‹ Les villes de Thuringe:Chapitre 10 sur 12 · LE KYFFH/EUSER ET LA PRAIRIE DORÉE · texte numérisé non relu

LE KYFFH/EUSER ET LA PRAIRIE DORÉE

de velours noir à boutons d'argent. Le sel est soumis à différents degrés de cuisson, et des hommes demi-nus sont constamment occupés de l'aliment précieux. En pénétrant dans la dernière chambre, la plus brûlante, je croyais voir s'entr'ouvrir l'enfer, un enfer de 50 à 60 degrés. Echappé au plus vite de cette fournaise, j'ai cherché l'image du paradis, et je l'ai trouvée audessus d'une porte sous les traits du Sauveur. Les Hallores sont pieux et leur foi ne les trompe pas. C'est un bel exemple qu'ils donnent à la cité théologique glorifiée déjà par l'enseignement de Gesenius, de Schleiermacher, de Tholuck, à la terre musicale où Haendel ouvrit les yeux à la lumière.

La Prairie dorée partage le prix de la fertilité avec un autre territoire. Altenbourg est le chef-lieu du duché saxon le plus agricole. On sait qu'après la chute du royaume de Thuringe, des peuples slaves , appelés tour à tour Sorabes , Sorbes , Wendes, envahirent la Germanie au sixième siècle et s'arrêtèrent aux bords de l'Elbe, de la Saale, de la Mulde, de l'Elster, de la Pleisse. Le pays fut divisé en cantons ou zupanies par les conquérants. Habiles, industrieux, actifs, ils construisirent des châteaux et des villes, telles que Leipzig et Altenbourg, sans abandonner un instant la culture du sol. L'avenir a montré jusqu'à quel point la charrue aida l'épée. La population d'Altenbourg surpasse 16,000 âmes, son commerce ne dépérit pas. Elle ne nourrit point de jalousie contre Leipzig sa voisine. Entourée de plaines, quoique bâtie sur un prolongement de l'Erzgebirge , elle a une belle promenade , des allées de tilleuls et de marronniers , avec deux étangs, semblables à deux lacs. Dans ses armoiries sont une main et une rose. La main représente, dit-on, celle d'un bourgeois de Freiberg qui empoigna le meurtrier de Frédéric le

Mordu à la table impériale, et la rose est une rose bénite que le camérier papal de Miltitz remit, au nom de Léon X, à une députation du pays. Peut-être les bons luthériens, et il y en a beaucoup, voient-ils dans l'héraldique main la main de Dieu et dans la rose la fleur de Luther. Traduction libre, mais acceptable. Le respect et la foi ennoblissent tout.

J'arrivai le soir à Altenbourg. Un fringant équipage à deux chevaux attendait le train. Cet équipage était celui de l'hôtel de Russie qu'on m'avait recommandé. En un clin d'ceil mes malles sont hissées sur le siège, ma personne repose sur de moelleux coussins, nous fendons l'air. A travers la ville nous trottons; en approchant de l'hôtel, nous galopons. Sous la porte cochère grande ouverte, les chevaux piaffent, une sonnette s'agite, toute la maison accourt. La machine s'arrête. Je regarde les gens, les gens me regardent; le portier me tient par le coude quand je mets pied à terre. Mon attention se porte sur le maître d'hôtel présumé et nous échangeons des saluts. Après quelques mots prononcés à demi-voix, le sommelier-chef, Oberkellner, s'empare d'une bougie qu'il tient penchée, pour m'ouvrir une grande chambre du premier étage. Le mobilier est élégant, tout moderne, très-confortable. On m'offre à souper, à mon choix, dans la salle à manger, dans la Restauration où se trouvent « quatre personnes très-convenables, » dans mon appartement enfin. La dernière offre est acceptée avec reconnaissance, car il est neuf heures.

Cinq minutes à peine après ces préliminaires obligés, une femme de chambre et un petit Kellner frappent à la porte, poussent devant moi une table, m'avancent un grand fauteuil

et débouchent un flacon de bon vin rouge en attendant le reste. Le reste ne tarde pas à venir. Pendant que j'apprécie un filet de chevreuil, leKellner remonte, chargé d'une assiette, et croit devoir m'adresser quelques questions, suivant les anciens usages: « Qui nous a recommandé à Monsieur ? — Monsieur vient... de Leipzig sans doute? Etc. » Le tout le plus poliment du monde. Ce dialogue fini et mon cigare allumé, XOberkcllner apporte en silence le livre des étrangers où je dois inscrire mon nom à côté de celui de ma ville natale. Il sourit quand je lui rends la plume, Y Oberkellner , et salue deux fois, tandis que je me prépare au sommeil en bénissant la destinée. Ce n'est pas moi qui dirais de l'hôtel de Russie : « Que diable allais-je donc faire dans cette galère? »

Les délices de Capoue ne corrompent pas toujours les voyageurs. Après une excellente nuit, j'étais levé à l'aube, préoccupé d'un souvenir. Altenbourg, berceau de plusieurs ducs et électeurs de Saxe, Altenbourg, où je me trouvais, avait été témoin d'un rapt inouï et sans exemple, d'un des plus «remarquables événements de l'histoire d'Allemagne,» selon l'expression de Heinsius. C'était au quinzième siècle. Les margraves de Misnie, de la maison de Wettin, héritiers du landgraviat de Thuringe, avaient revêtu déjà la dignité électorale dans la personne de Frédéric le Belliqueux, lorsque le fils aîné de ce prince, Frédéric le Doux, se vit obligé de prendre les armes contre son frère le duc Guillaume. Par suite de cette guerre fratricide, aussi -longue que désastreuse, un certain gentilhomme, Kunz de Kauffungen, dépouillé de ses biens en Thuringe, avait obtenu par compensation des terres en Misnie. Mais à la conclusion de la paix, Kunz, rentré en possession de ses premiers domaines, ne voulut pas restituer les autres. On dut l'y forcer. Le cœur plein d'amertume dès lors, il n'eut qu'une pensée: se venger de l'électeur.

Comme il n'est rien de plus précieux pour un père que ses enfants, il conçut le projet d'enlever les deux jeunes fils de Frédéric le Doux. Le complot qu'il ourdit avec Guillaume de Mosen et Guillaume de Schœnfels éclata dans la nuit du 7 au 8 juillet 1455. L'occasion était favorable, le moment bien choisi. Le château n'était gardé ce soir-là que par un invalide, l'électeur était absent, et le chancelier donnait en ville un repas à la cour. A l'heure dite et toutes précautions prises par les conjurés qui avaient mis dans le secret quelques mercenaires, Kunz et Mosen montèrent à une échelle de corde appliquée contre la muraille et pénétrèrent dans l'appartement des deux jeunes princes. Ils se saisirent l'un d'Ernest l'aîné, âgé de treize ans, l'autre d'Albert qui en avait onze. Réveillée en sursaut par le bruit, l'électrice qui dormait dans un appartement voisin, se précipite à la fenêtre. Seule et sans secours, elle crie, elle implore, elle supplie; ses larmes touchent peu les criminels pressés de fuir... L'échelle est retirée, il est trop tard, on lui a enlevé ses chers trésors.

