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UNE VISITE A MERSEBOURG

— Que faisons-nous ici ? Pourquoi ce retard ? Répondez, là-bas, s'il vous plaît! Hé?

— Hé ! parce que nous emmenons du bétail,

— Ohé ! Ce sont donc des bêtes qui nous arrêtent depuis cinq minutes ?

— Oui. Elles vont en transit dans un pays voisin ; il y en a beaucoup, et il faut faire avancer un wagon supplémentaire de marchandises.

— Àh ! si toutes les bêtes de ce monde pouvaient passer en transit, quel progrès ! quel progrès !

Ainsi s'agaçaient à la gare de Weissenfels un homme d'équipe sur le quai et un voyageur à la portière. Dialogue amusant. Je venais de couler vingt-quatre heures dans une disposition à passer du plaisant au sévère, du léger au grave.

Le grave, c'est qu'après Lutzen , le corps de Gustave-Adolphe fut transporté à Weissenfels et embaumé en présence du duc Bernard de Saxe; le grave, c'est que Weissenfels, avant la bataille de Rossbach , servit de quartier général au Grand Frédéric ; le

grave, c'est qu'on montre une petite maison surmontée d'un N majuscule où Napoléon aurait passé la nuit après Leipzig (bien que cet N puisse être l'initiale du nom d'un ancien propriétaire appelé Nolle); le grave enfin, c'est que Novalis le poète, Mùllner le littérateur, Heydenreich le philosophe ont glorifié la contrée.

Les philosophes comme les poètes aiment les sommités. Or une bonne partie de Weissenfels est adossée contre le rocher que le château surmonte. L'opulente résidence de la maison de Weissenfels offre des abords grandioses. Dans les caveaux de la chapelle où se réunit chaque dimanche la garnison, on conserve les dépouilles de la plupart des ducs de Weissenfels. Les sarcophages sont nombreux. J'en ai remarqué un dont le sacristain disait : «Le prince défunt couché là devait être un géant.»

A sa couleur propre, Weissenfels ajoute certains traits d'Iéna, d'Erfurt, de Rudolstadt : vignes grimpantes aux murs de quelques maisons, pont sur la Saale, mouvement de la rivière, activité industrielle. Un embranchement du chemin de fer de la Thuringe qui va jusqu'à la jolie petite ville de Géra, facilite et multiplie les relations commerciales. J'arrivai à Weissenfels le jour où la société des tireurs célébrait son anniversaire. C'était en août, le mois des tirs à l'oiseau dans les villes, des kermesses dans les villages. Où que vous alliez alors, vous avez grande chance de rencontrer carrousels, théâtres en plein vent, musique, foule heureuse et souriante. Je ne suis pas bien sûr de n'avoir pas entendu à Weissenfels le Chant de Seume, poème devenu presque aussi populaire que le charmant Lied national de la Thuringe. Seume, mort en 1810, était du village de Poserne, près Weissenfels. Une traduction libre ne peut rendre la vigueur et la délicatesse tour à tour de ces couplets :

« Où l'on chante, demeure en repos, sans craindre ce qu'on pense dans le pays. Où l'on chante, il n'y a pas de fraude ; les

Château de Weissenfels.

pervers n'ont pas de chants. — C'est en chantant que la mère consacre son enfant chéri à la vie , qu'elle l'offre souriante à l'aurore pour le bercer et l'endormir au murmure mystérieux des fleurs. — C'est en chantant que l'amour du jeune homme exprime ce que des paroles ne sauraient dire, et le cœur de son amie s'ouvre à un chant que nul poète ne pourrait écrire. — C'est en chantant les strophes composées par les sages, que les vieillards se tiennent devant leurs portes, sans craindre ni bonzes, ni visirs; il suffit d'un chant, et les tyrans tremblent. — C'est en chantant que l'homme saisit le glaive, quand il s'agit de sa liberté et de ses droits, en chantant qu'il résiste, brave le fer et s'ensevelit dans sa propre valeur. — Que la coupe abrège les heures en nous versant le jus de la vigne au milieu des roses, que la sagesse assaisonne nos joies, et le chant fait du vin une divine ambroisie. — Les émotions qu'excite le chant dans l'âme rendent plus léger le poids du travail; elles font puissamment lever le germe de la vertu. Malheur au pays où l'on ne chante plus ! »

