A MUHLHAUSEN
Des événements religieux de toute nature se sont passés à Langensalza. Longtemps après la réformation et même jusqu'à notre siècle, les enfants se rassemblaient le lundi après Cantate, dans l'ancien cloître des Àugustins qui leur servait d'école et là, sous des travestissements divers, costumés en jardiniers, en arlequins, en ramoneurs, ils attendaient le signal des réjouissances. Au coup de huit heures, la bande pétulante envahissait les rues et, tandis que les uns chantaient en chœur devant les maisons, les autres sollicitaient d,es bons bourgeois le tribut d'usage. Tribut payé en monnaie, en gâteaux, en sucreries. Le cortège se promenait pendant deux jours, et après une collation suivie quelquefois d'une danse, chacun rentrait content chez soi. Et savez-vous pour qui tant de parades et d'allégresse? Pour glorifier Grégoire le Grand. Cet illustre pape, aussi connu par ses vastes connaissances que par son amour de la musique, montra, il est vrai, une vive sollicitude pour l'éducation de la jeunesse; mais aurait-il pu prévoir qu'après plusieurs centaines d'années sa mémoire vivrait encore, malgré Luther, parmi les écoliers thuringiens ?
Demandez aux habitants de Langensalza ce qu'ils pensent d'Esaïe Stiefel : ce personnage-là leur sourira moins que Grégoire, et pour cause. Esaïe Stiefel, vous diront-ils en hochant la tète, vivait au dix-septième siècle. C'était un fanatique acharné, dont les égarements troublèrent plus d'une conscience et firent naître plus d'une querelle. Prêchait-il l'extase, l'illuminisme ou la religion naturelle? Non, sa doctrine se composait d'un mélange de folies et de négations, d'orgueil impie et d'aveuglement. Il se donnait pour Jésus-Christ en personne et pour l'incarnation de la pureté; les sciences théologiques lui paraissaient inutiles, les sacrements sans valeur, la vie éternelle une chimère. Quand il lui naquit un fils, il se refusa d'abord à le faire baptiser, sous
prétexte que l'enfant était en état complet d'innocence et, la cérémonie du baptême accomplie, ne substitua-t-il pas au nom de Jean celui de Zorobabel? Cette conduite, jointe à des discours absurdes, ayant ouvert les yeux de l'autorité, Esaïe Stiefel se crut un homme d'importance et ne craignit pas de propager ses idées d'autant plus ouvertement qu'on commençait à les redouter. Il fit des prosélytes, il tourna la tête à quelques insensés comme lui, si bien qu'on finit par le mettre en prison. Il en sortit et sa vie ne fut qu'un mauvais mélodrame. Tour à tour libre et captif, forcé d'abjurer ses erreurs et prêt à y revenir, il réussit pendant quelques années à se faire oublier, puis il reparut soit à Langensalza, soit à Erfurt et en d'autres villes où il comptait des adhérents. A la fin il retomba aux mains du pouvoir civil et ecclésiastique dont la mort seule parvint à le délivrer. Ses théories disparurent avec lui.
A cette biographie d'un fou turbulent, j'ai préféré une autre page de la chronique locale. Selon une tradition ancienne, la corporation des voituriers chassa jadis de Langensalza des ennemis après leur avoir enlevé un drapeau. En souvenir de cet exploit, on institua, le jour de la Trinité, une fête annuelle à laquelle s'associa longtemps toute la population. Les voituriers se rassemblaient dans une prairie, hors les murs, et pendant que la foule entonnait le chant : « Dieu veuille nous être propice ! » un porte-bannière agitait son étendard au-dessus d'un océan de têtes. Après cette pieuse solennité, les héros du jour rentraient en ville pour se divertir jusqu'à minuit sur une place publique à l'ombre des tilleuls :
Sautez, fillettes Et garçons !
Unissez vos joyeux sons, Musettes Et chansons !
226 À MUHLHAUSEN
La patrie de Hufeland a été le berceau d'une noble race. Les seigneurs de Treffurt, établis au bourg du même nom, ayant affermi leur pouvoir à Langensalza, se firent appeler barons de Salza. C'était au douzième siècle une famille puissante que celle des Salza, et leurs nombreuses possessions s'étendaient jusqu'au château d'Altenstein. Deux membres de cette famille ont, entre autres, marqué dans l'histoire.
Le premier, Hermann de Salza, l'un des hommes éminents de son époque, devint grand-maître de cet Ordre teutonique dont le but était de combattre les infidèles, de soutenir les chrétiens malades, de soigner les guerriers blessés.
L'autre Salza, un coureur d'aventures, s'était plu à construire le château d'Altenberg sur le territoire du couvent de Reinhardsbrunn, pour mieux piller ce cloître au besoin ; mais il eut affaire au landgrave de Thuringe qui ne l'épargna pas.
Comme seigneurs de Treffurt, les barons de Salza jouirent d'un certain prestige. Ils habitaient un château, le Normannstein ou pierre des Normands, ainsi nommé, sans doute, parce que ses maîtres descendaient des hardis Scandinaves qui abordèrent en France, en Italie et en Angleterre. Trois lourdes tours, voilà les débris du Normannstein d'où l'on découvre la vallée de la Werra. A voir la place qu'occupait son enceinte sur la hauteur, ce château, campé solidement, devait compter parmi les plus vastes du pays. Le Treffurt actuel, dont le petit hôtel de ville est d'une charmante architecture, s'élève encore à mi-côte et au pied de la montagne.
Lorsque je visitai Treffurt, le Gasthof du lieu (lisez l'auberge) venait d'être remis à neuf; la façade du moins paraissait recrépie, car l'intérieur me rappelait l'époque du petit chaperon rouge et de sa mère-grand.
Le plain-pied est une boutique, on y vend de la viande, on
y rencontre des paysans en culotte, la pipe à la bouche, accoudés sur l'étal. Au premier étage, dans la salle à manger, modestement baptisée du nom de chambre, un carton cloué à la muraille vous indique le prix courant des principaux objets de consommation; de cette façon, vous ne courez aucun risque d'être jugulé quand vient le quart d'heure de Rabelais. Une petite table, que je n'ai pourtant pas fait tourner, m'a révélé les secrètes ambitions de l'unique sommelier de l'établissement. Cet honnête Kellner avait laissé entr'ouverts deux ou trois livres que j'ai eu la curiosité de feuilleter. Un recueil de phrases et d'exercices de grammaire, composé du reste par un excellent professeur, était intitulé : Parlez-vous français ? L'autre ouvrage , publié à Cologne en \ 854, portait ce titre passablement ambitieux: « L'habile Français, ou l'art d'apprendre à lire, à écrire et à parler le français en dix leçons, par un pédagogue praticien ! »
Praticien , pratique , praktisch , comme disent les Allemands en parlant des personnes et des choses, voilà un terme dont on abuse et qui, dans la conversation, fait florès. Quand on a dit d'un homme qu'il est praktisch, on croit avoir tout dit, comme s'il n'y avait pas pratique et pratique, homme et homme. Quand on a dit d'une invention, d'une chose, d'une sottise qu'elle est pratique, la sottise passe pour bonne, la chose est jugée.
Ce qui n'est pas du tout pratique à Treffurt, ce sont les moyens de locomotion. J'ai voulu faire une course aux environs, et je retrouve encore sur mon calepin de voyage le jugement sévère, injuste peut-être, que me dicta un premier moment de dépit :
« Lucas a beau faire valoir des circonstances atténuantes, de quel misérable attelage Treffurt nous a gratifiés I Un tombereau de paysan, bon pour transporter du fumier, des porcs, du légume, cela ne serait rien encore ; mais le cheval n'est pas
228 A MUHLHAUSEN
un cheval ; c'est moins qu'un âne, c'est pis qu'une tortue. Et le cocher sourit à cette remarque ! « Je n'y peux rien, » dit-il, et pourtant il a servi dans les uhlans, dont il a gardé le pantalon et la casquette. Il devrait se connaître en chevaux! Nous payons pour faire mal, et en quatre heures et demie, ce que la poste, avec sa lourde charge, fait largement en trois heures. Nous payons pour n'avoir pas ce qu'on nous avait promis, pour être secoués comme des veaux !
a Notre Automédon, bon homme au demeurant, se gardera désormais, il nous l'assure, d'atteler pour des étrangers une rosse qui a coûté dix écus et qui en rapportera deux dans la journée. Le même prétend qu'il n'y a que deux voitures à deux chevaux dans Treffurt. L'une appartient au bailli qui la loue à ses connaissances, l'autre à un particulier qui fait de même. Après cela, arrangez-vous. Voilà qui est gai, pour une soi-disant ville de bains ! Et dire qu'il fallait le rouer de coups, notre bidet, pour qu'il trottât, et après avoir trotté, la noble bête, elle perdit l'un de ses fers !
« Ah! les barbares! m'écriai-je en frémissant, et Lucas de faire chorus. Ah ! les barbares ! Que n'aviez-vous lu, gens de Treffurt, que n'aviez-vous lu, pour la prospérité de vos chevaux et l'agrément de vos voyageurs, le traité de l'équitation de Xénophon ! Que n'aviez-vous supplié le comte Savary de Lancosme- Brèves de vous envoyer son Guide de l'ami du cheval ! Votre capacité de maquignons n'eût plus été contestée, et vous n'auriez eu à subir ni nos reproches , ni les remords de votre faute ! »
Entre Langensalza et Muhlhausen, nos infortunes équestres se seraient au moins succédé sans lasser notre patience. De ce côté-là il nous aurait fallu, pour tout voir, aller plus d'une fois au pas et faire, à coup sûr, une halte à la Bohême.
Au pied d'une colline, la Bohême, cette auberge de favorable
augure, fut bâtie sur l'emplacement qu'occupaient jadis les dépendances du cloître de Hombourg. Hombourg lui-même avait été, vers l'an 800, une des fondations pour lesquelles Charlemagne montra le plus de sollicitude. Il parait seulement que les religieuses du cloître carlovingien, étrangères à leurs saints devoirs et plus entraînées vers les plaisirs de la terre que vers les joies du ciel, se virent contraintes, par ordre de l'empereur Lothaire, de céder la place à des moines bénédictins. Mais au bout de quatre siècles de possession, les bénédictins à leur tour durent abandonner l'abbaye, dont le dernier supérieur devint, après la Réformation, bourgmestre de Langensalza.
Au lieu des litanies, ceux qui gravissent aujourd'hui le mont de Hombourg prêtent l'oreille aux échos de la muse populaire. Les gens du pays aiment encore h se raconter les légendes du cloître de Charlemagne, et les exploits du monarque se mêlent dans leur imagination troublée au souvenir des nonnes infidèles. L'histoire des merveilleuses graines de lin 1 a tenu plus d'une fois éveillés l'aïeul et les petits-enfants.
Non loin de Langensalza vivait, on ne sait il y a combien d'années, un tailleur nommé Christophe Hildebrandt. C'était un joyeux compère, qui connaissait les soucis et les chagrins d'après les récits des autres. Chanter était sa vie, et la plus amère douleur aurait cédé à ses refrains. Hildebrandt était marié, et même il était assez rare qu'une querelle vînt troubler la paix de son ménage. S'était-il livré trop longtemps à son art favori, avaitil voulu faire le bel esprit, avait-il regardé avec prédilection son verre, Sibylle, en femme prudente qui connaît son monde, dissimulait son mécontentement et gardait le silence. Pas un mot, pas une allusion.
Il arriva un jour que le tailleur dut aller pour affaires à Lan-
1 Car) Rùmpler, Thuringia, 1843.
230 A MUHLHAUSEN
gensalza. C'était au mois de janvier, dans les premiers jours de l'année. Un vent âpre sifflait sans cesse, et la neige tombait en fine poussière; chemins et sentiers étaient devenus impraticables. Déjà maître Christophe avait franchi le seuil de sa maisonnette quand Sibylle entr'ouvrit la fenêtre :
— Ecoute donc, vieux, cria-t-elle amicalement à son mari. Apporte-moi un joli présent de la ville. C'est aujourd'hui mon jour de naissance.
— Ma petite Sibylle, tu as dit vrai pour la première fois de ta vie, répliqua notre homme avec un rire accompagné d'une gracieuse inclination de tête. Tâche seulement de te faire inviter au ciel : il y a là-haut assez de présents. Si je ne laisse pas mon dernier sou à la Kneipe, je penserai à toi !
Sautillant à ces derniers mots sur une jambe, pour se livrer ensuite aux cabrioles les plus plaisantes, il envoya à sa Sibylle une quantité de baisers. Et la vieille ne put s'empêcher de rire, tandis qu'il cheminait en fredonnant.
On se lasse de tout, quand on est seul, même des fredons. Arrivé devant l'auberge de la Bohême, maître Christophe jugea impossible de ne pas lier conversation avec l'hôtelier, impossible de ne pas faire bien remplir la petite bouteille de schnaps qu'il avait coutume de vider, chemin faisant. Ainsi réconforté d'esprit et de corps, il gravit sans accident le mont de Hombourg, mais le vent du nord s'engouffrait à tel point dans sa légère camisole que ses dents claquaient à faire pitié ; il grelottait de tous ses membres. En ce triste état, comment ne pas dire deux mots à sa compagne de route, la précieuse bouteille ? Mais à peine la portait-il à ses lèvres qu'une voix sourde et enrouée lui cria : « A ma santé, l'ami ! Par un froid pareil, boire une bonne goutte ne fait pas de mal ! »
Au comble de la surprise, Hildebrandt qui jusque là n'avait
pas rencontré un être vivant , se tourna de tous les côtés. A force de regarder en haut, en bas, à droite, à gauche, il aperçut, au penchant de la montagne, vers un tas de broussailles sèches, une femme vêtue en nonne et pliée par les ans. Le voile rabattu, elle portait un énorme trousseau de clefs à la ceinture; on l'eût prise pour une sorcière. A ses pieds, sur une toile grossière, étaient étendues des graines de lin qu'elle remuait vivement à l'aide d'un râteau. Tout stupéfait des hochements de tête et des gros yeux de cette édentée, le pauvre Hildebrandt se sentit comme paralysé et incapable de prononcer une parole.
— Voyons, m'accorderez-vous ma demande ? s'écria la religieuse vraie ou fausse. Je ne suis pas jeune et j'ai froid. Quelques gorgées de liquide me feraient du bien.
— Ah! voilà qui est étrange! répliqua le tailleur qui, prenant courage, se rapprocha peu à peu de son interlocutrice. Puisque vous avez soif, je vais boire d'abord à votre santé.
Il but, puis invita l'inconnue à faire de même. Pendant que celle-ci portait avec avidité le flacon à ses lèvres, comme si elle eût voulu le vider d'un trait, maître Christophe ne perdait pas de vue les merveilleuses graines de lin. Merveilleuses vraiment, puisqu'on dépit des flocons qui fouettaient l'air, elles s'entr'ouvraient , pétillaient, craquetaient, comme aux rayons d'un soleil ardent. Il y avait là de quoi piquer au vif notre homme et, n'y pouvant plus tenir, il reprit le premier :
— D'où venez-vous? Que faites-vous? Et comment se peut-il qu'avec ces tourbillons de neige et ce froid insupportable, vous fassiez éclater des graines de lin?
— Hé! hé! mon pays, vous en voulez beaucoup trop savoir, répondit la vieille tout à fait désaltérée. Je ne puis pas vous dire grand' chose. Il vous suffira d'apprendre que j'étais autrefois femme de charge ou sœur économe du cloître de Hombourg. Mais j'eus
232 A MUHLHAUSEN
le tort de me montrer négligente dans l'accomplissement de mes devoirs, souvent même désobéissante. C'est pourquoi la supérieure m'a maudit, et cette malédiction m'oblige à revenir chaque année une fois sur la terre afin de réparer mes torts et d'expier mes fautes. Du reste, vous n'en saurez pas davantage ; mais si je puis vous offrir quelques poignées de graines de lin, prenez. Servez-vous sans façon.
— Je ne sais vraiment ce que je dois faire?....
— N'avez-vous pas promis un présent à votre femme? interrompit la sœur en le regardant fixement.
— Oui dà, à ma petite Sibylle! Vous me rappelez à propos la parole que je lui ai donnée. Seulement.... comment savez-vous cela? Comment? — dit- il en frissonnant de la tête aux pieds. — Au reste, puisque vous le désirez, je ne ferai point de cérémonies.
A ces mots, la religieuse rassérénée fit de la main un signe au tailleur qui se baissa vers les graines pour en remplir sa poche. Cela fait, notre homme salua gauchement et disparut.
Après quelques pas, il lui prit la fantaisie de se retourner du côté de la scène où il venait de jouer un si grand rôle. Il eut beau regarder, il ne vit rien, plus rien. La pénitente et les graines de lin, tout s'était évanoui.
Tout autre que Christophe n'aurait su que dire d'un événement aussi extraordinaire, mais lui n'était pas homme à réfléchir longtemps; ses impressions étaient fugitives et, en entrant à Langensalza, il avait déjà perdu la mémoire de son aventure. Ses affaires, au surplus, ayant été promptement expédiées, il commença d'éprouver quelque fatigue et ne crut pouvoir mieux faire que de se délasser dans une taverne. Autour d'une table garnie de buveurs, il reprit ses forces et sa gaieté, raconta des histoires drolatiques, des tours impossibles, amusa si bien ses commensaux que le soir vint avant qu'il y eût seulement songé. Il n'avait pas songé davantage à l'anniversaire de Sibylle !
Lorsqu'il se remit en route, l'heure était assez avancée. Bien que ses jambes ne fussent peut-être pas aussi solides que le matin, un quartier de lune éclairant sa marche, il parvint sans encombre jusqu'à sa pauvre demeure. Mais au moment d'en franchir le seuil, il se sentit comme un poids sur le cœur. Quoiqu'il fût tard, sa bonne Sibylle l'avait attendu près du poêle encore chaud.
— Eh bien, mon vieux, s'écria-t-elle allant à sa rencontre, as-tu pensé un brin à ta femme?
— Ah! j'y ai pensé plus que beaucoup, répondit-il en se grattant l'oreille, après avoir accroché sa redingote au clou. Malheureusement sais-tu que que
Et sur le point de laisser sa phrase inachevée ou de s'embarrasser dans un labyrinthe d'excuses, il se rappela fort à propos le grand événement de la journée.
— Fouille dans la poche de mon habit, dit-il en riant; tu y trouveras ton cadeau.
Tout émerillonnée, la bonne femme s'en va consciencieusement visiter les poches du maître. Elle n'a pas commencé son inspection, qu'elle entend résonner kling! kling ! kling! et se presse la tête des deux mains.
— 0 ciel ! qu'est-ce que cela ? dit-elle en tournant de grands yeux expressifs vers son mari.
— Ma petite Sibylle, je.... moi.... moi-même je n'en sais rien,... balbutie-t-il avec peine, tandis qu'il prend la lampe pour contempler le présent improvisé.
Qui pourrait peindre l'étonnement, la stupeur des deux braves gens ? Les graines de lin étaient métamorphosées en belles pièces d'or ! Ils comptèrent jusqu'à trois cents de ces pièces, sans parler de celles que l'honnête tailleur avait semées en chemin dans l'ivresse de la bière.
234 A MUIILHAUSEN
Maître Christophe fut, dès le lendemain, un personnage devant qui chacun tira sa casquette beaucoup plus bas que la veille.
Quant à la religieuse de Hombourg, jamais notre homme ne l'aperçut de nouveau.
Que de choses ici-bas nous ne voyons jamais deux fois ! Christophe était d'un caractère léger sans doute , mais d'un cœur compatissant ; il rendit service à une pauvresse, et ce service obtint au centuple sa récompense. Il se montra généreux, et on lui montra de la générosité. Pourquoi tant d'êtres ne commencent-ils pas par bien agir ? Ils finiraient par bien penser, ils s'accoutumeraient à bien vivre.
D'où était, me demanderez-vous, maître Christophe Hildebrandt, l'heureux mortel? Il était de Thamsbrùck, entre Muhlhausen et Langensalza, et Thamsbrùck peut se glorifier d'avoir été bâtie par Pépin le Bref, convertie par saint Boniface, reconnue en 1421 pour une ville par Frédéric le Simple.
Parlez de Thamsbrùck à M. Charles Bùmpler, il vous dira que c'est la ville des Indulgences.
Chaque année, le lundi avant la St-Jean, les roulements du tambour réveillent en sursaut les bourgeois. A cet appel martial trois fois répété, la plupart des hommes en état de porter les armes se dirigent, le fusil sur l'épaule, vers l'hôtel de ville. Aussitôt que la voix du sergent-major a retenti, les groupes se forment, les compagnies s'organisent, et même un détachement va chercher la bannière aux armes de la cité, c'est-à-dire saint Nicolas et un pont. Après quelques exercices militaires moitié sérieux, moitié plaisants, la petite armée gagne en bon ordre la banlieue. Là que de mouvement, que de vie ! On s'arrête devant les boutiques en plein vent , on s'aborde , on se serre les mains, on s'étonne d'avoir vieilli, on se promet de rajeunir. Toutes les conditions, tous les rangs sont confondus dans l'éga-
ET S0NDERS1IAUSEN. 235
lité du plaisir. Que si les rondes et les jeux viennent à se mêler de la partie, le programme de la fête n'en souffre nulle atteinte. Au bout de quelques heures de relâche, les chefs de file tirent leurs épées et la subordination de reprendre son empire. La troupe se divise alors en deux colonnes, dont l'une prend position sur les hauteurs voisines, de manière à pouvoir être par l'autre facilement attaquée. Un combat simulé s'engage; des deux côtés s'accomplissent des prodiges de valeur ; la victoire est chèrement disputée, jusqu'à ce que les assiégés soient contraints de capituler. On ne distingue plus dès lors les vaincus des vainqueurs, et tous, musique en tète, rentrent dans la ville où, après avoir restitué le drapeau communal au bourgmestre, ils regagnent leur logis en attendant le bal du soir.
Voulez-vous savoir pourquoi cette fête s'appelle la fête des Indulgences ? Je serais bien plus embarrassé de vous le dire que M. Rùmpler lui-même.
Est-ce que le célèbre Tetzel a vendu à Thamsbrùck des indulgences et que des jeux ont été institués par ironie en souvenir de ce trafic ? Pure conjecture. Est-ce une manière de célébrer les hauts faits de trente bourgeois qui, en 1500, suivirent un de leurs ducs dans les Pays-Bas et, à la suite d'un vigoureux combat, conquirent une bannière? Cela se pourrait; mais pourquoi, dans ce cas, choisir un nom si peu d'accord avec la chose ? On ne négocie pas des indulgences, tant s'en faut, sur les champs de bataille.
N'avez-vous pas remarqué, en voyage, à quel point les associations d'idées se multiplient, s'entrecroisent, se heurtent ? Le mouvement des corps semble se communiquer aux âmes, et à
236 A MUHLHAUSEN
chaque bruit de roue, à chaque élan de la machine, à chaque pas, c'est un monde endormi qui se réveille en vous. Contrastes imprévus, rapprochements bizarres, images, illusions, réalités, mirages flottent devant vos yeux comme le gibier que fait lever le chasseur. Précieuse disposition, charmant privilège, car un voyage, après tout, n'est qu'une chasse aux observations et aux souvenirs. Nous voulons voir pour savoir.
Je n'avais cependant pas vu Muhlhausen, que j'établissais déjà je ne sais quel parallèle entre la ville de Thuringe et son homonyme d'Alsace.
— Ressemblance imaginaire, histoire de mots, direz-vous.
— Non, pas autant que vous pourriez croire. Les deux Mulhouses sont unies par des liens fraternels, par une certaine communauté d'origine, de situation, de destinée. Elles sont devenues de bonne heure des cités impériales, et si l'une s'étend aux bords de l'Unstrut, l'autre s'épanouit sur l'Ill et le canal du Rhône au Rhin; l'une a été incorporée à la France en 1798, l'autre a été réunie à la Prusse en 1802. Leur population n'est pas la même, il est vrai, mais leur commerce respectif prospère. L'Alsacienne, plus riche et plus ambitieuse, a conquis par sa fièvre de travail un renom universel, et ses toiles, ses soieries peintes, ses mousselines, ses cotonnades s'échangent contre des millions dans les deux mondes, tandis que la modeste Thuringienne s'est contentée d'avoir sa place au soleil en Allemagne, grâce à son eaude-vie de grains, à sa bière, à ses fabriques.
Le droit d'aînesse appartient à la plus germanique des deux sœurs. De graves personnages la font naître avant la venue de Jésus-Christ. Je serais plutôt porté à croire qu'elle eut pour fondateur un roi de Thuringe au sixième siècle de notre ère, et tout atteste qu'elle a été mêlée aux combats des Germains contre les Huns. Après s'être concilié les bonnes grâces de Henri l'Oise-
ET SONDERSIIAUSEN.
Muhlhausen. Eglise St-Blaise. (Uutcrmarktskirclie.)
leur, elle se vit exposée, pour avoir pris parti contre Henri le Lion, à un siège, à un sac, à un incendie. L'âge féodal ne lui épargna ni les surprises, ni les péripéties, et ses fortifications n'auraient pas suffi à la préserver des coups de main.
Ne voilà-t-il pas qu'un beau matin du treizième siècle, une longue file de chariots couverts de toiles s'approche de ses murs. Parvenus jusqu'à la porte, les charretiers interrogés répondent qu'ils mènent du blé au marché. On leur livre passage ; mais à peine la dernière roue s'est-elle engagée sous la voûte d'entrée, que « l'essieu crie et se rompt, » Aussitôt de bonnes gens s'em-
238 A MUHLIIAUSEN
pressent d'offrir leurs services, lorsqu'un singulier chuchotement les étonne. D'où peut venir ce murmure ? Ils soulèvent les toiles des voitures, et à la place des sacs pleins de céréales, que découvrent-ils ? Une troupe de mercenaires armés pour s'emparer de la place. L'alarme est donnée, le tocsin sonne, les corporations s'assemblent et, avant que les traîtres aient eu le temps de quitter leurs cachettes et de se préparer à la défense, ils sont terrassés ou emmenés captifs.
Habiles à opposer la force à la ruse, les Mulhousois ne l'étaient pas moins à déjouer la force par la finesse. On en cite un frappant exemple. Investie un jour par les Hessois, la ville se trouvait réduite aux dernières extrémités ; les plus vaillants d'entre les bourgeois avaient mordu la poussière, les autres étaient découragés. Toute résistance semblait inutile; un dernier assaut allait détruire le dernier espoir. Dans ces circonstances critiques, les Mulhousoises (il n'y a que des femmes pour cela) plantent la nuit sur les murailles une quantité de pieux qu'elles habillent en soldats, avec le casque et l'épée, et pendant que les défenseurs, restés en petit nombre, s'agitent près des mannequins immobiles, les ingénieuses tacticiennes se livrent à la danse et aux plaisirs. Le son des instruments joyeux parvient jusqu'aux sentinelles ennemies ; alors les assiégeants ne doutent plus du succès. Ils s'approchent à la faveur des ténèbres et attendent, pleins de confiance, le point du jour. Mais aux premiers rayons de l'aurore, une multitude armée occupe les remparts ; à ce spectacle imprévu, les présomptueux se troublent, leur esprit s'égare, ils battent en retraite. Le stratagème des Mulhousoises a réussi ; la partie est gagnée.
Dès lors les Hessois aveugles et les pieux de Mulhouse ont passé en proverbe dans le pays.
En parcourant les rues de Muhlhausen, jadis bruyante presque
ET SONDERSIIAUSEN. 239
autant qu'Erfurt, aujourd'hui si réservée et si paisible, je me pris à marmotter : Etrange ! étrange ! Ce pavé que je foule, les furieuses eohortes des Anabaptistes l'ont foulé ; ces places que je traverse ont vu les soldats de Tilly et de Pappenheim ; ces faubourgs, dont je ne redoute pas la mélancolie, s'ouvrirent jadis aux armées d'Adolphe de Nassau, et je n'aperçois point de monuments commémoratifs de ces faits remarquables ! Se peut-il que le livre des souvenirs soit ici fermé? A-t-on oublié l'histoire ? Tant d'espace pour les vivants, et si peu de place pour les morts !
Il paraît que je gesticulais, parlant à très-haute voix, car un passant s'arrêta. Instinctivement je m'arrêtai à mon tour. J'avais devant moi une figure aimable, souriante, qui s'illumina pour me dire :
— Vous êtes étranger, monsieur? Croyez-moi, le livre des souvenirs existe ; nous ne l'avons pas déchiré. Nos anciennes églises de St-Blaise et de Notre-Dame nous tiennent un fidèle langage. Non, nous ne sommes pas oublieux, comme vous pourriez le croire. Mais à quoi bon avoir dans chaque carrefour des colonnes, des statues, des bas-reliefs pour des événements pénibles ? Le bonheur n'est pas dans les tragiques aventures.
Mon interlocuteur improvisé était évidemment un docteur, ou mieux encore un sage. Je m'inclinai et il continua :
— Si vous avez entendu parler du Hainerbourg, il ne vous sera pas difficile de me comprendre. Dès les temps les plus anciens, le Hainerbourg était un château fort habité par une noble famille. De ce château, contigu à nos remparts, les habitants pouvaient sortir à toute heure, de manière à pénétrer dans la cité, sans être vus, par un chemin de ronde. Cette facilité donna lieu à toutes sortes d'abus et d'intrigues dont Muhlhausen n'eut que trop à pâtir. Je ne vous dirai pas tout ce qu'on raconte encore à ce sujet dans nos veillées.
240 A MUIILHAUSEN
— Oui, oui, le désespoir de maître Adam et de sa fille Hildegarde, tombée aux mains des ravisseurs
— Précisément. On prétend même que les larmes du malheureux père parvinrent à toucher la sainte Vierge, et qu'en une nuit le château s'écroula. Mais c'est un conte, les choses ne marchèrent pas aussi vite. Après avoir exposé ses plaintes à l'empereur qui lui donna raison, notre sénat fit construire un mur entre la ville et le Hainerbourg, et crut bonnement rétablir ainsi la sécurité. Baste ! Les seigneurs châtelains, irrités de ce qu'ils regardaient comme une atteinte à leurs droits, redoublèrent d'aigreur ; il n'y eut sorte de procédés injustes qu'ils ne se permissent, comme de vider nos étangs, de chasser notre gibier, tant et si bien que nos bourgeois, exaspérés, profitèrent d'un moment favorable pour se rendre maîtres du Hainerbourg. Il n'en resta pas pierre sur pierre.
Voilà pour notre Bastille. Et si vous connaissiez l'histoire d'Adolphe de Nassau ou celle de Friedbert, vous n'y trouveriez rien de propre à égayer nos places publiques.
Je connaissais les histoires en question , mais je voulais par mon silence amorcer le Mulhousois. Il parlait bien et peut-être aimait-il à parler.
— Friedbert, balbutiai-je, Friedbert, un architecte du moyen âge n'est-il pas vrai ?
— Sans doute, et un fameux encore! Fameux pour le beau, fameux pour le mal. D'un caractère jaloux et irascible jusqu'à la fureur, Friedbert faisait trembler ses alentours; il tyrannisait sa fille Elise, la plus belle de la contrée; il jalousait son compagnon Engelbert, qui avait la douceur de la colombe. En présence de l'épervier, les tourterelles ne se fuient pas ; c'est vous dire que les deux jeunes gens se sentaient attirés l'un vers l'autre. Comme l'amour vrai donne de l'intelligence, Engelbert ne man-
quait pas de talent. Le culte de Fart n'aurait pas trouvé un plus fervent adorateur ; nuit et jour, sans se lasser, il déchiffrait les manuscrits des Anciens , traçait des plans d'une main sûre et ne songeait qu'à illustrer son nom. Mais voyez le malheur: le sénat de Muhlhausen venait précisément de confier à Friedbert deux constructions importantes, quand le timide compagnon se présenta au maître pour lui demander la main d'Elise.
— Courage, répondit l'hypocrite Friedbert. Tu bâtiras la porte et la tour Notre-Dame, tandis que moi, j'élèverai la porte d'Erfurt. Si ton travail est achevé au moment prescrit et que l'œil du connaisseur n'y découvre quoi que ce soit à reprendre, ma fille deviendra ta femme. Mais à la moindre critique justifiée par la moindre faute, adieu ton projet ! Tu iras apprendre au loin ce que tu crois avoir appris déjà dans ton orgueil. »
Ainsi fut dit, et le compagnon, plein d'espoir, fit des prodiges. Au bout de quatre mois, il avait terminé son œuvre, à l'heure même où le maître posait, de son côté, la dernière pierre. Il ne restait plus, aux termes de la convention, qu'à examiner l'ouvrage. Le redoutable juge et le prévenu s'acheminèrent donc vers la porte Notre-Dame, et l'épreuve décisive commença. L'idée était-elle bonne, le plan irréprochable, l'exécution complète? Cette matière épuisée, il fallut se rendre à l'évidence : la tour Notre-Dame était construite selon toutes les règles de l'art et plus solidement même que celle d'Erfurt.
Une pensée de démon s'empare alors de Friedbert. Du haut des créneaux où il dévore sa rage, il n'aperçoit pas à ses pieds sa fille Elise, qui lève des regards inquiets vers la plate-forme, et n'écoutant que la voix du crime, il lance l'innocent compagnon dans l'espace. Le corps de la victime bondit, rebondit,
tombe sur Elise Les deux fiancés se disent adieu d'un œil
éteint, puis ils rendent le dernier soupir.
242 A MUHLHAUSEN
Sur ces entrefaites, Friedbert a tout vu. Il tremble, ses genoux fléchissent, et comme poursuivi par les Euménides, il prend la fuite. Il erra, dit-on, en insensé pendant quelques mois, jusqu'à sa mort. Quant à Engelbert et à Elise, le même tertre couvrit leurs restes.
— Lamentable ! Et l'autre histoire ?
— L'autre histoire ? Elle est patriotique au moins celle-là, mais elle n'est pas gaie non plus, je vous en avertis : elle a coûté la vie à trop de gens. C'était au temps où l'empereur Adolphe de Nassau et les fils du landgrave Albert soutenaient leurs droits les armes à la main. On vit alors, semblables à des nuées de sauterelles, s'abattre sur nos maisons les soldats impériaux qui, mal entretenus, mal payés, exigeaient des pauvres habitants ce qu'ils auraient dû recevoir de leur maître. Nul scrupule sur les moyens de s'approvisionner, nulle commisération pour les personnes; rien que des excès. Dans un village réduit aux dernières ressources, des mercenaires mirent le feu aux granges et aux écuries, tuèrent par soif de vengeance le peu de bétail qui restait, empoisonnèrent les fontaines, dévastèrent les jardins. Une vieille femme qui, malade et infirme, avait quitté son lit pour se réfugier au coin d'une cave, endura les traitements les plus barbares.
Les choses allèrent de mal en pis dès que l'armée impériale eut marché vers Muhlhausen. La double nécessité de faire du butin pour subsister et de réunir des forces nouvelles, motiva ce mouvement si funeste à nos intérêts. Je vous laisse à penser ce qui s'ensuivit. On avait beau récriminer, qu'importaient les récriminations ? L'empereur Adolphe accueillait toute plainte, le sourire à la bouche, en répétant : « Je ne peux pourtant pas tenir mes soldats dans ma poche. »
A ces paroles et à d'autres semblables, la patience échappa
aux Mulhousois fermement résolus à tout risquer plutôt que de souffrir davantage. Dans la nuit du 21 juillet 1294, à un signal convenu, les maisons, les carrefours, les rues servirent de théâtre à des luttes sanglantes, au son du tocsin. C'était terrible. La victoire s'étant déclarée pour nous, les soldats furent repoussés jusque vers une porte qui a gardé longtemps le nom de forte impériale. Au milieu des siens en fuite, l'empereur lui-même ne réussit qu'à grand'peine à se sauver , enveloppé dans un épais manteau de femme et la tête couverte d'une cape rabattue sur les yeux.
— Comme on y allait! De vraies vêpres thmïngiennes !
— Vous l'avez dit. Donc ne soyez plus étonné de notre sobriété monumentale. La chronique nous suffit et je n'aime pas, pour ma part, les urnes lacrymatoires. Là-dessus, Monsieur, je vous laisse à vos réflexions. Vous m'avez l'air d'aimer le pays et de le connaître ; tant mieux. Ne dédaignez pas notre petite ville : elle a vu un saint, un réformateur, un hérétique, un miracle. Cherchez et vous trouverez.