Pendant que la pauvre mère se livrait au désespoir, Kunz galopait avec sa proie du côté de la Bohême. Parvenu le lendemain matin à la lisière d'un bois, près de la frontière, il fit halte. Albert, mourant de faim et de soif, eut la permission de cueillir quelques baies dans la forêt. Mais de buissons en buissons, s'étant éloigné du ravisseur, il vint à rencontrer un charbonnier auquel il raconta son histoire. « Charbonnier est maître chez soi, » et le brave Schmidt, ayant appelé du renfort, s'empara du chevalier Kunz pour le conduire garrotté au couvent de Grùnhain. Après quoi, il mit le comble à sa bonne action en prenant soin du jeune prince, lequel fut solennellement reconduit à Altenbourg.

Quant à Mosen et à Schœnfels, qui avaient emmené Ernest à travers laFranconie, jusqu'à Hartenstein, la nouvelle de l'arres-

Alleubourg. Le château.

tation de Kunz leur parvint clans la caverne où ils s'étaient cachés, et ils ne songèrent plus qu'à se tirer d'affaire. Ils promirent de livrer le captif, si on voulait bien leur assurer l'impunité. Leur demande fut agréée et le prince rendu, comme son cadet, à ses malheureux parents. Mais Kunz fut décapité sur la place publique de Freiberg , en même temps que le charbonnier, surnommé Triller ou l'étrilleur, voyait ses modestes prières accomplies et au delà. Que ne ferait-on pas pour le sauveur de ceux qu'on aime? La grotte d'Hartenstein s'appelle encore la grotte du Prince, et dans les jardins du château d'Altenbourg on remarque deux chênes que, vingt-quatre heures avant le rapt, l'électrice avait vus en rêve déracinés par un sanglier.

Ces deux chênes que ni la dent, ni la cognée ne devaient atteindre, sont comme les symboles de la maison de Wettin et de ses deux lignes. La ligne Ernestine, branche aînée ou de Weimar, règne sur le grand-duché et les duchés de Saxe, et la ligne Albertine ou branche cadette a Dresde pour capitale.

Depuis l'enlèvement des princes Ernest et Albert, le château reconstruit n'a pas perdu sa base de porphyre. Les ailes sont vastes, les cours spacieuses, les abords nobles. Des antiquités, des armures, des curiosités ethnographiques ne nuisent ni à la magnifique salle du trône et à ses fresques, ni aux appartements où l'histoire de la Saxe a trouvé d'éloquents interprètes. La chapelle m'a retenu longtemps, avec ses épitaphes, son orgue, ses tombeaux; mais les pavillons, l'orangerie , les jardins , si attrayants qu'ils soient, n'ont pas éloigné de mes yeux l'image d'Ernest et d'Albert. 11 y a des pensées humaines devant lesquelles toutes les impressions de la nature s'effacent.

Altenbourg fut longtemps uni à Gotha. Mais à la mort de Frédéric IV, la succession du duché échut par le traité de 1826 au duc de Hildburghausen. Dès lors le château si connu dans les annales de la Saxe a servi ordinairement de résidence à la famille souveraine. Cette circonstance n'a pas peu contribué au développement des forces du pays. D'anciennes fondations ecclésiastiques, des cloîtres et jusqu'à la commanderie de l'ordre germanique se sont transformés en écoles et en hôpitaux. Des maisons d'instruction et d'éducation ont fleuri avec le nouveau Gymnase dédié par « le duc Joseph à l'espoir de la patrie.» Société et séminaire des maîtres d'école, société pratique de théologie, société des sciences naturelles, société pomologique, société pour l'avancement des arts, des métiers, de l'industrie, société d'histoire et d'archéologie, société d'économie rurale, société pour la propagation à bas prix de bons ouvrages populaires, que d'autres sociétés encore, dues à l'initiative ou du gouvernement ou des particuliers et qui, toutes vigilantes, concourent au bien

public. Ainsi les jeunes filles, dont le développement intellectuel et moral occupe tant l'esprit moderne, ne comptent pas moins de trois institutions. Le Magdaléniens tift est destiné aux demoiselles nobles de la confession luthérienne et principalement aux orphelines. Cette fondation, dont feu la baronne de Gersdorf conçut la première idée, voyait le jour en 1705, vingt ans après le Saint-Cyr de Mme de Maintenon.

L'éducation artistique en particulier, celle qui a inspiré à Schiller un chef-d'œuvre, est encouragée à Altenbourg. En dehors de l'école ducale de dessin, les jeunes artistes et les jeunes industriels sont appelés à des études communes et ne négligent pas plus le français et l'anglais que les mathématiques. De semblables établissements , et il en existe dans la plupart des villes d'Allemagne, ne peuvent que hâter l'alliance poursuivie de nos jours entre les arts et l'industrie, entre le beau et l'utile. Que le métier s'élève jusqu'à l'art; que l'art ne dédaigne pas le secours de la technique; que l'un et l'autre, unis sans se confondre, tendent vers l'idéal et donnent essor à l'imagination créatrice, voilà le but.

Sous ce rapport, le musée Lindenau a été un bienfait pour le pays. Il s'élève sur l'emplacement d'un ancien bien noble, le Pohlhof, dont la vieille maison , de la fin du quinzième siècle, subsiste encore. Le contenu et le contenant ne font pas disparate. Du premier étage au parterre de l'élégant édifice, les salles sont remplies d'originaux et de copies des grands artistes, de plâtres d'après l'antique, de modèles d'anciens monuments, d'histoires de l'art, de traités, de livres de voyages. C'est dans ce sanctuaire libéralement ouvert aux jeunes gens d'Altenbourg qu'ils viennent lire et se former le goût , dessiner, modeler, tracer des plans ; c'est là que des maîtres leur découvrent quelquesuns des secrets du beau, là qu'ils bénissent la mémoire de leur

généreux Mécène, mort en '1854. D'abord conseiller intime au service de Gotha-Altenbourg et investi des plus hautes fonctions, puis ministre de l'intérieur à Dresde, Bernard de Lindenau a laissé la réputation d'un homme d'Etat distingué et d'un homme par excellence. Son profond savoir en astronomie et ses connaissances esthétiques ne le détournaient pas de la pratique constante du bien. On a dit de lui qu'il était tout lumière et portait sur son front l'étoile de l'intelligence. « Si son souvenir est béni du peuple, » rapporte un de ses biographes , 1 « c'est qu'il prouvait la noblesse de sa naissance par la noblesse de l'esprit et du cœur. Tout ce qui est grand et beau, tout ce qui est bon, avait élu domicile dans son âme. » Qui a vu dans la bibliothèque royale de Dresde le buste de M. de Lindenau, modelé par Hoffmann, se rappellera toujours cette physionomie.