On chante encore, Dieu soit loué ! en Thuringe. On y chante dans les châteaux et les manufactures, au coin de l'âtre et sous la feuillée, au milieu des bois et au sein des villes. Partout le chant y est le compagnon de la vie heureuse, le consolateur de la vie éprouvée.

En quittant Weissenfels, il faut dire momentanément adieu à la montagne; adieu aux étroits vallons, aux cottages semés sur les collines, aux fuyantes perspectives, aux horizons tantôt ouverts, tantôt bornés. Le pays plat commence; il s'étend à perte de vue. A Corbetha, le railway se bifurque; une ligne se dirige vers Mersebourg et Halle, une autre vers Leipzig. Que vos devoirs vous appellent ici ou là, regardez autour de vous et réfléchissez : il n'y a pas un morceau du sol qui n'ait été labouré par une idée. Du côté de la Saxe, voici Lutzen et le monument élevé à la mémoire de Gustave-Adolphe; plus loin d'autres champs de bataille, Gross-Gœrschen et les plaines de Leipzig.

Plaines immenses, plaines nues. Pden n'en rompt la monotonie. De rares bouquets de verdure, des moulins à vent, quelques oiseaux rasant le sol ou sautillant sur des arbres maigres, des troupeaux d'oies près d'une paire de bœufs à la charrue , une vieille femme penchée sur les guérets et qui hoche la tête d'un air curieux ; voilà les êtres , les choses. Aux lieux mêmes où retentissaient en 4813 les canons de l'Europe, se précipitent des légions de fumée, qui se détachent par flocons gris sur le ciel. Que deviennent-elles , ces vapeurs, les unes suspendues longtemps à Heur de terre, les autres promptes à se dissiper? Epaisses ou légères, elles vont toutes au même céleste rendezvous.

Dans la direction de Mersebourg, et à quelque distance de la voie ferrée, se dessine Rossbach. Bien que j'aie regretté de n'avoir pas sous la main les œuvres de Frédéric le Grand , le mot de

Napoléon à Potsdam m'est revenu à l'esprit , et l'épopée de la gloire m'aurait paru incomplète sans l'épisode de Henri l'Oiseleur. Ce héros battit en 933 les Hongrois à Keuschberg et aux environs de Mersebourg. Journée célèbre où la victoire ne se mit pas du côté du grand nombre. L'ennemi était fort de 300,000 hommes, tandis que les Impériaux ne comptaient que 69,000 soldats. Avant la bataille, Henri s'agenouilla devant Dieu et, ayant mis la main sur une grosse pierre : « Aussi vrai que cette pierre reçoit l'empreinte de ma main, aussi sûr est-il que nous remporterons la victoire ! » Le choc commença au cri de « Kyrie eleison » d'un côté et de «Hui ! Hui! s de l'autre.

Fidèles à la voix sainte qui les exhortait à la confiance et leur commandait le courage, exaltées d'ailleurs par la présence de leur chef parcourant les rangs sous la bannière de saint Michel, les troupes de l'Oiseleur attaquèrent avec une impétuosité sans égale. Une habile manœuvre des Thuringiens et de quelques chevaliers commença la déroute des Hongrois; ceux-ci, repoussés jusqu'au front de l'armée, s'enfuirent, en abandonnant toutes leurs richesses. Pieux autant que modeste, Henri remercia le ciel de cet éclatant succès, et ce père de la patrie, comme on l'appelait, dépensa le tribut destiné aux agresseurs en œuvres pies et en aumônes. L'église de Keuschberg qu'il fit construire, par reconnaissance, reçut les dépouilles de ses compagnons d'armes tombés pendant l'action, en particulier du comte de Ballenstaedt et d'Ascanie. De semblables honneurs ne furent naturellement pas accordés aux Hongrois, ensevelis pour la plupart sous les redoutes qu'ils avaient élevées. On a découvert dans la contrée quelques-uns de leurs tombeaux.

