.

L'événement est une guerre.1 Cette guerre qui dura plus d'un an, de 1747 à 1748, s'alluma, vigoureuse, à propos d'une question d'étiquette et d'un conflit de préséance. L'étiquette qui, malgré ce qu'en pensent certaines gens, nous apprend à nous dompter, à être polis envers les autres et à ne pas outrer le sansgêne, l'étiquette franchit dans cette occasion toutes les limites. On ne se battrait plus de nos jours pour une bagatelle, on se vengerait par un bon mot ou par un sourire. Il ne fallut rien moins que de puissantes interventions et l'effet des circonstances pour amener la fin d'une lutte incroyable qui se serait envenimée avec le temps.

Le trait de mœurs n'est pas commun. Les Thuringiens sont gais , ils aiment à plaisanter, mais ne poussent pas le badinage jusqu'à l'extrême. Or il paraît que les habitants de Wasungen, les vrais, les purs, ne sont pas doués de cette modération : on les dit passablement malicieux, enclins à la raillerie taquine, et d'un naturel narquois.

Un étranger qui avait entendu parler des farces en usage dans le pays demanda à un aubergiste de Wasungen s'il ne pourrait pas être le témoin ou l'objet de quelqu'une de ces charges. « Eh ! pourquoi donc pas? » lui répondit l'autre, «cela pourra bien venir, attendez seulement. » Là-dessus, voulant se mettre à l'aise, l'étranger tire ses bottes et demande qu'on lui prête des pantoufles. L'hôtelier prend les bottes sous le bras, quitte la chambre et ne tarde pas à envoyer les pantoufles

1 A. von Wilzleben, Ver Krieg von Wasungen. Gotha, Scheube, 1835.

demandées. Le lendemain matin, au moment de partir, notre homme réclame ses chaussures. A la vue de deux pauvres tiges : « Qu'est-ce que cela signifie ? Et le reste ? — Le reste, vous l'avez aux pieds, repart le farceur. Vous vouliez voir une farce de Wasungen, vous en avez vu une. De vos bottes nous avons fait vos pantoufles. Êtes- vous content?» L'étranger dut l'être, «jurant, mais un peu tard,» comme le corbeau de la fable.

On ne prête qu'aux riches, dit le proverbe, et les gens de Wasungen portent le poids de bon nombre de drôleries et de naïvetés. Ne prétend-on pas qu'ayant vu pour la première fois des citrouilles, ils les prirent pour des œufs d'âne et qu'une des citrouilles, ayant roulé au bas d'une colline, rencontra un lièvre, en sorte qu'une femme s'écria : « Voilà le petit âne qui sort de l'œuf? » Des malins ajoutent qu'à la suite d'un orage qui avait grossi les eaux de la Werra, un quidam aperçut quatre jambes se débattant au milieu des ondes... C'est un cerf qui se noie, la bonne aubaine ! Il appelle les voisins et tous de se précipiter en armes vers la rive. Le bataillon fait feu , et quand la proie va être saisie, les quatre pieds de la pauvre bête ne sont plus que les quatre pieds d'une table.

Ces joyeusetés très-gauloises n'ont cependant pas effarouché la pure légende thuringienne et germanique. On vous parlera de la meute sauvage, d'un Italien qu'une sorcière conduisit en une nuit de Wasungen à Milan, d'une main, signe de malheur, sur les murs de l'école, et de la dame blanche du château. Cette tradition si répandue de la dame blanche se répète naturellement * au delà de Wasungen, à Schwallungen. où un cavalier sans tête a été vu galopant la nuit. C'est à Schwallungen, comme dans la Prairie dorée, que j'aurais aimé à esquisser d'après nature la soirée des fileuses dont M. Franz Schmidt1 a peint le tableau: 1 Stiien und Gebrduclie in Thuringen. Weimar, Bcelilau, 1863.

«Au coup de dix heures, jeunes gens et jeunes filles reviennent ensemble, les garçons portant le rouet jusqu'au logis. Une conversation s'engage à la porte de chaque cour, mais il se fait tard, et la lumière est déjà éteinte dans la maison, quand les filles se glissent dans leur chambre. La mère, malgré l'heure avancée, les a entendues rentrer et se lève à l'aube pour examiner le fuseau de ses enfants et reconnaître le travail de la veillée.... Ce que les filles font, la mère et la grand'mère l'ont fait, et les enfants de l'avenir le feront sans doute encore. »