La réalité s'approche quelquefois de l'idéal , et la légende, ce roman ou cette poésie de l'histoire, ne renonce jamais à ses droits en Thuringe. Adressez-vous à M. Krause, d'Eisenberg, il vous racontera que l'empereur Barberousse, se trouvant à Altenbourg, regretta de n'y voir pas plus de tours, c'est-à-dire plus d'églises. Comme il n'avait sous la main aucun architecte, ni tailleur de pierres, il regarda sa barbe qui avait deux pointes d'inégale longueur, et deux tours furent construites en briques rouges, l'une plus haute, l'autre plus basse, à l'image de leur modèle. De là les pointes rouges d'une ancienne église.

Une autre tradition a consacré un fait lamentable. Les vacances d'été allaient commencer au gymnase, et les élèves ne se possédaient plus de joie. Ne fallut-il pas que l'un d'eux, au moment même où il allait jouir de sa liberté, réussît, on ne sait pour

1 M. Richard Glass, dans le Sachsengrùn, octobre 1861. M. Glass a décrit les mœurs des paysans d'Altenbourg dans le joli roman S'walt Gott.

quelle étourderie, à se faire mettre sous les verrous ? Quelques heures après cette incarcération, chacun prenait la clef des champs : plus d'oiseaux grands et petits dans la cage. Sur ces entrefaites, un bon pasteur de village montrait quelques signes d'impatience sur le seuil de son presbytère, tandis que sa femme, une bonne et digne femme , sortait du four deux gâteaux pour célébrer la venue du fils aimé. Pauvre fils! Pauvres parents! Ces derniers, qui ne voient pas venir l'enfant, écrivent à l'économe du gymnase, lequel se met à la recherche des autorités scolaires en villégiature. Instruit de l'incident, le directeur, qui n'a pas toujours présent à l'esprit le fameux miseris succurrere disco, croit bien avoir oublié quelque chose au logis; il y pense, il se frappe la tête, ô douleur!... L'écolier était mort de faim dans sa prison. On prétend que son squelette, singulière sépulture, fut longtemps confié à la Bibliothèque du gymnase... Mais je ne l'ai jamais vu.

Altenbourg me fait l'effet d'un livre composé, rédigé, relié, doré sur tranches par les Thuringiens et les Saxons, avec une préface des Slaves. Il y a eu de tout temps des préfaces indispensables. Le fait est que les Sorbes-Wendes de Halle, de Leipzig, de la Lusace, du nord et de l'est de l'Allemagne précédèrent dans les territoires de leur choix les peuples vraiment indigènes auxquels ils devaient être soumis à la fin. Cette incorporation aux Germains , sans altérer le caractère primitif, ne tarda pas à mettre entre les Slaves des différences locales assez sensibles. Par exemple, les Wendes de la Haute et de la Basse Lusace ont fidèlement conservé l'usage de la langue maternelle, tandis que les paysans wendes d'Altenbourg parlent allemand, mais

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ont maintenu l'habillement et les mœurs héréditaires.1 Ils ont bon air, ces Altenbourgeois, belle stature, florissante apparence, vigueur de muscles; leur physionomie exprime le calme de la force; ils ne manquent d'ailleurs ni d'intelligence, ni d'instruction, ni d'aisance. L'importance du rôle qu'ils jouent justifie l'attention qu'ils excitent et le crédit dont ils jouissent. Ils sont tout ensemble une curiosité et une puissance.

La curiosité saute à L'œil. Impossible de ne pas remarquer la toilette ordinairement foncée, noire et verte, les grandes bottes, la culotte bouffante, la casquette ou le chapeau des paysans. Et les femmes , avec leurs pantoufles , leurs bas qui dessinent le mollet, leur robe impossible, leur coiffure tombant sur la nuque comme un plat, à barbe ou leur échafaudage de rubans? Ce féminin costume n'est peut-être pas de tout point esthétique; il est au moins très-original.

Je désirais aussi connaître la puissance, et bien m'en a pris. M. Heinz, de l'hôtel de Russie, a été au delà de mes vœux en me recommandant à un riche paysan, foncier des environs. Je suis donc parti pour Cosma, joli village à une petite distance d'Altenbourg, qui doit sans doute, comme d'autres localités, son nom aux Wendes. J'ai trouvé M. H*** qui dînait entouré d'une partie de sa famille et de ses gens. Après m'avoir salué en patriarche, avec dignité et bienveillance, il m'a offert gracieusement ses services, tout en regrettant qu'une grave maladie de sa femme ne nous permît pas de visiter ensemble le premier étage de la maison.

» Schafarik nous paraît les tenir, à la vérité, pour une des nombreuses tribus slaves connues dès le moyen âge sous le nom de Polabes, Mais d'autres, et au premier rang M. Hempel , auquel on doit d'intéressantes éludes sur les paysans altenbourgeois, les regardent bien comme des Sorbes-Wendes. (C. -F. Hempel, Sitten, Gebràuche, Trachten, Mundarl der altenburgischen Bmïem. Altenbourg, 1 839 )

Paysanne d'AItrnbourg.

Le rez-de-chaussée où nous étions se composait de deux pièces. Dans l'une, espèce de cabinet, de bureau et de fumoir, on voyait des journaux , un secrétaire au - dessus duquel étaient rangés en bon ordre des livres de compte; des gravures, entre cinq ou six belles pipes, décoraient les murailles. L'autre chambre, un peu basse, mais vaste et toute boisée, évidemment servait de lieu de réunion, de salle commune. Elle n'offrait guère que des tables aux quatre coins, des sièges et un grand poêle. « Ces poêles sont chers à établir, mais on retrouve bien son capital,» me disait le maître du logis, d'autant plus que tous les aliments sont mis à l'étuvée. A l'un des angles, quelques domestiques encore attablés achevaient le repas que je venais de troubler si malencontreusement. Il faut savoir que, selon la

vieille coutume, les domestiques mangent avec les maîtres. La servante, en apportant les plats, commence la prière que le père de famille achève, et à la fin, c'est l'un des valets qui rend grâces. On reconnaît bien là l'une des formes de la piété réelle des Wendes. La plupart de ceux d'Altenbourg n'entreprennent pas un travail avant d'avoir dit ou pensé : « S'walt Gotl ! » Quelque chose comme : « Que ton règne vienne ! Que ta volonté soit faite ! » Les dimanches et jours de fête sont scrupuleusement célébrés, mais sans une ombre de puritanisme, sans prohibition des plaisirs honnêtes.