Ainsi se formulèrent les conclusions de mon original, un mathématicien sans doute. 11 salua courtoisement et disparut à l'angle du marché. Le conseil qu'il venait de me lancer en guise d'adieu était un problème à quatre inconnues.
Il s'agissait de le résoudre, ce problème.
Il me fut démontré que le saint de Muhlhausen était au treizième siècle un fervent disciple de saint François d'Assise. Par amour pour Dieu et pour ses semblables, Hermann de Gerstungen, peu satisfait d'avoir donné ses biens aux pauvres, réussit à guérir les malades, à soulager les infirmes, à faire marcher les paralytiques, à rendre les aveugles clairvoyants. On le respectait pour sa foi, on le bénissait pour ses œuvres de miséricorde. Il mourut en 1287 dans un âge avancé. Lorsque 436 ans après les funé-
244 A MUHLHAUSEN
railles de cet homme extraordinaire, on ouvrit son cercueil, ses restes ne présentèrent, à ce qu'on raconte, pas la moindre trace de destruction. Ceux des habitants de la contrée qui avaient coutume de faire des pèlerinages au tombeau d'Hermann, virent dans ce fait une grâce toute particulière et comme la récompense d'une vie consacrée au bien.
Quant à l'hérétique, je n'eus pas trop de peine à le découvrir: ce ne pouvait être que Thomas Munzer. Ce farouche sectaire, en effet, l'un des chefs de la guerre des paysans, parcourut jadis la Thuringe pour y propager, comme dans les pays voisins, de redoutables erreurs. Il faisait appel au génie du mal, il prêchait l'anarchie politique et religieuse, il excitait au pillage des couvents, des châteaux, des églises. Le partage des biens ou, ce qui revient au même, la négation de toute propriété faisait le fond de sa doctrine. Ce fanatisme stupide autant que cruel sévit avec violence à Muhlhausen. Munzer poussa l'impiété jusqu'à haranguer le peuple du haut d'une de ces chaires qu'il allait démolir, et la révolte des rustauds en Franconie vint encore accroître sa coupable audace. « Le jour de la délivrance est proche! » s'écriaitil, suivi d'un moine prémontré infidèle à ses vœux. « Le ciel nous protège. Levez-vous ! » Propos incendiaires, soi-disant inspirés par l'enthousiasme.
L'heure du châtiment ayant enfin sonné pour les rebelles, la malheureuse cité de Muhlhausen eut son tour. Les fautes dont elle était devenue la complice en réchauffant des serpents dans ses murs, lui attirèrent plus que des condamnations pécuniaires, plus que la perte de certains droits précieux : le bourgmestre subit le dernier supplice, d'autres gens notables languirent en prison, d'autres encore ne durent leur salut qu'à l'intercession de douze cents femmes et jeunes filles qui se rendirent en suppliantes au camp des vainqueurs.
Et le troisième personnage, le réformateur, auquel faisait allusion monMulhousois, ne l'avez-vous pas déjà nommé? Instruit des machinations de Thomas Munzer, Luther écrivit de Weimar une lettre au sénat de Muhlhausen pour le prémunir contre les tentatives du « faux prophète, du loup ravisseur, vêtu comme un agneau. » Par malheur, ce vigoureux avertissement ne prévint pas le fléau, et quand le loup eut fait des victimes, nul plus que Luther ne cria au secours, nul plus que lui ne foudroya de son mépris et de ses anathèmes « les hordes pillardes et meurtrières » des paysans.
Mais la dernière inconnue du problème, mais le prétendu miracle ? J'ai cherché, comme on me le prescrivait, et je crois avoir trouvé.
La scène se passe dans un bon logis de Muhlhausen au commencement du seizième siècle. Deux prélats gros et gras, accoudés sur une table, regardent leurs verres remplis d'un vin généreux. En attendant le souper qui s'apprête , la conversation tombe sur les progrès du luthéranisme. On se demande si la nouvelle doctrine envahira jamais
MuhlhaUSen. L Un dit OUi, Muhlhausen. Les perdrix de pierre.
246 A MUHLHAUSEN
l'autre dit non. De fil en aiguille, nos hommes s'animent, s'échauffent, au point que l'un d'eux s'écrie :
« Aussi peu les trois perdreaux qui tournent en ce moment pour nous à la broche prendront leur vol, aussi peu les innovations du moine augustin prendront racine dans notre bonne ville. »
Parole inconsidérée, car dans la cuisine s'est fait entendre un bruit d'ailes. Le ciel a parlé ; nos prélats n'en croient ni leurs yeux, ni leurs oreilles ; une terreur panique les saisit, ils déguerpissent à toutes jambes avec leurs espérances trompées. Pendant ce temps, les perdrix frétillantes ont été se poser sur un contrefort de l'église Notre-Dame. C'est là que, sauvées contre toute attente, on peut les voir métamorphosées en pierres.
Surnaturel pour surnaturel, je n'ai su que préférer, ou de cette poétique allégorie de la réformation en Allemagne, ou du récit traditionnel relatif à l'irrigation de Muhlhausen.
Voici ce dernier fait.
11 paraît qu'en 1292 la ville haute manquant d'eau, le sénat promit une récompense à quiconque découvrirait une source ; fût-ce même le plus grand coupable, il serait assuré de la liberté et de la vie. Or dans ce temps-là végétait sous les verrous un moine condamné pour un double crime. Ce malheureux qui avait autrefois parcouru le pays en pèlerin, n'avait pas perdu le souvenir d'une certaine éminence d'où jaillissait une onde pure. L'arrêté du Conseil le fit réfléchir. Il se rappela que la source coulait dans un ravin séparé de la ville par une chaîne de monticules ; mais quant à donner des indications plus précises, ou à sortir de prison pour faire les recherches indispensables, il n'y fallait pas songer. Il commençait à désespérer de l'entreprise au bout de laquelle était sa délivrance, lorsqu'un matin, fatigué d'une nuit d'insomnie, il vit des éclairs accompagnés d'une odeur de soufre
sillonner les profondeurs de son cachot. Il se signa et dit ses prières. Il était en face du prince des ténèbres, lequel s'engageait, au prix de l'âme du captif, à rendre possible l'impossible.
Après un moment d'hésitation, le pacte fut conclu ; quelques gouttes de sang le scellèrent.
Belzébuth s'étant échappé au milieu du désordre des éléments et du tumulte de la tempête, le moine se trouva en possession d'un épais rouleau. Il le déplia d'une main fébrile et poussa un cri de joie: la route que devaient suivre les eaux à travers les accidents du sol était sous ses yeux, minutieusement tracée sur le parchemin.
Inutile d'ajouter que les chaînes du criminel bientôt tombèrent et que la sécurité entra dans Muhlhausen avec la joie et l'abondance. Mais nul ne revit le moine; il avait disparu.
J'ai voulu remonter à la source fameuse de tant de bienfaits pour Muhlhausen, et suivant une jolie route qui tournoie au flanc des collines, je suis parvenu, après une demi-heure de marche environ, jusqu'à Popperode. Appelez Popperode un hameau ou une métairie, n'importe. C'est là que, trois fois par an, se célèbre une fête originale qu'on dirait renouvelée des institutions antiques, mais que les croyances modernes ont sanctifiée ; c'est là qu'arrivent processionnellement, sous la conduite de leurs directeurs, les écoliers et écolières de Muhlhausen. Les mains pleines de bouquets, le cœur plein de joie, la troupe enfantine chante l'un des nombreux poèmes composés pour la circonstance , le Brunnenlied, par exemple :
« Célébrez la belle source qui nous a donné ce jour de fête : formez des chœurs à sa louange et que votre allégresse aille jusqu'aux nues ! Laissez-nous, comme les ancêtres, témoigner notre reconnaissance par de pieuses mélodies.
— Le chœur. Laissez-nous, comme les ancêtres, témoigner notre reconnaissance par de pieuses mélodies.
248 A MUHLHAUSEN
— Regardez : des sombres profondeurs l'onde argentée s'échappe transparente ; au souffle d'un tiède zéphyr, elle emplit le vase de pierre où se mire le ciel bleu.
— Le chœur. Oui, son pur miroir reflète l'image du ciel bleu.
— Que la tempête gronde sur ses bords, la source n'est point troublée; que la nuit lui ravisse l'éclat du soleil, sa cristalline lumière n'est point obscurcie. C'est elle qui sourit aux cieux, et la tempête s'apaise, et la nuit se dissipe.
— Le chœur. Elle sourit aux cieux, et la tempête s'apaise, et la nuit se dissipe.
— Quand, exposés aux rayons de l'astre brûlant, vous éprouvez les tourments de la soif, abreuvez-vous ici, et votre ardeur s'éteint, tant est puissante la fraîcheur des eaux.
— Le chœur. Oui, l'ardeur de la soif s'éteint ici, tant est puissante la fraîcheur des eaux.
— Voyez comme le Vergissmeinnicht incline tendrement la tête, comme tout verdoie et parle au cœur. Les champs et les prairies racontent les bénédictions de la source.
— Le chœur. Les champs et les prairies racontent les bénédictions de la source.
— L'hiver peut couvrir d'un linceul prés et forêts: son manteau de glace ne refroidit pas les vertus de la source. Elle continue à couler sans relâche, à répandre chaque jour la prospérité.
— Le chœur. Elle continue à couler sans relâche, à répandre chaque jour la prospérité.
— C'est pourquoi nous te louons, ô toi, fidèle image de la jeunesse, toi qui donnes une eau douce et pure aux sillons et aux guérets. Laisse-nous souvent encore célébrer tes bienfaits !
— Le chœur. Laisse-nous souvent encore célébrer cette fête, laisse-nous toujours célébrer tes bienfaits ! »
Popperode.
Ce qui me plaît dans ces hymnes, c'est la candeur de l'enthousiasme, et ce que j'aime à Popperode c'est le charme agreste. Vous n'avez devant vous ni une orgueilleuse fontaine monumentale, ni une nouvelle source de Vaucluse, ni quelque temple moitié païen, moitié chrétien élevé à Notre-Dame des Eaux. Vous n'êtes pas davantage en présence d'une statue de la déesse Santé avec des griffons à l'entour ou des muffles de léopard, et quant aux dieux des fleuves couverts de nénuphars, quant aux nixes et aux génies, n'ayez aucune crainte de troubler leur retraite ; ils veillent sur le Rhin, ils voyagent à travers la mer Baltique, ils habitent au fond des lacs Scandinaves, mais à Popperode on ne les voit pas. Un simple bassin auquel con-
250 A MUHLHAUSEN
duisent des escaliers en hémicycle enferme l'eau bienfaisante. D'un côté de grands arbres et une table de pierre ; de l'autre, une chapelle ou plutôt un portique orné d'inscriptions, avec des sièges dans la muraille. Au-dessus de cette colonnade surmontée de tourelles et du bâtiment principal, fait saillie un balcon, en forme de chaire, où le prédicateur se place pour joindre ses actions de grâces aux cantiques des enfants.
Voilà le paysage et la mise en scène. Toute mise en scène suppose un régisseur et tout paysage un paysan. Le régisseur et le paysan se confondent à Popperode dans la personne d'une espèce de fermier-restaurateur. Ce personnage réserve sans doute ses bonnes grâces aux Mulhousois, ses habitués des dimanches et jours fériés, car il ne s'est pas mis pour moi en frais de politesse. A-t-on l'idée d'un compère qui paraît choqué parce que je le remercie pour le verre de bière qu'il m'apporte, choqué parce que je le regarde en silence, choqué parce que je tire de mon porte-monnaie la valeur de la consommation? Nigaud, rustre, va ! J'aurais voulu le tenir cinq minutes sous la fontaine du lieu pour purifier son caractère et tonifier sa cervelle. Oui, je l'aurais voulu, mais je ne l'aurais pas fait.
Si grande était l'anxiété de Lucas accoutumé à lire dans mes yeux, que ce guide pacifique me tirait par le pan de mon habit ; il redoutait je ne sais quoi. C'est que Lucas a une prétention inouïe : quand nous voyageons ensemble, je ne devrais jamais rencontrer des pierres sur la route, il faudrait que tous les hommes fussent des anges et toutes choses des perfections. Il oublie, le bon Lucas, qu'il y a des taches au soleil et aux roses des épines, même en Thuringe ! •
Je l'oubliais aussi au moment de quitter Popperode. La journée était belle, et à qui garder rancune quand le soleil brille ? Avant de rejoindre le grand chemin, nous suivîmes un sentier
ET SONDERSHAUSBN. 251
à travers les prés, en devisant et chantant. A une portée de fusil de Muhlhausen je me rappelai les paroles du général Pappenheim pendant la guerre de Trente ans : « Jamais jusqu'à présent je n'avais été à Muhlhausen, mais les nombreuses tours des églises annoncent une ville honnête et considérable que je ne veux et ne peux pas détruire. »
Qu'est-ce qu'une Wirthschaft? En quoi consistent les mœurs, l'esprit, le gouvernement d'une Wirthschaft? Vous devez le savoir pour peu que vous ayez voyagé en Allemagne.
Une Wirthschaft, c'est tout ensemble une brasserie, un cercle, un café, un restaurant pour les nationaux et les étrangers. On compte bon nombre de Wirthschaften dans chaque ville, quelques-unes dans chaque bourg, une au moins dans chaque village. Sans la Wirthschaft la vie ressemblerait à un désert, le inonde serait désenchanté. Quand certaines gens ont nommé la Wirthschaft, ils ont tout dit ; c'est le mot suprême, le nec plus ultra des jouissances terrestres. A la Wirthschaft on pense, on discute, on s'amuse, on rit, on cause comme on ne cause pas, comme on ne s'amuse pas, comme on ne rit pas chez soi. Là de bons bourgeois mettent leurs besicles pour lire la gazette et commenter longuement les nouvelles ; là l'enfant naît à la vie sociale entre une chope de bière et une bouffée de tabac ; là s'échange plus d'un tendre regard, avec un serrement de main, entre des jeunes gens qui uniront un jour leurs destinées; là s'allume l'enthousiasme, pétillent les passions, s'éteignent ou s'attisent les haines. Biens et maux sans doute, illusions et mécomptes, mais biens et illusions surtout, voilà ce qu'on y trouve, ainsi que dans les vies heureuses.
252 A MUHLHAUSEN
J'aurais ignoré la toute-puissance de la Wirthschaft sur la civilisation, que je m'en serais douté entre Muhlhausen et Sondershausen. A l'auberge d'Ebeleben, sur la porte de la chambre des passagers, était écrite cette profession de foi de l'hôtelier :
« J'aime les convives qui discourent agréablement, — qui mangent, boivent et paient bien, — qui disent des douceurs aux jouvencelles — et qui se remettent gaiement en marche. Ces convives-là, je souhaite de les revoir bientôt. »
De telles joyeusetés ne sont pas rares en Allemagne; j'en ai vu bien d'autres. Tant il est vrai qu'un certain instinct de sociabilité favorise le goût des Allemands pour la Wirthschaft. En France et en d'autres pays, nous n'allons guères au café pour voir de la compagnie, nous y allons pour nous, pour notre bouche, non pour nos semblables.
L'aspect de Sondershausen fit diversion à ces études de mœurs comparées. Avec sa ceinture de collines et de forêts, avec son palais qui s'élève au-dessus de la place du marché, Sondershausen a tout le caractère d'une résidence et d'une résidence thuringienne. Les rues sont claires, les maisons ne tombent pas de vétusté, et pourtant je ne sais quel souffle des vieux jours circule dans cette petite ville que les Saxons commencèrent à fonder au sixième siècle. Ses premiers maîtres étant morts sans postérité, elle devint la possession des comtes de Hohenstein, puis des comtes, plus tard princes de Schwarzbourg. Ces derniers, qui devaient voir un des leurs sur le trône impérial et porter l'aigle dans leurs armes souveraines, firent de Sondershausen un de leurs séjours de prédilection. L'un des plus connus de la famille fut le comte Gunther à la bouche grasse, ainsi nommé peut-être à cause de sa richesse et de sa joviale manière d'entendre la vie. Il bâtit sur le roc, au seizième siècle, un magnifique château, laissant à d'autres le soin de le consolider et de l'embellir encore.
Sondersliausen. Le ehaleau et la place du marché.
La tradition représente le comte Gunther comme un seigneur aux mœurs douces, chevaleresque d'inclination et d'habitude, aimant la chasse, les plaisirs, la danse, les festins. Ses goûts favorisaient l'insouciance ; il aimait mieux ouvrir ses portes que se barricader derrière elles. Disposition qui ne lui épargna pas de l'ennui. Il élevait à sa cour un jeune comte, Hugo de Mansfeld, d'une famille illustre et respectée, quand une nuit ce garçon âgé de douze ans disparut. Le criminel auteur de ce rapt était un chevalier pillard, ennemi des Mansfeld, Jobst Hacke, parvenu, on ne sait comment, à pénétrer dans le château. Il fallait que la soif de la vengeance fût inextinguible chez Hacke, puisqu'il réussit, pendant trois ans, à soustraire son prisonnier aux recherches de la police impériale. Hugo ne recouvra la liberté
254 A MUHLHAUSEN
qu'après le paiement d'une forte rançon. Et cela, selon toute probabilité, parce que Gunther à la bouche grasse avait oublié qu'une porte doit être ouverte ou fermée !
Sans ce souvenir historique, le château de Sondershausen ne serait pas dépourvu d'intérêt. C'est une vaste demeure, tout à fait grandiose, entourée de fleurs et d'ombrages. Presque toutes les curiosités de la ville y sont concentrées avec tous les divertissements : orangerie, gymnastique, manège, vénerie. Les écuries, auxquelles mène un vestibule embelli de têtes de cerfs, renfermaient, quand je les ai visitées, vingt-quatre beaux chevaux. Deux ours empaillés gardaient l'entrée de la salle des voitures où j'ai remarqué les plus jolis équipages de chasse et à la Daumont, des carrosses de gala, un cabriolet de New-York, une troïka à la mode suédoise. Assurément la famille princière ne doit pas manquer de moyens de locomotion. Un petit chemin de fer qui aboutit à une galerie couverte met en communication le château avec le théâtre construit en 1 826.
On cultive et on encourage l'art musical à Sondershausen. La chapelle de la cour, formée d'excellents artistes, a de la renommée ; elle donne des concerts fort appréciés de la population. Et ces jouissances esthétiques n'ont jamais plus d'attrait que lorsqu'elles se multiplient au Loh. Le Loh est le jardin-parc par excellence, l'Eldorado des dilettantes, l'Eden des Eves de Sondershausen. Quand vient le mois de mai, que ne ferait-on pas pour y couler quelques heures ! Allez, allez, belle rêveuse, respirer du Loh les tièdes haleines ; mettez votre plus fraîche parure, lancez l'éclair de vos yeux, ne chassez pas le sourire de vos lèvres, car ici tout bourdonne, tout chante, et Mozart, et Schubert, et Strauss, et le rossignol qui là-bas ajoute pour vous une note à sa cavatine ! Allez au milieu des voix qui consolent et des parfums qui apaisent, et pour peu que votre imagination continue
à s'exalter comme votre cœur, vous vous croirez bientôt transportée dans le pays de vos songes, sous quelque dôme oriental, à l'ombre des palmiers !
Le château de Sondershausen est très-vaste. Je ne sais combien de personnes y pourraient loger. J'ai visité l'aile consacrée aux collections. Un majordome a bien voulu m'ouvrir le cabinet d'histoire naturelle. On y conserve un beau cheval de bataille du prince de Schwarzbourg. Des poissons rares, des papillons, des coquilles, des oiseaux exotiques aux éclatantes couleurs, un remarquable exemplaire du roi des rats, et jusqu'à des cornes de cerf incrustées dans un tronc d'arbre m'ont fait autant de plaisir que des zoophytes, madrépores, pierres, marbres, cristaux, minerais d'or, d'argent, de manganèse. Puis est venu le tour de l'industrie et de l'art reconnaissables à de vieilles armes, à un énorme tambour turc, à des éperons de guerrier, à un berceau de Lapon, à des souliers chinois.
Mais tout cela pâlissait devant le Pustrich.
Figurez-vous un monstre joufflu, de la taille d'un nain, avec une de ces physionomies crétinisées comme on n'en rencontre pas dans quelque hameau perdu de la Savoie et du Valais. Voici son signalement plus détaillé : cheveux coupés droit sur le front et frisés sur la nuque, nez épâté, front bas, bouche large, ventre boursouflé, jambes mutilées. Il appuie l'une de ses mains difformes sur la tête et l'autre sur la cuisse gauche. Ptassurez-vous néanmoins, cet être ignoble, indigne de l'espèce humaine, n'a jamais existé en chair et en os; il n'a vécu que dans la fantaisie de ceux qui l'ont forgé. Son corps est de métal, presque noir, composé pour la plus grande partie de cuivre. Que représente-t-il? A quoi a-t-il servi ? Quelle est son origine ? Autant d'énigmes, autant de mystères à l'usage des archéologues et des savants.
— Engin militaire, instrument de siège que lePustrich, dit l'un.
256 A MUHLHÀUSEN
— Appareil à faire des expériences de physique, pense l'autre. Et un troisième : — Sornettes ! L'histoire du Pustrich est
simple comme bonjour: ce vilain petit homme n'est qu'une idole, une des divinités thuringiennes avant le christianisme.
— Thuringiennes ? En êtes-vous bien sûr ? objecte gravement un dernier. Les Thuiïngiens ont brillé, il est vrai, par une assez riche mythologie ; sous des noms divers, ils ont eu leur Mercure, leur Saturne, leur Vénus, leur Isis, ils ont personnifié les forces de la nature, le bien et le mal, mais rien ne démontre victorieusement que le Pustrich ait été l'objet de leur culte. A mes yeux, le Pustrich est d'importation étrangère. Je serais tenté de croire qu'il appartenait aux Wendes, ou mieux encore aux Huns : n'assure-t-on pas qu'à la fameuse bataille de Mersebourg un cavalier saxon enleva aux successeurs d'Attila l'image grossière d'un de leurs faux dieux ?
L'intérêt populaire s'est moins attaché aux conjectures qu'aux faits. Or le fait est que le Pustrich a été découvert au seizième siècle, non loin du Kyffhgeuser, sous les décombres d'une chapelle du château de Rothenbourg ; le fait est que cette idole, vide à l'intérieur, avec deux ouvertures, l'une à la tête, l'autre à la bouche, a pu être une machine à vomir l'incendie et à terrifier les crédules ; le fait est que, dans la principauté de Schwarzbourg et lieux circonvoisins, on s'amuse à dire d'un pauvre hère, gros, épais et mal bâti : « C'est un Pustrich. » Joli compliment !
Si j'ai médit du Pustrich, qu'on me pardonne : je ne dirai que du bien des deux églises de la Trinité et de la Croix. Une tradition recueillie par l'infatigable M. de Sydow 1 se rapporte à ce dernier temple, édifié vers la fin du quatorzième siècle. Un berger
1 Militaire et écrivain, M. Frédéric de Sydow, major à Sondershausen, a été le directeur et le rédacteur eu chef de l'intéressante publication Thûringen und der Harz, 1839-1845.
ET SONDERSH AUSEN . 257
qui paissait son troupeau sur les hauteurs des environs s'approche d'un buisson pour se tailler quelque forte branche en guise de houlette; mais au milieu du feuillage il lui semble apercevoir une petite croix verte. Il a peur, il hésite, il s'enhardit à la fin, lorsque, du bois coupé, il voit suinter des gouttes de sang. Le voilà qui court raconter son aventure à l'autorité, le clergé en est instruit, et l'on décide aussitôt de mettre la croix dans un cadre d'or et de bâtir une maison sainte en l'honneur du signe vénéré.
Cet ordre ayant été ponctuellement exécuté, on vit longtemps la scène miraculeuse gravée sur pierre à la porte de l'église.
En dehors de la ville, une des plus jolies ascensions que vous puissiez faire est celle du Frauenberg, montagne où jadis un cloître, dépendant d'un archevêché, commandait spirituellement à toute la contrée environnante. Au-dessus du Frauenberg et au delà du Waldschlozssehen, vous arrivez à Possen, un pavillon de chasse. Autour de Possen s'ébattent, dans un parc de plusieurs lieues, des chevaux, des daims, des chevreuils, des faisans, des cerfs, des sangliers. Le prince régnant de Schwarzbourg-Sondershausen vient deux fois chaque jour à Possen; c'est son lieu de plaisance : il aborde les étrangers qu'il y rencontre et s'entretient avec eux sans façon. Possen est très-modeste d'architecture; tout lord anglais ne se contenterait pas de cette simplicité patriarcale. Du sommet d'une tour on découvre le célèbre Brocken, une partie de la Prairie dorée, l'Ettersberg, près Weimar, la route d'Erfurt, le Thuringerwald et son point de jonction avec le Harz.
En face de ce panorama je rêvais comtés et vassaux; j'eusse voulu chevaucher à travers les campagnes, m'arrêtant avec de bonnes paroles aux lèvres et de l'or aux mains à la porte des chaumières; j'aurais aimé à cueillir la légende en fleur dans la fertile et grasse contrée où se croisent les noms de Frédéric
258 A MUHLHAUSEN
Barberousse et de Chaiiemagne. Mais si une fébrile impatience me disait : « Va ! » une curiosité autrement vive et profonde me criait: « Weimar! Ne vois-tu pas Weimar à l'horizon de l'idéal ? » Ce cri décida de mon itinéraire.
En quittant Sondershausen, je me promis de parcourir tôt ou tard la Prairie dorée, et, coupant court, je me dirigeai du côté de Weissensee et de Sachsenbourg.
Possédé d'abord par les maisons d'Anhalt et de Saxe, plus tard par la Prusse, Sachsenbourg passe pour l'un des plus anciens châteaux du pays. Il avait jadis une formidable enceinte et ne comprenait rien moins que deux manoirs étagés sur deux collines. Les Saxons le bâtirent au commencement du sixième siècle après la bataille de Scheidungen, pour servir de limite entre leurs terres et celles des Francs, leurs rivaux, avec lesquels ils partageaient la Thuringe. S'il faut en croire certains témoignages, les murailles encore debout ont vu le vainqueur de Wittikind; c'est là que le grand empereur des Francs aurait octroyé aux vaincus ce recueil de lois et de coutumes connu sous le nom de miroir des Saxons. Il est extrêmement vraisemblable, au moins, que placé comme une sentinelle vigilante à la tête d'un défilé, Sachsenbourg a dû imposer le respect et tenir en échec les ennemis. Des géants, à ce qu'on assure, ont seuls pu creuser, dans la vallée, le passage que suivent les eaux de l'Unstrut pour se réunir à celles de la Wipper, et même l'on prétend qu'au pied du château un vaste lac couvrait, il y a des siècles, des villages aujourd'hui florissants.
L'histoire des fénins 1 de saint Boniface n'est pas étrangère à celle de ces bouleversements géologiques. Lorsque le saint homme vint en Thuringe pour y extirper le paganisme, les habitants, encore grossiers, ne comprenaient la valeur que de l'argent et 1 Menue monnaie do la valeur d'un centime environ.
du sol. Peu soucieux des biens spirituels, ils injuriaient les convertisseurs et leur jetaient des cailloux. Ce que voyant, saint Boniface ne craignit pas de maudire le métal corrupteur du pays, et tous les fénins s'incrustèrent dans une petite pierre ronde comme eux. A ce prodige, les païens effrayés demandèrent le baptême. On donna dès lors le nom de fénins de Boniface aux pierres magiques, instruments de la foi, dans lesquelles un naturaliste a reconnu des pétrifications conchyliennes et des encrines déposées par les eaux.
Sur les pentes de Sachsenbourg un gamin m'a offert, contre remboursement, quelques-unes de ces petites pièces d'histoire naturelle et religieuse. Je n'y ai pas trouvé, cela va sans dire, le moindre atome de billon; mais j'ai pensé, avec d'autres, que ces contemporains du cataclysme ont pu servir de moyens d'échange dans un temps de pénurie et de disette. Peut-être aussi l'apôtre thuringien a-t-il voulu donner une leçon plus haute à ses néophytes et leur montrer que l'argent n'est pas tout. Nous aurions besoin de cette leçon au siècle présent. Nous idolâtrons les métaux et nous tenons leur possession pour le bien suprême, comme si nos semblables n'avaient pas moins souvent besoin de pain que de conseils et d'exemples. Nous donnons notre bourse, nous ne donnons pas notre cœur.
C'est en pensant à ce grave sujet que je roulai vers Erfurt pour y attendre le train de Weimar.
« Ah ! Weimar ! Weimar ! » s'écriait avec enthousiasme Mme de Staël, comme ces Grecs éloignés du Péloponèse qui, sur le sol étranger, murmuraient les noms de Phidias et d'Athènes. C'est que Weimar a eu son Hercule enchaîné et son temple de la Victoire sans ailes ; c'est que cette grande petite ville, dont la Wartbourg est l'Acropole, a su retenir dans ses murs la force intelligente et la civilisation victorieuse. Depuis plus de trois siècles, la dynastie Ernestine, l'aînée de la maison de Saxe, a compté parmi les joyaux de sa couronne le bouclier de la foi et le glaive de l'esprit. N'est-il pas remarquable que le berceau de la Réformation se soit transformé en palais de la poésie et que, sur les lieux mêmes où l'Allemagne protestante a vu le jour, l'Allemagne littéraire ait grandi ? Heureuse, heureuse contrée ! A moins de ressusciter l'âge d'or en Italie, à moins d'évoquer le souvenir des cours de Florence et de Ferrare, trouveriez-vous sans peine une résidence où tant de princes aient été des artistes, où tant d'artistes aient régné en souverains ?
« Vigilando ascendimus, — Nous montons en veillant : » cette magnifique devise de la famille grand-ducale est aussi le magnifique mot de l'idéal. Nul n'obtient quelque grandeur humaine qu'en se plaçant, par un suprême effort, au-dessus des choses de la terre ; nul ne s'élève qu'à la condition de s'élever plus haut, sans cesse plus haut. « Lumière, vie, amour, » disait Herder travaillant et priant. « De la lumière, encore plus de lumière, » demandait Gœthe à son lit de mort. Tout le génie de Weimar est là ; Herder et Gœthe l'avaient compris.
Au moment d'entrer dans le grand-duché de Saxe, vous ne consultez ni la température, ni la saison, ni l'heure ; peu importe que le paysage soit lumineux ou sombre, le ciel resplendissant ou couvert de nuages. Plus vous approchez de Weimar, moins l'influence des choses extérieures se fait sur vous sentir ; vous vous recueillez, vous réfléchissez, vous rêvez ; sans lutte aucune, lame conduit le corps et l'esprit la matière. Pourvu qu'un rayon du soleil des intelligences vous éclaire, que vous fait le reste ?
N'allez pas croire pour cela que, semblable à ceux dont le génie se cache sous une épaisse enveloppe, Weimar ait des dehors insignifiants ou désagréables. Elle unit au contraire la dignité à la grâce, la résidence ; elle est jolie, plus élégante surtout et plus peuplée qu'au temps où Gœthe y arrivait pour la première fois : ses riants contours, sa physionomie ouverte, ses jardins, ses fleurs, ses arbres, ses eaux la font reconnaître pour la souveraine heureuse de la vallée de l'Uni. Mais vous ne l'abordez pas sans être captivé par quelque grand nom, c'est-à-dire par
WEIMÂR. 263
une idée. Questionnez l'enfant qui, ses livres et son portefeuille sous le bras, revient gaiement du gymnase :
— Comment s'appelle cette grande rue, mon ami ?
— Rue de Schiller, répond le petit blondin surpris de tant d'ignorance.
— Et cette place, là-bas ?
— Laquelle entendez-vous, Monsieur ? Celle de Wieland ou celle de Herder ?
— Et cette maison ?
— La maison de Gœthe.
— Et l'habitation ombragée que j'ai vue sur la colline à l'une des portes de la ville ?
— Ah ! c'est l'Altenbourg sans doute, où a demeuré longtemps le Dr Franz Liszt.
Votre premier mouvement est de rendre hommage à tant de célébrités, de courir au château, de traverser le parc, et ce premier mouvement n'est pas mauvais. J'y ai cédé d'abord avec le commun des voyageurs, puis, après avoir revu Weimar, après y avoir séjourné et m'y être attaché, cette course au clocher m'a fait sourire. Eh quoi ! si quelques minutes ne suffisent pas au géographe pour savoir comment le ruisseau s'est changé en rivière, ne faudrait-il qu'une journée pour remonter aux sources de l'influence weimarienne ? Songez-y bien, la gloire ne s'improvise pas plus qu'autre chose en ce monde, et toute œuvre féconde a fait travailler plusieurs générations : les nobles pensées s'héritent, les exemples se lèguent, les patrimoines se transmettent. Voulez-vous connaître le temps présent, transportez-vous dans le passé, à l'époque des électeurs de Saxe et de Luther ; vous aurez ainsi la généalogie de Weimar, généalogie de belles âmes et de grands caractères.
Pour exécuter ce plan, le hasard m'a servi à souhait.
Je me promenais un jour dans Weimar, seul et à l'aventure, quand mes yeux s'arrêtèrent sur une église entourée d'un vieux cimetière. Ce fleurissant repos des morts, dédié à saint Jacques, m'attire et j'entre. Parmi beaucoup de pierres sépulcrales, j'en remarque une contre le mur du lieu saint ; je vois debout et sculpté en pied un personnage à la barbe longue ; il tient dans ses mains quelque chose de semblable à un bonnet. Qui peut-il être? Une inscription me l'apprend : « Le 16 octobre de l'an de Christ 4553 a pieusement trépassé, dans la 81 me année de son âge, Lucas Cranach Ier, très-habile peintre et bourgmestre de Wittemberg, que ses vertus rendirent précieux et cher aux trois électeurs ducs de Saxe. »
Ces trois électeurs, que la sympathie rapprocha du chef de l'école saxonne, étaient Frédéric le Sage, Jean le Constant et son fils, Frédéric le Magnanime.
Frédéric le Sage n'aurait pas plus dédaigné que Charles-Quint de ramasserlepinceaudeTitien.il reconnut le premier les mérites de Cranach qu'il nomma son peintre ordinaire, en le comblant de faveurs et de distinctions de toute nature. On écrirait des pages sur son amitié pour le maître, sur ses mots heureux et pleins de naturel. Par exemple, lorsque Cranach, qui avait été chargé de reproduire les physionomies des ancêtres de l'électeur, en vint au portrait de la princesse Catherine : « Peins-moi bien joliment la poule, lui dit-il, car elle a été une bonne poule qui a pondu un bel œuf à la maison de Saxe. » Il faut savoir que Catherine avait apporté en dot à l'un des aïeux de Frédéric le comté (plus tard principauté) de Henneberg, et que les armoiries des Henneberg étaient une poule de sable, crêtée et barbée de gueules, sur un tertre de sinople.
A son retour des Flandres, Cranach marcha d'un pas plus rapide et plus sûr dans la carrière où la vocation l'entraînait.
Au moment toutefois de cueillir de nouvelles palmes, il eut la douleur de perdre son meilleur appui. C'est que le prince, intelligence éclairée dans une âme ferme, était digne d'être pleuré. Lors de ses obsèques solennelles, Cranach ne se borna pas, avec des milliers d'autres, à suivre le char funèbre, il distribua des pièces d'argent à chaque pauvre en souvenir du défunt.
Peu d'années après ce public hommage , Cranach voyait encore disparaître Jean le Constant, mais il lui restait Frédéric le Magnanime et Luther.
Cranach et Luther étaient faits pour se comprendre. Pendant plus d'un quart de siècle, bonheur, succès, revers, tout devint commun entre eux. Elle serait longue l'histoire de ce David et de ce Jonathas. Ce fut Cranach qui se chargea de remettre au théologien la médaille frappée par ordre de Frédéric le Sage avec cette inscription : « La Parole du Seigneur demeure éternellement ; » ce fut Cranach dont l'amicale entremise hâta et facilita
Weimar. Tombeau de Lucas Cranach.
le mariage du moine défroqué; ce fut Cranach dont le fertile pinceau concourut à populariser les héros et les scènes de la Réformation.
Quant aux relations du peintre et du souverain , nul ne les ignore ; l'histoire et l'art les ont racontées, d'autant plus qu'elles survécurent à la mauvaise fortune.