Les enfants du présent utilisent le chemin de fer de la Werra qui, à mesure qu'il s'approche d'Eisenach, côtoie de plus près la Forêt de Thuringe. Aussi voit-on de vieux paysans à qui la locomotive cause encore bien des surprises, qui veulent monter en wagon sans billets, mais qui ne voudraient pas avoir oublié leur petite bouteille, leur pain et leur saucisse. Une fois emportés par le train, ils causent entre ehaque bouchée, leur langue se délie, et ce n'est pas peu amusant de les entendre. Combien n'en ai-je pas rencontré souvent, qui se rendaient à Gotha ou à Erfurt pour faire un marché avantageux ! Ils me parlaient récoltes, bestiaux, forêts; moi je leur répondais par l'histoire de l'homme rouge, du cobolde enterré, ou de la pierre tombée du ciel. C'est ainsi que nous parvenions à Immelborn, la station la plus rapprochée du joli bain de Liebenstein, à Salzungen, la ville du petit lac et des salines, à Marksuhl. Au delà du tunnel pratiqué sous l'ancienne et fameuse route des sommités de la Thuringe, le sol s'accidente, la vallée se rétrécit, les bois sont verts. Le silence que gardaient mes compagnons de voyage, dans les entrailles de la terre, s'interrompt tout à coup ; chacun regarde autour de soi , s'étonne et s'écrie : Wartbourg !

C'était le 28 août 1867. Trois coups de canon tirés des hauteurs annoncèrent aux habitants d'Eisenach que le grand jour était arrivé. Dès l'aube, la ville pavoisée avait arboré des flammes et des bannières aux couleurs du pays, de gais propos se faisaient entendre au seuil des maisons, les rues s'emplissaient de curieux, des processions d'étrangers débouchaient du creux des vallées pour défiler sur les collines, et dans tous les cœurs l'allégresse régnait. Spectacle simple et fait pour émouvoir, d'autant plus que le ciel, triste et sombre encore la veille, semblait promettre du soleil. Un petit garçon de quatre ans avait dit à sa mère : « Maman, donne donc au bon Dieu quatre gros d'argent (autant de gros qu'il avait d'années, le petit!), pour qu'il n'envoie pas la pluie ! »

Cette naïveté charmante, cette joie, cette curiosité empressée, s'adressaient à une personne plusieurs fois centenaire : la Wartbourg célébrait le huitième jubilé séculaire de sa naissance. Et le descendant des électeurs de Saxe pouvait se glorifier de l'avoir rajeunie. Construite en 1067 par Louis le Sauteur qui avait

dit : «Attends, montagne, je ferai de toi un château,)) la Wartbourg a vu le landgrave Louis le Saint et la pieuse Elisabeth de Hongrie, elle a entendu les chants des Minnesœnger, elle a ouvert ses portes à Luther. Son histoire1 se confond avec celle de la Saxe, et ses plus belles pages comptent parmi les plus belles du livre de l'Allemagne. Fille du moyen âge, elle a vécu, grandi, combattu avec les héros de la poésie , de la charité, de la foi. Elle est un monument national.

Pour moi , vieil admirateur de la Wartbourg et accueilli toujours avec une rare bienveillance sous son toit, cet anniversaire se traduisant par une fête de famille était d'un prix inestimable. Pendant deux jours, il ne me resta rien à désirer que... le souvenir toujours frais et vivant des choses que je voyais et que tant d'autres ne verront jamais. Les siècles ne passent pas sur nos têtes aussi souvent que les années.

Le 28 août donc, au matin, d'heureux invités se "rendaient à la Wartbourg, s'arrêtaient un instant sous la plate-forme, passaient le pont et se rassemblaient peu à peu près du palais des landgraves. A dix heures et demie commença le service divin sous les voûtes de la chapelle de Luther. M. de Gruneisen, premier prédicateur à Stuttgart, prononça un discours remarquable. D'une voix ferme et grave, développant son texte, emprunté aux Psaumes : « Eternel , par ta faveur tu as mis ta force dans ma montagne, » il énuméra les faveurs divines qui ont rendu forte la Wartbourg , gloire des armes , gloire littéraire, gloire d'une sainte, gloire du fils d'un pauvre mineur d'Eisleben. Sa péroraison le ramena naturellement au berceau de la Réformation : « Un reconnaissant souvenir à la sagesse de ce prince qui a donné asile à l'homme de Dieu et qui l'a sauvé pour la cause du

1 Nous avons raconté en détail cette histoire dans notre premier volume sur la Forêt de Thuringe.

Christ et pour le salut de l'église; un fier souvenir à la constance de ce prince, dont le nom a inauguré la liste des premiers signataires de la confession d'Augsbourg ; un mélancolique souvenir à la fidélité confessionnelle du troisième qui était aussi courageux que magnanime, suivant son nom, parce qu'il aurait mieux aimé sacrifier sa vie que de renier la Parole divine. Ces précieux souvenirs des ancêtres sont des modèles pour leurs successeurs et pour tous les souverains de notre pays. »