A l'extérieur, les propriétés altenbourgeoises sont en rapport exact avec leur destination. L'ensemble des bâtiments a la forme d'un carré long, de telle sorte que la maison, les dépendances, les jardins se touchent. En m'engageant à faire le tour de sa propriété, M. H*** a dû remarquer plus d'une fois mon étonnement. Quel train de campagne! Que d'ordre! Quelle habile administration! L'étable, avec de bonnes vaches sur une fraîche litière, était reluisante de propreté, et dans l'écurie, un vrai salon aussi, cinq beaux chevaux du Holstein se tenaient debout devant leurs crèches. «J'ai quatre voitures maintenant,» me disait mon cicérone, « sans compter les chariots de ferme. »

La porcherie m'a plu, ainsi qu'un enclos où de magnifiques porcs s'ébattent en plein air et grognent à leur aise. D'autres enclos parqués dans les cours sont pareillement destinés aux moutons, aux poules, aux chiens, aux canards, à tout le peuple rustique. Décrire jusqu'aux moindres détails, le pourrais-je? Frappé du sens juste et pratique de M. H***, autant que de ses excellentes manières, je songeais moins à regarder tout qu'à écouter ceci : « On écrit beaucoup de livres sur l'économie agricole et l'on fait bien; mais il faut voir les choses par soi-même; d'ailleurs, nous dépendons beaucoup et toujours du ciel. »

Coslumes d'Allenbo

^ Tous les faits rapportés par l'excellent économe de Cosma s'accordaient avec les curieuses études de M. Hempel sur la vie et les mœurs d'Altenbourg. 11 n'y a pas de très-petits biens, et la plupart des domaines représentent un capital assez considérable. Paysans de nom, les propriétaires sont de vrais négociants; ils forment une caste, une sorte de clan social et territorial' S'ils ont les humilités et les orgueils de la terre féconde qui les élève, s'ils en ont la solidité conservatrice et la prévoyance distribuée, ils ne se targuent point de ces avantages, compensés par quelques défauts. L'Etat, pour eux, est la famille, et la famille un petit Etat. Selon un ancien usage, et beaucoup d'usages ont force de loi, le dernier fils hérite des biens paternels; il s'ensuit que les plus âgés servent souvent en qualité de maîtres valets chez les plus jeunes. C'est le minorât reconnu et

constitué. Les parents sont censés avoir depuis longtemps pris soin de l'éducation de leurs aînés. La coutume est-elle enfreinte, un fort dédommagement pécuniaire est accordé au cadet. S'il n'y a que des filles dans une maison, la primogéniture conserve ses privilèges, sauf disposition contraire.

Tout ce qui touche à la propriété, à la famille, à l'administration du ménage et des biens, est ainsi réglé par des us héréditaires; pour le reste, l'esprit du jour et la mode régnent. Dans l'appartement des maîtres, meublé avec goût, on trouve à l'ordinaire bibliothèque et piano; et les fils des plus aisés reçoivent à la ville une instruction soignée, qui leur permet de parler anglais, français, musique. S'agit-il de baptêmes et de funérailles, ces cérémonies ne s'accomplissent pas comme partout. On célèbre les noces qui durent plusieurs jours en grande pompe, avec profusion de cortèges, de chevaux, de banquets, de fleurs, de présents, de danses, d'instruments et de conviés. C'est chose fréquente que des cavalcades de 50 à 60 hommes, tandis qu'autant de femmes se prélassent dans de bons carrosses.

Il est vrai qu'une certaine égalité de fortune entre époux est nécessaire ; un riche n'accorderait pas sa fille à un saute-ruisseau sans sou ni maille. Nul ne songe à s'établir en dehors de sa classe : la règle est sans exception. Plusieurs des particularités qui accompagnent les fiançailles et mariages font souvenir des Cosaques et des Tartares. Autrefois à Altenbourg comme chez les Wendes de Lusace, c'était l'habitude que le père de la fiancée conduisît son futur gendre dans les écuries, afin de lui assurer par avance un droit sur les chevaux ; et cet usage s'est conservé parmi les descendants des Slaves Obotrites en Holstein et en Mecklembourg. Mais dans les solennités nuptiales, c'est le costume qui triomphe, le costume qui s'étale frais, splendide, original , avec des reflets de l'Orient.

Allenbourg. Costumes de noce.

J'ai eu la chance de le voir, ce costume des dimanches et jours gras; car en quittant Cosma, n'ai-je pas trouvé Altenbourg en liesse? C'était le dernier jour de la fête annuelle, et le Vogelschiessen allait expirer , ne laissant après lui que joyeuses images d'amour et de plaisir. Sur le champ de foire se coudoyaient au milieu des bruits de l'orchestre et du choc des verres garçons et valets de ferme, servantes, femmes, jeunes filles, dans leurs plus beaux atours. Le spectacle d'un bal ne m'a pas même été refusé. Quelqu'un m'a introduit je ne sais comment, ni sous quel prétexte, dans une grande salle où une société choisie et recrutée de jeunes paysans riches a fermé les yeux sur mon indiscrète présence. Et pourtant, les ai-je assez regardés? Ai-je assez surpris de regards échangés, de mains

serrées, de cœurs en train de battre ? C'était la pastorale hors des champs. Plus d'une jeune fille s'emparait sans façon du bras de son préféré, lorsque les danses, conduites avec l'art et le sérieux germaniques, allaient commencer. « Candeur des premiers jours! » Il paraît que les paysans, puisque paysans il y a, donnent quelquefois entre eux et pour eux des bals auxquels ils invitent la famille souveraine. Un jour qu'une des jeunes Altesses assistait à une des soirées, un agriculteur s'écria, dit-on : « Hé ! princesse, il y a longtemps que nous ne vous avons vue! » Et l'aimable Wende fut agréé pour danseur.

Que m'avait-il manqué à Altenbourg? Rien ou peu de chose. Je n'avais pas pu voir des paysans, joueurs de cartes, perdre au scat des sommes parfois considérables. Mais le beau plaisir ! J'en éprouvais un plus réel à remercier le maître de l'hôtel de Russie qui m'avait bien traité de toutes manières. Sa joyeuse grosse voix me souhaita un « bon, bon voyage. »

Les chemins de fer ne vous ont-ils point gâté? Aimez-vous encore à faire l'école buissonnière, à multiplier les étapes, à cheminer en zig-zag, à vous arrêter où l'œil vous mène? Pour moi, je ne crains rien de tout cela. Un joli paysage, le lied de la Thuringe, une légende, et je suis content. Je l'étais sur la route de Lœbichau, illustré par la duchesse Dorothée de Courlande, de Lœbichau, parc et château classiques sur lesquels on écrirait un livre; je l'étais près de Kœstritz, en entrant a Géra, l'une des résidences du prince de Reuss-Schleiz , dont l'Osterstein, sur la montagne, aurait pu me faire oublier l'école de commerce dirigée par le D' Amthor ; je l'étais , à Weida, vieille et pittoresque cité weimarienne , comme à Greiz, lorsque la

musique jouait au balcon de l'hôtel de ville; je l'étais, non loin de Schleiz, en vue à'Heinrichsruhe , autant que sur les bords de la Saale à Waidmannsheil, où un gothique pavillon de chasse porte les armes de Reuss; je l'étais à la hauteur de la Pierre de Henri, parce que le vallon et ses gorges, la rivière et les précipices me rappelaient la Suisse; je l'étais au magnifique château de Burgk et à Saalbourg; je l'étais à Ebersdorf, cet important chef-lieu des Moraves qu'habitent le silence et la méditation et où l'on voudrait apprendre à vivre et à mourir; je l'étais à Lobenstein, petite ville montagnarde avec plus d'une maison couverte de bardeaux, avec une tour sur le rocher, et des gamins qui parlent un allemand pénible.