En 1547 était livrée cette malheureuse bataille de Mùhlberg à la suite de laquelle les Impériaux disposèrent du sort de la Saxe- Ernestine. Tandis que Jean-Frédéric allait gagner la rive droite de l'Elbe pour se retirer à Wittemberg, l'ennemi parut tout à coup sur la rive gauche. Toute l'armée ayant passé le fleuve, le duc Maurice atteignit sans peine l'électeur. « Aie pitié de moi, Dieu fidèle ! » s'écria l'infortuné. L'empereur vint à sa rencontre, et comme il s'apprêtait à descendre de cheval, Charles-Quint lui faisant signe de n'en rien faire : « Me reconnaissez-vous, lui ditil, pour l'empereur et roi des Romains? — Aujourd'hui, répondit Frédéric, je ne suis qu'un pauvre prisonnier. Que Votre Majesté Impériale daigne me regarder comme un prince par la naissance. — Je te tiendrai pour tel. »
Après Mùhlberg toute résistance devint inutile, et lorsque Wittemberg, ne pouvant plus tenir, ouvrit ses portes au vainqueur, plusieurs personnages notables prirent la fuite. Mais Lucas Cranach connaissait son devoir, il était bourgmestre de la ville, il y demeura. A la vérité, l'empereur, pour le rassurer sans doute, l'avait lait appeler au camp, pendant le siège, et s'était entretenu avec lui d'œuvres d'art. « Il y a dans mon appartement à Malines, » dit Charles, « un portrait que tu as fait de moi , lorsque j'étais enfant, et je serais curieux de savoir quel était alors exactement mon âge. » — Là-dessus, Lucas : « Votre Majesté était âgée de huit ans. L'empereur Maximilien vous tenait par la main, et vous receviez l'hommage des Pays-Bas. Lorsque je
voulus commencer mon travail, Votre Majesté était toujours en mouvement, et le gouverneur, à qui votre naturel était bien connu, me dit que Votre Majesté prenait un singulier plaisir à voir de belles flèches. Alors on donna l'ordre de peindre sur la muraille une belle flèche, de telle sorte que Votre Majesté captivée ne tournât pas la tête. C'est ainsi que l'œuvre a pu être menée à bonne fin. » Ce récit plut beaucoup à l'empereur, qui s'entretint amicalement avec le vieux Lucas. Mais lorsque celui-ci en vint à penser aux malheurs de sa chère patrie, il tomba, les yeux en larmes, aux genoux de Charles, le suppliant pour son maître et seigneur captif. Alors Charles, doucement : « Tu apprendras que je veux faire grâce à ton seigneur prisonnier. » Puis l'empereur, après l'avoir comblé de présents, le renvoya dans la ville
Au moment de prendre congé, Cranach vit en effet qu'on lui présentait une assiette pleine de ducats de Hongrie. Pour ne pas paraître mépriser les libéralités impériales, il prit autant d'or qu'il put, du bout des doigts, refusant toute offre magnifique et ne sollicitant d'autre faveur que celle de suivre le prince en prison. Ne serait-ce point alors que l'on entendit Charles-Quint s'écrier : « Je ne connais pas de prince plus heureux que le duc de Saxe : il possède au moins un ami véritable. »
Un savant biographe de Cranach, M. Schuchardt, de Weimar, pense que l'artiste eut d'autres mobiles qu'une affection désintéressée pour Frédéric le Magnanime. J'aime mieux croire que les intérêts de l'homme se trouvèrent d'accord avec les sentiments de l'ami et que la prose de l'esprit ne fit nul tort à la poésie de l'âme.
Dans tous les cas, et si humilié, si contristé qu'il fût , l'électeur ne ressembla point, sous les verrous de l'empire, à un pri- 1 Chytrœus, cité par Heller, Vie et œuvres de Cranach. 1854.
sonnier vulgaire. On le traita non sans égards , lui laissant une certaine liberté, comme de recevoir les visites de ses gentilshommes et partisans, d'écrire à sa famille ; on parle même de plus d'une récréation innocente et d'un jeu d'échecs qui auraient charmé sa solitude. La variété d'ailleurs prévient l'ennui, et les cachots du malheureux changèrent aussi souvent que les pérégrinations impériales. Augsbourg, Bruxelles, Inspruck le reçurent tour à tour. Enfin Lucas Cranach étant venu partager sa détention, les journées lui parurent moins longues. Après une prière d'une heure, qu'il faisait seul chaque matin dans son appartement, le prince lisait les Ecritures, ainsi que les meilleurs ouvrages profanes des Allemands et des Français. Puis il s'entretenait volontiers avec son peintre, dont l'infatigable main faisait merveille. On parle de quarante dessins ou ébauches que Lucas aurait faites en sept mois à Augsbourg.
Tandis qu'à côté de l'électeur travaillait Cranach, une autre personne veillait de loin sur le captif. C'était à Weimar la tendre Sibylle. Cette noble femme était bien digne du Magnanime. Silencieuse, morne, vêtue de deuil, elle ne trouvait de remède à sa douleur que dans l'éducation de ses enfants, dans la prière et une héroïque énergie. « Rien ne me sera plus cher ici-bas qu'un doux message, celui de la délivrance, » écrivait-elle à son époux. « Je serais à moitié morte alors, que je reviendrais, il me semble, à la vie. — Prête-moi ton assistance, Dieu fidèle, Dieu de l'éternité! »
Et Dieu prêta son assistance. Rendu à la liberté le 27 août 1552, Jean-Frédéric entrait avec Cranach à Bamberg, où des cris d'allégresse et des ovations signalèrent son passage. A Cobourg, les mêmes témoignages publics d'estime et d'amour se renouvelèrent : sur la place du marché , toute la jeunesse des écoles et la foule tenant des couronnes de rue (la rue est dans
l'écusson de Saxe) entonnèrent un cantique d'actions de grâces. A ce spectacle, le prince ému jusqu'aux larmes ne put s'empêcher de dire à l'ancien évèque de Naumbourg : « Qui suis-je, moi, homme mortel et pécheur, pour qu'on me rende un tel honneur? y> — Et l'ecclésiastique de répondre : « Que Votre Grâce Electorale soit satisfaite! Elle ne voit que le commencement. Si vous arriviez dans la cité éternelle, cela serait bien plus beau encore. »
Jean-Frédéric ne jouit malheureusement pas longtemps du bonheur de revivre au milieu des siens et de ses chères populations de la Thuringe.
La perte de la dignité électorale, jointe à des secousses et à des luttes réitérées, l'avait brisé. Chose remarquable, le prince et le poète, amis si familiers pendant leur vie, se suivirent de près au tombeau. Lorsque l'électeur quitta ce monde à l'âge de 51 ans, Cranach s'était endormi quelques mois auparavant, et plus qu'octogénaire, dans les bras de sa fille.
Je n'ai point demandé au cimetière St-Jacques l'épitaphe du Magnanime. Ses restes mortels reposent dans l'église St-Pierre et St-Paul, la principale de Weimar, à côté de ceux de Sibylle, née princesse de Juliers, Clèves et Berg. On raconte que devant la fosse de cette compagne bien digne de lui , Jean-Frédéric s'écria : « Dites aux maçons de me faire une place auprès de ma femme; je la suivrai bientôt. » Et, dix jours plus tard, le 3 mars 4554, il rendait à Dieu son âme grande et généreuse. « Que le Seigneur me prenne en grâce ! » Tels furent ses derniers mots.
Les malheurs d'un grand homme ne servent pas toujours de leçon à ses descendants. Soit qu'il voulût avoir raison de l'injuste traitement infligé à son père, soit qu'il eût le désir de rentrer en possession de 1 electorat et d'une partie de ses biens,
Jean-Frédéric II, sourd à la voix de la prudence, forma une téméraire entreprise dont les suites devaient empoisonner ses jours. Ses relations avec un certain chevalier de Grumbach, aidé du chancelier Bruck, le firent mettre au ban de l'empire. Après avoir essayé vainement de défendre Gotha et son château du Grimmenstein contre les troupes impériales, il dut perdre toute espérance. L'empereur, l'ayant fait conduire en prison, le condamna sans pitié à y passer le reste de sa triste existence. Il n'eut qu'une consolation terrestre, celle d'avoir auprès de lui, durant vingt-deux années, une nouvelle Sibylle, la courageuse Elisabeth. Les dévouements poussés jusqu'au sacrifice n'ont jamais été rares dans la famille Erncstine.
Un autre fils du Magnanime, Jean-Guillaume, appelé à gouverner toute la Thuringe aussitôt après la détention de son frère , répara autant qu'il le put les brèches faites aux territoires paternels. C'était un militaire habile , un prince expérimenté, pieux et moral comme ses ancêtres ; il veilla au développement de l'Eglise et de l'instruction , il embellit Weimar. De bons motifs politiques l'engagèrent sans doute à entrer trois fois en France à la tète d'un fort détachement destiné à seconder les opérations militaires des rois Henri II et Charles IX. Au retour de l'un de ses voyages, il construisit à Weimar un petit château appelé longtemps Château français, sur le modèle de celui qu'il avait reçu, dit-on, en présent d'Henri II avec la seigneurie de Châtillon sur Seine. On voit encore aux fenêtres de cet édifice les lettres initiales des mots formant la devise du prince et de la princesse : « Je me confie en Dieu. — Que Dieu soit ma consolation ! » Sentiments élevés que le bronze tumulaire de Jean-Guillaume a reproduits en d'autres termes : « Seigneur, dirige-moi par ta parole ! »
L'église St-Pierre et St-Paul est une véritable nécropole.
J'aurais eu de la peine à y compter toutes les épitaphes, tous les marbres. Mais mes regards se sont arrêtés longtemps sur le monument élevé à Dorothée-Marie et au duc Jean, ce fils de Jean- Guillaume, dont les enfants devaient porter si loin et avec tant d'éclat le nom de Weimar. Le couple princier est en prière avec onze fils et une fille. Voilà une scène simple et vraie, un édifiant tableau d'intérieur : devant ce groupe, on se croirait sous la tente des patriarches ou dans la chambre haute des premiers chrétiens. Quelle personnification de l'intégrité, quel juste que ce duc Jean de Weimar, aïeul et chef de toutes les maisons de la branche Ernestine ! Que de sentiments élevés et de bonnes pensées pendant son court pèlerinage ici-bas! Il eut le temps, du moins, d'amasser pour sa nombreuse famille le plus riche trésor, celui des vertus et de la foi.
Sa veuve, née princesse d'Anhalt, suivit son exemple en continuant sa personne. Rappelez-vous la discipline et la sévérité de principes des grandes familles huguenotes, d'un Duplessis- Mornay, d'un La Noue, en France, par exemple, et vous jugerez du degré d'attachement et de respect que pouvait inspirer cette « excellente mère d'excellents fils.1 » Il n'était pas de mesures dictées par la sagesse, comme il n'était pas de sacrifices dont Dorothée-Marie ne fût capable pour le bonheur des êtres qui lui étaient confiés. Quand les princes aînés vont à Iéna pour y faire leurs humanités, elle ne s'en remet pas au gouverneur et au précepteur seuls du soin de dresser un plan d'études ; elle veut tout examiner et tout peser, car elle n'ignore point la puissance de l'éducation. Sa vigilance est constante, sa sollicitude est de toutes les heures. Entre Weimar et Iéna s'établit un continuel échange de lettres où l'autorité maternelle ne le dispute qu'à la soumission filiale. Les jeunes gens racontent familièrement l'emploi de
1 Dr G. -Th. Stichling, Die Mûtter der Ernestiner. Weimar, 1860.
leur journée ; ils disent leurs efforts, leurs travaux, leurs progrès dans la connaissance des classiques et de la religion ; celui-ci a appris mille mots latins, celui-là deux mille en un semestre. Ontils subi leurs examens, suivant toutes les règles, en présence de quelques dignitaires venus de Weimar pour la circonstance ; sont-ils devenus capables d'écrire dans la langue de Cicéron et de prononcer un discours latin ; l'un d'eux même est-il revêtu par l'université de la charge de recteur, ce n'est pas la duchesse qui refusera à ses chers enfants les parties de chasse, les plaisirs, les distractions de leur âge.
Mais s'il est bon de savoir penser, il n'est pas moins utile de savoir vivre. Tel était aussi le sentiment qui poussa Dorothée- Marie à faire voyager le prince héréditaire en Europe. Accompagné d'une suite scrupuleusement choisie, et avec un itinéraire tracé d'avance, Jean-Ernest quitta Weimar le 27 mars 4613, « après avoir pris la communion, » dit l'historien. Son absence dura un an, consacré à visiter la France, l'Angleterre et les Pays- Bas. Le récit de ce « grand voyage, » qui a été écrit par Neumayr, offre un vif intérêt. On ne parcourait pas dans ce temps-là les pays étrangers au galop ; point de chemins de fer, partant point de célérité fébrile ; au lieu de s'empresser à tout voir, bien ou mal, on s'efforçait bonnement de voir quelque chose le mieux possible. La plus petite bourgade pouvait fournir un trait de mœurs, une anecdote, un bon mot, tandis qu'aujourd'hui, malheur aux vaincus ! Malheur aux localités où une poignée d'hommes naissent, vivent, travaillent, espèrent et meurent ! Qu'est-ce que cela ? Une misérable taupinière. A quoi bon s'y ensevelir ? Et l'on passe outre.
A quoi bon ? Ce n'était pas le mot de Jean-Ernest lorsqu'après avoir parcouru la Lorraine, la Bourgogne, la Provence, le Poitou , il obtenait de sa mère une prolongation de séjour en
WEIMÀR. 273 France; ce n'était pas son mot sur la route de Charenton où il allait écouter à Noël le célèbre prédicateur réformé Dumoulin. Le chroniqueur attaché à la personne du duc n'aurait pas eu davantage la tentation de jeter la pierre à la province. Minutieusement exact dans sa relation, le bon Neumayr, à l'affût des moindres curiosités, se faisait un devoir d'enregistrer toutes les étapes de la route, n'oubliant pas plus Pontoise que Taillebourg; et il savait en même temps échelonner ses admirations, mettre plus ou moins en relief les hommes et les choses, rappeler même le laconisme de l'empereur Sigismond : « Paris est un monde, Orléans une ville, Poitiers un village. »
Satisfait de l'accueil des cours de France et d'Angleterre autant que des prévenances qui signalèrent son passage à Bruxelles, le jeune voyageur ne revit pas sans joie Weimar et ses proches. Il avait pris ses grades dans le monde comme à Iéna.
« C'est ainsi, » dit M. Stichling, « que récompensée de ses peines, la fidèle et prévoyante mère de Jean-Ernest eut encore le bonheur de le voir sur le trône. Dès ce moment, elle partagea sa vie entre la religion, la science, les intérêts généraux et l'administration de ses biens propres. Sa piété , aussi éloignée d'un mysticisme vague que d'une superstition stérile, était le fruit d'une vertu efficace et d'un véritable amour du prochain. Chaque matin, à midi et le soir, elle priait enfermée dans sa chambre, lisait la Bible de tout cœur, ainsi que les écrits de Luther et d'autres livres de dévotion. Tous les trois mois, elle prenait la sainte Cène et se confessait, voulant être traitée, non en princesse, mais en pénitente Ayant toujours montré un zèle particulier pour l'instruction de la jeunesse, elle voulut apprécier la valeur des méthodes d'enseignement et se rendre compte des réformes proposées par un professeur du temps. »
Ces graves occupations de la duchesse douairière touchèrent
trop vite à leur terme. En 1647, comme une partie de la cour se promenait en voiture, les chevaux, effrayés par un mendiant, s'emportèrent, et à quelques jours de là Dorothée-Marie, que cet accident avait fort ébranlée, eut le pressentiment de sa fin prochaine. Deux des princes alors en voyage accoururent, mais, étrange coïncidence, ils faillirent par la faute de leur attelage être noyés dans Film, à deux pas du château. « Je suis heureuse de vous revoir sains et saufs, » leur dit la mourante, et après de tendres recommandations, elle remit son âme à Dieu en toute humilité et confiance. Par son testament, témoignage des hautes pensées de sa vie, elle laissa un legs assez considérable à l'université d'Iéna, instituant d'ailleurs, par égale portion, ses fils pour héritiers. « Qu'aucun d'eux, » écrivait-elle, « ne prime les autres; que les plus jeunes suivent les aînés, et que ceux-ci, à leur tour, ne tiennent pas les cadets en dehors des Conseils et de l'administration des affaires communes. Que tous, en tant que chrétiens et princes, rivalisent de zèle; qu'ils honorent les conseillers et serviteurs fidèles, et qu'en toutes choses ils tiennent compte des exhortations maternelles. »
Peu de jours après cette séparation douloureuse, Jean-Ernest, pour faire diversion à sa mélancolie, céda au désir de son ancien gouverneur, Gaspard de Teutleben , devenu maître de la cour , en instituant l'ordre du Palmier ou la Société fructifère. Le but de l'ordre était nouveau pour le pays comme pour l'époque, car l'Académie française n'existait point encore à Paris et l'Allemagne ne possédait aucun Institut philologique et littéraire. Il s'a^iosait de veiller à la pureté de la langue allemande, à son embellissement, à ses progrès, par conséquent, de s'opposer à l'invasion croissante des mots étrangers et surtout des locutions françaises.
Rien n'était plus opportun que ce programme protectionniste
auquel ne tardèrent pas à adhérer les plus grands personnages, marquis, comtes, barons, gentilshommes, princes souverains, princes de l'empire et jusqu'au roi de Suède, Charles-Gustave. Le duc Louis d'Anhalt, que les funérailles de sa sœur avaient amené à Weimar, fut le premier président de l'association naissante, composée d'abord de neuf fondateurs. « Tout pour l'utile, » telle fut la devise de ces zélés germanistes, avec un palmier chargé de fruits pour emblème. Les statuts adoptés avaient beaucoup de rapports, dit-on, avec ceux de l'Académie italienne délia Crusca. Chaque nouveau membre recevait un nom tiré des qualités de la plante qu'il devait choisir pour symbole. De là les appellations les plus étranges. L'un était le succulent, l'autre le doux-amer , celui-ci le nourrissant , celui-là le gelé. Le duc Guillaume de Weimar (le même qui devait de bonne heure succéder à son aîné Jean-Ernest) s'intitulait le savoureux. Son mot d'ordre était : Bonté reconnue, avec une poire piquée d'une guêpe.
Très-appréciée en Allemagne, connue en France, en Italie, en Scandinavie, la Société fructifère vint à péricliter, malgré le nombre croissant de ses protecteurs , au bout de soixante-trois années. Son existence aurait sans doute été moins courte, si à l'influence de la parole elle eût ajouté l'autorité des écrits ; mais elle ne publia aucun ouvrage propre à fixer et à discipliner l'idiome maternel. Oubli regrettable sans doute.
Depuis le moyen âge, où les troubadours provençaux avaient trouvé partout des admirateurs et même des émules, la langue française avait pénétré jusqu'au delà du "Rhin pour s'asseoir bientôt au foyer germanique. A la fin du seizième siècle et au commencement du suivant, la chronique, les lettres, la conversation renfermaient une foule de mots gaulois germanisés. C'était une mode, dans le monde, c'était une fureur de fran-
ciser le vocabulaire; on se livrait avec délices aux agréments du style macaronique ; on assemblait des expressions de toute origine, comme les mosaïstes arrangent des pierres de toutes couleurs.1 Et le temps ne devait pas réussir mieux que l'ordre du Palmier à prévenir ces abus de diction. De nos jours encore, où l'originalité de chaque langue est pourtant reconnue , respectée, favorisée, que de manières de parler empruntées aux langues romanes, et cela quelquefois sans une absolue nécessité!
Je m'étais longtemps arrêté dans l'église St-Pierre et St-Paul sans pouvoir détacher mes regards d'un magnifique tableau d'autel, de Cranach ; j'avais comparé avec intérêt trois portraits de Luther, à différents âges, dus au pinceau de Vischer, disciple de Lucas; j'avais marché au milieu des tombeaux, livré à mes réflexions, et je croyais en bonne conscience avoir tout vu, tout éprouvé. Erreur. Il me restait à rendre hommage à ce Bernard de Saxe-Weimar qui, après avoir réduit les Impériaux, intimidé Richelieu, étonné l'Europe, était à trente-cinq ans sorti victorieux de trente-quatre combats et n'avait perdu qu'une bataille.
« Ce n'est pas en vain que l'histoire lui a décerné le surnom de Grand. L'intrépidité de son caractère lui faisait tout entre-
1 Une revue très-intéressanle pour l'histoire, les mœurs el les institutions en Saxe, el qui a malheureusement cessé trop tôt de paraître, le Sachsengrùn, donne, entre autres exemples de la gallomanic, une lettre où il n'y a pas moins de 17 mots français en six lignes: «Monsieur! Hochgeehrler Herr Patron ! — Seine hohe Mcrittcn, wodurch er à l'extrême micli verobligiret, causircn mich, denselben mit diesen Zeilen zu seniren. Mein Devoir haetle unlsengst eine Adresse gegeben, solches zu effectuiren, aber aus Manquement einiger Occasion, » etc. . . .
Weimar. Bernard de Saxe.
prendre ; il ne connaissait ni obstacles, ni périls. Que les ennemis détruisent un pont sur le Danube, Bernard saura se frayer une route pour attaquer et triompher. Il examine les lieux, arrête son plan, s'élance dans un petit bateau et se laisse aller au courant du fleuve. Le nautonier, troublé de tant d'audace, va se heurter d'effroi contre un des supports brisés du pont ; la secousse est si violente que l'embarcation est à deux doigts de sa perte. Alors Bernard s'adressant au batelier pâle d'angoisse : « N'aie pas peur, « continue et confie-toi au bon Dieu ; il ne nous abandonnera « pas ! » Et le bateau aborda heureusement sur l'autre rive.
« Nul n'ignore la leçon qu'il donna au célèbre père Joseph et la réponse qu'il fit à ceux qui le questionnaient en France sur la bataille perdue de Nœrdlingen. 1 Tout Paris, la cour et l'armée admiraient les lumières et l'intelligence du duc, très-allemand, néanmoins, dans ses déclarations, offres et propositions. C'est ainsi qu'il refusa soit une alliance indigne de son ancienne maison, soit le bâton de maréchal.. . Elevé à l'école guerrière de son ami, le grand roi Gustave-Adolphe, il alla lui-même si loin qu'il devint à son tour le maître d'un Turenne. La traversée du Danube, la capture de l'état-major de l'armée impériale, la conquête de Brisach, la plus importante forteresse du temps, réputée imprenable, sont dans sa vie autant de brillants exploits
« On stipendia des meurtriers, on prépara du poison au duc. Son courage et sa forte constitution le sauvèrent deux fois; mais à la troisième tentative, la trahison de ses prétendus amis causa sa perte. Il mourut isolé, mais grand, mais sublime, comme il l'avait toujours été, au milieu de cruelles souffrances. On ne pourrait lui reprocher d'autres défauts que l'extrême vivacité et l'impatience qui, trop souvent, le portèrent jusqu'à la témérité. Les auteurs français de mémoires sous Louis XIV ont dit eux-mêmes : Il était habile, modeste, chaste, constant, craignant Dieu, noble, bienfaisant ; il savait beaucoup, possédait l'histoire, parlait plusieurs langues, et était, sans contredit, l'un des plus excellents princes et militaires de son temps, digne d'être comparé aux plus grands guerriers de l'antiquité. 2 »
Voilà le prince qui, dès l'époque de Louis XIII, se préparant à fonder une puissante Allemagne , répondit aux offres les plus
1 II y a eu , comme on sait , deux batailles de Nœrdlingen pendant la guerre de Trente ans : l'une en 1 634, l'autre en 1645. Il s'agit naturellement ici de la première, cinq ans avant la mort de Bernard de Weimar.
2 Deutscher Ehrcntempel. 4er Band.
Weimar. Hôtel île ville.
séduisantes et de l'Autriche et de la France, que c'était « demander à une sage fille sa vertu et à un homme de bien son honneur. » Et le nom du duc Bernard est demeuré le mot d'ordre de la valeur nationale. Allez à l'hôtel de ville à Weimar, vous y verrez une belle toile de Marstersteig, élève de Delaroche, qui a représenté l'entrée du vainqueur à Brisach ; allez au palais de la résidence, allez à la Bibliothèque, allez ailleurs et plus loin encore, puis vous me direz si la mémoire du capitaine a passé comme la fleur des champs.
Chacun a ses goûts , et le mien a été d'opposer à un tableau d'histoire un tableau d'intérieur. Les arts de la guerre m'ont rappelé, par le contraste, les arts de la paix ; Bernard m'a fait songer à Anne-Amélie. Tous deux, à un siècle de distance, ont donné au grand-duché de Saxe l'importance d'un royaume ; tous deux ont agi et pensé de manière à ne pas mourir.
C'était une princesse d'un singulier mérite que l'heureuse mère
de Charles-Auguste, Anne-Amélie. Fille du duc de Brunswick- Wolfenbuttel et nièce de Frédéric le Grand, elle avait reçu l'éducation qui convenait, à sa naissance. Peut-être son caractère et ses goûts ne furent-ils pas compris toujours de son premier entourage, mais un naturel aussi riche que le sien ne courait le risque d'être appauvri ni par les personnes, ni par les circonstances. Unie très-jeune au duc Ernest-Auguste-Constantin de Saxe, elle eut le chagrin de se trouver veuve au bout de deux années de mariage. Une régente de dix-huit ans, appelée à élever deux fils en bas âge ! La position était délicate : elle eût pu effrayer des incapables ou des faibles ; elle n'intimida pas trop Anne- Amélie. C'est que sa constante préoccupation était le bien public. Entourée de ministres expérimentés dont elle secondait les vues sages, naturellement encline à concilier la bienveillance avec la justice, le cœur ouvert aux plus généreux sacrifices, la jeune souveraine réussit à préserver son petit Etat des écueils qui auraient pu le battre ou l'engloutir. Grâce à cette maternelle sollicitude, les souvenirs de la guerre de Sept ans s'effacèrent, d'utiles réformes furent opérées, le trésor s'emplit, les malheurs même de la disette purent être soulagés. La nation bénit la main ferme et douce qui lui traçait sa destinée.
Au milieu des devoirs du gouvernement, la duchesse n'abandonnait point les études relevées dans lesquelles s'était complu son adolescence. A mesure que ses fils grandissaient à ses côtés, elle voulut grandir à son tour, elle brûla de conquérir cette supériorité intellectuelle qui rehausse l'éclat du rang. Ni l'histoire, ni la littérature, ni les beaux-arts ne lui étaient étrangers; son goût pour la peinture ne le cédait qu'à la musique, art charmant et « le meilleur remède » à ses yeux « contre la mélancolie. » La poésie et les belles-lettres allemandes avaient par excellence le privilège de satisfaire sa curiosité esthétique.
Tout ce que cette curiosité si délicate et si profonde lui inspira pour son pays, l'histoire ne l'ignore pas : ses efforts associés à ceux de Charles-Auguste devaient faire de Weimar et d'Iéna deux capitales de la pensée.
Avec ses connaissances variées, Anne-Amélie, ou plus simplement Amélie, comme on dit encore à Weimar, était femme, dans la plus aimable acception du mot. Aucune préciosité, rien qui ressemblât de loin ou de près au pédantisme ne venait altérer les sources du naturel; rien de faux ou de factice. Impressionnable, sensible, généreuse, son cœur était de moitié dans son esprit, et son esprit passait pour un modèle de grâce et d'enjouement. Au tact qui est l'âme des conversations polies, elle joignait une vive humeur avec la bonté propre à captiver chacun ; elle aimait à exciter l'intelligence, à provoquer les reparties, à écouter les bons mots de ses alentours. Tantôt après un entretien littéraire où les interlocuteurs, d'opinions différentes, s'étaient vaillamment comportés, tantôt à propos d'un projet de représentation théâtrale, la duchesse souriait, en concluant d'une façon judicieuse, et les jouissances de la soirée se peignaient sur sa mobile physionomie.
Un des actes marquants de l'administration d'Amélie fut certainement l'appel à Weimar de Wieland. Ce père heureux d'une nouvelle littérature, ce futur ami d'autres grandes gloires de l'Allemagne, occupait une place de professeur à Erfurt et s'était fait connaître par plus d'une œuvre distinguée, lorsque la duchesse, admiratrice de ce talent, n'hésita pas, sur les meilleurs conseils, à confier l'instruction de son fils aîné à l'auteur de Masarion, à'Agathon, des Grâces. Le précepteur de Charles- Auguste devait poursuivre et achever à Weimar sa carrière. Weimar devint sa cité d'adoption, sa vraie patrie. Que d'encouragements n'y trouva-t-il pas, et de son côté que de recon-
naissance ! Il consolida sa renommée de poëte, de prosateur spirituel, de fin critique ; il écrivit Obéron et Aristippe, rédigea le Mercure, interpréta les classiques ; il se montra le père des modernes et le fils des anciens ; il concilia dans sa personne et ses écrits le passé et l'avenir, le respect des traditions et l'indépendance créatrice.
Tous ces mérites de Wieland sont connus. Mais ce qu'on oublie, c'est l'influence par lui exercée, c'est la discipline littéraire avec le goût des chefs-d'œuvre dont il devint le promoteur, c'est la méthode qu'il suivit dans l'éducation de Charles- Auguste, ce sont jusqu'à ses lectures des poètes grecs avec la duchesse Amélie. Et cette puissance d'attraction, dont il jouissait sans la chercher, ne manqua pas de produire un effet des plus heureux : les lettrés s'habituèrent à prendre le chemin de Weimar. M. Diezmann 1 a reconnu les causes qui réunirent en un même lieu et autour d'un même centre tant de contemporains éminents : « Si la duchesse n'eût pas appelé d'Erfurt Wieland pour en faire le maître de Charles-Auguste, Knebel n'aurait pas été auprès du second prince. Si ni Wieland ni Knebel n'eussent habité Weimar, Gœthe n'y serait pas venu ; sans Gœthe, Herder non plus et Schiller pas davantage. Chacun de ces hommes aurait été grand, à la vérité, dans tout autre endroit ; mais le rapprochement de ces esprits, leur contact journalier a produit une époque brillante et tout à fait originale. »
Ce fut dans une atmosphère également favorable à l'étendue et à la souplesse de la pensée que s'épanouirent les fils d'Anne- Amélie. Doué de qualités exceptionnelles, le prince héréditaire n'eut, pour ainsi dire, pas d'enfance. A l'âge où d'autres ne sont encore que des ébauches d'hommes, on pouvait déjà penser de lui : « Esprit sain dans un corps sain. » Sa maturité précoce exci-
1 Gœthe und die lustige Zeit in Weimar. Leipzig, 1857.
tait l'étonnement ; Frédéric II, son grand-oncle, assurait n'avoir jamais vu d'adolescent qui donnât de plus belles espérances. Il y avait, en effet, dans Charles-Auguste soif de savoir, facilité de conception, vive et nette intelligence, énergie morale, et pardessus tout cela un exquis bon sens, aussi étranger au formalisme qu'ennemi des préjugés mesquins. C'était une de ces riches individualités qui se font, mais qu'on ne fait pas. La tâche d'un précepteur n'est plus de faire vibrer bon gré mal gré un instrument, mais de respecter l'être qui se développe et de continuer, en la dirigeant, l'œuvre de la nature.
Une année environ avant de monter sur le trône, Charles- Auguste partit pour la France, accompagné de son frère Constantin, de son gouverneur le comte Gœrtz, de M. de Stein et du capitaine de Knebel. Chacune des étapes de ce voyage fut marquée par quelque événement. A Francfort, où régnait déjà Gœthe dans tout l'éclat de ses débuts, Charles-Auguste accueille avec enthousiasme l'auteur de Werther et de Gœtz, se promettant bien de le revoir. A Carlsruhe, à la cour du margrave de Bade, c'est une amie, c'est bientôt une fiancée, la duchesse Louise de Hesse- Darmstadt, que rencontre le noble voyageur. A Paris, dans la ville de l'univers, nouvelles impressions, nouveaux enseignements pour le jeune homme, qui veut tout voir et tout apprécier. Le théâtre, la société et les philosophes exercent au même degré sa pénétration. Il fait parler Diderot, observe d'Alembert, écoute Mme du Deffand.
Les mois et les semaines s'envolaient ainsi consacrées à l'apprentissage de la vie, quand sonna l'heure de la majorité du duc. C'est un moment toujours grave que celui où un souverain prend les rênes du pouvoir. Tant d'ambitions comprimées lèvent alors la tête, tant d'espérances endormies s'éveillent, et le présent donne lieu à tant de réflexions, vraies ou fausses, sur l'avenir que
l'habileté n'est pas moins nécessaire que la prudence. Amélie avait, il est vrai, sagement administré ; elle laissait même à son successeur des guides si éclairés et si sûrs que Charles-Auguste aurait bien pu écouter la voix de la jeunesse et attendre de régner. Mais telle ne fut pas sa conduite; il voulut agir. Les premiers actes de son gouvernement lui furent dictés par des principes larges et justes, et dès lors tout lui sourit. A peine d'ailleurs commençait-il à exercer l'autorité, qu'il trouvait dans son mariage avec la duchesse Louise des aliments pour le cœur et l'un de ces nobles appuis qui défient la bonne comme la mauvaise fortune. En novembre de la même année 1775, les droits de l'amitié eurent leur tour. Gœthe, qui avait pu se croire un moment oublié, reçut de Charles-Auguste la plus pressante et la plus cordiale invitation; il accourut.
Qu'on se représente l'impression produite à Weimar par l'arrivée du jeune poète. Que de susceptibilités froissées! que d'aigreurs et de mesquines jalousies ! Il déroutait la routine. Les uns l'appelaient un génie titanique, les autres un ensorceleur, tous redoutaient en lui un dangereux rival. Que ne s'en allait-il d'un autre côté de l'horizon comme une étoile filante, ou que n'avait-il le sort d'une nébuleuse, le fiévreux créateur du fiévreux Werther? A quels sombres drames ne serait pas mêlé le nouveau Saint-Preux d'une nouvelle Héloïse ? Tout était à craindre quand la mode elle-même allait jusqu'aux habits à la Werther ! Voilà ce qu'on dit à demi-voix, lorsque Gœthe fut admis dans le Conseil privé. Cette faveur grande, mais bien méritée, porta les sourds déplaisirs à leur comble. Le prince alors, pour fermer la bouche aux mécontents, leur adressa cette leçon, le 11 juin 1776 :
« Des personnes intelligentes me félicitent de posséder Gœthe. Son génie est connu. Mais employer un homme hors de la spécialité où il fait valoir ses talents, cela s'appelle-t-il en abu-
ser?.... Quant à l'objection que, par suite de l'entrée de Gœthe à mon service, beaucoup de gens de mérite pourraient se croire mis de côté, je ne connais nul autre qui, selon moi, pût compter sur la même position et, d'ailleurs, je ne donnerai jamais par droit d'ancienneté une place si étroitement liée à ma personne; je la donnerai toujours par droit de confiance. Le monde désapprouve peut-être le choix que j'ai fait pour mon plus important Conseil du docteur Gœthe, sans que celui-ci ait été auparavant employé, professeur, conseiller;... mais ce jugement ne change rien. Le monde raisonne d'après des préjugés, tandis que moi je travaille et j'agis comme quiconque veut faire son devoir, non en vue des applaudissements terrestres, mais de manière à pouvoir me justifier devant Dieu et devant ma propre conscience. »
Croirait-on cette lettre écrite par un souverain de dix-neuf ans? Si ce n'est pas le langage de Mentor, ce n'est pas non plus celui de Télémaque.