Depuis l'époque des gigantesques luttes de race, Durrenberg, près Keuschberg, s'est fait un nom historique. Les salines de cette localité, où 1300 personnes forment une corporation de

Salines de Durrenberg.

mineurs, livrent annuellement 260,000 quintaux de sel. Découvertes en 1763 par le conseiller Borbach, ces salines ont tenu tout ce qu'elles promettaient. La Prusse et la Saxe y puisent en abondance l'aliment indispensable, l'assaisonnement par excellence, emblème de l'hospitalité chez les Slaves, symbole de purification chez tous les peuples. Il faut du sel au corps, il en faut à l'esprit et au cœur.

Des millions de voyageurs ont passé devant Durrenberg sans s'y arrêter; des milliers d'autres sont descendus et descendront à Mersebourg. Je sais qu'on regarde cette ville comme une des plus anciennes du nord de l'Allemagne et que, visitée ou non par Drusus Germanicus et les Romains, elle ne demeura pas inconnue du roi Mérovée, le prétendu fondateur d'Erfurt; je sais que Charlemagne en fit une place forte, agrandie par Henri l'Oiseleur, pourvue d'un évêché par Othon I" ; je sais encore que, plus d'une fois investie et assiégée, elle a passé rapidement de l'ombre à

la lumière, sous le sceptre des empereurs, sous la crosse des évêques, sous l'épée des ducs; je sais enfin qu'avec son industrie, ses fabriques, son sol, Mersebourg était digne de servir de marraine à la régence prussienne de son nom. Eh bien, malgré ces particularités savez-vous ce qui m'intéressait par-dessus tout? Un fait presque ignoré, et deux édifices très-connus.

Le fait est, suivant un récent historien, 1 que, plus d'un siècle après la découverte de la poudre à canon, Mersebourg connaissait et fabriquait la poudre à idées, celle qui corrompt ou restaure l'âme. En 4 473, elle possédait déjà une imprimerie et Lucas Brandis, le même sans doute qui fit du bruit à Lubeck, y publiait deux ouvrages. Oui, en 4473, c'est-à-dire peu de temps après la propagation de l'art nouveau dans le sud de l'Allemagne, à Augsbourg, à Nuremberg, et quelques années avant l'introduction des précieux caractères à Leipzig, Erfurt et Vienne.

Après Mersebourg savante, je me suis tourné vers Mersebourg croyante. Celle-ci m'a paru autrement considérable que celle-là. Depuis plus de huit cents ans, l'église des empereurs, l'église de Henri II , successivement agrandie et embellie par ses évêques, excite l'attention par son portail et ses tours. Ses patrons, saint Laurent et saint Jean , lui ont été propices. Outre les tombeaux princiers en si grand nombre qu'on se croirait dans une vaste nécropole, outre de magnifiques crucifix d'argent, un vieux baptistère et les sculptures sur bois des anciens bancs des chanoines, outre de splendides habits d'évèques qui portaient toute une fortune sur le dos, on m'a montré, sans parler d'une Madone et d'un Ecce Homo des grands maîtres, on m'a montré l'orgue aux 84 registres, d'une merveilleuse puissance, de

1 Le Dr Alfred Schmekel, professeur au Gymnase de Mersebourg.

petites cassettes, un lustre du moyen âge,1 une flèche empoisonnée, héritage des Huns, le tombeau de Rodolphe de Souabe et le reste du manteau de l'impératrice Cunégonde.

Rodolphe et Cunégonde méritaient assurément une place sous les voûtes sacrées.