Content, où ne l'étais-je pas, où ne l'aurais-je pas été ? Je me donnais le plaisir de passer de la forêt de Thuringe à la forêt de Franconie. J'allais toucher barres à Lehesten, aux magnifiques carrières d'ardoises, en attendant Sonneberg, la riche industrielle, la rivale de Furth et de Nuremberg pour les jouets de nos fils et les poupées de nos filles.

Vous qui avez fait le tour du globe, ou qui croyez l'avoir fait, allez à Sonneberg, dans la charmante vallée de l'Oberland de Meiningen, et dites ce que vous pensez de cette pépinière de modeleurs, de ciseleurs, de sculpteurs sur bois, de peintres sur porcelaine et sur verre, de fabricants de papier mâché et de beaucoup d'autres industriels. Il y a 6000 âmes environ qui correspondent avec l'univers, qui sont au courant de toutes les inventions, qui se servent de toutes les découvertes. Les noms des Lindner, des Muller, des Schmidt et Spindler, des Strassburger sont connus dans les deux mondes. Ceux qui- ne sont ni de grands fabricants, comme ceux-là, ni des artistes distingués comme Fleischmann ou Zeh, les villageois de Sonneberg, sont atteints aussi par la contagion du bon exemple et du travail :

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il faut qu'ils négocient.... non des hommes blancs, mais de petits êtres ailés. Il y a des maisons où j'ai compté jusqu'à dix cages. Est-ce parce que je n'ai jamais entendu autant d'oiseaux chanteurs, que le petit chemin de fer de Sonneberg à Cobourg me semblait avoir des ailes ?

Ne plaignez pas le touriste qui arrive à Cobourg par la Bavière. Fût-il le moins optimiste des êtres, fût-il Alceste ou Timon en personne , sa sauvagerie se laisserait apprivoiser , sa misanthropie attendrir. Avoir vu Bamberg et son dôme, le royal château de Banz, le couvent de Vierzehnheiligen et le paysage qui l'encadre, s'être promené jusqu'à Lichtenfels à travers la haute Franconie prédispose admirablement l'âme à comprendre le charme de Cobourg. Dans la vallée de l'Itz qui l'arrose, sans l'inonder, Cobourg a le mystère des bois, le parfum des jardins, la fraîcheur des prairies. Les collines environnantes ne cachent pas sa physionomie, large et épanouie, comme celle de ces amis prêts à nous recevoir en tout temps les bras ouverts. Elle force le regard du spectateur à s'élever jusqu'au faîte de la forteresse qui semble défier les hommes en se rapprochant de Dieu. « Qu'on me donne de la matière et du mouvement, disait Descartes, et je ferai un monde. — Qu'on me donne une forteresse, et je ne ferai pas Cobourg,» dira humblement le premier venu. Le premier venu aura raison.

Si les anciens ducs de Saxe parlaient de leur « pupille de Franconie, » c'est que le duché de Cobourg, aujourd'hui réuni à Gotha, porte à la fois l'empreinte des Thuringiens et des Francs. Il appartient à la Thuringe par l'histoire et par les institutions, par la position géographique, par les relations journalières; mais l'esprit de race, l'organisation, le naturel n'ont-ils pas reçu beaucoup des Francs? On le dit, 1 et cela paraît vraisemblable. N'est-il pas presque impossible pourtant de distinguer, à l'heure qu'il est, les deux influences? Combien de traits de mœurs, combien de particularités dont l'origine est malaisée à suivre! Ainsi certaines gens, trop persuadés que le lendemain aura soin de ce qui le regarde et que, sans s'aider eux-mêmes, le ciel les aidera, attendent infiniment de choses du hasard, de la fortune, des circonstances. L'imprévu joue un grand rôle et dans leurs rêves et dans leur vie. Ce qu'ils appellent la fatalité de la naissance, la fatalité de la position, la fatalité du bonheur les fait parler « du grand voyage » comme de tout autre voyage et de la « mort polka » comme d'un accident. Ce caractère-là, qui n'est pas très-rare, est-il thuringien, est-il franconien? Je ne sais.

Autre exemple : On rencontre parfois deux tempéraments bien tranchés ; celui de l'esprit et celui des sens. Les représentants du premier, ou les hommes de l'idée, tour à tour subtils, ironiques, abstraits, éthérés, sont ou des raisonnements qui se meuvent, ou des nuages qui se regardent. Les hommes de la sensation, au contraire, inclinés vers tout ce qui se voit, aimant à vivre par tous les pores, nous paraissent souvent naïfs, cordiaux et bons enfants : ce sont les glorieux de la jouissance.

1 Hoenn, Schulles, Rudolph Gênée, Schwerdt et Ziegler, elc.

Ces deux tempéraments proviennent-ils de la Thuringe ou de la Franconie? Peut-être sont-ils tout simplement humains.

Ce qui est thuringien, franconien, germanique, humain, c'est le naturel et la simplicité. Que pensez-vous d'une résidence où, deux fois par semaine, sur une grande place , sont établies des

échoppes en plein vent, illuminées le soir! On y cuit des

saucisses exquises. Les passants s'arrêtent, achètent, et le parfum de ces rôtis se répand à l'entour jusqu'à une heure avancée de la nuit. Il n'y a pas là du formalisme à coup sûr, et l'on s'imagine peut-être que la gastronomie seule veille. Eh bien, non. Le sentiment l'emporte sur le reste. Ces bonnes gens qui mangent ont un cœur, et leur cœur se tourne tantôt d'un côté, tantôt de l'autre. L'hôtel de ville, réparé en 1579, personnifie l'esprit local et les anciennes franchises; le palais du gouvernement, aux remarquables pignons gothiques, représente la justice, l'autorité sage, la liberté éclairée; la statue du prince Albert consacre un souvenir qui a été, qui est, qui sera toujours vivant. Lorsque, le 26 août 1865, en présence de la reine Victoria, fut inauguré le monument du feu prince-conjoint , frère du duc régnant Ernest, la population de Cobourg rendit tout entière ses devoirs à celui dont le « nom est à jamais inscrit en lettres d'or au livre de l'histoire. » i

J'ai rencontré peu de villes où l'alliance du temps passé et du temps présent se soit accomplie avec autant de grâce et d'aisance qu'à Cobourg. Ici des maisons et des rues dans le style Renaissance, là des quartiers modernes, ailleurs des résurrections du moyen âge, de vieilles portes, de vieilles tours, comme la tour des sorcières. Et ces contrastes n'ont rien de choquant. Ils sont bien plutôt la marque d'une individualité prononcée ; on les aime autant que les fleurs aux balcons, autant que les

1 Mùller von der Werra, Volkskalender, 1863.

COBOtJRG.