Gœthe, au surplus, n'était pas homme à se soucier des commérages. En eût-il été froissé, ce qui n'arriva pas, il était de force à dominer la situation, et tous les regards qu'on braqua sur lui ne purent ni intimider sa verve ni gêner sa naturelle indépendance. Peut-être même la familiarité du duc s'accrut-elle en raison de l'envie et des propos malins. On ne saurait imaginer de prévenances dont le Francfortois ne fût l'objet : tous les plaisirs venaient à sa rencontre et se multipliaient sous ses pas. Y avait-il illumination sur la glace, partie de traîneau, bal ou concert à la cour? Il fallait Gœthe. Un rendez-vous de chasse était-il donné à Wilhelmsthal? Charles-Auguste projetait-il quelque promenade avec les frères Stolberg? Il fallait Gœthe. Sans lui, rien n'était complet ; il était le héros du jour, il devait être l'un des héros du siècle,
Au souffle inspiré du poète comme sous la juvénile impulsion de son ami, une vie puissante circule dans Weimar. La cour de Charles-Auguste et celle d'Anne-Amélie ne forment bientôt plus qu'un corps et qu'une âme; auprès du duc et chez la duchesse douairière se rassemblent les mêmes écrivains, les mêmes artistes, les mêmes gentilshommes lettrés. Il n'est pas de semaine, presque pas de jour qui ne voie éclore une récréation de bon goût. La musique a ses fervents, la poésie et la dramaturgie ont leurs interprètes. Des riens deviennent la source de mille jouissances; tout a de l'esprit pour ceux qui en ont. Un théâtre d'amateurs fait des merveilles. Opérettes, comédies, farces drolatiques, drames, sont joués et composés avec un égal entrain; on s'inspire des anciens et des modernes, de la mythologie et des mœurs du jour, de Molière et de Gozzi, des classiques et des romantiques. Le Jugement de Paris, Midas, Eurydice, un opéra des Brigands, les Bohémiens, des Scènes de Pêcheurs, une réminiscence des Oiseaux d'Aristophane, voilà, je pense, un répertoire piquant et varié, sans parler à'Iphi génie, de Lila, des Sœurs, de Clavijo, de Proserpine.
Le goût du spectacle était tel que les préparatifs du matériel, costumes et décors, amusaient autant que la pièce elle-même. Dans la distribution des rôles il régnait tant de complaisance, avec un si gracieux oubli de la position sociale, que Charles- Auguste et Anne-Amélie purent être applaudis à côté de l'acteur Eckhof ou de la célèbre Corona Schrœter. Que de bons rires, que de pétillements d'esprit, que d'improvisations perdues et dignes d'être conservées quand la représentation du lendemain mettait toutes les mémoires en souci, à l'exception de celle de Gœthe ! On donna un jour de cet enchanteur une comédie de marionnettes, la Foire, mêlée de musique et de chants. Ce fut une véritable foire aux idées.... et aux illustrations. Gœthe,
nouveau Protée, s'y montrait sous trois formes différentes; le président et le secrétaire du consistoire disaient aussi leur mot avec un certain nombre de dames d'honneur, de conseillers, de pages, de cantatrices de la cour.
Parce que ces agréables distractions se répétaient souvent, la direction ne déployait ni grand luxe ni coûteux apparat. S'agissait-il cependant d'un anniversaire ou de tel bon motif de réjouissance, on ne se faisait pas faute de multiplier les surprises. Une fois, entre autres, pour le jour de naissance de la duchesse Louise, le Cloître, de Seckendorf, se trouva monté avec éclat, par Charles-Auguste et Gœthe. C'était au mois de juillet ; une cabane d'écorces, dans le parc, servait d'avant-scène. A son arrivée, la duchesse fut reçue par des Pères camaldules qui l'invitèrent à un modeste repas dans leur hutte claustrale et, au moment où il aurait fallu prendre part à la pauvre collation, la scène, s'ouvrant par derrière, laissa voir, aux accents d'une musique de fête, de joyeux groupes de convives, avec une table mise entre une cascade et des buissons en fleurs.
Ce n'était pourtant pas à Weimar, mais dans quelque résidence des environs que pouvaient se donner des représentations à ciel ouvert. On se rendait de préférence à Ettersbourg, qui a sa forêt, ou sous les ombrages de Tiefurt. Ce dernier lieu de plaisance est moins un château qu'un pavillon d'été, dans un site enchanteur. C'est en ce frais vallon que Film arrose au bruit des rustiques travaux d'alentour ; c'est au milieu de ce parc où de vagues parfums sortent des taillis, où les oiseaux paraissent chanter plus doucement sur la pierre de Herder et de Mozart ; c'est dans le séjour favori de cette Anne-Amélie dont tout rappelle encore la présence; c'est à Tiefurt que l'été conviait les amis de l'art et de la poésie. Là tout était facile, parce que la nature servait de théâtre ; là put être célébrée avec sa couleur locale la fête de la
Tiefurt.
moisson ; là, vous les voyez rassemblés, les heureux de ce monde, prêts à se lancer, au détour d'une allée, le trait qui pique ou l'espiègle bon mot qui effleure.
Quels étaient les personnages ordinairement mêlés à ces plaisirs littéraires et artistiques? Après l'intendant général et le grand improvisateur, après Gœthe, c'était Musaeus, d'Iéna, d'abord théologien, puis maître des pages, puis professeur, esprit aimable, aussi bon acteur que bon écrivain, dont les contes populaires ont popularisé le nom; c'était un courtisan retiré jeune encore du service d'Autriche et de Sardaigne, Seckendorf, capable d'intéresser par ses compositions musicales comme par ses essais dramatiques; c'était Bode, de Brunswick, un protégé de la com-
WEIMAR. 289 tesse de Bernstorff, qui, tenant sa place à l'orchestre, se faisait applaudir comme auteur; c'était le conseiller weimarien et secrétaire intime Bertuch, versé dans la poésie lyrique et dramatique. Son activité lui permit de laisser à lui seul des œuvres qui auraient épuisé la vie de plusieurs. Pour les uns, Bertuch n'aurait rien fait de mieux que ses livres destinés aux enfants ; pour les autres, il donna une impulsion féconde aux traités de géographie et aux voyages ; pour d'autres, il comprit, l'un des premiers, l'intérêt universel des ouvrages illustrés; pour d'autres encore, il eut l'avantage, avec sa traduction de Don Quichotte, d'éveiller le goût des littératures espagnole et portugaise; pour tous, il s'est immortalisé par le service qu'il rendit à Weimar en y fondant des établissements durables et prospères, le Comptoir national de l'industrie et l'Institut géographique.
Et M. d'Einsiedel, et Mlle de Gœchhausen? Parlons-en. Voilà des représentants de la société weimarienne.
Admis à onze ans en qualité de page à la cour d'Anne-Amélie, nommé ensuite assesseur du gouvernement, conseiller, plus tard grand-maître de la cour de la duchesse, M. d'Einsiedel était le type accompli du gentilhomme. Il avait l'affabilité des manières, l'aménité des mœurs, la grâce qui attire, la solidité qui retient. Un extérieur agréable joint à beaucoup d'esprit n'a préjudicié jamais à un homme de bien , et M. d'Einsiedel en sut quelque chose. On l'aimait si bien qu'on l'appelait « l'ami ; » son instruction était étendue, ses talents musicaux très-prononcés, ses aptitudes poétiques très-réelles. La jurisprudence et la littérature pouvaient également le revendiquer. Dans sa vieillesse, il fut mis à la tête du tribunal suprême du pays.
C'était, du reste, un caractère original et d'un goût indépendant. Au risque de scandaliser ceux qui mettent la nationalité dans les boissons, il ne craignait pas de montrer en toute occa-
290 WÉIMAR.
sion sa répugnance pour la bière. La bière rend souvent communicatif et, s'il ne l'eût pas abhorrée, il se serait moins absorbé en soi-même. Sa distraction était proverbiale. Diezmann raconte que M. d'Einsiedel devait se rendre à Gotha pour une fête avec M. de Klinkowstrœm. « Depuis plus d'une heure la voiture était attelée et le maréchal de la cour attendait en vain son compagnon. Lorsqu'enfîn l'on s'enquit de la cause de ce retard, voici ce qu'on apprit : en faisant ses préparatifs de départ, M. d'Einsiedel s'était mis tout à coup à penser à un jeu, et il avait tout oublié. » Le poète français Parseval Grandmaison était plus distrait encore que le chambellan weimarien : au moment de signer le contrat de mariage de sa fille, il ne se rappella plus son propre nom.
Mlle de Gœchhausen n'avait pas moins d'importance dans le monde que M. d'Einsiedel. C'était une personne fort spirituelle, aimant la plaisanterie et du meilleur ton. Longtemps attachée à la duchesse Amélie qu'elle accompagna dans ses voyages, elle se connaissait en littérature, parlait anglais, français, italien. Dans toutes les langues, elle savait manier l'ironie. Mais malheur à la noble héroïne (car son sobriquet était Thusnelda) si Charles- Auguste et Gœthe se sentaient en verve de la taquiner! Un soir, voulant regagner son appartement, elle ne reconnaît pas les lieux, la mémoire lui manque, elle perd la tête, et au lieu de la porte ne trouve que la muraille : la porte était murée. Quels étaient les auteurs de ces innocents badinages, on le devine.
Tous les voyageurs de distinction en passage à Weimar désiraient de voir et d'entendre Thusnelda. Elle avait l'habitude de réunir à déjeuner, chaque samedi, ses intimes. On appelait ces réceptions les jours de l'amitié, et cette amitié n'était point exclusive. Des étrangers même étaient admis à boire le café et à croquer le petit-pain à côté d'Einsiedel, de M. de Fritsch,
WEIMÂR. 291
du comte Brùhl, de Bertuch, d'Henri Meyer. Mmes d'Egloffstein et d'Imhof brillaient au premier rang, soit par la distinction de leur intelligence, soit par les grâces de l'extérieur ; cultivant par goût les beaux-arts, elles faisaient jouir de leurs talents la compagnie.
Sous le nom de Cécile, un témoin oculaire sans doute a donné à Y Album de Weimar le tableau de mœurs que voici : « A l'approche du samedi de Mlle de Gœchhausen, chaque membre de la réunion cherchait à découvrir quelque chose qui pût assaisonner l'entretien. Parfois c'était une poésie, un récit plaisant, un livre nouveau, une anecdote. Deux heures s'écoulent vite et gaiement entre gens qui ont du naturel. Si la société était peu nombreuse, on lisait un poëme dramatique en se partageant les rôles, et plusieurs samedis pouvaient se passer avant qu'on fût au bout. Tel était le cas, en particulier, lorsque Bœttiger lisait et commentait une tragédie de Sophocle ou d'Eschyle. Souvent aussi l'on se proposait des énigmes à résoudre ... Un piano, qui se trouvait dans la grande chambre, contribuait encore, au besoin,
à donner du plaisir La passion de voyager dans la plaine
de Troie et d'y faire des recherches était une passion à la mode: aussi connaissait-on parfois le cours du Scamandre mieux que
celui de l'Elbe On portait un vif intérêt à la Grèce, et plus
d'un étranger racontait ce qu'il avait vu à Athènes et à quel point les Grecques lui avaient semblé ravissantes. Comme, le lendemain de ces samedis, une partie de la société se retrouvait dans la famille d'Egloffstein, on pouvait, pour abréger les soirées d'hiver, tracer de vastes plans et former de grands desseins. »
Qui sait jusqu'à quel point ces matinées littéraires ont rendu service aux lettres et aux lettrés? Causer, c'est penser en laissant à la fantaisie ses ailes, à l'intelligence toute son élasticité et sa souplesse. Les jours de Gœchhausen n'étaient pas institués dans
le but de créer le mouvement littéraire, et pourtant ils accusaient l'une des nombreuses formes de ce mouvement, ils le secondaient d'une certaine manière. Qu'on se rappelle l'influence des salons en France, lorsqu'il y avait encore des salons. Où ne se préoccupait-on pas, à Weimar, des choses de l'intelligence? Où ne souriait-on pas à l'avenir en nommant les grands poètes? L'entraînement était général, irrésistible, et Mm« de Staël devait s'écrier : « Weimar est moins une ville qu'une résidence lettrée. »
En tout pays, depuis quelques années, on s'est montré curieux du règne de ce Charles- Auguste dont l'auteur de l' Allemagne goûtait <c la conversation piquante et réfléchie ; » on a commencé de rendre justice à ce magnifique épanouissement littéraire qui porte des fruits au delà du Rhin.
Il est sûr que l'Allemagne, au temps de Frédéric le Grand, faisait un singulier contraste avec d'autres pays de l'Europe. Aussi éloignés du dédain de l'opinion que d'une fausse crainte des gens de lettres, la plupart des souverains allemands comprirent à merveille quelle sécurité naîtrait pour tous d'une culture dont le pouvoir donnerait le premier exemple. En Prusse, dans les duchés, à la cour des électeurs et des margraves, princes et savants se rapprochent, s'ils ne se confondent pas ; la même noble ambition les anime. L'aimable esprit et les grâces de la duchesse Caroline attirent à Darmstadt des visiteurs distingués; l'électeur de Mayence retient auprès de lui l'historien Jean de Muller; le duc de Gotha marque un vif intérêt aux sciences que lui-même cultive ; le prince de Dessau a l'âme également ouverte aux inspirations des philanthropes et aux créations de l'art, et le mar-
grave de Bade travaille de tout son cœur à ce qu'il croit le bien de la patrie. Mais voici venir, entre tous, le fils d'Anne- Amélie ; il brûle « de réaliser les idées qu'il a rassemblées, » il s'est élevé, il a « crû, » selon la pittoresque expression d'un contemporain : qui pourrait l'arrêter dans son vol ? Il aime son pays, il veut servir la pensée, il sera pour les lettrés mieux qu'un Mécène; il deviendra leur conseil, leur émule et leur frère.
Dans son active poursuite de l'idéal en poésie, en peinture, en musique, Charles-Auguste ne se laissait point aller à une curiosité égoïste ou intéressée. S'il voulait savoir le vrai et apprécier le beau, c'était pour faire le bien. Voulez-vous la preuve que l'amateur était un connaisseur habile, écoutez ce qu'en 1782, à l'âge de vingt-cinq ans, il disait déjà de la Madone de Saint-Sixt, « cette perle » de la galerie de Dresde : « Ce Raphaël que j'ai si souvent vu et perdu de vue, mon âme toujours l'a contemplé. Auprès de lui les plus belles œuvres du Corrége n'étaient pour moi que des représentations humaines. Raphaël m'est demeuré comme un souffle, comme un de ces fantômes aux féminins contours que les dieux nous envoient pour nous rendre heureux et malheureux, comme ces images qui se présentent pendant le sommeil, la veille et le rêve et qui, nous ayant une fois frappés, nous accompagnent et nous émeuvent perpétuellement. » Et après avoir comparé la Madone à cette vallée verdoyante et fleurie qui charme le voyageur fatigué d'avoir gravi tout le jour les hauteurs du Saint-Gothard, le critique délicat ajoutait : « Le Raphaël de Dresde est le seul réellement grand que j'aie jamais vu ; c'est l'image la plus calme et la plus exempte de passion qu'on puisse offrir : deux anges qui vénèrent la Vierge et le Christ enfant ! Cela fait plus d'effet que les contorsions de dix martyrs au supplice. » 1
1 A. Schœll, Carl-August-Buchlein. Weimar, 1857.
En littérature, c'était la même fraîcheur d'impression, la même finesse d'aperçus, avec une érudition plus complète. Aucune production marquante, en Allemagne ou à l'étranger, n'échappait à l'indépendance de son verdict, d'autant plus qu'il aimait à se faire juge des tendances de son époque. Ne se retire-t-il pas un jour dans unde ses vieux châteaux, près d'Iéna, pour y lire le plus enthousiaste et le plus novateur des encyclopédistes ? Et Knebel en sera informé : « J'irai demain à Dornbourg tout seul et pour deux jours afin d'étudier Jacques le Fataliste dont la fin a paru. » C'est à ce même et un peu étrange Knebel qu'il écrira deux ans plus tard : « Tu as beaucoup de la nature de Rousseau. As-tu lu les Confessions1? Laisse-toi gagner à la composition d'une œuvre semblable. J'engage autant de personnes que je puis, des hommes distingués s'entend, à faire la même chose. » Une autre fois, c'est la traduction des Nouvelles de Cervantes qui l'intéresse fort et dont il admire le ton et le style; c'est Y Horace de Wieland auquel il souhaite la bienvenue, ou bien à la nouvelle des derniers succès de Herder, il complimente ainsi l'heureux penseur : « Vous avez élevé un magnifique monument à Lessing ; il ne pourrait pas mieux faire que de vous envoyer son portrait de l'Elysée. »
Malgré leur attrait de tous les jours, les études esthétiques et littéraires n'absorbaient pas à leur profit toutes les facultés du duc de Saxe. Elles trouvaient des rivales, sinon des émules dans les sciences naturelles qui ont aussi leur poésie. Frappé à sa manière des relations étroites qui existent entre les différentes formes du beau, Charles-Auguste aimait à vivre parfois comme un anachorète, au sein de la nature, n'ayant d'autre demeure que son parc et une chaumière d'écorces. Que de vraies jouissances éprouvées lorsqu'il pouvait écrire : « Bonsoir, mon cher Knebel, neuf heures viennent de sonner, Je suis dans mon cloî-
tre (la hutte du parc), assis à ma fenêtre avec une lumière, et je t'écris. Cette journée a été d'une beauté extraordinaire, et je jouis pleinement de ce premier soir de liberté. Je me suis glissé à l'entrée de la froide cuisine,* et là, comme identifié avec l'ensemble de la création, j'étais bien loin du train de la terre.... Je vais me baigner avec l'étoile du soir et puiser une nouvelle vie.... Me voici. L'eau était froide; je me croyais plongé dans la fraîche nuit La pleine lune s'est levée sur la montagne, derrière les hauteurs de Weimar. Tout était silencieux. On n'entendait dans le lointain que le son des cors de Wedel — »
Charles-Auguste possédait sur la nature des connaissances approfondies, au point qu'il étonna plus d'un savant de profession. « La science de la nature, » disait-il, « est telle que je félicite quiconque la cultive, pour peu que ce soit. Elle commence à devenir facile, en sorte que les plus indolents même s'y laisseront attirer. Elle peut prévaloir sur le goût du faux. Elle fournit tant d'enseignements et tant de preuves variées, que ce qu'il y a de plus complexe, de plus caché, de plus magique nous paraît parfaitement simple, visible, naturel. Il faudra bien qu'elle guérisse enfin les pauvres ignorants de leur soif du surnaturel, puisqu'elle nous montre l'extraordinaire si près de nous, si clair, si franchement vrai, si peu extraordinaire. Je prie chaque jour mon bon génie de me détourner, moi aussi , de toute autre espèce de réflexions et d'études, et de me conduire toujours dans cette voie tranquille et précise que le naturaliste nous trace. »
Observateur comme il l'était, le duc de Saxe- Weimar avait je ne sais quel tact pour dessiner les physionomies morales des princes de son temps, de Joseph II, par exemple, du duc de Wurtemberg, du duc de Gotha. Ne reconnaît-on pas le trait de la
1 Grotte de rocaille au bord de l'Uni.
WEIMAtt.
Charles-Auguste.
vérité dans ce simple profil : « Le prince de Dessau est une des plus belles âmes que je connaisse. Je n'ai jamais vu personne qui communiquât plus de bienveillance, de cordialité et de charité à ses alentours. On devient régulièrement meilleur auprès de lui. Malgré son impressionnabilité naturelle, il est si pur et si droit, si modéré et si aimable, que plusieurs Anciens ne sont peut-être arrivés à un semblable résultat que grâce à la plus profonde sagesse et à un long travail sur eux-mêmes.» 1
Dans les êtres « ondoyants et divers» qui passaient devant lui tour à tour, Charles-Auguste cherchait l'homme. Mais il se gardait de nourrir, sous ce rapport, la moindre illusion poétique. Si sa sensibilité, un peu primesautière , l'emportait au-
1 Lellre à Knebel (Schœll, Carl-August-Bùchlein).
WEîMAft.
devant de toute généreuse nature, sa prudence d'observateur lui interdisait des jugements sans appel. De là cette habitude prise de multiplier les expériences; de là cette fine étude des plus imperceptibles nuances morales ; de là cette croyance que dans l'âme, comme dans l'art, il y a des dissonances d'où naît l'accord et de violentes antithèses qui font valoir l'ensemble. « Certaines couleurs, disait-il, peuvent nous paraître laides lorsqu'elles sont isolées, tandis qu'étant fondues avec d'autres, elles produisent les plus magnifiques teintes. »
Je sais des hommes auxquels cette perspicacité singulière ôterait toute indulgence et qui, l'imagination une fois désenchantée, se retireraient peu à peu de leurs semblables. Mais Charles- Auguste avait trop de raison et trop de mesure pour donner dans ces excès du sens critique. Quoiqu'il eût l'art de percer les hommes à jour, quoique la sottise prétentieuse pût le trouver impitoyable, sa générosité savait transiger avec sa clairvoyance. C'est que lui aussi, au milieu de vifs contrastes, il offrait l'image de l'harmonie. Que de richesses apparentes et cachées, que de filons d'or entrecroisés à la surface comme au plus profond de cette âme!
Voyez-le sous la tente du général, à la ville, à la cour, au milieu des difficultés les plus grandes et dans des situations presque désespérées, il ne changera point de principes en variant ses moyens d'activité. En tout il aimera le juste, partout il cherchera le bien. Il ne donnera pas des expédients dangereux pour des vérités, et grâce à cet art du gouvernement loyal, sa loyauté déconcertera la tactique des habiles. Voyez-le, ce souverain, vivant en famille avec son peuple : spirituel et affable à tous, oublieux de son rang sans l'être de sa dignité, il comptera des amis, non des sujets. Ah ! le prince-homme, et ses habitudes simples, et ses goûts presque rustiques, et ses familiarités charmantes; le
prince-homme, aussi disposé à une bonne action qu'à un bon conseil ; le prince-homme, seul au milieu de son parc, avec ses chiens favoris ; tel est le Charles-Auguste dont le premier comme le dernier habitant de Weimar célébrait, en 4857, le centième anniversaire.
Parcourez l'Allemagne, prononcez le nom de Charles-Auguste, interrogez les souvenirs et l'on vous répondra. Celui qui pendant plus de cinquante années travailla au bien de son pays voulait en même temps le bien de la grande patrie germanique. L'attitude prise en 1783 par Joseph II commençait, en effet, à inspirer des craintes sérieuses. L'état des biens du clergé, la suprématie croissante du conseil et du tribunal de l'Empire , les dignités ecclésiastiques au pouvoir des princes impériaux, et jusqu'à la possibilité d'une incorporation de la Bavière à l'Autriche, tout cela donnait à réfléchir. Alors le margrave de Bade forma le plan d'une sorte de ligue défensive entre les princes allemands, avec la Prusse à leur tête, de manière à parer aux éventualités de l'avenir et à protéger les droits acquis. Enflammé d'ardeur pour un projet si opportun, le duc de Saxe s'empressa d'en favoriser l'exécution. Ni les démarches, ni les visites, ni les écrits ne le rebutèrent, de sorte que sa persévérance arriva sans trop de peine à ses fins.
La Prusse adhéra d'autant plus volontiers au Fùrstenbund, que le grand Frédéric avait pu avoir de son côté quelque idée semblable, mais il restait à sanctionner par un acte officiel le prix de tant d'efforts. Le premier qui donna sa signature fut Charles-Auguste. A sa suite s'inscrivirent des ducs, des margraves, des palatins, des landgraves, et dans l'automne de 1 785
le traité d'union était conclu. Cette grave mesure devait mettre une barrière à toute tentative d'empiétement. Comme l'avenir, néanmoins, ne se présentait pas sans dangers, on stipula dans un article secret la réciprocité des secours à fournir selon les circonstances. Mais tous les gouvernements ne furent ni également intéressés, ni également appelés à se prononcer sur cet article; des complications surgirent, on traîna en longueur, et le succès final fut compromis. « J'espérais, » écrivait Charles- Auguste en '1788, «que le vieil esprit allemand pourrait se réveiller, malgré les obstacles que la mollesse des mœurs et l'esprit du siècle opposent à cette tentative. Avant tout, j'espérais qu'une amitié plus étroite lierait les premiers princes de l'Allemagne, et que des intérêts, des vues, des forces trop souvent divisées dans notre système de l'Empire, se rapprocheraient davantage et pourraient, en offrant plus de garanties, avoir plus d'efficacité. »
Si Charles-Auguste se montra chagriné d'un résultat si opposé à ses désirs, c'était beaucoup moins par des motifs politiques plus ou moins passagers qu'en regard d'intérêts autrement durables à ses yeux. Le plan du margrave avait été dressé sur une vaste échelle : il consacrait, comme conséquence du Fùrslenbund, la fondation d'une Académie générale de l'Allemagne. Or cette pacifique arène de l'esprit national, cette association des forces intellectuelles, c'était le vœu de Charles-Auguste, et ce vœu, d'autres l'exprimaient à son exemple. Déjà Herder, Jean de Mûller et Merck s'étaient prononcés vivement à ce sujet, quand l'édifice de tant d'espérances croula. Les temps n'étaient pas venus, le terrain n'était pas préparé.
Ils étaient venus, en revanche, les temps de Weimar. Une Académie générale, si bien organisée qu'on la suppose, eût-elle agi avec plus d'éclat, de force et d'ensemble que la phalange
littéraire commandée par Charles-Auguste? Cela n'est pas croyable. De leur côté, Wieland, Gœthe, Herder, Schiller auraient-ils rencontré ailleurs qu'à Weimar autant d'affectueuse estime, et d'intérêt véritable? Où leur génie se déploya-t-il sans contrainte comme sans dérèglement ? Lequel de leurs critiques parla le mieux le langage de la franchise? Qui sut oublier leurs faiblesses d'hommes pour ne proclamer que leurs mérites d'auteurs? A Charles-Auguste de vous le dire.
Lorsqu'il fut appelé de Buckebourg en Saxe, où Gœthe l'avait précédé, Herder, quoique déjà connu, ne pouvait prétendre aux mêmes succès mondains que l'enfant sublime de Francfort. Non que sa charge de surintendant et de prédicateur de la cour l'éloignât des salons, car sa place était marquée dans le cercle d'Anne-Amélie; mais sa chaleur apostolique et ses grandes vues sur l'humanité n'étaient guères à leur place que dans la chaire chrétienne, dans la vie active ou dans les écrits. La plume et la parole lui valurent, du moins, ses plus nombreux admirateurs. Poète de la légende, onctueux écrivain, philosophe de l'histoire, esthéticien de la Bible, il multipliait chaque année les gages de sa réflexion inventive. Et le juge le moins compétent de tant d'œuvres élevées n'était pas celui qui écrivait en 1 788 de Mayence : « Si péniblement que j'aie passé ici mon temps, ce m'était un secours et un délassement de lire la troisième partie de vos Idées, que j'ai toujours avec moi. Je ne puis vous exprimer de quel bien-être ce beau travail a rempli mon âme. » Cinq ans plus tard, en 1793, ce sera encore sur les rives du Rhin, au camp de Mayence, que le duc trouvera le temps de penser à Herder :
« Votre livre m'a réjoui fort ; il a quelque peu amolli cette dure écorce, dont tant de contrariétés et d'ennuis, joints à toutes sortes d'événements bizarres, avaient couvert mon esprit. Rece-
Weimar. Slalue de Herder.
vez mes meilleurs remerciements. Puissions-nous voir bientôt le jour où nous n'aurons plus rien à faire qu'à nous livrer en paix et en sécurité à la poursuite des buts que se propose tout homme bien pensant! Adieu, et soyez assuré de l'amitié cons-
tante et de l'estime de celui qui peut se nommer avec joie votre fidèle ami. »
On ne s'étonne pas, après cela, que toute liberté ait été donnée à Herder d'adoucir la discipline de l'Eglise, de réformer la liturgie, de mettre un terme aux pénitences publiques, de faire entrer le gymnase, le séminaire pédagogique, les écoles dans une phase de prospérité croissante. Le surintendant jouissait à juste titre d'une confiance presque absolue. A la table du duc, dans les solennités de la cour, pour lesquelles il composa plus d'une fois des cantates, ou au milieu des petites réunions familières de Tiefurt et de Weimar, à toute heure, en toute circonstance, il était le bienvenu, toujours sûr d'être apprécié. Le lendemain du baptême du prince-héritier , il aura la douceur de lire : « Vous avez garanti le bonheur du nouveau-né, puisqu'il a été si humainement introduit dans la société humaine. » Plus tard, au moment de partir pour l'Italie , Herder emportera du souverain cet adieu plein de cordialité et de bonne humeur : « Je ne sais s'il pourrait vous être agréable de venir encore une fois vers nous cette après-midi et de recevoir une bénédiction dont vous n'avez, il est vrai, pas besoin (puisque votre humanité vous permet de fouler heureusement partout le sol de l'Univers), mais qui peut être empaquetée comme ces victuailles superflues, utiles à l'agrément d'un déjeuner. »
Quelques années après ce voyage d'Italie, dont il était revenu la tête enrichie de nouveaux projets d'ouvrages, Herder sentit ses forces physiques diminuer avec l'accroissement de ses forces intellectuelles et morales. La Faculté fut consultée. Elle prescrivit ce qu'on ordonne toujours en pareil cas: stations thermales, repos, changement d'air, et comme les revenus du surintendant n'auraient pu suffire à tant d'exigences, malgré les libéralités de Charles-Auguste, la duchesse Amélie ne trouva rien de plus
WEÎMAft. 303
naturel que de se priver en faveur de Hérder d'une parure de perles. Admirable, bien qu'inutile sacrifice. Ni l'air de la Bohême, ni des soins empressés ne purent guérir l'illustre souffrant, mort avant la soixantaine, mais Weimar et la postérité lui sont demeurées fidèles. La maison qu'il habita s'appelle encore la maison de Herder, et sa colossale statue s'est élevée devant la cathédrale où il repose.
Wieland survécut à Herder qu'il avait précédé en Saxe. Venu de bonne heure à Weimar et placé auprès de Charles-Auguste encore jeune , il n'avait pas tardé à bien augurer du génie de son élève. L'un des premiers, il avait prédit que la petite cour ferait grand bruit ; l'un des premiers, il avait vu ses œuvres traduites, sa langue prendre un rang glorieux. Eh bien, songea-t-il à se prévaloir de ses états de service, le vétéran, pour accaparer Charles-Auguste et aspirer à l'omnipotence? En aucune façon. A peine Gœthe a-t-il montré de quoi il est capable dans des fonctions si étrangères, en apparence, à sa libre fantaisie, que Wieland s'empresse de célébrer le beau magicien; il l'idéalise, il le poétise dans le Mercure, car son âme est « aussi pénétrée de Gœthe qu'une goutte de rosée aux rayons du matin. » C'est lui qui « revisera un jour la collection des œuvres de Gœthe, comme Gœthe aidera Wieland pour une nouvelle édition de ses poésies; » c'est lui qui, servant tout à la fois d'aiguillon et de frein aux jeunes esprits créateurs, saura modérer leur élan sans le paralyser.
Le rôle de médiateur est toujours difficile, surtout entre gens de lettres ; en voulant tout concilier, on risque de tout désunir. Mais le tact de Wieland et sa souplesse aurait pu vaincre d'autres obstacles, et sa personnalité devint un point de ralliement. On lui rendit justice, on le comprit, on l'aima, le noble cœur que Gœthe devait noblement louer. Ils le comprenaient aussi,
pendant les fêtes de 4857, ceux qui réunirent le buste du souverain et celui du poète, avec l'inscription : « Toi que je nommai une fois mon élève et qui, devenu bientôt un grand maître, connaissais ton temps aussi bien que toi-même, toi que le petitfils (Charles-Alexandre) honore aujourd'hui par une fête rare, mon ombre te salue des lointains lumineux qu'elle habite, ô étoile souveraine, entourée d'une étoile de poètes! »
Cette étoile de po'étes ne garda pas assez longtemps toutes ses splendeurs à l'horizon : Schiller s'éteignit quand Charles-Auguste et l'art lui promettaient de beaux jours.
Les premières relations du duc de Saxe avec Schiller datent de 1 784. A la fin de cette année, l'auteur de Don, Carlos recevait à Darmstadt, écrite et signée de Charles-Auguste, sa nomination de conseiller au service de Weimar.
Dès lors se noua entre les deux amis une correspondance attachante pour l'un et l'autre. Charles-Auguste est-il sous l'empire de sérieuses préoccupations politiques, Schiller ne se voit pas à cause de cela oublié, tant s'en faut : « Le rétablissement de votre santé est une des choses qui me tiennent le plus au cœur. Puisse l'air natal répondre à vos espérances et aux miennes! » Et cette espèce de paternité de chaque heure s'étend aux plaisirs comme aux soucis de la famille : « Je prends un intérêt trop sincère à votre sort pour ne pas me réjouir de tout heureux événement qui vous concerne. Recevez donc mes cordiales félicitations à propos de la naissance de votre fils. Puisse-t-il vous donner beaucoup de joie et être utile à l'humanité! »
Lorsque Schiller commença de parcourir la carrière dramatique, de sages précautions se mêlèrent aux scrupules dans l'intérêt d'un génie déjà populaire. Elles étaient très-significatives ces lignes de la duchesse Louise, en octobre 1799 : « Le duc est fort content que vous vouliez bien lui communiquer à l'avenir
le plan de vos pièces de théâtre. Il est certain, néanmoins, que cet engagement fut plus d'une fois oublié. « J'ai appris avec effroi, » mande Charles-Auguste à Mme de Wolzogen, « que Schiller a réellement écrit la Pucelle d'Orléans... Faites, Madame, que je puisse voir cette pièce avant sa publication ou avant sa mise en scène. Le sujet est fort scabreux et prête à un ridicule presque inévitable, surtout auprès des personnes qui savent par cœur le poème de Voltaire. J'avais souvent prié Schiller, et de la manière la plus pressante, de faire connaître soit à moi, soit à toute autre personne un peu habituée au théâtre, la matière qu'il voulait traiter, et cela avant de se mettre à l'œuvre. »
Un désir si formellement exprimé ne tarda pas à s'accomplir, et Charles-Auguste eut lieu d'être satisfait. La lecture d'une Jeanne d'Arc, où le poète avait surmonté tant d'obstacles insurmontables au premier coup d'œil, lui causa une vive jouissance ; il admira l'art parfait avec lequel il semble qu'on « nage entre le sublime et la plus noble sensibilité. » Mais au milieu même de son ravissement, il entrevit des imperfections relatives; il proposa, pour la mise en scène, de petits changements, car un Schiller ne pouvait guère se comparer qu'à l'idéal. Bref, ses critiques comme ses louanges furent inspirées par le sentiment le plus désintéressé, par une haute estime pour « le génie de Schiller et pour son caractère si extraordinairement moral. » Aussi Mme de Wolzogen ne pouvait-elle qu'être joyeuse d'une négociation qui lui valait ce témoignage: « Ah! je suis heureux, Madame, que ma requête très-hardie ait été bien accueillie de Schiller. Mille remerciements; votre bonté a vraiment soulagé mon cœur d'un grand poids. »
Quelle parole sentie! et qu'un ami véritable est une douce chose! Il se montrait bien l'ami assez éclairé pour dire, après une étude comparative de la Phèdre française et de la traduction
allemande : « Racine lui-même, s'il pouvait vous entendre, vous accorderait volontiers ses suffrages. En vous attaquant à un ouvrage du plus grand mérite , vous avez rendu intelligible au génie allemand le meilleur modèle de poésie française. Je souhaite que la représentation marche au moins d'une manière supportable, et personne ne sortira du théâtre sans avoir éprouvé du plaisir. Encore une fois, mes plus chauds remerciements. »
Que Gœthe n'ait pas été soumis à la même discipline que Schiller, cela n'a rien de surprenant. On ne se connaît pas toujours soi-même, si grand que l'on soit, et Schiller, qui s'ignorait peut-être en quelques points, était un livre ouvert à des yeux pénétrants. Avec ces élans qui sont familiers aux cœurs tendres, Schiller pouvait aller loin dans le pays des rêves, tandis que son heureux contemporain aurait eu l'art de se posséder jusque dans un excessif enthousiasme. Sans le savoir, Schiller courait le risque d'un idéalisme dangereux, voisin de la chimère : il avait le génie de l'âme. Mais Gœthe pouvait mieux distinguer son imagination artistique de sa sensibilité personnelle; il avait l'âme du génie.
Regardez comment l'habile sculpteur Rietschel a représenté les poètes sur la place du théâtre à Weimar et, ou je me trompe fort, ou vous conviendrez qu'à des individualités si différentes il fallait une règle différente aussi. Les deux émules sont debout dans le plus simple des costumes, bien qu'enveloppés de je ne sais quel souffle héroïque. Gœthe pose amicalement son bras sur l'épaule de Schiller, et tient de la main droite une couronne qu'il partage avec son ami. Mais comme détaché des choses terrestres et dans une attitude contemplative, Schiller a la tête haute ; son œil plonge au loin, du côté des régions idéales. Plus positif, Gœthe plane entre ciel. et terre, ou plutôt il embrasse les deux mondes de son puissant regard. Profonde conception!
Weimar. Groupe de Schiller el Goethe.