Le culte commencé dans la chapelle s'acheva en plein air dans la cour du château , élégamment décorée. M. le commandant d'Arnswald, M. de Ritgen, M. le professeur Dœpler avaient fait preuve de leur goût habituel. On aurait appelé en témoignage l'Ecole des Beaux-Arts et les meilleurs artistes de Weimar, M. de Kalkreuth et M. Preller, M. Genelli et M. Pauwels, M. Cordes et M. Schorn, M. Michelis et M. Hummel, que ni les uns ni les autres assurément n'auraient reproché au tableau de manquer de couleur locale. De magnifiques drapeaux flottaient, au vent, des guirlandes s'entrelaçaient aux fûts des colonnes et aux chapiteaux romans, de riches tapis aux armes de la maison couvraient les murailles. Après que l'assemblée eut entonné le cantique de Luther, doublement significatif pour la solennité, M. le conseiller Dr Dittenberger fit une belle prière que suivit le chant d'action de grâces, puis les assistants se retirèrent silencieux et recueillis.

Deux heures plus tard, un certain nombre de personnes étaient admises à la table grand-ducale, sur l'invitation du spirituel comte de Beust, grand-maréchal de la Cour. Le ministère d'Etat, que préside avec tant de talent M. dè Watzdorf, la haute administration, l'université d'Iéna, la science, les lettres, l'art étaient représentés dans cet éclatant banquet. Les paroles prononcées au dessert émurent les cœurs. A l'éloquence succéda la poésie, M. Gottschall dit -avec feu de beaux vers.

Le soir, l'immense salle des chevaliers resplendissait du triple éclat des lumières, des toilettes et de l'enthousiasme. Liszt, l'illustre Liszt, qui passa tant d'heureuses années à Weimar, était venu de Rome pour diriger lui-même l'exécution de son oratorio de sainte Elisabeth. Quand il parut sur l'estrade, dans le costume sévère qu'il a adopté, mais couvert de ses ordres, on eût dit un général tenant le bâton du commandement et prêt à marcher à l'assaut. Suprême assaut de l'idéal ! Le maître n'avait pas fini de le donner que la victoire était complète. Ceux qui n'ont ni vu, ni entendu Liszt, dans sa seconde période du moins, peuvent me croire : son génie a comme sa main des ailes ; il entraîne et séduit, subjugue et fascine, magnétise et persuade. Vainement tenteriez-vous de lui résister ; son empire procède d'une puissance supérieure. Et cette force infatigable vient-elle à s'adoucir sans mollesse, à se reposer sans langueur, vous êtes prêts à dire avec le poète :

La seule voix qui puisse, avec le flot dormant

Et les forêts bénies, [Murmurer ici-bas quelque commencement

Des choses infinies !

11 y a quelques-unes de ces teintes infinies et de ces tons qui font rêver dans la légende de sainte Elisabeth. L'auteur du texte, M. Otto Roquette, a mis son inspiration d'accord avec celle du maestro: la musique et les paroles se conviennent.

Ainsi que devant les fresques de M. de Schwind, nous assistons aux principales scènes de la vie de la princesse et de son époux. Aujourd'hui, c'est la fdle du roi de Hongrie, gracieuse, aimante, naïve qui arrive à la Wartbourg, objet de l'accueil le plus tendre : « Oh ! comme la maison est pleine de soleil ! d et un chœur d'enfants lui répond par un chant d'espérance et de bienvenue. Demain c'est le landgrave qui chassera tout le jour dans les val-

lées, et lorsque, vers le soir, suivi de ses chasseurs et de la meute, il regagnera le château, quel ne sera pas son étonnement à la vue de sa bien-aimée qui seule descend le vert sentier des bois ! Ne semble-t-elle pas vouloir se dérober à ses yeux, tant elle est troublée? Quels secrets peut-elle bien cacher?... Elle l'avoue en tremblant, c'est la part des pauvres, mais le pain et le vin dont, elle est chargée ont disparu, et il ne reste à leur place que des roses. « 0 miracle ! Elisabeth, peux-tu me pardonner ?» Et l'un et l'autre rendent grâces. « Que le Seigneur soit notre lumière, qu'il soit notre appui si nous trébuchons dans les ténèbres ! »

Cependant Celui qui fait des miracles est aussi le même qui inspire de grandes choses à ses créatures. L'heure de la Croisade est venue. L'âme attristée de quitter les siens, mais soumis à la voix céleste qui l'appelle, le landgrave rassemble ses vassaux, reçoit derechef leur serment de fidélité, et lorsqu'il a dit un dernier et long adieu à ses « doux enfants » et à leur mère, le mélancolique pressentiment d'Elisabeth se traduit par ce cri de douleur : « Il s'en va ! Il est parti ! Il est perdu pour moi ! » Et la marche des Croisades se fait entendre, marche grandiose, d'une éclatante originalité de rhythme, que l'enthousiasme de la foi précipite. Dieu le veut ! Dieu le veut !