Oobourg. Source Victoria.

arbres et les pelouses des promenades; on les aime autant que bien des habitations privées, vrais joyaux d'architecture, modèles de goût. Y a-t-il rien de plus campagne au milieu de la ville que ces rues basses du Rempart, comme on dirait à Paris, au pied des restes des fortifications par ci par là visibles encore ? Quoi de plus joli à voir, protégée par le lierre feuillu d'un vieux mur, que la Source Victoria, surmontée d'une tête de Maure, l'armoirie de Cobourg ? Ah ! quelque nom qu'on te donne, cité thuringienne ou franconienne, ceux qui t'ont vue ne médiront pas de toi ! Tu te montres ce que d'autres ne sont pas toujours assez, tu es toi et tu restes toi.

La place du château est la plus belle de Cobourg. Plusieurs rues y aboutissent; différents édifices la décorent. Le théâtre, le palais acheté et embelli par le prince Alfred d'Angleterre, héritier présomptif du duché, des arcades qu'on dirait construites par les Romains, de beaux escaliers, le manège, le jardin et

l'orangerie de la cour, le parc ne paraissent se grouper autour du palais ducal que pour en faire mieux ressortir la grandeur. Contemporaine de la Renaissance, la magnifique Ehrenbourg a été, sur l'emplacement d'un cloître, transformée et embellie jusqu'à notre temps, où le style gothique anglais a fini par dominer. Le premier duc qui l'habita fut en 4549 Jean-Ernest, lequel fixa, le premier aussi, sa résidence à Cobourg. Au dix-septième siècle un artiste italien, appelé par le duc Jean-Casimir, ajouta de nouvelles ailes. Devant la façade nord restaurée par Heideloff, au milieu de jolies plantations, se dessinent les traits du feu duc Ernest Ier de Cobourg-Gotha, auquel le palais a dû son achèvement et Cobourg une importance toujours croissante. Je vous laisse à penser quelles sont les dimensions des appartements. Les stucs de la chapelle, les richesses de la salle du trône, les ornements rococo de la grande salle des fêtes aux gigantesques cariatides, retiennent l'amateur, comme les portraits de la maison souveraine, comme une galerie de tableaux où brillent les maîtres des Pays-Bas.

Les heures s'écoulent vite à l'Ehrenbourg , et pourtant non loin de ce palais d'autres murailles moins grandioses éveillent l'imagination et font penser. Passeriez-vous sans mot dire près de la maison où le fantaisiste par excellence, Jean-Paul, Yunique, écrivait Titan et les Années d'école buissonnière ? Ne vous arrêterez-vous pas devant la statue de ce duc Casimir auquel l'excellent lycée ou gymnase de Cobourg dut son nom et sa naissance? Ne regretterez-vous pas la disparition des fresques qui avaient mis jadis la fille de Casimir sous l'égide d'Aristote et de Cicéron, de Ptolérnée et de Galien? Et pourriez-vous n'accorder qu'un regard distrait à une institution, renommée par ses professeurs et qui faillit, à plus d'une reprise, être transformée

en université ? « Les étudiants, » dit un vieux chroniqueur, « au-

Gobourgi Ehrenbourg*.

raient été délectés par de faciles moyens de subsistance, par de bon vin de Franconie à bas prix, par de bonne bière de Cobourg. »

La nouvelle église catholique fait l'éloge du talent de son architecte, mais le temple de St-Maurice, qui date du quinzième et du seizième siècle, nous parle du vieux temps avec candeur. Voyez plutôt les sculptures de son portail ; voyez ses deux tours gothiques; l'une d'elles, d'un style pur, s'élève à la hauteur de 263 pieds, tandis que l'autre, petite, chétive, ressemble à un nain auprès d'un pygmée. C'est que l'argent manqua pour l'achever, et on l'appelle la tour des corbeaux. Voilà une image des destinées humaines qui se touchent sans se ressembler.

Vers la fin de la période catholique, au temps où l'église communiquait avec un couvent de religieux déchaussés, le supérieur de ce cloître, le père Urbain, écouta la voix de la passion et fil malheureusement parler de lui. Son souvenir alimente encore la tradition. Il est apparu à beaucoup de gens lorsque, le capuchon rabattu sur les yeux, il traversait le chœur à pas lents

pour s'évanouir comme une ombre. Les veilleurs de la tour ont dû se défendre plus d'une fois contre ses attaques : tantôt il leur a administré de vigoureux soufflets, tantôt il a sonné du cor à leur place avec frénésie. Les sons lugubres qu'il tirait de l'instrument ont réveillé en sursaut la ville endormie > et les enfants effrayés se serraient autour de leur mère en disant : Entendezvous le moine?

Autre fait extraordinaire. Pendant la guerre de Trente ans, un drapier qui avait vu sa ville mise au pillage et son industrie ruinée, s'était, résolu, pour ne pas mourir de faim, à prendre du service, demandant à Dieu de veiller sur les siens. Il partit, laissant au logis une femme forte et courageuse, qui travailla pour ses trois enfants. Deux années s'étaient écoulées depuis l'absence de son mari, dont elle n'avait point de nouvelles, quand arriva la nuit du Christ, ou nuit de Noël. Après avoir prié, chanté l'hymne d'allégresse et préparé pour les petits endormis quelques modestes surprises, la pieuse mère crut avoir sommeillé longtemps et se leva pour assister à l'office de six heures du matin. Elle traversa les rues désertes, une lanterne à la main, et franchit le seuil de l'église. Mais quel ne fut pas son étonnement à la vue dune foule d'hommes , de femmes, de jeunes filles et d'enfants vêtus de blanc ! Un orateur prêchait la Parole. Chacun des assistants tenait à la main un cierge qui répandait une lumière blafarde et sépulcrale: on eût dit des cadavres debout. Et tandis que le cantique de Noël et les orgues soufflaient comme un vent d'automne , une voix s'échappait de la chaire : « Je vous annonce une grande, grande nouvelle ; aujourd'hui le Christ Sauveur est né ! »

Perdue au milieu de cette étrange assemblée, Christine se sentit prise d'un frisson de mort, elle voulut fuir. Mais ces pa- 1 Fr. Mi h m, Coburger Sagen. Thuringia, 1843.

rôles l'arrêtèrent : « Demeure, femme. Les morts célèbrent aussi la naissance du Rédempteur, les méchants comme les bons. Un heureux hasard t'a conduite parmi nous. Vois près de cette colonne cet usurier, ce héros du mal, engraissé du sang des veuves et des orphelins; il a déposé son argent au pied d'un grand tilleul de la montagne d'Adam. Va, prends ce trésor, et sois pieuse dans la bonne fortune comme tu l'as été dans la mauvaise. » En ce moment, l'horloge de la grande tour sonna minuit. Les cierges s'éteignirent, les morts disparurent, Christine erra seule sous les voûtes de la grande nef. Lorsqu'elle eut. trouvé à tâtons une issue , la porte de l'église se ferma si violemment derrière elle, qu'elle y laissa le bout de son manteau. A quelque temps de là, le trésor fut déterré : elle était riche. Puis un jour elle vit à sa porte un soldat déguenillé qui mendiait ; c'était son mari , le drapier des anciens jours. Si Christine, devançant l'heure du cuite, sans le savoir, ne se fût pas rendue à St-Maurice avant minuit, aurait-elle jamais fait le bonheur de sa famille?... Ora et labora. Prie et travaille.