Fille de Siegfried, comte de Luxembourg, Cunégonde avait épousé un prince de Saxe, duc de Bavière, et descendant de l'Oiseleur. Après avoir triomphé du margrave de Misnie et du duc Hermann de Souabe, ses compétiteurs au trône, Henri II, reconnu empereur d'Allemagne en 100°2, était quelques années plus tard couronné solennellement à Rome. Ce prince, surnommé le Saint ou le Boiteux, fidèle aux traditions civilisatrices et patriotiques de son illustre bisaïeul, continua de tenir en échec les peuples voisins de son pays et fit sentir son influence soit aux Slaves , soit aux Hongrois. La pureté de ses mœurs, sa piété étaient grandes. Parmi les riches églises qu'il se plaisait à élever avec Cunégonde, plusieurs ont subsisté, telles que le Munster de Bâle, le dôme de Bainberg et celui de Mersebourg.

Les meilleurs en ce monde ne sont pas parfaits. « A Dieu seul appartient la perfection, » comme disait Philippe de Commines. Suivant la légende, Henri II, cédant à d'injustes soupçons, porta contre Cunégonde une accusation des plus graves. La malheureuse dut se soumettre à l'épreuve du feu, mais elle en sortit victorieuse, et le jugement de Dieu vint confirmer le témoignage de sa conscience. L'innocence d'un haut prélat, son prétendu complice, qui avait dû prêter serment sur les Evangiles, fut également reconnue. En souvenir de cet événement, on représenta à Mersebourg, dans la chapelle de Cunégonde, près de l'autel, le soleil et la lune, symboles de la véracité et

1 Découvert, m'a-t-on dit, par M. le professeur Bock, conservateur du musée archi-épiscopal à Cologne.

de la chasteté. On fit plus encore, en confiant à la sacristie le manteau de damas brodé que portait l'impératrice, le jour de l'ordalie. Est-il nécessaire d'ajouter qu'après leur dissension momentanée, Henri II et Cunégonde virent la paix rentrer dans leur âme et qu'au douzième siècle le pape Eugène III les mit au nombre des saints?

Quant au duc de Souabe, Rodolphe de Rheinfelden, qui vivait aussi au onzième siècle, son histoire est beaucoup plus compliquée que celle de Cunégonde. Il eut à lutter contre l'empereur Henri IV son parent, et succomba glorieusement dans cette lutte. En discorde avec ses grands vassaux , comme avec la cour de Rome, Henri IV croyait pouvoir triompher des uns et gouverner l'autre. Mais la déposition du pape, décrétée à Worms, ne fit qu'engendrer la longue et sérieuse querelle des Investitures. On n'ignore pas ce qui arriva. Sous le poids de l'excommunication, l'empereur, ayant fait amende honorable, parut donner toutes les marques publiques du repentir. Toutefois l'homme, se séparant bientôt du chrétien , voulut derechef tenir tête à l'Allemagne comme à la papauté qu'il avait offensée.

Son premier soin fut de marcher contre l'anti-empereur, élu à sa place, Rodolphe de Souabe, son allié et autrefois son ami. Il remporta une première victoire à Mellrichstadt, à trois milles au sud de Meiningèn, de telle sorte que le duc de Souabe et les siens se virent refoulés jusqu'au nord de la Saxe. Deux ans plus tard, en 1080, se livrait près de Mœlsen, aux bords de l'Elster une bataille décisive entre Rodolphe et Henri. Des deux côtés la vaillance et une furieuse envie de vaincre. Dès le début de l'attaque, Henri se flattait déjà d'avoir gagné la partie, lorsque Othon de Nordheim , à la tête des siens, reprit l'offensive et parvint au camp des Impériaux où il fît un riche butin. Cette escarmouche ne décida pourtant de rien. Au plus fort de la

mêlée, le futur roi de Jérusalem, le fameux Godefroy de Bouillon, porta un coup mortel à Rodolphe et lui coupa la main droite. Alors le triomphe d'Henri devint assuré.