Ne tiendriez-vous ce groupe colossal que pour une fantaisie bien rendue? Libre à vous, mais nous croyons y trouver l'expression de la vérité.
Il est constant, du moins, que Gœthe vécut avec le grand-duc de Saxe dans une intimité plus étroite qu'aucune autre grandeur lettrée. Sauf les amitiés de Henri IV et de Sully , de Pierre le Grand et de Le Fort, l'histoire n'offre que peu d'exemples d'une affection que ni les épreuves, ni le temps, ni l'âge n'ont affaiblie. On a parlé 1 d'une sorte de consanguinité spirituelle entre Charles-Auguste et Gœthe : rien n'est plus vrai. Eussent-ils voulu se séparer, ils ne l'auraient pu, tant ils étaient l'un à l'autre indispensables ; c'étaient deux esprits supérieurs qu'une sorte d'aimant devait retenir, après les avoir attirés. Il est sûr que, sans Gœthe, Charles-Auguste aurait été grand; mais le développement de cette riche nature se serait-il accompli d'une façon aussi complète? Il n'est pas moins sûr que, livré à luimême, Gœthe eût été celui que le monde connaît, l'esprit souple , lucide , étendu, capable de tout approfondir jusqu'aux métamorphoses des plantes : savons-nous néanmoins si toutes ses facultés positives auraient pris l'essor, si son tact de l'administration et des affaires se serait hautement révélé ? On a beau dire, même aux hommes extraordinaires il faut des circonstances favorables. Or, outre le génie, qui est une circonstance providentielle, Gœthe eut pour lui toutes les circonstances humaines. Avoir l'occasion de se montrer et d'agir , donner des idées et en recevoir, être compris, voilà une bonne fortune, voilà des éléments de succès pour un Gœthe !
A peine commençait-elle, cette relation de cinquante-deux années, que le poëte voyait s'ouvrir les portes du conseil privé. Dès 1782, le conseiller intime montait en grade et recevait un titre de noblesse. Trois ans plus tard, ses appointements étaient élevés. En 1786, il abandonnait momentanément ses fonctions officielles pour un séjour en Italie. Après dix-huit mois passés
1 M. Blaze de Bury, Jeunesse de Gœthe (Revue des Deux-Mondes).
sur « la terre où les citronniers fleurissent, » il reprenait un service allégé de tout ce qui aurait ressemblé à un fardeau; ses moindres désirs étaient comblés; il pouvait en même temps agir, penser, écrire; sa renommée grandissait, et depuis 1815 on sait le reste.
Et Gœthe? Quels furent ses sentiments en retour de tant de faveurs? Il sut, quoi qu'on en ait dit, s'oublier. Au sein même des plaisirs de la cour et dans la plus spirituelle des compagnies, il se rappela que son souverain était « né grand homme ; » il comprit qu'une jeunesse prolongée, avec les inquiètes mobilités de cet âge, pourrait ajourner l'heure des grandes choses, et le voyage en Suisse fut décidé. Les impressions produites par une grande nature, la vue des Alpes , le commerce des esprits distingués exercèrent une action bienfaisante sur l'âme des voyageurs, au point que Gœthe devait en informer Lavater : « Vous savez quelle importance a eue pour le duc ce voyage; il est certain qu'une nouvelle époque de sa vie et de la nôtre s'y rattache. Je voudrais élever sur une belle place un beau monument en souvenir de ces heureux jours. »
Bientôt la vie pratique se mêla davantage pour Charles- Auguste aux travaux scientifiques et littéraires. Il fallut veiller à la prospérité des fabriques, au développement du commerce, aux progrès de l'agriculture, entrer dans mille détails de police et d'administration. Eh bien, Gœthe, pensez-vous, réussit à esquiver
en ce genre les obligations qui lui incombaient Pas le moins
du monde : au département des belles-lettres il joignit de bon cœur celui des bonnes œuvres. « Gœthe s'est très-bravement montré dans ce danger, » écrivait le souverain à propos d'un village en proie à toutes les catastrophes.
Vint une période militaire et d'une activité plus extérieure encore : le poète y joua également son rôle. Comme il suivait
naguères son prince à Ilmenau, à Dornbourg, à Weissensee, en voyage, à la chasse, il l'accompagna sous la tente, et, en faisant son devoir d'ami au camp de Mayence, il vaquait à ses travaux littéraires. Puis la tempête du dehors apaisée, quand l'Allemagne remit pour quelque temps l'épée dans le fourreau, Gœthe ne rencontra jamais plus d'occasions de servir le pays, et jamais il ne le servit mieux.
Une nouvelle, mais triste époque allait naître, où le courage de Charles- Auguste et l'héroïsme de la duchesse Louise auraient pu succomber sous la force.
Dirons-nous qu'alors, devant tant de calamités réunies, Gœthe demeura l'œil sec et le cœur insensible? Non; il aimait le duc, il pleura ; il pleura sur la patrie , et son désespoir se changea même en une violente indignation. « Si nous sommes réduits aux dernières extrémités, je mendierai notre pain, je publierai nos malheurs; ainsi qu'un chantre ambulant, je traverserai les villages, et les femmes et les enfants en larmes diront : « Voici « le duc de Saxe et le vieux Gœthe ! »
N'eùt-il jamais poussé que ce cri sublime, Gœthe homme serait jugé ; il mériterait déjà, comme un célèbre historien 1 l'a fait entendre, que l'Allemagne entière le portât dans son cœur et que le souvenir de Charles-Auguste fût éternellement associé au sien.
Un génie peut être excusable de négliger les détails ; Gœthe ne les négligeait point. Il était fidèle à son devoir, qu'il s'agît des grandes ou des petites choses. Intendant du théâtre de Weimar, il se montrait d'une sévérité excessive dans l'observation des convenances et des lois du goût. Une excellente actrice, qui débutait un jour par un rôle de jeune paysanne, avait reçu relativement à son costume une injonction très-catégo-
1 Wachsmuth, Weimars Musenhof. Berlin, 1844.
WETMAR. 311
rique; mais l'amour de la toilette aidant, elle entra en scène très-richement accoutrée. Aussitôt retentirent des éclats de voix formidables, malgré la présence de la cour: « A bas les fleurs et les rubans! » La débutante dut changer de vêtement et recommencer son rôle.
L'artiste, le favori de l'inspiration lorsqu'il ne s'agissait que de lui-même, savait bien en temps et lieu suivre son caprice. Il passait une saison à Carlsbad, et en veine un jour d'entreprendre seul une course aux environs, il communique son projet à Charles-Auguste, prend sa boîte minéralogique et glisse dans les poches de la voiture quelques bouteilles d'un bon vin bourguignon. Fatigué bientôt de rouler, il veut monter à pied une colline, se fait apporter le liquide précieux, puis il renvoie chevaux et gens. Il saura bien retrouver la route.
Les heures s'écoulent cependant, le soir est venu et Goethe n'a pas reparu à Carlsbad. Le grand-duc s'étonne, s'inquiète, s'alarme ; il dépêche son valet de chambre , avec un équipage, à la recherche de Gœthe. L'équipage s'arrête à la place même où Gœthe s'était arrêté; le valet regarde, écoute. Rien.... Tout à coup retentit au-dessus des précipices une voix qui chante à tue-tête : « Nous menons joyeuse vie...» Grâce au clair de lune, il n'est pas difficile d'apercevoir sur des rochers un homme assis, tenant d'une main le marteau du minéralogiste et, de l'autre, une bouteille. Après des efforts infinis, le messager du prince parvient au sommet de la montagne, et qui reconnaît-il? Son Excellence entourée d'un certain nombre de flacons vides et d'un tas de pierres brisées.
— Il fait bon ici, dit le ministre surpris. ■ — Son Altesse Royale vous attend.
— Elle ne doit pas attendre, je vais.
Et « légère comme un chamois, » dit la chronique, Son Ex-
eellence descendit d'un bond de sa haute retraite. Mais aussitôt en voiture Gœthe avait repris le sérieux ministériel et, arrivé à Carlsbad, en présence du grand-duc, il se mit à étaler tranquillement ses minéraux et à les classer. L'homme de la fantaisie avait disparu.
A Weimar, tout vous fait réfléchir. Mais la littérature et l'art ont par excellence élu domicile au palais et à la Bibliothèque.
La Bibliothèque grand-ducale est logée dans le petit château français du siècle de la Renaissance. L'âge du bâtiment, son heureuse situation à l'une des extrémités de la ville, les grands arbres du parc qui l'avoisine, le bruit léger de l'Ilm dont les eaux courent entre des bosquets, tout cela forme un ensemble attrayant et original. La plupart de nos villes modernes n'offrent d'autres asiles à l'étude que de lourdes constructions enfouies dans un labyrinthe de rues et de carrefours. Rien de pareil à Weimar. L'air, la lumière, l'espace, la verdure, un rayon de soleil, un chant d'oiseau, voilà les compagnons de l'érudit courbé sur ses in-folio. Bonne compagnie, bon voisinage!
Au-dedans, la Bibliothèque weimarienne tient les promesses du dehors. Vous n'êtes pas frappé seulement de l'ordre qui règne à l'intérieur, de la politesse des chefs, de la complaisance des employés, de je ne sais quoi de bienfaisant et de paisible ; vous ne vous contentez pas de monter le remarquable escalier tournant qui conduit à tous les étages de l'édifice comme à tous les degrés de la pensée : le choix des ouvrages, la riche collection des écrits des réformateurs, le prix des incunables, la valeur des manuscrits, l'abondance des trésors littéraires accumulés depuis
cent ans flattent vos instincts d'amateur et caressent vos goûts de bibliophile.
Vous ne demandez rien de plus, et pourtant on vous offre davantage. Que ne regardez-vous aux marbres, aux toiles, aux gravures, aux pastels dont les salles sont de haut en bas décorées? Voici les traits des plus grands personnages de la contrée; les voici, ces esprits d'élite, divers de talent, d'autorité, de puissance, réunis dans une commune pensée. Nul d'entre eux ne pourrait se plaindre de l'ingratitude ou de l'oubli des hommes. La plus rare sollicitude a veillé sur leur mémoire.
Un sentiment d'une délicatesse plus rare encore a fait revivre à leurs côtés leurs disciples et jusqu'à leurs admirateurs étrangers. Ainsi Mme de Staël a pris place au milieu des célébrités weimariennes. Son buste est un des plus beaux de la galerie. Rien n'y manque : physionomie mobile, feu du regard, spirituelle ardeur. L'âme partout respire, le cœur bat, la parole est sur les lèvres. C'est bien l'illustre exilée telle qu'on la vit au commencement de notre siècle, c'est bien elle avec son génie.
D'autres Français, du reste, avaient précédé en Saxe Mme de Staël. L'un des premiers et des plus distingués fut D'Ansse de Villoison. Ce philologue qu'un ardent amour de l'antiquité classique conduisit en Grèce et en Asie-Mineure, choisit Weimar pour l'un des centres de ses explorations germaniques. On l'accueillit avec plaisir au château, on parlait de lui dans le cercle de M!'e de Gœchhausen. La Bibliothèque grand-ducale lui fournit des matériaux intéressants.1
Une illustration d'un genre différent, l'encyclopédiste Raynal, dont Charles Bonnet ne pouvait souffrir « le style à facettes, » fit une apparition à Weimar en 1782. Il quittait la France après avoir fait beaucoup de bruit et de fumée avec son Histoire
1 Entre autres les Epistolœ Vimarienses, Epîtres weimariennes.
philosophique et politique du commerce et de l'établissement des Européens dans les Indes , ouvrage dont le long titre n'épargna pas à l'ex-abbé de longs ennuis. Malgré son emphase déclamatoire, Raynal avait d'incontestables mérites comme écrivain, et un bon cœur d'homme. Il est à croire que Charles- Auguste, aimant à connaître toutes les natures d'esprit, se plut à faire parler Raynal. Mais le philosophe réussit-il mieux qu'à Berlin à produire sous un beau jour le dernier-né de son intelligence, sa chère Histoire philosophique? On n'en sait rien.
On connaît, en revanche, les particularités relatives à l'arrivée et au séjour de Mounier à Weimar. C'était en '1795. Homme de bien et d'énergie, partisan de l'ordre avec la liberté, Mounier, voyant l'inutilité de ses efforts, quitta l'Assemblée nationale et même Paris pour se retirer près de Grenoble et de là, en 1790, à Genève. Dans cette dernière ville, il imprima son Appel à l'opinion publique, appel qui lui valut en France une ignoble caricature. On le représentait franchissant la frontière, portant le veto comme une cocarde sur son chapeau et muni d'une lanterne :
La lanterne esl en croupe et galope avec lui,
disait le vers inscrit au prétendu portrait. A Berne, le haut Conseil lui donna des preuves d'estime en lui faisant frapper une médaille d'or. A Londres, il accepta pour quelque temps les fonctions de gouverneur d'un fils de famille, puis il regagna la Suisse et, les événements aidant, il se décida à passer en Thuringe. Un excellent accueil l'y attendait. Le duc Charles-Auguste lui prêta généreusement son château du Belvédère, près Weimar, pour y fonder une institution à l'usage des jeunes gens destinés aux emplois administratifs. Des nationaux et des étrangers vinrent profiter des moyens d'instruction qui leur étaient offerts.
Au bout de cinq ans, néanmoins, Mounier pensa qu'il pourrait rentrer en France. Ses vœux ne furent pas trompés ; il revit sa patrie en 1 801 . Appelé à la préfecture d'un département , puis conseiller d'Etat, il donna jusqu'au bout de sa carrière l'exemple de ces convictions qui sont la vertu de l'âme. De retour à Paris, il dut plus d'une fois songer avec reconnaissance aux bienfaits qu'il avait reçus de Weimar; plus d'une fois, sa pensée dut se porter vers cette terre où les cendres de sa femme reposent.
Un membre de l'Assemblée nationale moins éminent que Mounier, l'abbé Grégoire, visita Weimar en 1805. C'est à son propos que, le 29 juillet de cette même année, M. d'Einsiedel écrivait à Mme de Wolzogen : « Encore un homme connu qui était ici il y a huit jours : l'évêque (maintenant sénateur) Grégoire, de Paris, qui a vu la révolution et en a traversé toutes les époques. C'est un homme d'expérience; il a beaucoup de bon; il a vraiment essayé, au milieu du terrorisme, de montrer du modérantisme. Ses voyages ont un but non politique, mais scientifique. Outre le développement de l'esprit, ce qui l'intéresse, c'est l'agronomie. Il a dit sur Weimar beaucoup de belles choses en beaux termes : « // n'a pas quitté Tiefurt, mais il s'en est arraché. »
Plusieurs ne purent s'arracher non plus à Weimar, tant ils y trouvaient une vie facile, un milieu conforme à leurs goûts, une civilisation avancée. Tel fut celui que la duchesse Amélie rencontra en Italie, l'Anglais Charles Gore, connu pour ses talents dans la mécanique et pour ses dispositions esthétiques; tel un peintre, dont le talent était fort apprécié, Melchior Kraus, de Francfort, directeur de l'école de dessin de Weimar; tel aussi le traducteur de Montaigne et de Fielding, Bode , remarquable à plus d'un titre ; tel enfin le spirituel professeur, artiste et écrivain, Henri Meyer, de Zurich, l'un des meilleurs amis et
collaborateurs de Gœthe qui souhaitait de ne pas lui survivre. Cher au monde lettré, estimé à la cour dont il devint l'un des conseillers, Meyer ne séparait pas le beau du bien, puisqu'il laissa une somme de 33,000 écus destinés au soulagement des malades pauvres de Weimar. Combien d'autres , soutenus et encouragés dans leurs projets, demeurèrent fidèles au grandduché de Saxe, à commencer par Falk, fondateur d'un établissement d'éducation et de philanthropie qui a gardé son nom !
Jean Falk, de Dantzig, vint encore jeune à Weimar pour s'y livrer à l'enseignement particulier. D'abord connu comme poète, surtout comme satirique, il abandonna dans la seconde moitié de sa vie le fouet de Juvénal et d'Horace pour la croix de Christ. La douleur que lui fit éprouver en 1813 la mort de quatre enfants enlevés en un mois lui donna l'idée de fonder une société des « Amis dans le besoin, » et de se vouer au soin des orphelins et des enfants abandonnés par des parents vicieux. Il ne vécut dès lors que pour ces infortunés petits êtres, s'occupant d'étudier en détail leurs capacités, leurs aptitudes spirituelles et leurs dispositions physiques. « Je m'étais représenté, » a raconté M. de Grimer / d'Eger, un savant ami de Gœthe qui visita l'institut de Falk, « je m'étais représenté un homme jovial et éveillé, mais je fus bientôt détrompé. Il vint au-devant de moi d'un air timide et humble, avec une mise de pédant; son œil était mat, son teint jaune pâle, ses joues creuses. Il parla peu, mais d'une voix claire et sonore. Aussitôt que je lui eus exprimé ma sympathie soit pour son entreprise si utile à l'humanité, soit pour les fatigues et difficultés de sa charge, il devint plus communicatif, me montra un tableau synoptique de l'établissement et m'apprit que si le grand-duc, la grande-duchesse et toute la cour ne soutenaient pas son institution , elle ne pourrait sub-
1 Briefwechsel und mundlicher Verkehr zwlschen Gœthe und dem Rathe Grùner. Leipzig, Gustave Mayer, 1853.
sister et que les malheureux enfants seraient abandonnés et bientôt corrompus. « C'est un principe posé, » dit-il, « que ces « enfants ne doivent plus avoir aucun contact avec leurs pa- « rents. Vous ne sauriez croire combien j'en ai de capables et « qui ont du talent. Vous voyez ce plancher, ce sont mes enfants « qui l'ont posé. » Les parquets étaient, en effet, posés de main de maître.
« Falk me montra aussi une lettre pleine de reconnaissance que lui avait écrite de Paris l'un de ses anciens élèves, un ébéniste. Il me présenta son grand livre pour que j'y inscrivisse mon nom, m'accompagna jusque dans la cour et me fit remarquer un nouveau bâtiment. « Il a été en grande partie cons- « truit par mes élèves, » me dit-il. Je ne pris pas congé sans émotion de l'excellent homme. »
Gœthe attachait un prix souverain à l'établissement de Falk qu'il regardait comme destiné à se propager partout. « Des enfants, » disait-il, « qui grandissent dans une famille de voleurs seront pour la sécurité publique plus dangereux encore que leurs parents. C'est pourquoi nous devons louer Falk ; il s'est dévoué de toute son âme à son institution, et il a complètement renoncé à l'écrivaillerie. »
La charité de Falk était telle que tous ceux dont il se faisait le tuteur, le regardaient comme leur Providence terrestre.
« La Société des amis dans le besoin, » a dit un biographe,1 « devint l'origine première de la grande œuvre de la mission intérieure, qui, de nos jours, a pris tant d'extension. Cette société avait pour but de prêter sans intérêt de l'argent aux paysans ruinés par la guerre, de faire des dons en numéraire aux plus nécessiteux, de les aider à reconstruire leurs maisons, de secourir les orphelins et les malades. »
1 Le Rév. W. Fleming Slevenson, Notice sur Falk. Traduit de l'anglais par MUe A. Verchère. Toulouse, 1864.
Les véritables grands hommes de bien sont rares. La mort de Falk fut pleurée ; sa mémoire est bénie. Ceux qui cherchent sa tombe au cimetière de Weimar ne lisent pas sans émotion ces paroles : « Sous ces verts tilleuls repose Jean Falk affranchi par Christ du péché. — Que les enfants de l'Allemagne qui entrent dans ce lieu paisible fassent pour lui cette prière fervente : Père éternel, je te recommande la pauvre âme de notre père qui est ici dans les sombres profondeurs du tombeau ! Parce qu'il a pris soin des enfants, laisse-le aller vers les cœurs pieux, laisse-le venir a toi comme ton enfant ! »
Hospitalité pour les personnes, hospitalité pour les idées, voilà de tout temps le caractère de Weimar.
Est-il besoin de dire qu'en parcourant, elle aussi, l'Allemagne, Mme de Staël reçut l'accueil le plus empressé ? Faut-il ajouter que les personnes , les institutions , les idées se reflétèrent vivement sous sa plume et qu'elle rencontra des éléments en harmonie avec sa puissance d'affection et sa franchise naturelle? Vivre dans une atmosphère bienfaisante, penser tout haut, éprouver des sympathies et en être l'objet, c'est du bonheur, et Mmc de Staël connut en Thuringe ce bonheur-là. On l'admirait ; elle se sentit aimée. Longtemps avant son séjour à Weimar, ses ouvrages avaient été lus et jugés : elle n'était point une inconnue. Un poëte suédois, M. de Brinkmann, ambassadeur de Suède à Paris et à Berlin, écrivait à Mme de Wolzogen sous la date du 7 octobre 1798 :
« Je n'ai appris à connaître qu'une Française devant laquelle je m'incline respectueusement, et jusque dans la poussière; mais
à coup sûr, cette personne unique. appartient à son siècle plus qu'à sa nation. Serait-il nécessaire de vous nommer Mmc de Staël ? Vous savez combien est grand mon enthousiasme pour l'écrivain, mais la personne est pour moi plus précieuse encore. Elle est presque indéfinissable. Cette individualité et cette beauté de formes qui souvent caractérisent en France les femmes les plus insignifiantes, je pourrais les refuser presque complètement à Mme de Staël dans son existence extérieure en général. Peutêtre est-ce lorsque son esprit porte de la manière la plus reconnaissable l'empreinte du caractère français, qu'elle met le moins fidèlement au dehors sa vie intérieure. Elle est si peu belle, que cette façon de parler pourrait déjà passer pour une flatterie. Mais son âme maîtrise les traits de son visage avec une telle vivacité d'expression, et un feu si spirituel s'échappe, en pétillant, de ses regards, qu'à peine peut-on se fier à ses propres yeux....
« Son entretien n'est pas très-éloigné d'être l'idéal du genre, et la facilité , l'habileté avec laquelle elle rassemble ses pensées et les exprime, est impossible à surpasser. Vives clartés de génie sur les objets les plus profonds, traits brillants d'une aimable plaisanterie, éloquence si pure et si lumineuse que les connaissances les plus variées ne font qu'y rayonner et ne paraissent jamais y resplendir à dessein, enfin, provision inépuisable d'idées qui au premier mot sont à sa disposition, tout cela lui assure dans les tournois de l'esprit une supériorité que les plus exercés
causeurs, parmi les Français, ne peuvent plus contester Le
désir qui la pousse à donner toujours un digne objet à son enthousiasme, comme à étendre ses connaissances, a pour point d'appui son incessante activité. Mais lancée beaucoup trop jeune dans des relations où tout sembla se réunir pour exalter ses brillants talents et sa soif de renommée, sans contre-poids suffisant
320 WEIMÂR.
d'ailleurs clans l'ordre moral, elle dut bientôt s'embarrasser avec elle-même dans des contradictions dont les traces ne sauraient vraisemblablement jamais disparaître de son caractère. »
Si porté qu'il fût à embellir le portrait de son modèle, M. de Brinkmann ne dissimulait pas à Mme de Wolzogen que le soleil même a ses taches, que « le plus pur diamant peut se teindre de fausses couleurs. » Il regardait le sentiment comme la source des pensées et le mobile des actions de Mme de Staël : tant de nobles passions étaient de la grandeur d'âme , tant d'énergie de l'héroïsme. Mais sur le reste il s'expliquait catégoriquement: « Ce qui manque, sans contredit, à Mme de Staël, c'est ce repos de l'âme qui tantôt est le précieux joyau d'une sagesse tardivement conquise, tantôt l'heureux compagnon d'une juvénile simplicité du caractère. Ebranlé par la violence des affections, son cœur a sans cesse mis sa raison dans ses intérêts. Elle a laissé sa personnalité se dépenser trop et s'employer de mille manières ; elle a perdu cette indépendance que, grâce à un usage plus modéré de ses forces, elle aurait pu conserver. Les paisibles jouissances de la vie paraissent être pour elle à jamais détruites. Mais sur ces ruines planent un esprit jeune et serein, une magique animation d'idées, une bonhomie vraiment enfantine qui, avec une si rare supériorité intellectuelle et un si vif élan de la sensibilité , doit la rendre aussi sublime qu'aimable. Bref, pour n'être pas injuste envers cette femme extraordinaire, permettez-moi de regretter que Gœthe seul puisse lire ses écrits, tandis qu'elle ne peut pas lire les siens. Peut-être cette unique fatalité de la destinée, qui l'a empêchée d'être une Allemande, a-t-elle aussi empêché son développement complet. »
M. de Brinkmann, évidemment sous le charme, eût-il seul parlé, Mme de Staël aurait pu être, à peu de chose près, naturalisée allemande par droit de conquête. Mais de 1798 à 1804
bien des choses se passèrent, et l'esprit germanique est solide : il ne se laisse pas éblouir par les apparences, il aimerait mieux suspendre son jugement que de préjuger; il se livre à de lentes et consciencieuses observations, puis il sait ce qu'il doit croire. Par là s'expliquent les appréciations différentes auxquelles fut soumis pendant quelque temps le talent de Mnic de Staël. Nul ne mettait en doute les éminentes facultés, la chaleur d'âme, la sincérité de l'écrivain; seulement on voulait se rendre compte des principes, des moyens, de la valeur de ce talent; la critique usait de ses droits, sans que la bienveillance oubliât ses devoirs.
Toujours au courant des nouvelles productions littéraires, la duchesse Amélie avait envoyé , après lecture , à Wieland une partie du roman de Delphine, et le patriarche des lettres weimariennes écrivit d'Osmannstedt, le 12 février 1803: « Puisque Delphine fait une si grande sensation, il faut bien lire cet ouvrage pour pouvoir lâcher son mot dans l'occasion. Je ne puis cacher que, malgré les talents brillants, mais mal employés de l'auteur et avec des prétentions à l'emporter sur l'immortel Jean- Jacques en énergie et en enflure in orale, ce livre a été pour moi l'une des plus pénibles lectures que j'aie faites depuis cinquante ans, c'est-à-dire depuis le premier roman que j'aie lu, ou que j'aie dévoré, pour parler avec Mme de Staël. Dévoré est un de ses mots favoris. De temps à autre, il est vrai, on rencontre de miroitantes pensées, des images heureuses et de nouveaux tours pour les tortures spirituelles auxquelles cette dame prend plaisir à soumettre ses lecteurs; mais ce ne sont là que des gouttes fortifiantes pour le cœur, des cordiaux qui permettent de supporter de nouvelles souffrances.
« En somme, autant que je puis juger de l'ensemble d'après les trois premières parties, cette Delphine est à tous égards une
œuvre qui, aux yeux des meilleurs esprits du siècle de Louis XIV aurait pu être définie le produit de la plus inculte fantaisie et du plus détestable mauvais goût. Même contre le style, il y aurait beaucoup à objecter, et les éclairs d'esprit avec lesquels elle éblouit les yeux, jusqu'cà les aveugler douloureusement, sont parfois de purs éclairs de feux d'artifice. Le signor Léonce de Mondoville est un monstre physique et moral, tel qu'aucune fantaisie humaine , au plus haut degré du délire fébrile, n'en a jamais produit. Si un statuaire voulait créer un être nouveau de l'Apollon du Belvédère et du Caliban de Shakespeare (dans la Tempêté), il ne pourrait produire qu'un être misérable, un amphibie intermédiaire entre l'ange et la brute, comme dit Haller. Eh bien, l'héroïne de ce roman est de la même manière un vrai monstre de perfections, et, suivant mon sentiment, il est impossible d'être vertueux et religieux, en étant épris d'une manière aussi dégoûtante que cette Delphine.
« Le nom seul de Delphine annonce déjà un être peu naturel. Le dauphin, dont la forme laide et grotesque est sans cesse présente aux yeux du lecteur, ne peut pas être convenablement associé à l'image de la plus aimable des femmes, car Delphine vous est donnée pour telle. En général, je ne connais rien de plus froid que le feu de Mme de Staël, rien de plus insipide que sa perpétuelle tendance à être souverainement contre nature. Il n'y a pas d'œuvre où l'auteur se donne autant de peine afin d'attirer l'attention. Plus le lecteur reste indifférent aux personnages principaux de la pièce , plus il est mis en demeure de s'étonner des merveilleuses cabrioles, des contorsions et des incroyables déploiements de force de l'auteur.
« Après tout le mal que je viens de dire de ce roman, Votre Altesse s'étonnera peut-être que je demande les autres volumes. C'est qu'en dépit du peu d'intérêt que m'inspirent les
personnages principaux, ma curiosité cependant est excitée ; je désire de voir à travers quel labyrinthe Mme de Staël fera encore passer à coup de fouet ses malheureux lecteurs , et ce qui peut sortir de tout cela. Il fout espérer que les deux amants meurent enfin sous la guillotine, car après tous les préparatifs déjà faits, ils ne manqueront pas d'être enveloppés dans la révolution; sans cela , je ne sais comment Mme de Staël pourrait avoir l'occasion de se soustraire, elle et son livre, à la disgrâce du Jupiter régnant. »
Si piquantes et si dures que paraissent être ces critiques, affilées comme une lame, pourrait-on en être grandement surpris? Wieland était de son temps et de son pays : les mœurs qu'il avait sous les yeux ne ressemblaient ni à celles de l'auteur, ni à celles des personnages de Delphine. Une femme dont le nom faisait tant de bruit et dont l'influence était si réelle ; une femme mêlée au mouvement de l'opinion et de la politique, parlant, agissant, écrivant avec un enthousiasme peu commun et une extraordinaire énergie; une telle personnalité était pour Wieland une excentricité, une vivante anomalie. Elle tenait trop en quelques points du caractère viril; elle ne cadrait pas avec les idées qu'on se fait en Allemagne de la famille et de l'administration d'un ménage.
Ce n'est pas que Weimar manquât de femmes poëtes, musiciennes , artistes , philosophes , mais ces poëtes et ces artistes n'attiraient pas l'attention publique au même degré et de la même façon que Mnie de Staël. N'étant point appelées par bonheur à jouer un rôle militant, elles avaient su devenir des célébrités lettrées en restant d'excellentes ménagères; elles mettaient autant de soin à composer ou à lire un ouvrage qu'à surveiller une compote et à faire préparer de bon café chaud. Si l'art avait son moment, les petits devoirs d'intérieur, les menus détails de la vie quotidienne avaient aussi le leur.
A supposer même que l'illustre correspondant de la duchesse fût indifférent à la personne, qu'il ne connaissait point encore, la critique de Delphine aurait eu de suffisantes raisons d'être. Beaucoup ont parlé plus rigoureusement que Wieland de cette romanesque production. Romanesque et peu romantique, en vérité. La passion s'y joue du sentiment, et le sentiment s'y laisse railler par la sensation. Toujours la fièvre, pas d'activité réelle , pas de caractère chez ces héros , très-réalistes au fond, quoique très-idéalistes d'apparence. La pure fantaisie de Wieland, le genre de son imagination se révoltait, autant que son sens moral, contre un roman tout à fait pathologique et d'un intérêt sensible plutôt que d'un intérêt esthétique.
Werther, « ce pélican que Gœthe avait nourri de son sang, » était d'une bien autre valeur. Werther se tue, cela est vrai, mais Werther a lutté dans la souffrance; Werther est un type, non pas heureusement de l'humanité , mais de certaines espèces d'hommes. Voilà une excuse, il y en aurait plusieurs autres tirées, soit de la conception générale, soit des détails de l'œuvre de Gœthe.
Après cela, penseriez-vous que Mme de Staël ne rencontra pas à Weimar tout ce qu'elle cherchait? Penseriez-vous, oubliant l'histoire, qu'elle fut mal accueillie? Autre erreur : sans parler de la bonté qui est au fond du caractère allemand, de la bonté sans laquelle tout n'est que peu de chose, MniP de Staël avait assez de mérites reconnus et incontestés pour ne rien craindre de qui que ce fût. Elle était affectueuse, elle était bonne aussi, et son pressentiment sur l'Allemagne ne la trompa pas. Que Wieland, âgé déjà, ait au bout d'un an changé d'opinion sur Delphine, je le croirais à peine; toutefois cette opinion put se modifier, et personne autre que la duchesse Amélie n'eut les yeux ouverts sur le monstre de perfections. La preuve est que
Charlotte de Schiller, au commencement de 1804, écrivait à son beau-frère, M. de Wolzogen, lors de l'arrivée de Mme de Staël : « Tandis que nous serions portés à faire de paisibles réflexions, nous sommes dans une perpétuelle tension d'esprit, et nous devons présenter la pointe à Mmc de Staël, toujours en train de jouter. Elle est dans un perpétuel mouvement, veut tout voir, tout examiner, tout savoir. Avec le sérieux de son esprit, elle a pourtant le superficiel des Français, et je pourrais dire presque une liberté dans ses jugements qui nous choque parfois , nous autres Allemands qui aimerions souvent à tout arranger au mieux. Mais chez elle, cette liberté ne sort pas d'une mauvaise source : elle provient d'un noble amour de la vérité. Cependant, la rondeur est mieux venue en société que la pointe, et il est fatigant de devoir être toujours aux aguets pour découvrir... Avec Mme de Staël, on écoute volontiers tout, parce qu'elle a un beau langage et ne dit aucune parole insignifiante. Mais son raisonnement sur les œuvres de l'art germanique, sur les chefsd'œuvre français, sur l'unité de lieu, etc., paraîtrait, à Paris même et dans la bouche d'hommes ordinaires, singulièrement antipathique. Sa volubilité de langue est indescriptible. — Elle écrit un grand ouvrage sur l'Allemagne, sur la philosophie, qui l'occupe beaucoup, surtout sur la littérature allemande. Le duc est très-bien disposé envers elle, il a fait feu de tout son esprit, il est fort aimable ; elle le trouve tel. La duchesse la voit aussi très-volontiers, elle est enchantée de son savoir. Mnle de Staël est souvent au palais; elle a une adoration particulière pour Mlle de Gœchhausen. Bœtticher fait très-bien le petit maître, il est à mourir de rire lorsqu'il parle français. — Gœthe ayant été trois semaines malade, Schiller et Wieland seuls ont dû sauver l'honneur des savants. Schiller aussi a été pendant onze jours environ indisposé. »
326 WEIMÂR.
Il vaut toujours la peine de connaître les premières impressions que cause une femme à une autre femme. Ecrite au courant de la plume, avec bonhomie et naturel, la petite chronique de Charlotte de Schiller a, telle qu'on vient de la lire, sa valeur historique. Elle ajoute un nouveau témoignage à tous les récils connus sur la manière dont Mine de Staël était admirée et fêtée à la cour ; elle ne laisse aucun doute sur les bonnes dispositions de Wieland , tenté peut-être , en écoutant l'auteur , de reviser l'arrêt contre Delphine ; elle ne dissimule pas non plus que Gœthe se trouva d'abord, par des motifs de santé, éloigné pendant quelques jours du monde et de Mme de Staël.
Il y a une fidélité d'intelligence, une fidélité d'imagination, une fidélité de conscience et de cœur. Cette dernière, c'est la vraie, et l'auteur de Corinne en a donné l'exemple. Au plus triste moment des guerres d'Allemagne, Mme de Staël, en correspondance avec la duchesse Louise, avait sans cesse les yeux tournés vers le pays de son affection. A l'affût des nouvelles et de tous les bruits souvent contradictoires, elle sentait battre son cœur d'espérance ou de regret. La bataille d'Iéna lui inspira les plus vives craintes pour ceux qu'elle aimait.
A quatre lieues d'Iéna, Weimar subit les malheurs inséparables d'une invasion. Dans ces jours, dont le récit serait lamentable, une femme seule sauva le pays dont elle était la mère; une femme seule montra le sang-froid de l'homme fort et l'énergie du héros. Le 15 octobre 1806, Napoléon arrivait au château de Weimar,
Weimar. Le château grand-ducal.
ce Où est le duc votre mari? » demanda l'empereur au bas de l'escalier du palais.
« Il est à la place où l'appelle son devoir, » répondit la duchesse, inébranlable au milieu du désastre.
Le lendemain, elle obtenait une audience du vainqueur, et la dignité qu'elle déploya réussit à détourner de la résidence les menaces impériales. Napoléon, entouré de son état-major, rendit à la souveraine sa visite et prononça des paroles gracieuses. En rentrant dans ses appartements, il dit : « Voilà une femme à laquelle nos deux cents canons n'ont pas pu faire peur ! »
Et quelques jours après cette entrevue décisive, Charles-Auguste écrivait à celle qui avait vendu ses joyaux pour soulager ses sujets : « Il n'y a qu'une voix sur ce que tu as fait à Weimar, sur la constance et le courage avec lesquels tu as supporté l'épreuve. Tu t'es acquis une renommée digne des temps passés.