L'église principale renferme, entre autres tombeaux, celui de l'infortuné Jean-Frédéric II, le Moyen, fils du Magnanime, qui mourut à Vienne après vingt-huit années de captivité. A la vue de ce monument d'albâtre, j'ai pris le chemin du nouveau cimetière. Il est sur la hauteur et regarde la forteresse de Cobourg. L'air y descend pur et frais du ciel. Dans un caveau de famille, construit en 4858 par le duc régnant, sont déposés les restes de plusieurs princesses et princes défunts de notre temps. Le bleu étoilé de la chapelle est bien bleu, les vitraux de Nuremberg sont bien beaux, mais les mots d'Ernest le Pieux qui servent d'inscription au Mausolée sont plus beaux encore : « Dans le silence et l'espérance. »

La voyez-vous solide sur son trône, cette forteresse, la reine de la Franconie, que les poètes ont chantée , que les historiens ont décrite? 1 Elle a le premier salut du voyageur qui entre à Cobourg, elle a le dernier adieu de celui qui s'en va. Gardienne de l'indépendance et de l'honneur du pays, elle veille à l'une des extrémités de la Thuringe, comme la Wartbourg sur les vertes hauteurs d'Eisenach. Son triple mur d'enceinte, ses bastions, ses parapets , ses tours , son élévation au-dessus du niveau de la mer, la rendent visible à soixante lieues à la ronde. Elle semble faire corps avec le mont boisé qu'elle étreint, comme si l'une et l'autre avaient dû naître ensemble aux premiers jours du monde. Et les siècles qui se sont accumulés sur leurs têtes n'ont pas détruit leur union. Chaque jour étrangers et habitants gravissent les pentes du Bausenberg et, quelle que soit la route qu'ils suivent, qu'ils viennent de Rosenau ou du parc de Cobourg, une force invincible les attire, à mesure qu'ils s'élèvent, et l'hymne triomphale de Luther s'échappe de leurs lèvres : « C'est une forteresse que notre Dieu. »

« C'est une forteresse et une splendeur, » disais-je à Lucas sous la dernière porte d'entrée. Nous sommes dans la cour intérieure, nous planons, mais non pas comme des aigles, nous planons entre ciel et terre. Nous écoutons, accoudés sur une balustrade, le vague bruissement des arbres à nos pieds et les souffles qui montent. Le vertige nous prend, il faudrait des ailes. Thuringe, Bavière, Franconie, vallées, pointes, châteaux, forêts,

1 Hœnn et Grimer, de Schultes, Karehe, Fr. Hoffmann, de Kawaczynski, Benne- de Zehmen, R. Gênée, Schwerdt et Ziegïer, G. Rasch, Sendelbach [Neuester Fùhrer), etc.

chaumes, clochers s'échelonnent, se dessinent, se colorent, ou s'effacent et se noient dans la brume lumineuse. 0 nature! en faisant le désespoir de tous les peintres, tu fais la joie de beaucoup d'hommes! La plupart d'entre nous n'aiment-ils pas le bien et le vrai, d'autant plus qu'ils aiment le beau?

« Mais assez rêvé, Lucas le contemplateur, suivez-moi. Pourtant j'y songe, connaissez-vous l'histoire de la forteresse? — Hélas! non. — Tant pis. Eh bien, moi qui suis tout aussi thuringien que vous, par droit de sympathie, et qui m'amuse à être votre instituteur, par je ne sais quel droit ni quel devoir, je vais tâcher de me la rappeler cette histoire; ouvrez les oreilles. »

Sachez donc qu'il règne quelques doutes sur l'origine de ce noble édifice. Les uns pensent que Charlemagne l'éleva pour se protéger contre les Saxons, tandis que d'autres en attribuent la fondation à un comte Cobbo, sous Henri Ier. Au onzième siècle, il appartenait à Richza, fille d'un comte palatin qui, mariée à un roi de Pologne, avait transmis ses biens héréditaires à l'archevêque de Cologne; puis il passa aux comtes de Meran, de Wildberg, de Henneberg. En 1290 le comte Hermann, de cette famille de Henneberg, plus tard princière, laissait à son fils Poppo VII la forteresse et la ville de Cobourg.

L'un des successeurs d'Hermann , le comte Henri VIII, 1 au quatorzième siècle, avait eu quatre filles. La comtesse sa veuve avait éloigné avec le plus grand soin tous les prétendants, lorsqu'à sa mort les prétendants reparurent. Le comte de Wurtemberg et le margrave de Misnie épousèrent les sœurs aînées ; la quatrième se vit recherchée par le jeune burgrave Albert de Nuremberg. En demandant la main d'Anna, peu favorisée de la nature, Albert n'avait fait que suivre l'ordre paternel, en sorte qu'à

1 Kavaczynski, Bechslein, etc.

Cobourg et la forteresse.

la vue de Sophie, la troisième des quatre châtelaines, il laissa parler son cœur. Et son cœur fut écouté. Cette soudaine passion ne pouvait qu'expirer derrière les grilles du cloître, car Sophie était destinée à prendre le voile. Mais l'amour fraternel fait des miracles comme tout autre amour. A l'heure du mariage, on vit apparaître Anna, couverte d'un voile et en robe blanche , selon la coutume des fiancées... du Seigneur. «Prends-le,» dit-elle à Sophie d'une voix douce; « ce n'est pas à toi, charmante, et aimée d'Albert, d'aller dans le cloître; pour moi, c'est autre chose, le ciel m'y a préparée. » Les refus réitérés des jeunes gens, émus de tant de grandeur d'âme, ne réussirent pas à ébranler la résolution d'Anna. Elle mit la main de Sophie dans celle de l'heureux Albert, en donnant aux époux ses biens. Le même jour elle se rendait au couvent de Sonnefeld, dont elle devint l'abbesse et où elle mourut après une vie de bienfaisance. On prétend que,

sur sa pierre funèbre, elle fut représentée ayant un pied plus court que l'autre, comme elle l'avait eu réellement.

Le mariage de Catherine de Henneberg, l'une des sœurs d'Anna, avec Frédéric le Sévère, avait donné Cobourg à la maison de Wettin. Aussi les électeurs ducs de Saxe, margraves de Misnie et landgraves de Thuringe, aimaient-ils fort à habiter leurs possessions de Franconie, à y tenir leur cour, à s'y livrer au plaisir de la chasse, et même à protéger les arts dans la personne de maître Lucas Cranach. Mais vous n'ignorez pas le fait qui se passa sous le règne de Jean le Constant, l'un des illustres protecteurs de la Réforme : la forteresse donna pendant plus de cinq mois asile à Luther. C'était en 1530 lors de la diète d'Augsbourg, neuf ans après le Pathmos de la Wartbourg. Vous n'ignorez pas non plus, maître Lucas, non de Cranach, vous qui êtes un bon luthérien, tout ce que fit le Dr Martinus derrière les tours qui le protégeaient. Il avait beau se plaindre et de son esprit et de son corps, son activité rajeunissait avec l'âge mur. Il traduisait les Psaumes, Jérémie, Ezéchiel, les petits Prophètes, composait son immortel chant religieux , écrivait lettres sur lettres, mettait la main à différents ouvrages , prêchait à Cobourg ou dans la chapelle , et ne se reposait de ses gigantesques travaux que pour jouer du luth, escrimer, tirer à l'arbalète. Tous les historiens 1 ont raconté ce séjour au mont Sinaï, séjour glorieux pour celui à qui l'électeur envoyait le projet de la confession d'Augsbourg à examiner et à corriger.