Un chroniqueur rapporte que peu d'heures avant d'expirer, le duc de Souabe, regardant sa main coupée : « C'était celle, dit-il, avec laquelle j'avais juré fidélité à Henri; les évêques, sur les instances de qui j'ai pris la couronne, devaient savoir s'ils suivaient ou non la ligne droite. » Selon un autre témoignage, et le témoin était contemporain de l'événement, Rodolphe s'écria: «Maintenant, dans la vie ou dans la mort, je souffrirai, joyeux, le sort que le Seigneur me réserve. » Sa dépouille fut transportée au dôme, où elle repose encore, objet d'une curiosité respectueuse, et sa main desséchée comme celle d'une momie est précieusement conservée. Sept ans après la mort de son rival, Henri tint une diète à Mersebourg. A cette occasion, il se rendit à l'église et vit le monument de Rodolphe. Quelqu'un lui ayant demandé pourquoi il permettait que celui qui n'avait pas été roi eût un tombeau royal 1 : « Plût à Dieu , » répliqua-t-il , « que tous mes ennemis fussent aussi magnifiquement couchés ! »

L'union du pouvoir civil et du pouvoir religieux a été longtemps complète à Mersebourg. Cette ville où Luther a prêché et laissé une robe brodée avec l'image de Jésus-Christ, ne s'est convertie au luthéranisme qu'à partir de 4570. Jusqu'alors des évêques puissants, riches, considérés, quelques-uns même de familles souveraines, y propagèrent leur influence après y avoir établi leur autorité. Dithmar, Jean de Bose, de Stolberg, de Werder, ïhilo de Trotha, Adolphe d'Anhalt voyaient graviter autour d'eux, comme autant de satellites, maints dignitaires des territoires avoisinants.

1 D1' Alfred Schmekel, Historisch-topographische Beschreibung des Hochstiftes Merseburg. Halle, Berner, 1856.

Le quatrième évêque de Mersebourg, Dithmar, de la famille des comtes de Walbeck , était un vrai savant pour son siècle, plein d'humilité et de modestie, bon chrétien, cœur fidèle. Après avoir étudié à Quedlimbourg, il fut incorporé à la confrérie ecclésiastique de Saint-Maurice ; puis, grâce à ses talents, à son caractère et à son nom, il ne tarda pas à jouir de la faveur impériale. En posant les premières pierres du dôme, en 1015, sous Henri II et Cunégonde, il prononça ces paroles : « Récompense éternelle à tous ceux qui continueront ici de bâtir ! Redoutable punition divine pour quiconque détruira ici quelque chose. » La chronique de ce prélat n'est pas moins précieuse pour l'histoire de Mersebourg que pour celle du moyen âge. Au milieu des préjugés superstitieux, fruits de l'époque, et malgré quelque sécheresse, elle respire la franchise, l'amour du passé, une fine bonhomie, et, à un certain degré, la connaissance des classiques anciens.

Au naïf et bon Dithmar, opposez l'évèque Thilo de Trotha, à la fin du quinzième siècle. Quel contraste! Et que s'est-il passé depuis les temps de Henri H et de l'impératrice Cunégonde? Que diraient saint Roniface et les apôtres de la primitive Eglise, eux qui ne craignaient pas de coucher,. à la belle étoile, sous le dôme des forêts, que diraient-ils à la vue du luxe des appartements et des nombreux serviteurs du palais épiscopal? Pourquoi tant de dignitaires, suivis d'une brillante troupe de chevaliers et de varlets, entrent-ils avec pompe à Mersebourg au son de toutes les cloches? Pour qui ces préparatifs de fête, pour qui ces diamants, ces joyaux, ces coupes qui étincellent? C'est que le riche et puissant Thilo veut honorer ses amis les évêques de Naumbourg et de Misnie. Thilo est de son temps, il aime l'éclat, et le faste de ses réceptions ne le cède en rien aux plus grands de la terre.