Que la Providence te bénisse et te fasse recueillir les fruits de tes bonnes actions! »
La Providence devait en effet bénir la duchesse Louise et donner à sa vie, comme plus tard à sa mémoire, un lustre qui ne passera point. Mme de Staël joignit sa voix aux accents populaires : « J'ai besoin d'exprimer à Votre Altesse tout le respect, toute l'admiration dont je suis plus que jamais pénétrée pour elle. Sa conduite, dans les derniers événements, est historique, et sa vie entière est expliquée par ce jour où ses vertus privées sont devenues publiques. J'ai eu la gloire, Madame, d'avoir prédit ici ce que vous feriez là-bas. Le sentiment que cette conduite inspire est tel partout que c'est un honneur insigne d'être connue de vous, et si vous daignez médire que vous ne m'avez point oubliée, je n'en jouirai pas plus qu'autrefois, mais j'en serais, s'il est possible, encore plus fière ». Deux ans plus tard, quand Mme de Staël traversait pour la seconde fois Weimar, les mêmes sentiments se pressaient sous sa plume. « Il m'en a coûté cruellement devenir ici, » avouait-elle à Mme Récamier; « jugez quel souvenir m'y a saisie ; mais je croyais devoir ce sacrifice à l'admirable personne qui est souveraine de ce petit pays. Je l'ai trouvée bien malade. Son courage héroïque pendant la bataille d'Iéna a pour jamais, je le crains, abîmé sa santé. Ah! que tout le monde est malheureux ! — J'ai été reçue clans cette Saxe d'une manière étonnante. Comme je passais à une porte , le commis de la barrière a arrêté ma voiture et m'a dit que , depuis plusieurs années, tout ce qu'il souhaitait était de me voir, et qu'il mourrait content puisqu'il avait eu ce plaisir. Cette scène, sous diverses formes, s'est renouvelée plusieurs fois dans les auberges. 1 »
1 Coppet et Weimar : Mmo de Staël et la grande-duchesse Louise , par l'auteur des Souvenirs de Mme Récamier. Paris, Michel Lévy, 1862.
L'histoire a confirmé de point en point tous les détails qu'on est tenté souvent d'attribuer à des exagérations momentanées et à des amplifications locales. Un témoin oculaire, Mme la conseillère Johanna Schopenhauer, a laissé dans ses œuvres posthumes une description du lendemain d'Iéna :
« Sans la duchesse qui demeura de pied ferme, nous étions tous perdus, le feu était au château, la ville de tous côtés embrasée, déjà les boulets rouges étaient prêts. Ce ne fut que sur la nouvelle de sa présence qu'on nous épargna. On le sait maintenant avec certitude. On a peine à croire jusqu'à quel point nous avons échappé au plus grand malheur. Un ange du bon Dieu veillait sur nous. Gœthe me disait qu'on a trouvé dans sa maison partout de la poudre et des cartouches. Dans une habitation vis-à-vis de la sienne, un incendie, mis à dessein, n'a été découvert et éteint... que par hasard — Du reste, mon existence est agréable ici. En dix jours on a mieux appris à me connaître qu'on avait pu le faire en dix ans. Gœthe disait aujourd'hui que j'étais devenue Weimarienne par le baptême du feu. Il a bien raison. Il ajoutait que puisque l'hiver s'approche, plus sombre que jamais, nous devons aussi nous rapprocher les uns des autres afin d'égayer les jours tristes. Ce que je peux faire pour me maintenir en courage et en gaîté, je le fais. Tous les soirs, pendant ces mauvais temps, se rassemblent chez moi mes connaissances. Je leur donne du thé et un butterbrod dans la plus stricte acception du mot. Je ne fais pas allumer une lumière de plus qu'à, l'ordinaire, et cependant l'on se trouve bien. Meyer, Fernow et Gœthe viennent quelquefois à la maison. Plusieurs, que je ne connais pas encore, désirent de m'être présentés. Wieland m'a fait demander aussi la permission de me visiter ces jours. Tout ce que je souhaitais naguère se trouve de soi.
« — Mes appartements n'ont pas été endommagés; je suis la
seule entre mille qui n'aie point eu à déplorer de perte cruelle, et c'est la souffrance générale, ce n'est point une souffrance particulière qui me serre le cœur. Je sens combien tout cela doit sonner égoïstement, et c'est bien le côté le plus terrible du malheur universel qu'on peut voir les meilleurs, même parmi nous, descendre à cet égoïsme... L'horizon devient pourtant chaque jour plus clair. Je, désirerais que tu pusses envoyer mes salutations à Tischbein et lui dire que je vis encore et que je lui suis trèsreconnaissante de sa recommandation. — Gœthe n'a rien perdu. Le professeur Meyer a tout perdu, même ses dessins; il n'a conservé que ses écrits et sa bonne humeur. Les manuscrits posthumes de Herder sont une perte irréparable. »
Cette chronique, écrite sous l'influence immédiate des événements, laisse beaucoup à penser. On ne se fait pas en général une juste idée de tout ce qui se passa alors. Mais Mmc de Staël n'ignora rien : lorsqu'à son retour de Vienne elle revit Weimar et que de Weimar elle eut regagné les bords du Léman, son premier mot à la duchesse Louise fut un cri du cœur : «... Je voudrais savoir avec le plus grand détail des nouvelles de Votre Altesse; mais voudra-t-elle bien m'en donner? Elle s'occupe si peu d'elle-même. » Et ailleurs : « Je me sens un appui dans ce monde fragile tant que vous vous intéressez à moi. »
Cet ardent désir d'un appui ne manqua pas d'être accompli, jyjnie de Staël savait sur qui, de loin comme de près, elle pouvait compter, à qui, en toute circonstance, elle pouvait tout dire. Qu'elle fût à Vienne ou à Berlin, à Pétersbourg ou à Stockholm, à Coppet ou à Genève, elle demeurait l'hôte de Weimar; sa persuasion à cet égard était si complète qu'elle ne se faisait nul scrupule de réclamer de la grande-duchesse Louise tous les témoignages que l'amitié aime à rendre à l'amitié. Lorsqu'après dix ans d'absence, Paris et le ruisseau de la rue du Bac furent
rendus à l'exilée, sa gratitude demeura la même. « J'ai vu S. A. le duc de Saxe-Weimar, » écrivait-elle en 1814,1 « et nous avons beaucoup parlé de vous. Au milieu de tous mes voyages, j'ai toujours pensé à Votre Altesse, à ses bontés pour moi. C'est à elle que j'ai dû d'avoir supporté l'exil, et cet exil, qui m'a fait tant de peine, a été la cause de beaucoup de bien pour moi. »
Malgré la souplesse et la vivacité de son intelligence, Mme de Staël se sentit bientôt prise d'un désenchantement de la terre qui alla toujours croissant. Un voyage en Italie et le mariage d'une fille bien-aimée parurent alimenter un moment les sources de cette existence précieuse. « Dans mes dix années, » s'écriaitelle, « je vous ai dû à tous les deux les plus doux moments de mon existence. » Tous les deux, c'étaient le grand-duc de Saxe et la grande-duchesse Louise.
Mais dix-sept mois après avoir daté de Pise ses dernières lignes à la souveraine, Mme de Staël était enlevée à l'Europe qu'elle avait remplie de son nom. Eût-elle pu prévoir, en mourant, la juste faveur acquise à son Allemagne? De malheureuses feuilles mises au pilon ressusciter si brillamment de leur torture; une littérature avec une philosophie nouvelle se concilier si vite des admirateurs et des partisans ; Gœthe et Schiller se faire si unanimement reconnaître pour des émules de Shakespeare; quelle joie, quelle joie durable ç'eût été pour l'amie des Schlegel et de Benjamin Constant, pour la fille adoptive de Weimar !
Rapprochez le présent du passé et voyez si Weimar actuel n'est pas le fils intelligent et respectueux du Weimar de Chaiies-
1 Coppet et Weimar : Mme de Staël et la grande-duchesse Louise.
Auguste. Au souffle de l'esprit moderne, comme sous l'initiative éclairée de son gouvernement, le grand-duché a vu ses institutions, ses lois, ses mœurs progresser sans secousse et sans bruit : l'esprit libéral des aïeux s'est transmis aux descendants. L'histoire , sans doute, ne se répète point ; un Gœthe et un Schiller ne naissent pas tous les jours, et vous demanderiez en vain aux faits accomplis, il y a quarante ans, de se reproduire en tout point semblables; mais sous des formes différentes, le mouvement et la vie continuent de se propager dans le domaine de l'art, de la pensée et de l'action. En s'associant avec sagesse à tous les progrès sanctionnés par l'opinion et justifiés par les circonstances, Weimar a su maintenir son ancienne individualité et protéger contre toute atteinte son moi original.
Interrogez l'histoire contemporaine, elle vous apprendra que la constitution, librement donnée en 1816 par Charles-Auguste, n'a pas un instant cessé d'être la loi politique du prince et du peuple. Parlez affaires, travaux, administration, vous saurez que la prospérité des finances est réelle, que le papier-monnaie jouit de l'estime générale, que la Banque de l'Etat passe à bon droit pour excellente. Parlez philanthropie , on vous édifiera. S. A. I. feu Maria Paulowna, au souvenir béni de laquelle s'est élevée une chapelle russe dans le cimetière de Weimar, fut la tendre mère du grand-duché. Sa vie se passait à prévenir le paupérisme, à soulager les malheureux, à fonder le bonheur des familles sur l'économie et le travail. Toutes les institutions que cette main prévoyante, guidée par le cœur, a voulu créer et soutenir sont devenues des instruments de moralisation et de bienêtre. D'autres fondations charitables plus récentes, inspirées du même esprit chrétien, témoignent des généreux sentiments de S. A. R. la grande-duchesse régnante : le génie de la bienfaisance a ses secrets.
Weimav, Ln chapelle russe au cimetière
Mais c'est la persistance du caractère esthétique, c'est l'amour désintéressé du beau qui distingue à première vue les habitants de la résidence. L'art est partout, se mêle à tout. Cherchez quelque indifférent au nom d'un artiste ou d'un poète, vous ne le trouvez pas.
Sans parler de Shakespeare, que Weimar glorifiait, il y a peu d'années, que de fois le nom de Schiller, par exemple, n'a-t-il pas été invoqué! Fondation de Schiller, loterie de Schiller, anniversaire de Schiller, maison de Schiller, rue de Schiller, aucune
de ces appellations n'est devenue à la longue une lettre morte ; la coupe du plus sincère lyrisme admiratif demeure pleine. Et les fêtes de 1857? Ah ! pour celles-là, également dignes du souverain qui leur donnait le jour et de ceux qu'elles devaient célébrer, leur place est marquée dans le souvenir. La première pierre du monument de Charles-Auguste était posée le 3 septembre, et le 4, les statues de Wieland, de Schiller et de Gœthe s'offraient aux regards d'une foule intelligente et recueillie. Un tel spectacle avait sa grandeur , et le retentissement qu'il a eu n'a été qu'un écho fidèle. Rien n'a manqué à ces grandes Panathénées, que la sympathie devançait, que la reconnaissance publique a suivies ; elles ont comblé les vœux de tous.
Telle était, en 1857, la profondeur comme la vivacité du sentiment national, que l'enthousiasme paraissait se communiquer des hommes aux choses et produire une électrique commotion. Dès la veille des grands jours, la résidence avait changé de physionomie ; à ses habitudes de méditation paisible avait succédé un désir immodéré de mouvement, une sorte d'attente fébrile était dans l'air. On se félicitait, on s'abordait sans se connaître, par un élan spontané. Dans toutes les classes de la population, c'était à qui lutterait de respectueuses délicatesses envers les héros du lendemain. Partout des inscriptions, des drapeaux, des fleurs ; aux plus chétives comme aux plus belles maisons, des bustes glorieux et d'expressifs emblèmes. Ici, quelque grave diplomate regarde du coin de l'œil les échafaudages qui s'élèvent; là, un docteur en philosophie transforme sa demeure en vert palais d'été; ailleurs, ce sont des groupes animés que l'impatience dévore. Vous eussiez dit une de ces familles patriarcales rassemblées pour un anniversaire; petits et grands se comptent, se consultent, ils se montrent l'un à l'autre les présents qu'ils ont choisis et, les mains pleines, le cœur débordant,
ils attendent le signal convenu pour s'élancer à la rencontre des aïeux vénérés.
Plusieurs années se sont écoulées depuis ces solennités weimariennes. Mais je vois encore, à travers des flots de peuple, ce long cortège de gentilshommes et de bourgeois où se confondaient les bannières des corporations, les costumes des dignitaires, les robes rouges des recteurs, le velours et les toques à plumes des étudiants, majestueux ensemble qui rappelait à la fois les processions antiques et les pompes du moyen âge. Je les vois, s'acheminant à l'aube vers le champ du repos, ces jeunes filles vêtues de blanc qu'un pasteur conduit ; elles descendent, aux sons d'une musique funèbre, les degrés du caveau sombre et vont couronner de fleurs les restes de celui qui fut « vaillant et sage, juste et doux. » Il me semble surtout assister, comme si c'était hier, à l'apothéose de l'idéal. Quand Part classique, quand la sculpture aurait pu avoir tous les honneurs du triomphe, elle a partagé ces honneurs avec sa sœur plus romantique et plus encensée. Elle a immortalisé des poètes et des poètes l'ont chantée. C'est elle qui a valu à Rietschel ces vers si bien modelés en allemand par un poète suisse, Edmond Dorer : « Sans envie brillent Schiller et Gœthe dans leurs images, comme ils vécurent sans envie. A chacun d'eux revient la couronne, mais aucun ne la veut pour soi. Si ce bronze prenait vie, les princes des poètes s'empresseraient de te tresser la couronne, ô Rietschel, et sans envie ils la placeraient sur ton front par reconnaissance! »
Et lorsque le bronze parut s'animer, lorsqu'après les chants et les discours tomba le voile qui, pendant la cérémonie, avait couvert le groupe Schiller-Goethe, tout à coup un rayon de soleil éclaira la place du Théâtre et la rue de Schiller. Au silence de la multitude succédèrent alors des milliers de voix retentis-
santés : c'était l'Allemagne littéraire qui se levait; la génération présente saluait ses maîtres. Mais le dernier mot n'était pas prononcé. De la tribune de la cour, le grand-duc de Saxe appela l'heureux artiste et son collègue, le fondeur du bronze. On eut quelque peine à trouver les deux élus dans la foule, et en les voyant monter les degrés de l'estrade, la même émotion s'empara de tous: le mérite trouvait sa récompense. En une minute, le petit-fils de Charles-Auguste s'était fait reconnaître à deux traits: il avait encouragé les artistes et cimenté pour son pays l'étroite union des beaux-arts.
Indépendamment des jubilés et des dates glorieuses, les Weimariens restent, en temps ordinaire, fidèles au culte de la pensée. Leur sentiment littéraire ne ressemble ni à un feu de paille, ni à une étoile filante; ils le développent par l'étude et le fortifient par la réflexion. Ils se regardent comme des élèves responsables, pour ainsi dire, de leurs maîtres Gœthe et Schiller, et grâce à cette espèce de solidarité, rien de ce qui fait bruit dans le monde, rien de ce qui est humain ne leur est étranger. Le philosophique esprit qui inspirait les travaux de Herder et de Gœthe sur les littératures européennes guide encore la curiosité intelligente des gens du monde et du public lettré. On tient pour un devoir d'être au courant des productions du jour et de suivre le mouvement intellectuel en deçà comme au delà du Rhin.
Combien de fois, tranquillement assis dans le bureau de M. Kûhn, l'obligeant libraire et YAntiquar érudit, n'ai-je pas observé les symptômes d'un genre de fièvre littéraire et artistique? M. Kûhn loue et vend des livres, de la musique; il dispose d'une bonne bibliothèque circulante ; aussi voit-on à chaque instant la porte du magasin s'entrouvrir; c'est un va-et-vient continuel. Dames, jeunes gens, hommes graves, écoliers, demoiselles accourent à qui mieux mieux pour renouveler leurs provi-
Weimar. La rue de Schiller,
sions d'idées. Mais gare aux déceptions! Tel qui entre porte envie à tel autre plus heureux qui sort, fier d'avoir sous le bras le volume convoité. « Ach ! quelle fatalité ! » s'écrie quelque gentille visiteuse, en relevant son voile d'un geste contrarié. « Ach! Mes parents passent la journée à Kœsen; mon frère, le lieutenant, prend le café à son cercle; mes cousines font une partie à Tiefurt... Ach! Monsieur Kùhn, comment employer l'après-midi? N'avez-vous rien reçu depuis avant-hier? Il y a beau longtemps que j'ai lu les nouvelles poésies de Geibel, les derniers romans de Mmes Louise Mùhlbach et Nathusius, le récent ouvrage de Gerstsecker. Cher, cher Monsieur Kiihn , vous savez ce qu'il me faut, trouvez-moi quelque chose. Ma voisine , Mme de * * *, m'a prêté les revues du mois passé , n'en parlons plus. Mais n'y a-t-il rien autre? Ach! bitte, cherchez bien, vous ne connaissez pas, j'en suis sûre, toutes vos ressources. »
Et sans mot dire, à cette câlineiïe , M. Kùhn cherche; il remue, en hochant la tête, octavo, brochures, papiers, et...
découvre près d'un quadrille de Strauss un traité d'architecture arrivé la veille de Berlin. Va pour l'architecture et le quadrille ! On sourit de part et d'autre , et tout s'arrange au mieux dans le meilleur des mondes possible.
Outre la conversation et la lecture, alimentées par l'habitude, par la force de l'exemple et des souvenirs, le théâtre achève chez la plupart l'éducation du goût. Gœthe et Schiller ont créé la scène de Weimar et la scène de Weimar a presque créé la scène allemande; voilà qui est hors de doute. Mais n'est-il pas remarquable que dans une ville comptant moins de 20,000 âmes la vraie, la grande, la belle littérature dramatique soit constamment sortie victorieuse des assauts d'une dramaturgie facile et de la prose éphémère des faiseurs ? Trouverait-on souvent des familles d'artistes, comparables à celle des Genast, par exemple, qui, de père en fils, ont su se concilier autant d'estime pour leur talent que pour leur caractère?
Pour peu que vous parcouriez, au surplus, la liste des successeurs de Gœthe jusqu'à l'intendant-général actuel, le conseiller Dr Franz Dingelstedt, vous trouverez fort naturel que, sous des administrateurs éclairés, le théâtre de la résidence ait tenu les éclatantes promesses du passé. Où « la musique de l'avenir » a-t-elle tout d'abord été bien comprise et bien rendue? Où le Tannhœuser, avec Fédor et Rosalie de Milde, a-t-il obtenu les premiers applaudissements? A Weimar, non loin de la Wartbourg et de la montagne de Vénus. L'œuvre originale, mais complexe et parfois apocalyptique de Richard Wagner, n'a certainement pas rencontré ailleurs des conditions aussi favorables à l'interprétation musicale, au coloris légendaire, à la mise en scène, aux décors. Et s'il en a été ainsi pour le Tannhœuser et Lohengrin , jugez quels soins on apporte à la représentation d'un drame classique !
Weimar. 339 Certes , le rhythme de Marie Stuart ou d'Iphigénie a frappé dès le berceau les oreilles du grand nombre, mais l'enthousiasme vrai grandit avec l'analyse. Les Athéniens se lassaient d'entendre sans cesse l'éloge d'Aristide le juste ; nos Saxons ne se fatiguent pas de commenter la beauté du génie. Que l'affiche annonce l'un quelconque des chefs-d'œuvre de leurs poètes favoris, ils iront, pour la centième fois peut-être, l'applaudir. C'est que le théâtre est pour eux, comme pour les Grecs, une institution nationale et populaire.
Dans deux soirées mémorables, j'ai pu apprécier et la valeur du spectacle et la valeur du public. Une fois, Liszt, dans un concert qu'il dirigeait, unit les mélodies suaves aux symphonies grandioses, et Faust épancha en notes jusqu'alors inconnues sa science et ses amours : l'œuvre de Gœthe n'aurait pu être mieux comprise. Une autre fois, on donna le premier acte de Gœtz de Berlichingen, le deuxième de Torquato Tasso, le troisième d'Egmont, le quatrième de Faust, une scène de Wallenstein, avec Mme Seebach, avec Devrient et Bogumil Dawison. Quels auteurs et quels acteurs ! et pour compléter ce spectacle magnifique , la Cloche de Schiller, accompagnée de tableaux vivants, plus une pièce de circonstance, pleine de goût et d'à-propos , XAerntekranz de Dingelstedt.
A côté de l'orchestre du théâtre, la chapelle de la cour donne le ton musical. N'oublions pas la part réservée au grand-duché dans le progrès de l'art de Weber et de Beethoven . Après Luther , pour qui la voix humaine et la voix des instruments avaient une vertu incomparable, y a-t-il beaucoup de noms plus éclatants que celui de Sébastien Bach? Né à Eisenach, la ville chère au réformateur, l'illustre maître du contre-point surprit, tout jeune, au murmure des bois thuringiens, les mystères de cette harmonie profonde, de cette vigoureuse originalité et de
cette richesse de style qui l'ont fait vivre. Tour à tour chef des concerts à Weimar, simple organiste à Mùhlhausen, compositeur à la cour du prince d'Anhalt-Cœthen et de l'électeur de Saxe, Sébastien Bach a enraciné dans la Thuringe et la Misnie le goût de la grande et sérieuse musique. Et ses onze fils , tous voués à la carrière paternelle , se sont fait honorablement connaître. Puis Weimar a possédé jusqu'à sa mort un élève de Mozart, Huramel, de Presbourg. Ce poète delà sonate a dirigé pendant dix-huit ans la chapelle grand-ducale, après avoir brillé à Vienne, à Stuttgart, à Londres, en Russie.
Mais ces célébrités ne sont pas les seules. Pensez à Liszt et au professeur Tœpfer. Dans le genre religieux il eût été difficile d'écouter mieux que Tœpfer la voix d'un grand philosophe : « Le principal problème consiste pour la musique non à devenir l'écho harmonieux des objets extérieurs , mais à faire résonner les cordes les plus intimes de l'âme et à reproduire les mouvements de ce monde tout idéal. »
Tœpfer, de Niederrossla sur l'Ilm, s'est acquis en Allemagne une solide réputation, et comme organiste, et comme constructeur d'orgues, d'après une nouvelle théorie. Son jeu excellent et ses compositions, soit pour piano, violon et flûte, soit pour son instrument favori, l'ont placé au premier rang des musiciens de l'Eglise. Si l'admirable Goudimel du seizième siècle revenait à la vie, il aurait pour Tœpfer l'attachement d'un frère.
Dans le genre profane, les suffrages publics n'ont fait défaut ni aux deux Eberwein, ni à Chélard qui, après de brillants succès au Conservatoire de Paris, désespéra de son opéra de Macbeth et (juitta la France, sa patrie, pour la Bavière et la Saxe. Cependant le premier de tous, Liszt a fait époque à Weimar. Autour de lui se groupait une élite de capacités musicales et littéraires, le compositeur Lassen, le jeune poète Cornélius, et quatre repré-
sentants de la musique de chambre, Singer, Cossmann, Stœr, Walbrùl. Tout ce que cette école de la libre inspiration a pu semer, produire, récolter, je vous le laisse à croire, et la moisson n'est pas achevée. Mais Liszt ne verra que de loin le champ se couvrir d'épis. On dit que l'immortel virtuose n'a pas quitté la ville où il avait coulé d'heureux jours sans verser des larmes, et je ne m'en étonne point. Pour moi , qui ai eu le privilège d'écouter le maître de la chapelle grand-ducale d'Altenbourg, dans ces matinées artistiques où sa verve se déchaînait puissante, je comprends ce qu'il a dû éprouver au moment de dire adieu à tout ce qui l'aimait. Ah ! la grande intelligence! Et comme ceux qui acclamèrent son naissant génie, les nobles Hongrois Appony, Esterhazy, Zapary, Erdœdy, Amadé , durent rendre grâces plus tard à son individualité féconde ! L'ami de Berlioz, de Schumann, de Wagner a beaucoup composé, beaucoup écrit à Weimar, mais à Rome il ne cessera pas de penser dans le recueillement de la foi. Notre pauvre vie humaine a deux parts, l'une pour la terre, l'autre pour le ciel. Ne jugeons point et cherchons le ciel sans mépriser la terre.
Quant à la terre weimarienne, elle est consacrée ; il n'y a pas un morceau du sol qui n'ait été effleuré par quelque ambassadeur ou ami de l'idéal. Visitez la maison de Schiller, elle n'est pas délaissée; entrez dans l'habitation de Gœthe, elle n'est pas vide. On dirait que le maître est en voyage et qu'il va revenir d'une heure à l'autre, disant à ses petits-fils Wolfgang et Walther: «Allons, mes enfants, je suis content, vous avez bien gardé mon sanctuaire, je me retrouve ici chez moi. » Douce illusion que celle des cœurs aimants, habiles à tromper les maux d'une éternelle absence! Je n'ai pas monté l'escalier de Gœthe, je n'ai pas traversé les appartements qu'il habita, sans voir comme en rêve se dessiner son ombre majestueuse, sans me sentir ému
342 WEÏMAtt.
sous la puissance invisible de son regard. Il était pour moi partout; les objets les plus prosaïques en apparence me disaient quelque chose; je respirais l'air des hautes cimes. C'est que l'histoire d'une maison , c'est souvent l'histoire d'une vie. Et lorsqu'en 1792 Gœthe prenait possession de l'agréable demeure à lui donnée par Charles-Auguste, savait-il si la Providence lui accorderait sous le même toit , comme elle l'a fait , trente-neuf années de puissance et de grandeur?
En entrant chez Gœthe, l'étranger est accueilli par un mot écrit en toutes lettres, par un mot toujours écouté: Salve! « Salut! Bonjour! » Et sensible à cet accueil, vous répondez intérieurement :
Salve, magna parens frugum, Wimaria tellus, Magna virûm !
Salut , terre de Weimar ! terre fertile, féconde en héros ! Après avoir contemplé l'Aurore peinte par Henri Meyer, vous franchissez le seuil d'une première chambre où de précieux souvenirs raphaëlesques n'offusquent pas l'image colossale de Junon. Junon dans le palais de l'olympienne sérénité ! Rien n'est plus juste. Il ne serait pas besoin d'une aussi longue enfilade de pièces pour apprécier le génie universel et les goûts multiples de l'homme. Les collections abondent. Ici, ce ne sont que gravures, tableaux, dessins, autographes, bronzes antiques, et chatoyantes majolicas; là, des bustes de grands hommes portent les noms de Byron, Schiller, Herder, Jacobi, Wolf, Sterne, Voss; ailleurs, une peinture d'Angélica Kauffmann , des curiosités minéralogiques ou des instruments de physique pour l'application de la théorie des couleurs ; plus loin, la vieille horloge des parents de Gœthe, cadeau du grand-duc de Mecklembourg-Strélitz, et avant tout, une couronne de lauriers d'or et d'émeraudes , envoyée à Gœthe par Francfort , sa ville natale, pour sa soixante-dixième
WEIMÂR.
Weimar. La maison de Gœlhe.
année. « Je me trouvais, » a raconté M. Grimer qui visita Gcethe, « je me trouvais au milieu des trésors de la nature et de l'art. Gœthe me rendait attentif aux raretés qu'il avait rapportées d'Herculanum et de Pompéi, de Sicile et en général de ses voyages. Je dus admirer non-seulement la riche étendue de son savoir, son sentiment de l'art et la puissance de son jugement esthétique, mais encore sa mémoire doublement remarquable dans un âge si avancé. « Je possède, » me dit Gœthe, « depuis le « quinzième siècle jusqu'à présent les monnaies de tous les « papes. Cela sert à l'histoire de l'art. Je connais tous les grâce veurs. On n'a pas encore surpassé l'empreinte grecque avant « et pendant l'époque d'Alexandre. »
En dépit du témoignage excellent de Grimer, et n'en déplaise au savant M. Schuchardt, familiarisé mieux que personne avec
les trésors de Gœthe, j'ai oublié monnaies, tableaux et statues, dans le petit cabinet à coucher du poète.
Une fenêtre qui ouvre sur le jardin, un fauteuil, un lit, voilà qui est simple, et voilà qui fait rêver. Le soleil effleurait la couche où il reposa, mais je n'étais pas Gœthe pour demander plus de lumière. La bibliothèque m'a intéressé, la chambre de travail m'a saisi de respect. J'ai remarqué des livres rangés dans des rayons, le haut pupitre du maître, qui écrivait debout, des plumes sur une table. Que ne pouvais-je le rendre à ses études, celui qui animait tout de sa présence! Le monde entier, Allemands, Russes, Français, Anglais, lui a du moins rendu hommage ; il ne cessa pas d'être l'idole de ses contemporains. Pour fêter le cinquantième anniversaire de l'avènement de Charles-Auguste, « il y eut chez Gœthe une soirée à laquelle assistèrent plusieurs princes de maisons souveraines, des ambassadeurs, des savants, des gentilshommes. La belle-fille de Gœthe saluait chacun avec le plus noble maintien. Tous les salons étaient combles et il était facile de reconnaître celui où se trouvait Gœthe; on y courait. La soirée dura jusqu'à minuit. Comme Gœthe était habitué à un genre de vie d'une régularité sévère, il se sentit souffrant le lendemain. « Avec un si vieux navire, » disait-il, « on doit « prendre des précautions particulières.1 »
Les précautions, les soins n'empêchèrent pas le vieux navire de quitter les parages de ce monde pour toucher au port de l'éternité.
Transportez-vous au cimetière de Weimar. Dans ce frais jardin peuplé de roses, qui renferme les restes de Falk, d'Eckermann,de Ilummel, de l'humoristique Stephan Schùtze,de Schorn, l'éminent artiste, s'élève un petit temple à moitié dorique consacré aux ancêtres de la maison souveraine. De la chapelle très-
' Briefwechsel und mùndlicher Verkehr zwischen Gœthe und Grûner.
WEIMAft.
Weimar. La Fûrstengruft.
simple et point ornementée, un escalier conduit dans la crypte. D'un côté reposent Charles-Auguste et la grande-duchesse Louise avec plusieurs membres de leur famille; de l'autre, Schiller et Gœthe. Gomme les craintifs du dernier terme s'apprivoiseraient ici avec la mort! Quelle paix! Quelle simplicité! Et que de reconnaissance envers le génie ! Ils n'ont point été séparés dans le tombeau, ceux qui s'aimèrent et se comprirent pendant leur vie : les mêmes lauriers les couvrent, les mêmes immortelles les protègent. Toutes les royautés sont réunies, sceptres et lyres se confondent. Ainsi l'a voulu feu Charles-Frédéric, ainsi continue de le vouloir Charles-Alexandre.
Décrirai-je l'impression que laisse la Fùrslengruft? On respire l'immortalité sous ses voûtes, les splendeurs de la résurrection
se dévoilent, la foi prend le langage de la poésie. Je me souviens d'avoir un jour découvert sur un des cercueils chargés de fleurs ces vers de Cornélius :
« Aujourd'hui 9 mai point d'humaines faiblesses ! Point de fausses pratiques! Point de sombres nuages au front! Schiller a quitté ce monde ; il repose, mais il n'est pas mort pour l'Allemagne, il vit dans le cœur du peuple.
— Schiller habite avec les esprits bienheureux. Point de tristesse, point de deuil! Chantez un immortel chant de joie à sa mémoire!
— Fleurisse le laurier! Jonchez sa dépouille de fleurs éclatantes et parfumées! Tel est le seul hommage digne de celui auquel Dieu donna l'étincelle et qui, sous une belle enveloppe, reçut en partage une belle âme !
— Répandez fleurs et couronnes! Entonnez des hymnes ! Et pourtant ni couronnes, ni chants, ni fleurs ne vaudront le serment que vous ferez sur ce tombeau de suivre la trace de Schiller et de trouver la liberté dans la beauté. »
La liberté dans la beauté, comme l'entendaient Schiller et Gœthe, la liberté de Fart, expression d'une âme pure et lumière à son tour de la pureté morale, l'idéal alimenté aux sources de la vie, l'idéal d'autant plus profond et plus élevé que l'homme est plus grand, tête, bras et cœur, ne voilà-t-il pas l'horizon sans bornes où l'artiste doit déployer ses ailes ?
Nul à Weimar n'a mieux compris les bienfaits de la liberté créatrice que le grand-duc régnant. Artiste lui-même, d'un jugement sûr et d'une sensibilité délicate, Charles- Alexandre a donné aux œuvres de l'esprit une impulsion d'autant plus féconde que les modèles mis de bonne heure sous ses yeux ont concouru au développement de son goût naturel et de ses facultés inventives. Il y a dans la galerie grand-ducale d'abondants matériaux :
tableaux à l'huile, dessins, gravures, moules, plâtres, empreintes de médailles et de pierres précieuses, lithographies, cartons, originaux et copies des écoles italiennes, souvenirs de Carstens, de Dietrich et des contemporains. Mais ce patrimoine s'est encore accru par les alliances de la maison de Weimar avec les cours de Russie et des Pays-Bas.
Le palais est un musée. De la chambre du duc Bernard à la chapelle et de la chapelle aux salles de réception, l'art n'a rien épargné pour instruire et plaire. Je n'en veux pour exemples que les admirables scènes de Faust dues au pinceau d'Ary Scheffer et des originaux, oui des originaux de la Cène de Léonard de Vinci. Ciel ! quels chefs-d'œuvre ! Désire-t-on un différent spectacle ? Il suffit de parcourir les appartements auxquels un Preller, un Neher, un Jaeger, un Rauch, une Angélica Facius et d'autres ont prêté le vif éclat de leur fantaisie ; demandez pourquoi ces fresques, ces stucs, ces arabesques, ces bustes, ces fins ornements, ces inscriptions; demandez pourquoi Obéron et Marie-Stuart, Egmont et Wallenstein, la Fiancée de Messine et le Tasse, pourquoi le Cid et la Théologie s'entremêlent à vos yeux et parlent tour à tour ? On vous répondra, si vous pouvez l'ignorer, que vous êtes dans les « chambres des poètes. » A ces sanctuaires on a travaillé des années, et l'on n'a rien trouvé de trop beau pour faire honneur aux hôtes aimés, Wieland, Herder, Schiller, Gœthe.
Vous plaît-il, cependant, d'étudier les tendances et le caractère particulier du temps actuel? Allez d'abord à la Wartbourg, sur les hauteurs d'Eisenach. Au seuil de ce manoir des landgraves, demeure de sainte Elisabeth, retraite de Luther, château fort des ducs de Saxe, aveugle qui ne lirait pas une grande pensée et un grand sentiment : le respect des traditions et la piété du souvenir! La Wartbourg restaurée suivant l'esprit des âges
qui l'ont vue naître, la Wartbourg avec sa vraie couleur locale, avec sa primitive architecture et ses forêts légendaires, la Wartbourg ainsi rendue à notre siècle et à la postérité, demeure un des plus éloquents témoignages de l'initiative d'un souverain.
Frappez ensuite à la porte de l'École des Beaux-Arts de Weimar, frappez, on vous ouvrira. Récemment fondée, grâce à la générosité du grand-duc, l'École des Beaux- Arts, sous l'habile direction du comte de Kalkreuth, a secondé l'élan artistique parallèlement à l'École de dessin. La Kunstschule n'est point une Académie ; une pépinière n'est pas une serre chaude. L'organisation en est telle que l'individualité des élèves se trouve sauvegardée et que les leçons du maître n'offrent pas les écueils d'un enseignement obligatoire. C'est par là que l'École des Beaux-Arts se distingue d'autres institutions justement renommées, mais différentes au fond, bien qu'analogues d'apparence. Weimar tend à devenir comme Dùsseldorf, Berlin, Munich, un des centres de l'art plastique en Allemagne.