Après Luther, la forteresse eut pour hôtes des soldats, surtout pendant la guerre de Trente ans. Elle fut assiégée en vain par Wallenstein et glorieusement défendue par le colonel sué-

1 M. Ernest Pfeilschmidt a publié Luther à Cobourg (Dresden, Tùrk, 1853). L'ouvrage sur la Forteresse de Cobovrg, de M. le capitaine Benno de Zehmen, est aussi consciencieux que complet.

GOBOURG. 529

dois de Taubadel. Wallenstein même faillit périr de la main d'un célèbre tireur de coulevrine. Il fallut trois ans et peutêtre quelque ruse, pour obtenir la capitulation de la place forte, rendue après la paix de Prague à la Saxe. Mais elle tomba en décrépitude, ne servant plus guère que d'hospice et de prison. De nos jours seulement, dès 4838, le défunt duc Ernest, si dévoué aux progrès de l'art, commença la restauration de l'édifice d'après les plans de Heideloff, sous la direction de M. Rothbart. Voilà en résumé les faits.

Maintenant, Lucas, voyons, examinons et souvenons-nous.

Avec les vastes constructions qui l'enferment de toutes parts, avec sa terrasse ombragée, avec son bastion crénelé, sa casemate, son chemin de ronde, sa contrescarpe, la forteresse occupe une belle place, c'est un petit monde. Je n'ai donné qu'un coup d'œil aux dépendances, à la caserne, à la maison de force et d'aliénés, pour me cantonner dans la seconde cour. Là, je serais demeuré des jours sans que l'ennui pût me gagner ou l'intérêt languir. En n'arrêtant mes regards que sur saint Georges, patron du fort et sur les trophées conquis à Eckernfœrde par le duc Ernest, j'aurais pu me faire un long cours d'histoire avec réflexions philosophiques. Les ailes de l'ancien et du nouveau palais couvrent des richesses de toute espèce : richesses physiques et naturelles, richesses archéologiques, richesses artistiques; richesses religieuses et profanes.

Ils m'ont paru riants les abords du nouveau palais gothiquement ornementé. Rien de plus gracieux que la fresque de la galerie où le professeur Schneider et Rothbart ont représenté l'entrée du duc Casimir à Cobourg et le cortège nuptial de ce prince. La scène a de la vie, les nombreuses figures sont expressives; dans les groupes on reconnaît les traits de quelques illustrations contemporaines, entre autres ceux du poète Rùckert.

530 C0B0URG.

On doit au même excellent artiste Schneider l'originale peinture à fresque de l'ours qui serait entré sans façon, un jour, dans la salle à manger où siégeaient de belles dames et de nobles hôtes. Mais ces œuvres d'art ne sont, pour ainsi dire, que la décoration extérieure de la maison princière. Dans de grandes salles du meilleur style sont logées des collections d'armes, de voitures, de verres historiés, de monnaies, d'autographes, de gravures.

Parmi sept mille armes offensives et défensives, cottes de mailles , casques , dagues, glaives, brillent au premier rang l'armure incrustée d'or de Bernard de Saxe-Weimar, la carabine d'André Hofer, le martyr, l'épée d'un doge et d'un électeur, celle d'Arnold de Winkelried, l'héroïque helvétien, celle de Jacques Arteveld, le brasseur de Gand. Les armes à feu de l'Europe et de l'Orient , depuis les premiers temps de leur fabrication jusqu'aux temps modernes, favorisent de singulières comparaisons. Les carrosses de cérémonie, les voitures de gala, les chariots et traîneaux, dans le goût des temps anciens, ont autrement de sculptures que les coupés de nos jours et attestent un travail achevé. Des coupes armoriées, des bocaux, des hanaps, avec sujets mythologiques, historiques, allégoriques, ne laissent rien à désirer ; un verre donné par le roi Gustave-Adolphe à un duc de Saxe est un chef-d'œuvre. Le cabinet des médailles, ses pièces d'or et d'argent, ses bractéates m'ont fait plaisir, moins pourtant que des originaux de Marc-Antoine et que d'innombrables gravures sur bois et sur acier, si honorables pour l'école allemande.

Ma prédilection pour les autographes a pu se satisfaire. Il est curieux de confronter le caractère d'un homme avec son écriture. On ne voit pas chaque jour des lettres de Gœtz de Berlichingen et d'Ulrich de Hutten, de Wallenstein et du duc d'Albe, de Guise le Balafré et du maréchal de Saxe, de Frédéric II et

Cohoui-p; Poêle du XV' siècle.

de Charles XII, de Blùcher et de Wellington, de Mazarin et de Mirabeau, de Walter Scott et de Rubens, de la reine Elisabeth d'Angleterre et de la reine Christine de Suède, du sultan Abdul- Medjid et de Mooda Hassein, rajah de Bornéo.

Tout énumérer serait impossible, tout décrire en peu de mots serait fastidieux. Mais de la chambre à coucher de Luther, petite et modeste, comment ne pas garder la mémoire? Comment ne pas mettre le pied dans le cabinet de travail du théologien, où l'on a eu la bonne idée de placer la table à écrire d'Ernest le Pieux, avec de splendides mosaïques et sculptures

sur bois? Et la salle des roses, qui compte autant de rosettes au plafond que de jours dans Tannée, la salle des roses, aux curiosités délicates, aux vitraux blasonnés, aux portraits des ancêtres de la maison régnante ? On y remarque un poêle de brique enluminé, mais non le fameux fourneau de fer du quinzième siècle que le Sachsengrùn a décrit d'après le savant Puttrich. Et la salle de la Vierge, dont les reliefs, jadis ornement d'un cloitre près de Cobourg, racontent en vieux style la vie de la mère de Jésus? El la salle des réformateurs, ses portes, vrais chefs-d'œuvre, et ses images des illustres réformés peintes par Rothbart sur fond d'or? N'avais-je pas raison de dire que la forteresse est un monde ?

Au moment de le quitter, ce monde, je sentais doublement ma petitesse vis-à-vis de sa grandeur. Que de choses cependant avaient passé sous mes yeux ! J'avais pu appréciera loisir le talent souple et varié de M. le conseiller Rothbart, à la fois architecte, peintre et inspecteur de l'édifice historique; j'avais respiré un parfum tout local, et, en regardant le petit tilleul planté dans la cour, il y a quelques années, de la main de la reine d'Angleterre, j'ai lancé à la forteresse ce mot de la Branche Ernestine: « Fideliter et constanter ! »

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