C'est le matin. Le soleil vient de se lever dans sa gloire, la journée sera splendide. En chasse, mes maîtres ! Les chevaux piaffent et hennissent dans les cours, la meute s'agite, piqueurs en tête, mais le déjeuner matinal se prolonge, et les seigneurs n'ont pas encore songé à quitter leurs sièges. Cependant les sons du cor ayant retenti pour la deuxième fois, douze écuyers se rangent en tête du noble cortège, et l'évêque de Mersebourg se distingue entre ses égaux par sa stature et son grand air.

Ils partent, la foule les regarde. «Holà! serviteur! apportenous vite, à mes hôtes et à moi, un hanap de vin vieux. Buvons le coup de l'étrier ! » Et le valet de chambre, Mans, habitué à obéir au premier signe, se hâte de remplir une coupe d'or; il l'offre aux gentilshommes qui largement s'abreuvent. Mais au moment de la présenter à son maître, il se sent coudoyé par un chasseur nommé Ulrich, et le vin se répand sur les magnifiques habits de l'évêque. « Que ne prends-tu garde à ce que tu fais, vieil âne gris, vieux fou! » s'écrie Thilo courroucé. Et tandis qu'il arrache la coupe des mains du valet fidèle, il se saisit incontinent d'un fouet pour en frapper sans pitié Hans d'abord, Ulrich ensuite.

La chasse commença, se poursuivit, s'acheva malgré cet incident et un autre plus frappant encore. Mais Ulrich le maladroit était, une de ces natures sournoises et vindicatives qui ne pardonnent jamais. Ne pouvant rien contre le seigneur qui l'avait publiquement battu, il résolut de se venger du pauvre Hans, plus malheureux encore et plus âgé que lui. Ce dessein conçu, l'hypocrite attendit. Pour le méchant, les occasions de mal faire se présentent toujours. L'évêque avait un corbeau familier qu'il aimait beaucoup. Ulrich eut l'idée d'apprendre à l'oiseau à parler, et l'oiseau prononça bientôt quelques paroles. Il arriva sur ces entrefaites qu'une pierre précieuse disparut du château.

L'évèque ordonna toutes les recherches, fit faire toutes les perquisitions possibles, on ne découvrit rien. A quelque temps de là, un petit miroir, de Venise sans doute, avec encadrement d'or et de diamants, et où Thilo aimait à voir se refléter la Saale, vint encore à disparaître. Nouvelle enquête plus sévère, mais aussi infructueuse que la première.

Enfin , l'anneau que chaque soir l'évèque place dans une cassette et qu'il remet au doigt chaque matin, une bague précieuse à plus d'un titre est invisible. Qui peut avoir commis ce dernier vol plus audacieux que tous les autres? Grande rumeur au château parmi les serviteurs assemblés ; chacun de comparaître et de protester de son innocence. Le vieux Hans, le plus compromis en apparence, puisqu'il entre seul avec le corbeau dans la chambre de son maître, n'a pas assez de regrets ni de larmes. 11 invoque sa probité, ses bons et loyaux services. Protestations inutiles , hélas ! Peut-être Thilo aurait-il maîtrisé l'orage qui grondait en son cœur , quand le corbeau vola au-dessus de sa tête en caquetant : « Thilo ! Thilo ! Hans voleur! Hans voleur!» A ces mots, le naturel irascible du prélat reprenant le dessus, comme si la- voix du corbeau eût été celle de la vérité, on arrêta le pauvre Hans, on le tint même, malgré ses serments, pour un criminel digne d'une mort ignominieuse. Vingt-quatre heures se passèrent, et l'accusé, laissant une petite fille orpheline, avait vécu.

Il fut prouvé plus tard qu'Ulrich était le seul coupable. Ce monstre de vengeance avait si bien instruit le corbeau, qu'on trouva dans le nid de son élève, au haut d'une des tours de l'église, tous les joyaux de l'évèque. Mais le mal était irréparable: «les morts vont vite. »

Vraie ou fausse, cette histoire, que beaucoup révoquent en doute, m'a fait considérer le corbeau qu'on a coutume d'élever au château de Mersebourg.

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