Au commencement de la seconde partie de l'oratorio, Dieu l'a voulu : le landgrave a expiré loin de son pays. A peine la nouvelle de sa fin s'est-elle répandue qu'Elisabeth, malgré ses gémissements et ses prières, se voit expulsée du manoir où elle a vécu longtemps heureuse ; ses plaintes expirent dans un torrent de larmes. «Venez, mes enfants, venez ! » Il fait nuit, un orage terrible comme on n'en vit jamais se déchaîne, les créneaux de la Wartbourg flamboient, et la princesse qui d'une main tient ses enfants et de l'autre se cramponne aux rocs, marche au hasard du sentier, plus malheureuse que les plus malheureuses,

sans savoir où elle trouvera un asile. 0 nuit terrible ! A chaque instant redouble le fracas de la tempête. Où est le jour du miracle des roses? Où sont les rêves du passé? Où sont les parfums de la patrie ?

L'asile enfin a été trouvé, et les pauvres chantent les sept œuvres de miséricorde de la mère et de l'épouse au cœur broyé. « Elisabeth, toi la sainte, le bonheur des pauvres!» Mais le temps s'approche où elle ne donnera plus son manteau, où elle n'ensevelira plus les trépassés, car elle a trop souffert ici-bas et la mort est une consolatrice qui la comble de joie : «O Seigneur, que loue mon àme, tu m'as conduite vers Toi, et je remets mon esprit entre tes mains paternelles !» On entend les anges chanter le départ de l'âme qui a ceint la couronne de vie à la place des épines de la terre. Les funérailles de la fille du roi de Hongrie s'accompliront solennellement en présence de l'empereur, des évêques, du peuple, et la foule agenouillée dira : « Priez pour nous, sainte mère, priez le Roi des Rois afin qu'après cet exil il nous donne les joies véritables ! »

Représentez-vous ce drame religieux dont rien ne saurait rendre l'effet, dans le palais même qu'avait habité l'immortelle Elisabeth. Liszt dut être heureux, on le félicita, on l'entoura, on l'aurait porté en triomphe. En voulant rendre hommage à une sainte, il avait continué Hsendel et Reethoven.

Mais à l'oratorio allait succéder une autre surprise. Il était onze heures du soir. Entre les forêts sombres et le ciel étoilé, la Wartbourg se dessinait dans une splendide auréole ; de la plus haute pointe des tours aux plus bas murs d'enceinte brillaient des étoiles mêlées aux fleurs : c'était un océan de feux et de verdure. Eclatant symbole de la vérité ! Au sein de la nuit des temps, la Wartbourg n'a-t-elle pas été un foyer de lumières? Après huit siècles, le foyer brille.

Médaille du jubilé de la Wai'lboui'g.

Telle fut la fin du 28 août. Une médaille du plus beau relief, portant d'un côté l'effigie du grand-duc régnant, rénovateur de la Wartbourg, de l'autre le château lui-même avec cette légende: «Tout avec Dieu — Ailes mit Gott,» est destinée à transmettre à la postérité le souvenir d'un jubilé qui marquera dans l'histoire. La restauration de la Wartbourg, achevée au moment de ce jubilé, n'a pas été seulement une œuvre de pieux patriotisme et un bienfait matériel pour la Thuringe; elle reste un bienfait moral, une vivante leçon de tolérance. Il n'y a pas un des pèlerins de la Wartbourg, et on les compte chaque année par milliers, qui, n'importe sa conviction religieuse, se soit jamais senti blessé dans sa conscience. L'histoire est l'histoire, et sainte Elisabeth n'exclut pas Luther. N'est-il pas singulier, d'ailleurs, qu'au moyen âge un Walther de la Vogelweide, un Wolfram d'Eschenbach aient eu la Wartbourg pour champ de leurs exploits, tandis qu'au dix-neuvième siècle Gœthe, Schiller, Wieland, Herder devaient illustrer le Weimar de Charles-Auguste?

Nul ne devait être oublié dans la fête de l'aïeule du pays. Le 29 août, l'oratorio de sainte Elisabeth était répété dans l'église St-George d'Eisenach sous la direction du professeur Mùller- Hartung. Les chapelles de Weimar et de Meiningen, l'académie weimarienne de chant, la société musicale d'Eisenach firent preuve du même talent et eurent le même bonheur d'exécution

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