Le nombre des artistes distingués, soit au sein de l'École des Beaux-Arts, soit hors de l'École, est aujourd'hui considérable. Figure, intérieur, paysage simple et paysage historique, histoire profane et religieuse, ancienne et moderne, tous les genres jouissent des mêmes droits et des mêmes faveurs. Qui ne connaît pas, de réputation au moins, le grand peintre Frédéric Preller, l'interprète profond et consciencieux de l'Odyssée d'Homère; Preller qui, jeune encore, obtint seul la permission de dessiner la belle tête de Gœthe au lit de mort? Qui n'a pas eu l'occasion d'apprécier la grandeur et la dignité des compositions de Genelli au pinceau magistral, l'inspiration élevée de Martersteig et de Wislicenus, la grâce attrayante de Ramberg, la vigueur de Schwerdgeburth, la délicatesse de Mlle Seidler? Et si je pouvais les nommer tous, ces privilégiés de l'art, sans
WEIMÀR. 349
tomber dans la nomenclature, je me garderais de passer sous silence Binzer, Bœcklin, Cordes, Marshall, les comtes Harrach et de Mœrner, M. de Schlicht, Mackeldey, et je ne sais combien d'autres, Allemands ou étrangers, qui, parvenus au terme de la carrière, auront vu leur talent croître et mûrir à la lumière de Weimar.
Un fait caractéristique, c'est la chaleur et la diffusion de cette lumière à tous les degrés de la hiérarchie sociale. Il est vrai que l'entourage du prince est bien choisi pour seconder ses vues généreuses et s'associer à ses efforts. Suivant une ancienne habitude qui ne se perd pas, la cour est singulièrement instruite, artistique et lettrée. Je ne serais pas surpris que plus d'une noble dame de nos jours rappelât de façon ou d'autre feu la spirituelle comtesse Henkel de Donnersmark: comme le grandduc la plaisantait un jour sur son ignorance du latin, la grandemaîtresse de la cour imagine de prendre en secret des leçons d'un bachelier, et bientôt elle pouvait écrire au prince une lettre dans l'idiome classique.
Voilà une anecdote qui cadre à merveille avec le tableau littéraire de l'époque. On n'aurait pas attendu moins de Mesdames de Wolzogen, de Seebach, d'Imhof, Schopenhauer, de Gross (Amélie Winter). A l'heure qu'il est, je ne serais pas surpris davantage que plus d'un chambellan fût capable de lire Euripide ou Sophocle à livre ouvert. Sous le règne de Charles-Auguste, l'ingénieux baron d'Einsiedel s'amusait à traduire Plaute et Térence, Caldéron et Moreto, tandis que Lucrèce et Properce ressuscitaient sous la plume de Knebel, tandis que Bode, Bertuch, Vulpius, Peucer acclimataient les écrivains espagnols et français, et les bons auteurs d'opérettes italiennes.
Souvent aussi la science s'est mêlée à l'art d'écrire et cà l'érudition da-ns les rangs des hauts conseillers intimes, Pendant plu-
sieurs années, la résidence a vu un savant modeste autant qu'aimable et spirituel, M. Frédéric Soret, originaire de Genève. Alors qu'il dirigeait l'éducation du prince héréditaire, aujourd'hui sur le trône, M. Soret démontra la puissance de son activité intellectuelle. Sans négliger le moins du monde les devoirs qui lui étaient chers, il eut l'art de traduire en français, sous les yeux de l'auteur, l'essai sur les métamorphoses des plantes, de s'occuper de physique, de minéralogie, de musique, de composer une trilogie, favorablement jugée par Gœthe, et de s'entretenir avec ce dernier plusieurs fois la semaine. 1 Cette universalité de connaissances ne faisait nul tort au sens pratique. Une vue juste des réalités et de la nature humaine, une grande perspicacité de jugement, jointe à la prévoyance de l'avenir, appartenaient à M. Soret; et cette expérience de la vie était relevée encore par l'aménité des mœurs, par la grâce des manières et la fraîcheur du sentiment. Sa bienveillance pouvait servir d'exemple. Les manuscrits qu'il a laissés, touchant la philosophie, la littérature, la numismatique orientale où il excellait, ne feront jamais assez connaître ses nobles facultés morales, sa conscience et son cœur, mais ils attesteront la vivacité, la souplesse et l'étendue de son intelligence.
Voilà un de ces hommes d'élite comme Weimar en a vu grandir et dont Weimar garde fidèlement la mémoire. C'est que la civilisation par les arts libéraux ne tient ni à la force des armes, ni à la richesse du sol, ni au nombre des populations ; elle n'a d'autre source que l'esprit, et l'esprit comprend tout, l'esprit va partout. Il ressemble à ces semences que le vent emporte pour féconder au loin les prairies sans fleurs et les champs sans culture. Il est universel, il est humain. Sa vertu se renouvelle sans
1 Le troisième volume des Conversations d'Eckermann a été pour la plus grande partie tiré du journal de M. Soret.
cesse ; il ne connaît ni le temps, ni l'espace, et le présent lui garantit l'avenir. Il se replie sur lui-même, et il se développe ; il se concentre et il rayonne. Devant lui tombent toutes les barrières, s'effacent les préjugés, pâlissent les erreurs. Quel magicien que l'esprit! Et ce magicien vous fait deviner la double puissance de Weimar, à l'extérieur et à l'intérieur.
Au dedans, depuis Gœthe jusqu'àM. de Maltitz, depuis MM. Rank et Hoffmann de Fallersleben jusqu'à MM. Gutzkow et Rost, aucun de ceux qui se sont succédé dans l'Athènes de l'Ilin n'hésiterait à dire avec un pape que les lettres sont « des diamants pour les princes » et de l'or pour tous ceux qui les aiment. Au dehors, il n'y a pas une période du développement de Weimar qui n'ait été signalée ; il n'y a pas un seul classique weimarien qui n'ait été traduit et commenté. Rappelez-vous les travaux de Lewes en Angleterre, de Gérard de Nerval et du prince de Polignac en France, de MM. Rlaze de Rury, Régnier, Porchat. Telle se répand et s'exerce au loin l'influence d'une ville où l'horizon des idées n'est pas borné à l'horizon du regard, d'une ville dont les traditions enfantent les progrès et dont les progrès excitent le travail, d'une ville saxonne d'origine, germanique de caractère, européenne de renommée.
Weimar n'est pas seulement la terre des morts.
Voulez-vous voir la forêt de Thuringe en miniature? Traversez le parc de Weimar. Épaisses futaies, sentiers à ciel découvert, allées, grottes, gazons, bosquets mêlent leur fraîcheur à celle de l'Ilm qui, tantôt discret, tantôt bruyant, glisse à travers les méandres des massifs et rase l'herbe des prairies. Vous croyez être à dix lieues d'une ville, lorsque vous n'êtes qu'à dix minutes de la résidence. Aux heures matinales, rien ne trouble votre solitude, si ce n'est peut-être un éclat de rire à vos côtés, ou le sourd piétinement des chevaux d'un carrosse. La nature est attrayante dans sa dignité paisible. Mais l'après-midi et le soir, les routes s'animent; à droite, à gauche, de près, au loin, on entend des voix humaines qu'apporte un souffle léger. Soldats, bourgeois, jeunes gens, familles cheminent au milieu du mystère des grands bois et de la poésie des clairières.
Demandez-leur, à ces Thuringiens fidèles , s'ils voudraient échanger leur feuillée contre un chemin de fer de ceinture, leurs passerelles rustiques contre les quais de la Seine et de la Tamise : ils vous diront qu'autant vaudrait rêver le printemps sans
les roses, les roses sans parfums. Et savez-vous pourquoi le parc leur est plus cher que les pommes d'or aux Hespérides ? Parce qu'il est pour eux la patrie du souvenir : l'oiseau qui passe , le rameau qui tremble fait retentir les échos du passé.
Si tout chemin mène à Rome, tout chemin conduit à la promenade favorite des Weimariens. Soit que vous suiviez la longue avenue de tilleuls et de marronniers qui conduit au Belvédère, soit qu'il vous plaise de passer le pont de Film devant le château
et de gagner le --^^ja^- Stem, vous arrivez
^^^^^^w petite maison de Gœthe. Voilà un classique cottage.
Nul autre coin de terre n'a souri davantage à Gœthe dans le premier enivrement de la jeunesse, à Gœthe riche d'espérances, d'avenir, de gloire.
C'est là aussi que
Weitr.ar. l'ont de l'Uni.
parvenu à la plus
éclatante renommée et en possession de tous les avantages du génie, il aimait à chercher le repos, heureux de se souvenir, heureux de songer, en présence des premiers témoins de ses premières pensées. Tels étaient jadis ces lieux champêtres, tels ils sont aujourd'hui. J'ai vu le modeste enclos avec son sol accidenté, j'ai vu devant la petite porte d'entrée des pelouses et de riches ombrages; j'ai vu la place où Gœthe, lors de son arrivée
WEIMA RIENS.
Weimar. Maison du Gœihe dans le paie.
à Weimar, admira, dit-on, un genévrier qu'il fit dessiner plus tard; j'ai vu l'intérieur de la maisonnette, les chambres sans luxe, la bibliothèque, le salon.
M. Walther de Gœthe a bien voulu m'inviter à déjeuner dans cette retraite de son illustre aïeul. Que vous dirai-je? M. de Gœthe allait au-devant de mes questions, il se faisait obligeamment mon cicérone et m'éclairait sur mille points. Sa piété filiale était touchante. « Ici, mon grand-père aimait à travailler, » me disait-il, « vous voyez là l'une de ses places favorites ; ces arbres là-bas étaient déjà plantés de son temps. » Et tout en écoutant, je me familiarisais avec le génie de l'habitation ; je me disais que lorsqu'on gouverne le monde, il doit être bon parfois de se retirer quelques instants loin du monde. A ce propos, je me rappelais certaines paroles de Gœthe provoquées par Schiller. Quand
Schiller était souffrant, il avait une appréhension de voir les hommes. Un jour que Gœthe le visitait, on frappe. Entre un jeune chirurgien de Berlin qui demande s'il n'a pas le plaisir de parler au célèbre Schiller : « Je suis Schiller, mais aujourd'hui vous ne pouvez lui parler. » Et là-dessus, le poëte ferme sa porte. « C'est souvent pénible, » disait Gœthe racontant cette histoire, « de se laisser voler son temps par tant de visites. » 1
Les curieux et les étrangers n'oublient dans le parc ni la maison romaine ni la maison des templiers. Ce dernier édifice, de style gothique, d'abord construit par Charles-Auguste pour servir de caveau de famille, fut transformé plus tard "en salon d'été. On y contemple maintenant, outre les cartons des fresques de Schwind à la Wartbourg, une statue de Gœthe en marbre de Carrare. Statue gigantesque comme le héros intellectuel qu'elle représente. Sortie de l'atelier de Steinhseuser à Rome, d'après les dessins deBettina d'Arnim, elle a été achetée en 1851 par Madame la Grande-Duchesse régnante. Le poëte est assis ; une Psyché ailée , qu'on dit être le portrait de Bettina, place une lyre sur les genoux du poëte. Celui-ci tient la lyre d'une main et de l'autre une couronne. Une sorte de péplum, légèrement rejeté en arrière, tombe de la poitrine où il s'agrafe jusqu'aux pieds nus. Le profil resplendit de pureté et de grandeur, la main est belle, le bras fort et nerveux; les rides du front, les plis du cou sont accusés vigoureusement. Il y a quelque chose qui rappelle Michel-Ange pour l'énergique et savante profondeur. Tout est fouillé, creusé comme la vie d'un esprit, et tout est serein comme un rayon de l'Olympe.
Ah! oui, rayons de l'Olympe, images du Latium, déités bocagères, rêves de l'âge d'or vous suivent et vous enveloppent, tandis que vous achevez le distique : « 0 nymphes bienfaisantes,
1 Correspondance de Gœthe, avec Grùner.
WEIMARIENS.
Weimar. Maison des templiers.
donnez à chacun ce qu'en secret il désire ! » Tous êtes devant la maison romaine. Charles-Auguste la bâtit sur le modèle d'une villa qu'il avait habitée en Italie. Le site est charmant, dans le voisinage d'un arbre merveilleux de grandeur et qui se couvre au printemps d'un manteau de fleurs odorantes. Combien de fois le seuil de la maison romaine n'a-t-il pas vu le souverain et son ami Gœthe assis le soir, à la lueur des étoiles ! Et si les murs pouvaient parler, que de piquants bons mots, que de brillantes, que de profondes réflexions ne rapporteraient-ils pas! C'est autour de la villa que Charles-Auguste aimait à se promener seul, et qu'il a donné plus d'un exemple d'affabilité, d'aimable humeur, d'esprit. Les anecdotes fourmillent à ce sujet.
Par exemple, un quidam se dandinait un matin dans le parc. Malgré la défense bien connue de fumer, il n'avait pas voulu renoncer un moment à ce plaisir par excellence.
— De bonne heure, pensait-il, personne ne me verra, et je ne serai à charge à personne.
Le voilà qui se jette dans un fourré, frotte son briquet et, à l'instant même, qui voit-il apparaître? Le grand-duc.
— Hé! mon brave, je crois vraiment que vous fumez?
— Je ne peux le nier, Altesse Royale; à Pair frais, cela fait tant de bien !
— Hum! Vous avez donc du feu?
— J'en ai, Monseigneur.
— Eh bien, donnez-m'en.
Là-dessus, le grand-duc allume un cigare, et chacun poursuit sa route.
A propos de cigares, autre historiette. Un journalier qui travaillait au parc avait une mauvaise réputation, et le jardinier de la Cour voulait le congédier.
— Prenez garde, dit le grand-duc. Mieux vaut avoir ici ce gaillard-là; il est surveillé et ne pourra faire rien de mal.
Quelques minutes après cette conversation, le journalier bourrait sa pipe, lorsque, apercevant tout à coup quelqu'un, il jette au plus vite le corps du délit dans l'herbe.
— Reprends ta pipe, lui dit Charles-Auguste; qui travaille peut bien se mettre à l'aise. Mais... j'ai entendu parler de toi. Attention! Si tu fais quelque sottise, rappelle-toi avec qui tu as affaire.
Dès lors le pauvre hère n'eut à subir aucun reproche.
M. le conseiller et bibliothécaire Schœll a recueilli un trait qui, mieux que beaucoup d'autres, peint le caractère de Charles- Auguste. Il y avait réunion dans la maison romaine, et Mme Ilummel, la femme du célèbre compositeur, racontait ses récentes impressions de voyage.
— Ce qui est curieux, disait-elle, c'est qu'étant arrivés, mon
WEIMA RIENS. 359
mari et moi, dans le Tyrol, à un certain relai, le maître de poste voulut à toute force nous conduire lui-même à la place du postillon. Et savez-vous pourquoi cet honneur? Parce que nous étions de Weimar.
— Comment cela? interrompit Charles-Auguste.
— Ah ! c'est une histoire que le maître de poste se rappelle volontiers. Elle le concerne, et la voici. Il y a plusieurs années, il n'était que premier domestique dans la Wirthschaft qu'il possède aujourd'hui. Mais, grâce à l'incroyable négligence de son patron, le poids des affaires lui incombait: service de la poste, service de la maison, il devait tout surveiller, à défaut de quoi les choses auraient été de mal en pis, jusqu'à la ruine. Il était payé du moins par la reconnaissance de l'hôtesse et de sa fille, lorsqu'il fut appelé à Munich pour le service militaire. Il dut partir. Peu de temps après, le maître de poste mourut, et les embarras s'accrurent : la pauvre veuve était incapable de suffire à tout. Une seule ressource lui restait, dont elle usa largement. Un personnage de marque traversait-il en chaise le village, elle guettait l'occasion de lui demander aide et appui pour la libération de son valet. Le voyageur promettait, mais le valet ne revenait pas. A la fin, le grand-duc de "Weimar se trouva exposé à entendre la même supplique. Seulement, la chose ne dura pas longtemps, ajouta le maître de poste : « J'accourus bientôt libre, j'épousai ma chère petite femme, la fille de mon hôtesse, on me laissa la poste, et tout va bien. Si je pouvais revoir mon bienfaiteur et le servir une fois, ce serait ma plus grande joie ! Je veux du moins honorer chacun de ses sujets autant que je le puis. »
— Voilà pourtant un homme reconnaissant, — s'écria Charles- Auguste, tenant haut son verre. — Qu'il vive!
On s'aperçoit vite que les embellissements du parc, exécutés
à la fin du dernier siècle d'après les plans de Bertuch et les conseils de Gœthe, furent entrepris en connaissance de cause. La végétation est aussi forte que variée. On trouve des peupliers ronds et une espèce de saules d'une prodigieuse hauteur. Des botanistes assurent que ces saules comptent parmi les plus beaux de l'Europe : j'en ai vu qui certainement avaient soixantedix à quatre-vingts pieds. Puis, autre cause d'attrait, de grands hommes ont associé leurs sentiments et leurs plus intimes pensées à cette caressante verdure. Ici vous rencontrez l'ermitage où Charles-Auguste déjeuna plus d'une fois avec Gœthe; là, le banc de Schiller; ailleurs, la pierre consacrée à la mémoire du prince Franz de Dessau.
Ainsi captivé par l'histoire et par le paysage, le touriste arrive à Ober-Weimar, dont l'église conserve un beau portail du moyen âge, et parvient sans fatigue au Belvédère.
Ce château, d'un genre italien, a l'aspect tout à fait royal. Que les uns vantent sa position élevée, que les autres louent ses jardins, ses serres, ses statues, son orangerie, ses tonnelles, ses fleurs, j'y applaudis; mais le pittoresque rond-point des savants, dédié à Wieland, Herder, Gœthe, Schiller, m'a singulièrement attiré, et l'histoire du trisaïeul de la famille grand'ducale m'est revenue à la mémoire.
Ernest-Auguste de Saxe-Weimar, qui vivait dans la première moitié du dix-huitième siècle, était connu par l'originalité de son caractère. Quelques traits de sa sévérité excessive sont demeurés aussi populaires que le souvenir de ses nombreuses constructions seigneuriales. Ettersbourg et le Belvédère témoignent encore de son goût pour les châteaux de chasse et de plaisance. Bâtir était son bonheur, et il dut s'écrier plus d'une fois comme jadis Louis le Sauteur: «Attends montagne, je ferai de toi un château. » Cette passion architecturale aurait pu faire
WEIMARIENS.
Le Belvédère.
brèche au trésor, si le prince eût négligé les détails de l'administration; mais il surveillait les choses de près, et malheur à ceux de ses conseillers coupables d'une négligence ! Malheur en général à^tous ceux qui se donnaient pour ce qu'ils n'étaient pas et qui manquaient à leur devoir ! A cet esprit de droiture, Ernest-Auguste joignait une grande franchise de pàrole, et cette franchise, il la tolérait chez les autres, lui fût-elle même désagréable. En voici un curieux échantillon.
Ernest-Auguste, ayant appris qu'un étudiant en théologie d'Iéna était doué d'une grande facilité d'élocution, eut la fantaisie de voir et d'entendre le jeune prodige. Un beau dimanche donc, il donne congé à son prédicateur ordinaire et envoie à Iéna un carrosse, avec l'un de ses secrétaires et deux hussards. Le candidat Brummhardt est invité à partir sur-le-champ, sans se soucier de sa toilette. A cet ordre qui ne permet pas de
réplique, notre homme, en robe de chambre, ne fait qu'un saut en voiture. Il roule et arrivé à Weimar, il endosse dans la sacristie l'habit pastoral, car il va être appelé à prêcher d'abondance. A peine est-il monté en chaire qu'un page lui remet un papier sur lequel est écrit le texte du discours, tiré des Psaumes.
Brummhardt ne se déconcerte pas. L'exorde achevé, il attaque hardiment son sujet qu'il ramène à cette question : « Comment un prince doit-il régner s'il veut rendre son peuple heureux? » La circonstance l'inspire; il passe sans difficulté d'un point à l'autre, rien ne l'arrête, et la prédication se poursuit au milieu d'un succès extraordinaire. Le culte terminé, Brummhardt est convié à la table ducale.
« Mon cher Brummhardt,» dit Ernest-Auguste venant à lui, escorté de deux chambellans, « vous m'avez aujourd'hui joliment lavé la tête. »
Et l'improvisateur de répondre : « J'aurais dû par conséquent être plus vigoureux, puisque mon désir était de laver non-seulement la tête, mais le cœur. »
Croyez-vous que ces paroles offensèrent le prince? Nullement. Il fit reconduire Brummhardt à Iéna avec tous les honneurs possibles. Je doute que Louis XIV eût agi de cette manière, même le jour où il disait à Massillon : « Mon père, j'ai entendu plusieurs grands orateurs dans ma chapelle, j'en ai été très-content; mais pour vous, toutes les fois que je vous entends, je suis très-mécontent de moi. »
En dépit de son ferme bon sens, le duc Ernest- Auguste était superstitieux. Le 24 décembre 4742, il faisait à ses sujets un présent de Noël : afin d'arrêter les progrès des incendies, il ordonnait que dans toutes les villes et villages de ses États, on dessinât sur des assiettes de bois, qui auraient déjà servi au ménage, une figure cabalistique et certaines lettres de l'alphabet. Cette figure
WEIMARIENS. 363
et ces lettres étaient soigneusement tracées avec de l'encre fraîche et des plumes neuves, un vendredi, entre onze heures et midi. A
la première alerte, le bourgmestre ou le maire devait jeter au feu l'une des assiettes préparées, et, au besoin, deux ou trois, en prononçant le nom de Dieu. Par ce moyen , la flamme était, infailliblement étouffée. 1
Du Belvédère, d'où l'on domine la contrée, il m'a pris de furieuses envies de voler aux quatre coins de l'horizon. Mais je connaissais Tiefurt où j'avais souvent rêvé, et l'image d'Ettersbourg sur la hauteur flottait devant mes yeux. En route donc, et sans tarder, pour Ettersbourg! La fantaisie m'emporte derechef à travers le parc, à travers la ville, jusqu'à l'hémicycle de pins et de peupliers qui marquent le repos de Herder. J'atteins une chaussée légèrement montante, je dépasse les bois de l'Ettersberg et je touche au but. Ce but m'enchante : à Ettersbourg, comme à Tiefurt, je prête l'oreille à l'histoire de cent ans. Au-dessous des terrasses et de l'élégant perron du château , j'arpente la forêt, je cherche la place où de grands esprits ne craignirent pas d'organiser un théâtre d'amateurs , et je découvre , chemin faisant, des points de vue que j'aime. A l'intérieur, des raretés, entre autres une collection d'armes, méritent l'attention. Je comprends à merveille que cette demeure soit devenue l'une des résidences favorites de la cour.
Ce que je comprends aussi, c'est que la curiosité, une fois éveillée, ne puisse plus s'endormir. Il y a une jolie distance d'Ettersbourg à Osmannstedt, mais qu'importe? J'avais commencé des études d'après nature, des croquis de châteaux comparés, et
1 Thuringia. Sacksengrûn.
Euersbourg.
je me faisais une joie de les poursuivre. Ce n'est pas qu'Osmannstedt ait des tourelles à créneaux, des mâchicoulis, des fossés, des ponts-levis, mais Wieland y habita, Wieland y repose, et cela me suffisait.
Entouré de sa famille et l'âme ouverte aux plus douces jouissances, « Wieland , » raconte Bertuch , 1 « vécut plusieurs années à Osmannstedt. Il y reçut la visite de la petite-fille de Sophie delà Roche, l'amie de sa jeunesse. A.vec des dehors séduisants, Sophie Brentano avait les talents les plus divers et la sensibilité la plus délicate. Une douce mélancolie empreinte dans son regard et qui avait des racines au plus profond de son cœur, lui donnait un charme de plus et enchaînait, pour ainsi dire, ses alentours à cette spirituelle créature. Eloignée sans regret du tourbillon du grand monde, elle goûtait le repos d'Osmannstedt,
1 Journal fur Luxus, Mode und Gegenstànde der Kunst. April, 1813.
WEIMARIENS. 365
et la conversation du père Wieland, la simplicité patriarcale de la famille entière exerçaient sur elle une action salutaire. Ce fut un charmant épisode que son apparition dans la vie idyllique d'Osmannstedt. Cependant, la maladie l'atteignit bientôt, et ni les soins les plus touchants , ni les secours de la médecine ne purent la sauver. Elle expira le 20 septembre 1800. Wieland, qui l'avait aimée comme une fdle , choisit pour ses restes une place dans un petit bosquet au bas de son jardin. — Mais les coups du sort devaient se succéder rapides. Le 9 novembre 1801, une tendre et vigilante mère laissait sa place vide au foyer d'Osmannstedt. En perdant la compagne fidèle de ses jours peu de mois après une amie, Wieland conçut le dessein de reposer quelque jour auprès des deux objets de son affection. Souvent il se dirigeait en silence vers les tertres verts et s'asseyait, pour les regarder, sur un banc de gazon. »
Deux ans après ces rudes épreuves, le poète, qui, solitaire, avait perdu le goût de la vie champêtre, habita fréquemment Weimar. La cour et ses amis l'accueillaient avec reconnaissance, empressés à le distraire de ses peines. Sa vieillesse fut honorée et même heureuse, si le bonheur peut exister lorsqu'on a vu disparaître plusieurs de ceux qu'on aime. C'est à son sujet que Gœthe devait écrire: « U irremplaçable s'est attiré la mort par sa faute. Il avait passé la soirée à la cour, et nous étions en hiver. Comme il tombait de la neige, je l'engageai à passer la nuit à Weimar; mais il n'en tint compte. Il remua la neige en souliers fins et en bas de soie jusqu'à Osmannstedt, de sorte qu'il se refroidit et mourut. » C'était en janvier 1813. Il va sans dire que les dernières volontés de l'illustre octogénaire furent strictement accomplies et qu'elles n'ont pas un moment cessé d'être respectées. Bien qu'il ait été plus d'une fois vendu depuis cinquante ans, le domaine d'Osmannstedt , maintenant possédé par M. de Grand, garde religieusement trois précieuses dépouilles.
Médaille de Wielaïul, d'après Facius.
Au bord de l'Ilm, sur la mousse d'une petite éminence, s'élève une pyramide à trois faces, ornée d'inscriptions et d'emblèmes. D'un côté, vous lisez le nom de Sophie Brentano, inscrit audessous d'un papillon enguirlandé de roses; de l'autre, celui d'Anne-Dorothée Wieland, près de deux mains entrelacées dans une couronne de chêne, symbole de l'union fidèle; enfin, une lyre ailée, que surmonte l'étoile de l'immortalité, s'accorde bien avec l'épitaphe composée par Wieland lui-même : « L'amour et l'amitié étreignirent ici-bas des âmes sœurs. Une même pierre recouvre leur enveloppe mortelle. »
0 poésie de ceux qui aiment ! Bobuste foi pour laquelle le temps n'est qu'une étape sur le chemin de l'éternité ! Le voyageur se montre attentif à vos symboles, car votre éloquence a la force de la vérité. Autour de l'enceinte consacrée, la cime des arbres se balance et soupire, tandis que les eaux de l'Ilm résonnent doucement comme la cadence d'un chant lointain.
On demandait un jour à un enfant: «Qui aimes-tu le mieux, ton grand-père, ton père ou ta mère? — Je les aime tous mieux,» répondit sans embarras le petit bonhomme. De même, si l'on me disait : « Préférez-vous Weimar à Iéna ou Eisenaoh à Weimar? » j'affirmerais que je préfère ces trois villes. Chacune a sa valeur et son caractère, chacune joue son rôle dans le monde et occupe une place dans l'histoire. Eisenach a, il est vrai, le privilège de garder sur ses hauteurs le monument national par excellence de l'Allemagne chrétienne; mais l'artistique Weimar porte une couronne de lauriers verts, et quant à Iéna, n'est-ce pas le chef-lieu du haut enseignement thuiïngien et l'une des métropoles de la science ?
Entre toutes les universités germaniques, il n'en est peut-être aucune qui, depuis trois siècles, personnifie au même degré qu'Iéna l'esprit et les mœurs universitaires. Il n'en est aucune qui , en des genres différents , ait produit autant d'illustrations littéraires et scientifiques, aucune où la simplicité de mœurs des anciens jours se soit moins dénaturée au contact de l'esprit
moderne. C'est un intéressant spectacle que celui d'une population de 7,000 âmes vivant de la production et de la circulation des idées. Le professeur, l'étudiant, le bourgeois forment à Iéna une pièce à trois personnages: supprimez l'un d'entre eux, l'intérêt languit, l'action se traîne, le dénouement est manqué. Rendez-leur au contraire à tous trois la vie, comme ils l'ont en réalité, et vous chanterez en choquant votre verre le Gaudeamus igitur....
Je suis allé souvent à Iéna, et toujours avec un vif plaisir. Tantôt pour être seul, j'ai couru les hasards du vetiurino de louage, tantôt je n'ai pu résister au charme de la vieille diligence-omnibus. Ce dernier mode de transport m'a bien diverti, car les scènes de mœurs n'étaient pas rares. Indépendamment des voyageurs empilés, cognés, jusque sur le siège, un certain conducteur faisait mes délices. Singulier compère que le petit Betsch, noble de naissance, m'a-t-on dit. Sur tout le parcours il était connu sous le titre de Baron , et quand on l'appelait Baron par ci, Baron par là, il répondait gaillardement à ses connaissances.
C'est que depuis des années il allait chaque jour d'Iéna à Weimaret de Weimar à Iéna. Chevaux et voitures étaient aussi nécessaires à son existence que le boire et le manger, et il l'a bien prouvé jusqu'à son dernier soupir. Avec sa bonne figure rondelette et colorée, susceptible de s'animer lorsqu'il parlait, Baron avait les cheveux gris, un chapeau de la même couleur, mais bosselé, et des demi-bottes à l'écuyère. Comme il avait été guéri d'un rhumatisme par une bague métallique, il croyait
IÉNA. 369 fermement à la vertu de sa bague. Connaissant de longue date tous les habitants d'Iéna, il leur disait bonjour ou adieu, il savait les petites chroniques de la ville et de la banlieue, et les racontait volontiers, pour peu qu'on le poussât à bout. Betsch était l'incarnation d'un type.
Cet honnête compère était néanmoins pour moi à l'arrièreplan du tableau. Notre itinéraire, étant le principal, me faisait négliger l'accessoire.
A peine au sortir de Weimar, une route montante nous conduisait au bois de Webicht. De la lisière de ce bois se découvre le vaste plateau ondulé, à l'extrémité duquel on descend jusqu'à Iéna. Plateau jadis teint de sang , aujourd'hui fertile. Le grand chemin qui le coupe est bordé de sorbiers aux fruits rouges, que picotent en passant les oiseaux. Au milieu des brumes de l'automne ou sous un ciel bleu, ces arbres se détachent en silhouette sur l'horizon nu. Çà et là, quelques moulins à vent agitent leurs bras ; un ou deux toits rouges apparaissent au loin; on entend des bruits de chariots et le claquement du fouet d'un roulier.
Animez ce paysage et transportez-vous en 1806. Le canon gronde, le sol fume. Bataille! Peut-être la place que viennent de fouler nos chevaux a-t-elle été marquée par un dévouement héroïque; peut-être, au bord du champ que nous côtoyons, des infortunés ont-ils fermé les yeux à la lumière qu'ils aimaient. Oh! les tristes jours! Scènes lamentables! Combats de Closewitz et Lutzerode, combats de Rœdchen et Lehesten, combat de Vierzehnheiligen , combat de Capellendorf, que de combats dont l'ensemble compose cette formidable journée d'Iéna!
Rarement lutte fut moins possible à éviter des deux parts et rarement l'imprévu des circonstances déjoua davantage les combinaisons humaines. Si l'un des chefs de l'armée allemande ne
se fût pas imaginé que Napoléon suivrait un certain itinéraire, et si toutes les fortes positions autour d'Iéna eussent été gardées, l'empereur et l'artillerie française n'auraient pu, vraisemblablement, parvenir jusqu'au sommet du Landgrafenberg. D'un autre côté, supposez que le maréchal Lannes, dans la nuit du 13 au 14 octobre, n'eût pas obtenu les indications précieuses du pasteur Putsche, pour franchir le Rauthal, la garde et le bivouac de l'empereur se seraient trouvés subitement privés d'une aile de défense du côté de Closewitz. À quoi peut tenir le succès !
C'est un épisode assez peu connu dans ses détails que ce passage des Français à travers le Rauthal. Il ne fallait rien^ moins que le récit de Putsche, déposé dans les archives du presbytère de Wenigeniéna, pour révéler des circonstances longtemps ignorées, et c'est M. le Dr Klopfleisch, d'Iéna, qui, dans un remarquable et récent ouvrage a cité le premier l'acte authentique du malheureux pasteur.
Putsche avait déjà presque tout perdu, vêtements, linge, meubles, bois, argent, récoltes, et cent hommes remplissaient sa pauvre maison, lorsque, nouveau désastre, le corps d'armée de Lannes envahit Wenigeniéna et Camsdorf2.
« Le maréchal Lannes, » raconte Putsche, « ayant appris avec chagrin mes infortunes, me fit prier par un colonel de me rendre auprès de lui. A cette invitation, je répliquai : « Je ne peux « pas abandonner ma femme malade et deux enfants sans se- « cours, lorsque notre village est en danger d'être à chaque « instant mis en cendres. » Excuse inutile ! Le colonel me persuada que je pouvais être sans crainte, que c'était l'affaire de quelques minutes, et qu'on me ramènerait bientôt au milieu des
1 D' Ch. Klopfleisch, Die Schlacht bel Iena. Iena, Deislung, 1862.
2 Wenigeniéna et Camsdorf peuvent être regardés comme des banlieues d'Iéna.
miens. Je dus le suivre bon gré mal gré. Sous une porte adossée en biais contre un pieu, dans le jardin Niethammer, je trouvai le maréchal Lannes endormi, à côté de plusieurs officiers supérieurs, autour d'un feu. Le colonel, l'ayant réveillé, me présenta. Après s'être légèrement soulevé, Lannes m'adressa les questions suivantes, auxquelles je répondis brièvement :
— Etes-vous le pasteur de l'endroit?
— Oui.
— Vous avez, sans doute, beaucoup perdu dans le pillage?
— Tout, malheureusement.
— A combien se monte votre dommage?
— Je ne puis maintenant l'estimer, mais ce ne sera pas trop dire que de le taxer à plus de 2000 thalers.
— C'est beaucoup. La guerre est un grand mal. Nous ne la faisons pas volontiers. Depuis quand êtes-vous ici ?
— Depuis dix ans.
— Connaissez-vous bien vos gens?
— Je le crois.
— Donnez-moi quelques hommes fidèles pour me guider dans la contrée.
— Cela sera difficile, car tous sont en fuite.
— Allez seulement, et cherchez.
« A ces mots, il me congédia, et le colonel me donna l'ordre de revenir bientôt. Sur le chemin de ma demeure, je m'adressai à deux habitants, auxquels je découvris les exigences du maréchal, mais aucun d'eux ne se soucia de l'affaire. Pour me tirer cependant de ce mauvais pas, je me dirigeai vers une écurie où un certain Philippe Granert avait élu domicile avec toute sa famille, et comme il n'avait rien à perdre, je pensais qu'il pourrait se sacrifier le premier. Mais les pillards lui avaient enlevé même sa chemise, et il gisait nu sur la paille. Ce que voyant, je m'en
allai droit vers le maréchal, et je lui dis : « Tous ceux d'ici ont « disparu, sauf un seul, qui est couché sur la paille, car les « soldats lui ont pris jusqu'à la chemise. »
«Impatienté, le maréchal répondit: « Eh bien, allez, allez! »
« Sans me le faire répéter, je m'en retournai à mon logis plus vite que je n'étais venu.
« Une demi-heure s'était à peine écoulée, lorsque le colonel en question m'annonça que le maréchal voulait parler à l'homme sans chemise. Je me refusai d'abord à conduire le colonel, mais il me prit le bras, me forçant à l'accompagner. Je dus obéir. Les menaces et les emportements obligèrent Philippe Granert de mettre la chemise de sa fille et de nous suivre. En route, un autre villageois, Balthasar Mœbius, se trouva aussi, malgré lui, enrôlé. Il pouvait être environ trois heures et demie du matin, lorsque nous arrivâmes derechef auprès du maréchal. Il nous exhorta à prendre patience.... Au bout d'un certain temps, il dit quelques mots à ses alentours et se tourna vers moi. Un jeune lieutenant de hussards, qui parlait fort bien allemand, servit d'interprète. Il s'adressa à nous à peu près en ces termes:
— Nous sommes las de la guerre et nous essaierons d'en finir vite. Le roi sera aujourd'hui attaqué et battu. C'est pourquoi il nous faut connaître la route et vos gens doivent nous la montrer. Qui sont-ils, vos hommes?
— Des habitants de l'endroit.
— Connaissent-ils aussi la contrée?
— Ils y sont nés et ils y ont été élevés.
■ — Lequel vaut le mieux pour notre entreprise?
— Peut-être Philippe Granert.
— Piépondez catégoriquement. Quelle distance y a-t-il d'ici à Closewitz ?
— Une lieue,
— Quelle route suivre?
— A travers la ville.
— Ne peut-on pas y arriver par un autre chemin?
— Non.
— Peut-on aller d'ici à Dornbourg sans traverser la ville?
— A tout événement, par Kunitz, mais c'est dangereux.
— Comment donc? N'y a-t-il point de grande route?
— Oui, mais elle est périlleuse.
— Pourquoi?
— H y a des pentes raides et malgré toute la prudence possible, on peut tomber dans la Saale.
— Par conséquent, l'artillerie n'y peut passer ?
— Non.
— Il faut donc aller par la ville à Closevvitz ?
— Oui.
— N'y a-t-il pas un chemin par Lœbstedt?
« Ce fut avec terreur que je répondis à ces questions précises, qui trahissaient une exacte connaissance des lieux :
— C'est faire un grand détour.
■ — Combien de temps d'ici à Lœbstedt?
— Une heure.
— Et de Lœbstedt à Closevvitz?
— Egalement une heure ou une heure et demie.
— Closevvitz est-il grand?
— Non.
— Où est-il situé?
— Sur la montagne.
— Y a-t-il des défilés à passer, des cours d'eau, des marais?
— Non.
— Mais des bois ?
— Oui.
374 IËNA.
— Quelles espèces de bois?
— Moitié sapins, moitié broussailles.
— Un autre chemin ne peut-il pas conduire dans la direction de Closewitz, sans qu'il soit nécessaire de toucher Lœbstedt?
— Peut-être un chemin vicinal.
« Là-dessus, le maréchal déploya une carte du pays, et tandis que les autres généraux faisaient de même, il me demanda si la position de Closewitz était bien exacte? La carte était plus détaillée qu'aucune autre à ma connaissance, et me voilà tenu de dire oui. Puis, se tournant vers deux hommes de la ville, le maréchal leur enjoignit de l'accompagner. Mais ils répondirent que, n'étant que depuis peu de temps engagés comme domestiques à Iéna, ils ne connaissaient pas du tout les chemins. De leur côté, Philippe Granert et Balthasar Mœbius assurèrent n'avoir pas été au delà d'Iéna.
« Eh bien! vous me servirez de guide, » me dit le maréchal. « Vous avez étudié à Iéna, donc vous devez en savoir long sur «la contrée. Je veux non -seulement vous dédommager com- « plétement de votre perte, mais encore vous mettre en grande « faveur auprès de l'empereur Napoléon. »
« En vain je lui représentai que je ne pouvais délaisser ma femme malade et deux enfants, que l'entreprise était incompatible avec mon serment et mes fonctions, que chacun me regarderait comme un traître, que je perdrais mon poste, que j'étais faible, délabré par la souffrance et les mauvais traitements, que j'avais enfin d'affreux souliers et à peine de quoi me couvrir la tête. Toutes ces représentations n'eurent point d'écho. On me donna une casquette de cuir, et deux généraux m'ayant empoigné par le bras, me menèrent dans la direction de Camsdorf.
« Aussitôt toute l'armée s'ébranla.
« A notre arrivée à Camsdorf, je répétai encore une fois d'un ton
IÉNA. 375 ferme et décidé: « Je ne puis vous conduire!)) On me ramena auprès du maréchal, qui fut instruit de ma déclaration. Il me dit que je pouvais aller. Comme à ces mots je me retournais joyeux, des soldats me mirent la main dessus, quelques-uns même dirigèrent leurs armes contre moi. L'angoisse et l'effroi m'extorquèrent ce qu'on voulait : je consentis à accompagner le maréchal...
« Nous prîmes le chemin du Rauthal. L'état-major se tenait constamment à mes côtés. Lannes me tendit plusieurs fois la main, en ajoutant : «Ne craignez rien, soyez tranquille, je « tiendrai certainement mes promesses. » A l'entrée de la vallée, les officiers supérieurs s'éloignèrent enfin, et l'on me remit à un capitaine chargé d'avoir sur moi un œil vigilant. Toute tentative de fuite eût été vaine.
« Lorsque nous fûmes arrivés sur les hauteurs de Closewitz, je demandai ma libération, parce que je ne connaissais plus la route. Mais ma prière demeura sans effet, car le maréchal avait donné l'ordre de me surveiller avec rigueur. Nous marchâmes d'abord à droite, vers Rœdchen, puis de nouveau en arrière, vers Closewitz, à travers le village, enfin à droite encore, dans la première direction où déjà des chasseurs et des fusiliers prussiens tiraillaient avec les ennemis. Les balles sifflaient sur nos têtes, plusieurs Français furent blessés. Dès que nous fûmes en vue de l'armée prussienne, les généraux du corps de Lannes vinrent me remercier et me congédièrent, après avoir pris mon nom. Je me précipitai dans les bois au milieu des bouches à feu, le long de l'armée française, et je tombai vers midi tout exténué à Iéna. r
Ces détails que le pasteur Putsche pouvait seul fournir, je les ai lus sur le théâtre des événements, et ils avaient, je vous assure, de la couleur. J'aurais voulu consulter, en même temps, les
IÈNA.
Capellendorf.
Souvenirs des guerres de 1806-1813, d'un intérêt si soutenu sous la plume de M. le chancelier de Millier, l'un des hommes d'Etat les plus distingués de Weimar. Mais on ne s'entoure pas toujours d'une bibliothèque : en voyage, les livres sont les lieux, les institutions et les hommes.
Des bois du Webicht à Iéna, l'œil ne s'arrête que sur un petit nombre de hameaux ou de villages ; seulement, à chacune de ces localités se rattache quelque anecdote et à chaque anecdote la même date. Aussi, toutes les fois que j'ai passé devant Frankendorf en voiture particulière, le cocher a-t-il fouetté à travers champs et en moins d'un quart d'heure, malgré les ornières, nous apercevions les murailles de Capellendorf.
Quartier général du prince de Hohenlohe, Capellendorf a donné son nom à l'un des terribles engagements d'Iéna. L'affaire de Vierzehnheiligen avait été commencée le 44 avant midi, et les flammes allaient bientôt dévorer l'endroit, lorsque, l'action pous-
IÉNA. 377 sêe jusqu'à Capellendorf, il dut s'agir pour les généraux allemands de garder leur position. Cependant, une circonstance, à jamais regrettable, éparpilla la défense au lieu de la concentrer. Le général Ruchel s'était appuyé non loin de Weimar, sur une hauteur, près d'Umpferstedt, à l'embranchement de deux routes, de manière à maintenir les communications libres avec le duc de Weimar et à pouvoir , au besoin , se porter vers le prince de Hohenlohe. Or, le 14, à neuf heures du matin, le prince s'assurait déjà, par une estafette, de l'appui de Ruchel; après dix heures, il lui faisait dire d'avancer au plus vite du côté de Vierzehnheiligen. « Je vais sur-le-champ! » répondit Ruchel, et il n'arriva que vers trois heures à Capellendorf: c'était trop tard. Le général chercha bien à regagner, par son courage, ce que ses temporisations lui avaient fait perdre, mais le sort était jeté : atteint à la poitrine, au-dessous du cœur, « il bande sa blessure avec son mouchoir de poche et demeure)) au milieu de ses soldats... Le reste est connu; un malheur en amène un autre.
Capellendorf n'a conservé de ses désastres que des trous de balles dans les murs. Avec ses vestiges de bastions, ses tours, ses fossés pleins d'eau où barbotent des canards le long des saules, le château, bien que vaste d'enceinte, n'a point un aspect guerroyant, et les demeures des villageois, à l'entour, répandent sur lui leur simplicité.
La fête des roses cadre avec les agrestes tableaux de l'endroit. Instituée à perpétuité en 4823, grâce à un capital fourni par un généreux fonctionnaire de Capellendorf, cette fête se célèbre chaque année au mois de juillet. Le matin du dimanche fixé, la population des écoles, sous la conduite de ses maîtres et des ecclésiastiques, se rend processionnellement au temple où quatre couronnes de roses décorent l'autel chargé de fleurs. Après le chant
1 Dr Klopfleisch. Die Schlacht bei Tena.
378 îènA.
religieux: « Nos années s'enfuient comme un rêve, etc., » le pasteur fait subir un examen public aux jeunes élèves et prononce un discours de circonstance; puis, en présence des autorités et de la paroisse, il remet à l'écolière et à l'écolier modèles des Bibles dorées sur tranches et de grandes couronnes de roses. Deux accessits reçoivent de plus petites couronnes et des livres de psaumes. La cérémonie terminée, les enfants, prennent le chemin du presbytère, et toutes ces petites bouches fraîches s'entr'ouvrent pour avaler force craquelins.
Capellendorf étant au sommet d'un triangle qu'il forme avec Frankendorf et Kœtschau, la ligne la plus courte, en quittant le village des roses, est de joindre Kœtschau. Kœtschau n'est rien, mais l'auberge , au bord de la route, est tout. Presque à moitié chemin de Weimar à Iéna, c'est l'étape inévitable des charretiers, des paysans, des voyageurs à pied, des diligences. A partir de là, vous avancez vers le célèbre Sc/mecke, à la rencontre de pentes aujourd'hui fort adoucies, entre des hauteurs moyennes, les unes boisées, les autres calcaires, jusqu'à la riante avenue au bout de laquelle se montrent les toits d'Iéna.
Sur la rive gauche de la Saale, au débouché du Mûhlthal, Iéna joint au respect qu'inspire sa renommée tous les avantages attachés à la franchise du caractère et à un facile abord. Pourquoi la petite ville « aux sept merveilles, » comme on disait jadis, n'aurait-elle pas une force attractive? Sa gravité savante est tempérée par la grâce. Avec de l'enjouement dans l'esprit, de la mobilité dans les allures, de l'affabilité dans les manières, elle n'a rien à envier à personne.
léna.
La nature ne lui a pas épargné non plus les avantages extérieurs. Les sommités qui l'environnent de toutes parts, sans l'étouffer, lui forment un pittoresque diadème , tandis que les eaux de la Saale, mêlées à la Litter, bruissent en contours sinueux à ses pieds. Malgré quelques montagnes chauves, ses campagnes verdoient sous un ciel clément. De près et au loin se dessinent des champs bien entretenus, des bois, des vergers couverts d'arbres fruitiers, des vignobles même. Suivant l'heure du jour et la saison, ce simple tableau s'embellit et se nuance. Le matin, en automne, les nuages se traînent lourdement aux flancs des collines ou s'engorgent dans les replis de la vallée, mais ils ne tardent pas à se dissiper aux premiers feux du soleil et, à leur place, s'élèvent des vapeurs diaphanes , semblables aux brumes de la légende sur la crête des manoirs.
Le paysage ne m'aurait pas conquis à première vue, que Y Ours noir m'eût subjugué sans peine. A deux pas du château, non loin
de l'Université, Y Ours noir est un bon hôtel, et un hôtel historique. C'est là que Luther, après son évasion de la Wartbourg, entra en conversation avec des étudiants suisses qui s'en allaient à Wittemberg; c'est de là qu'il partit le 5 mars 1522 pour rejoindre ses amis réformés et poursuivre sa croisade.
J'ai fait bonne connaissance avec l'hôtelier actuel; c'est un honnête Thuringien. Sans prétention, sans grands airs, mais avec une satisfaction naturelle pourtant, il a tenu à me faire lui-même les honneurs du jardin et de la vaste maison. A droite en entrant, sous la porte cochère, il m'a désigné la longue salle où les deux Saint-Gallois furent si bien traités par celui qu'ils prenaient d'abord pour Ulrich de Hutten. Au premier et au second étage, j'ai remarqué les deux chambres tour à tour habitées, dit-on, par le réformateur. On m'a logé dans l'une de ces chambres qui est claire et haute , avec deux fenêtres sur la place et une large échappée de vue. Le plafond, quoique reblanchi, laisse voir une fine ornementation et des moulures, restes du passé.
Installé au mieux à Y Ours noir, j'avais une affaire à bien mener. Apprendre à connaître, si peu que ce soit, une ville dont la tête est plus grosse que le corps, et l'esprit plus grand que la tête, n'est pas chose aisée. Par où commencer? En voyage, comme dans la vie studieuse, le meilleur moyen d'arriver à ses fins est d'aller droit au cœur d'un pays ou d'un sujet : tout le reste ensuite se simplifie.
Transportez-vous donc avec moi jusqu'au vieux Marché. Si les ruelles que vous avez traversées, si les maisons à hauts pignons, si l'aspect des boutiques et des échoppes, si, par impossible, je ne sais quoi d'indéfinissable ne vous apporte pas des émanations du moyen âge, le Marktplalz produira sur vous, à coup sûr, une vive impression. Yoilà une belle place rectangulaire bordée de demeures d'âges différents, voilà l'auberge du Soleil plus de
IÉNA. 384 deux fois centenaire, voilà le solide hôtel de ville. Oui, le voilà bien avec ses deux étages, ses piliers, ses arcades sous lesquelles on circule, ses bancs de boucherie et sa tour en saillie. Elle a du caractère, cette tour, et son horloge aussi. A chaque quart d'heure qui sonne, un ange lève les bras vers une petite cloche, et pour l'heure entière, à chaque coup frappé, on voit le fruit doré des Hespérides s'approcher d'une bouche humaine; la bouche s'entr'ouvre et cherche en vain à attraper la pomme. « Symbole des appétits insatiables de l'homme et de son perpétuel effort pour les satisfaire '. » Quand le corps de musique d'Iéna joue, de cette tour, ses plus jolis airs (ce qui arrive deux fois la semaine), quand, de tous les côtés du Marché, débouchent des curieux, et que les marchands se tiennent sur le seuil de leur porte, le poing sur la hanche, avec des commères tout yeux et tout oreilles, se croirait-on au dix-neuvième siècle ou au seizième?
Le seizième a son monument au milieu de la place. La statue de bronze de Jean-Frédéric le Magnanime, remarquablement modelée par Drake, attire les yeux et réjouit les cœurs. Tenant d'une main la Bible et, de l'autre, une épée, le champion du luthéranisme a la ferme attitude qui lui convient. Il fut l'âme d'Iéna. S'étant arrêté à Iéna, comme prisonnier de l'empereur, il forma le plan d'établir une université réformée en Thuringe, à la place de celle de Wittemberg, et c'est à Iéna encore que, rendu à lui-même, l'électeur s'empressa de revenir.
Il obtint réellement sa délivrance le 1 er septembre \ 552. Le 6, il entrait avec Cranach à Bamberg, où des cris d'allégresse signalèrent son passage. De Bamberg à Cobourg, les mêmes témoignages publics d'estime et d'amour l'accompagnèrent. Sur la place du Marché de Cobourg, la foule était rassemblée, et
1 H. Orlloff. Iena und Vmgegend, Iena, Dœbereiner, 1864-
toute la jeunesse des écoles, tenant des couronnes, entonna un cantique d'actions de grâces. A ce spectacle, Jean - Frédéric , ému jusqu'aux larmes, dit à l'ancien évêque de Naumbourg: «Qui suisje, moi, homme mortel et -pécheur, pour qu'on me rende un tel hommage? » Et l'ecclésiastique, non moins attendri : « Que Votre Grâce Electorale soit satisfaite j Cela n'est que le commencement. » A Cobourg , la famille princière se trouva réunie et, à sa tête, celle qui avait tant prié et que Dieu avait exaucée, la vaillante Sibylle.
Ainsi escorté de tous ceux qui lui étaient chers, le vaincu de Muhlberg atteignit, en vainqueur , Iéna. La bourgeoisie vint à sa rencontre, hors des portes de la ville; l'enthousiasme était au comble; les cloches sonnaient à toutes
Ién:t. Statue de l'Electeur Jean-Frédéric le Magnanime.
iénà. 383 volées. Jean - Frédéric fit son entrée en voiture, ayant à ses côtés son fils aîné et son peintre, maître Lucas Cranach. A la vue des étudiants, accourus en foule sur son passage, il dit à l'un de ses alentours : « Sieh, das ist Brader Studium ! % Après avoir écouté les félicitations des professeurs et les souhaits du bourgmestre, il alla prendre possession de ses appartements à Y Ours noir, aux cris répétés : « Seigneur Dieu, louange à toi ! » Et le soir des feux de joie brillèrent sur les montagnes.
Malheureusement, le prince quitta ce monde avant d'avoir assuré l'avenir de son cher frère Studium. L'empereur Ferdinand fit attendre longtemps la concession des droits et privilèges universitaires, en sorte que la consécration officielle de l'université n'eut lieu qu'en 1558. Trois siècles plus tard, en 1 858, le grandduc de Saxe et son pays devaient célébrer le troisième jubilé séculaire de la haute école thuringienne, et s'unir dans un même sentiment de reconnaissance envers l'aïeul de la maison de Weimar. S'il eût été donné à Jean-Frédéric de sortir une heure du tombeau, n'aurait-il pas versé des larmes de joie en se retrouvant au milieu des siens, avec ses souhaits accomplis et ses espérances réalisées? Ah! la patriotique fête! Et à quel point elle a laissé des souvenirs! C'est depuis 1858 que la colossale statue du Magnanime décore la grande place d'Iéna.
Il n'y a pas loin du vieux Marché à l'église. Bâti sous les auspices de saint Michel, patron de la ville, le temple principal date du quinzième siècle, et son architecte aurait accidentellement trouvé la mort en l'élevant. A l'un des côtés du grand portail, on a joint une étroite chapelle grillée : c'est la cellule des pénitentes. Les nonnes d'un cloître voisin venaient sans doute y expier leurs fautes réelles ou imaginaires.
1 « Regarde, voilà le frère Etude! »
IÊNA.
Iéna. Cellule des pénitentes.
Dans l'intérieur de l'édifice , les trois nefs , l'élévation des arcs, la hauteur des piliers, parlent à l'âme et plaisent à la vue. On assure que sous la voûte d'arête de l'autel peut passer un chariot. Je ne doute pas de l'existence de cette merveille, mais je lui préfère soit le clocher, soit un colossal Luther de bronze. Ce Luther qui, pendant la guerre de Trente ans, n'échappa aux fureurs de ses ennemis que grâce à un subterfuge, m'a figuré les destinées du christianisme victorieux au sein des orages.
Mon hommage rendu à saint Michel et à Luther, je n'ai pas cru mal faire de mêler le profane au sacré. A l'extrémité du petit
IÉNA. 385 faubourg Saint-Jean , la porte de ce nom a conservé une tour d'observation, sur la plateforme carrée de laquelle quatre figures de singes ont été sculptées en pierre aux quatre coins. Or, au commencement du dix-septième siècle, les gardiens de la tour ou veilleurs de nuit étaient un soir à leur poste, quand des étudiants échauffés s'amusèrent à les appeler « veilleurs de singes. » La dignité des braves gens se trouva offensée de cette turlupinade. De là, des propos plus que vifs, une querelle en règle à propos de singes, et finalement une batterie entre étudiants et bourgeois. Un étudiant resta étendu mort sur le carreau.
Le dimanche après cette scène de désordre , le surintendant Gœtz, voulant flétrir, du haut de la chaire, de semblables méfaits, n'imagina rien de mieux que d'emprunter son texte au livre des Juges : « Les Philistins sont sur toi , Samson. » Ces paroles de Délila firent fureur. On n'entendit le jour même, dans les rues, que : « Les Philistins sont suv toi, Samson ! » Et, dès ce moment, tous les bourgeois d'Iéna se virent pour jamais métamorphosés en Philistins ou Philister. Métamorphose qui s'est opérée au loin. Il n'y a pas une seule université germanique où les bourgeois aient pu se soustraire au sobriquet fatal. Philister se lit partout à la première page du vocabulaire des étudiants, avec notes et explications détaillées.
Iéna, du reste, a été le berceau du Schulfuchs, aussi bien que du Philister. Un certain Brismann, contemporain de la Renaissance, professeur de langue grecque à l'université, et connu pour sa pédanterie, avait l'habitude de porter un manteau doublé de peau de renard. Il s'ensuivit que les étudiants donnèrent, par ironie, le nom de Schulfuchs, « renard d'école, » à tout pédant, infatué de son mérite, et, plus tard, celui de Fuchs aux novices, sortant du gymnase, et point encore initiés au Commers et autres us de la Burschenschaft.
Non loin de la porte St-Jean, fleurit la Rose, rose qui, pour n'être ni de serres, ni de jardins , n'est pas moins célébrée des Horace universitaires. Elle comprend soit des salles de cours, de concert et de bal pour l'hiver, soit un excellent restaurant et débit de bière. La chronique n'est pas muette touchant l'histoire de cette maison, donnée à l'université en 1561 ; on parle d'étudiants aveuglés, coutelés, assommés. De nos jours, rien de pareil; on peut se quereller à la Rose, on ne s'y étrangle plus. Nous vivons dans le siècle de la paix armée.
Et les armes de la paix ont pour arsenal les nouveaux bâtiments de l'université et la nouvelle bibliothèque. Celle-ci et ceux-là sont confortables. Toutes les universités n'ont pas un palais pour loger leurs livres. Cent cinquante mille volumes méritent, à la vérité , considération, lorsque, dans le nombre des curiosités, des manuscrits, des miniatures, il y a le recueil des chants des trouvères de la Wartbourg et une Bible de Cranach, qui fut la propriété de Jean-Frédéric le Magnanime.
Ce qui ajoute du prix à ces récentes constructions académiques, c'est leur situation sur le boulevard d'Iéna. Vrai boulevard, puisqu'aux murs de l'enceinte fortifiée a succédé une verte allée, un cours, comme à Leipzig et à Francfort. Vous ne rencontrez, en suivant cette promenade plantée d'arbres, ni restaurants somptueux, ni gants jaunes, ni chevaux de Chantilly lancés au galop. Le long des massifs et des corbeilles de gazon s'élèvent les statues d'Okcn, le naturaliste, de Dœbereiner, le chimiste, de Schulze, un autre savant. Une ou deux tours, comme le Pulverthurm, couvertes de lierre, rappellent seules les anciens remparts. Mais près de la Bibliothèque, ce souvenir s'efface à la vue du Jardin des Princesses, très-simple demeure, ainsi appelée à cause des séjours prolongés de plusieurs membres de la maison de Weimar. Sur le seuil de la maison se lisent encore les noms des derniers propriétaires Griesbach, le théologien, et J.-H. Meyer.
IÉNA. 387 A l'un des tournants du boulevard, vis-à-vis de Y Ours noir, s'élève le château ducal. Outre les appartements et de spacieuses dépendances, il renferme les musées d'archéologie, de minéralogie, de zoologie et le cabinet de numismatique orientale. Ce riche médaillée s'est accru de l'incomparable collection Soret, récemment acquise par la famille grand-ducale. Feu M. le conseiller d'Etat Soret, dont l'esprit pouvait se plier à tous les genres d'études, avait gagné, par ses ouvrages et ses découvertes, la réputation d'un des grands numismates de l'Europe. On le prenait pour arbitre et pour juge. Des inscriptions réputées indéchiffrables n'échappaient guère à sa sagacité d'érudit, et combien de dynasties orientales d'époques reculées n'a-t-il pas, d'un seul mot, mises en lumière! Heureusement, tant de pièces rares sont entre bonnes mains : on ne pouvait en confier l'inspection et la classification à un orientaliste plus expert que M. le professeur Stickel.
Outre la promenade qui sert à Iéna de ceinture, il n'y a pas de lieu plus fréquenté que le Paradis, au bord de la Saale. De tout temps, ce nouveau Pré-aux-Clercs, très-digne de la faveur, a vu son allée et sa contre-allée, avec leurs magnifiques ombrages, servir de théâtre aux fêtes et réjouissances de la ville. Là se plaisent à humer l'air, le professeur qui médite, l'étudiant qui flâne, la mère et l'enfant qui jouent. Là j'ai entendu un dialogue comme celui-ci entre Lucas et une bonne en train d'endormir un moutard dans ses bras :
— N'est-ce pas ici le Paradis?
— Oui.
— C'est donc ici, pas vrai, qu'on est au ciel?
— Mais oui, on n'en est pas loin.
Le mot est charmant. On en dit bien d'autres, dans les soirs d'été, à l'ombre des tilleuls, entre couples heureux, tandis que
lénu. Le paradis.
de gais compagnons traversent, en chantant, la Saale sur de légers canots. Vers la rive où ils abordent, ces fils*de la fantaisie, la scène a sa grandeur et son mystère. On voit se dessiner des prairies sombres au pied de coteaux à demi-brumeux, les lignes blanches des montagnes se profilent sur l'azur foncé du ciel, et la lune qui se lève derrière l'arête vive d'un pic frappe de ses rayons les 'eaux attiédies par les feux du jour. C'est l'heure de la légende, et dans les anfractuosités des rochers, au plus profond des Trous du Diable, Y Oiseleur maudit se livre à ses pratiques malfaisantes.
Qui est cet oiseleur1? Au dire de plusieurs, ce serait Czernebog, un dieu des Czèques, de la race des Wendes, qui apparut jadis au village de Ziegenhain, sous l'apparence d'un bouc; et il n'aurait fallu rien moins que le pouvoir de saint Boniface pour le reléguer avec d'autres faux dieux, dans les entrailles de la terre.
Capable de revêtir toutes les formes, Czernebog tient de Protée et du caméléon. Tour à tour il chasse, pêche, se métamorphose
1 C.-W. von Knebel, Thuringia. 1841.
IÉNA. 389 en naturaliste amateur. Au printemps et en été surtout, il aime à cueillir des herbes et des fleurs, dont il fait une boisson réconfortante pour ses acolytes. Comme chasseur, la foule l'a surnommé Kautz, et son costume vert le fait aussitôt reconnaître des enfants qui l'ont surpris à l'affût au penchant des montagnes; pour peu qu'il ait manqué quelques coups de suite, le voilà qui s'irrite et disparaît. C'est sous les traits d'un oiseleur qu'il est vraiment lui-même et qu'il inspire le plus d'effroi. Le teint rouge, la tête pourvue de cornes, mais chaperonnée comme un oiseau, maître Kautz a des gluaux qui sortent de la poitrine, des plumes à la ceinture et des griffes diaboliques. Son bonheur est de se tenir aux aguets dans les abîmes des Trous du diable, afin de s'emparer des malheureuses âmes égarées, surtout de celles qui ont un beau corps de femme.
Ce redoutable esprit de la montagne exerce son prestige sur les profondeurs du Kernberg, et quiconque s'aventure sans précaution dans ces régions ténébreuses y trouve son tombeau. Il n'y a qu'un petit animal marin, du genre oursin, capable de déjouer les ruses du méchant; et encore celui qui le possède doit-il s'en servir dans la mût de Walpurgis, sans éprouver ni crainte, ni tremblement. L'heureux mortel, assez hardi pour avoir surmonté tous les obstacles, parvient jusqu'à une grotte où brillent des lumières sans nombre, vers un étang limpide habité par des poissons d'or et d'argent et garni d'un sable non moins précieux. Près de là se montre le sorcier entouré de jeunes fdles, occupées les unes à tresser des filets, les autres à jouer et à chanter.
Aussi longtemps que le visiteur tient ferme à la main son amulette et demeure sourd à la voix des sirènes, il peut remplir ses poches des richesses souterraines; mais pour sortir de la grotte, il doit jeter le talisman derrière lui, et cela sans tourner la tête. Manque- 1- il à ce devoir, ou son talisman tombe-t-il
dans les eaux, l'oiseleur maudit lui apparaît sous son plus hideux aspect et fait entendre un rire moqueur. Tandis que les jeunes filles, joyeuses auparavant, s'évanouissent au milieu d'un torrent de larmes, des vipères et des serpents s'entortillent autour de l'infortuné : il est perdu à jamais pour ce inonde.
Saisissante image de l'ambition et des humains désirs!
La poésie de la nature serait nulle à Iéna, que l'université de Jean-Frédéric ne perdrait rien de sa valeur. Kant a fait Kœnigsberg, comme Schelling, Fichte, Schiller, Schlegel, Reinhold ont fait la gloire d'Iéna moderne. Et cette gloire, qui ne l'a pas célébrée? Combien de littérateurs n'ont-ils pas décrit la grande période de la fin du dix-huitième siècle et du commencement du nôtre, alors que le plus pur de la sève universitaire circulait en Thuringe et qu'une jeunesse ardente s'empressait à cueillir les fruits de l'arbre de science ! Nommer Weimar et Iéna, c'était nommer l'Allemagne.
Ce qui contraste avec ce tableau connu et souvent retracé, ce sont les humbles commencements d'Iéna. Instituée sous le nom de Gymnase académique, en attendant l'approbation impériale, la nouvelle école n'eut pendant quelque temps pour professeur que Jean Stigel. A ce maître d'éloquence fut adjoint bientôt Victorin Strigel, un théologien dont les opinions devaient faire du bruit. Les cours s'ouvrirent modestement par deux discours de ces hommes de mérite sur l'utilité des études. Quelques années plus tard, les quatre facultés étaient fondées, le nombre des étudiants allait croissant , on voyait des célébrités se livrer de tout cœur à l'enseignement.
De 1558 à 18(30, Iéna a vu en charge plus de cinq cents professeurs. Dans cette élite, où brillent maintenant un Hase, un Schwarz, un Kuno Fischer, un Ried, un Gegenbaur, que de Thuringiens, que de savants originaires d'Iéna seulement , de Weimar, d'Eisenach ! De notre temps, le grand-duché de Saxe a produit, entre autres, en philologie classique, Gœttling; dans les langues orientales, Stickel; en droit, Asverus, Danz, Luden; dans les sciences naturelles, Huschke, les Succow, le conseiller de Froriep et son fils Robert, le Dr Stark, médecin de la cour de Weimar, Ilufeland, Domrich, Theile. Et d'autres villes de la Thuringe ont donné le jour à Voigt, le botaniste, à Lenz, le minéralogiste, à Fuchs, l'anatomiste, à Gaspari, géographe et statisticien, à Girtanner, le jurisconsulte, à Schleicher, le linguiste. J'en oublie et des meilleurs.
Le souvenir d'aucun professeur d'Iéna, saxon ou étranger, n'a disparu de la mémoire du pays. On voit beaucoup de maisons dont les murs portent gravés les noms des représentants de la science et des lettres. Cet usage original et tout à fait pieux invite le promeneur à se souvenir. Impossible de ne pas s'arrêter devant la demeure d'Erhard Weigel, astronome et mathématicien distingué du dix-septième siècle, car les inscriptions ne manquent pas : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux! — Paix sur la terre! — Ronne volonté entre les hommes! — L'homme a reçu la vue pour contempler le ciel et compter les trésors de l'univers. » La maison et le jardin de Schiller sont aussi des buts de pèlerinage. C'est dans ce jardin, où l'on a placé le buste du poète professeur, qu'une pierre porte ces mots : « Ici Schiller écrivit Wallenstein. »
Au delà du boulevard et du premier pont sur la Saale, j'ai remarqué l'habitation d'un maître en son genre, de Rernard de Saxe-Weimar. Il étudiait en 1619 à Iéna. Ce nom illustre m'a
léna. Jardin de Schiller.
rappelé les mérites d'un autre Bernard, aussi habile à manier la plume et la parole que l'épée, de ce fils de Charles-Auguste qui, à quatorze ans, assistait à la bataille d'Iéna pour combattre ensuite à Wagram; de ce voyageur intelligent, spirituel observateur qui, par ses vertus comme par ses lumières, « était, dans la complète acception du mot, de la famille Ernestine.1 »
C'est, à mon sens, une institution singulièrement remarquable qu'une université allemande. Son sénat, ses statuts, ses prérogatives , sa police en font une puissance. La hiérarchie universitaire a des racines dans les lois et dans les mœurs. Le curateur de l'université, le prorecteur, les doyens, les professeurs ordinaires, les professeurs extraordinaires, les agrégés ou
1 DrG.-Th. Slichling, Herzog Bernhanl von Sachsen-Weimar. Weimar, 1863. — Excellente élude, réunissant toutes les qualités qui distinguent les autres ouvrages de l'auteur. M. le conseiller intime Slichling est membre du minislère d'Etat el chef du département du culte à Weimar.
IÉNA. 393 Privat-docent , reçoivent les civilités qui leur sont dues. Le plus jeune docteur s'entend appeler Herr Doctor par ci, Herr Doctor par là. On aime en lui l'homme éprouvé par la science, le disciple de la veille, le maître du lendemain. Université et docteur sont aussi étroitement associés que l'âme et le corps. L'université fait des docteurs, comme la vie fait des hommes.
Elle est simple, elle est patriarcale à Iéna l'existence du professeur, et je comprends que beaucoup d'illustrations aient décliné les offres les plus flatteuses pour planter leur tente aux bords de la Saale. « A Iéna, l'on vit bien, » dit la vieille chanson du pays. Gœthe aimait Iéna , Mme de Wolzogen y devait mourir, le major C.-W. de Knebel et le littérateur Dœring y passèrent des années , enfin Stoy a fait de la ville universitaire un des foyers de la pédagogie.
La vie matérielle ne s'est pas trop ressentie du voisinage des chemins de fer et de la cherté croissante des subsistances dans les grands centres. On ne connaît plus, cela est sûr, les tarifs du quinzième siècle où un veau, tué à la boucherie, coûtait à peine un franc, où le muid de froment valait trois florins, la livre de pain un liard, un broc de vin quatre centimes et un chapon presque autant; mais le passé n'est pas mort tout entier. Les prix d'Iéna sont raisonnables, soit pour le voyageur, soit pour l'habitant. Et l'habitant le plus cher aux bons Philister, l'habitant qui change et se renouvelle, c'est l'étudiant.
L'étudiant, que n'a-t-on pas débité, que n'a-t-on pas écrit sur son compte! L'étudiant, c'est-à-dire celui qui étudie ou n'étudie pas , celui qui se cabre comme un cheval et auquel une parole sentie sert de frein, celui qui est capable d'aimer jusqu'à l'enthousiasme et de haïr jusqu'à la passion, celui qui a l'horreur du joug et que le joug de la fantaisie sait retenir, l'étudiant, n'importe sa patrie, sa nationalité, son origine, est
chez lui à Iéna. Le bourgeois ou le Wirth subit son influence, adopte son vocabulaire, transige avec ses habitudes, quelquefois même se hasarde à lui donner des conseils. Que ces conseils paternels soient entendus, c'est possible ; qu'ils soient écoutés, c'est douteux. Si l'enfant prodigue a de nombreux amis, gare ! La camaraderie centuplera les fredaines.
On raconte, il y a quelque vingt ans de cela, que des étudiants d'Iéna, en vacances, prirent plaisir à se baigner dans le ruisseau d'un village. Leur estomac criant famine, ils ne se gênèrent pas de mettre la main sur douze canards en train de naviguer. Aux rumeurs de la bande piailleuse, le maître accourt et réclame son bien, mais bast !... Le soir seulement, un des captifs revint au logis avec ce billet de faire part :
« Nous canards, au nombre de douze, sommes tombés sous la patte des étudiants. Moi, douzième, j'apporte seul la nouvelle du décès des autres. »
N'est pas étudiant qui veut. Pour en revêtir les dehors, il y a certaines formalités, plus ou moins sérieuses, à remplir. Celles que les vétérans exigent des nouveaux ont cours à peu près partout, et s'accomplissent suivant les rites et l'argot consacrés. En France, l'Ecole de Saint-Cyr a ses brimades; l'Ecole polytechnique a sa cote, arrosée d'un punch précédé d'un laïus ou discours; à l'Ecole normale et à Sainte-Barbe, c'est un faux semblant d'examen auquel est condamné le novice. Quant au Fuchs ou Renard allemand, il doit bien boire, bien fumer, et sans murmure écouter les chants, sobriquets, quolibets auxquels donne lieu son introduction dans un corps ou société. Mais quelle différence avec les temps anciens! C'était autrefois un véritable imbroglio.
Au seizième siècle, quiconque postulait le titre d'étudiant jurait obéissance au recteur et aux lois de l'université, et avec
IÉNA. 395 ce serment très-détaillé la réception n'était pas achevée. Salué des surnoms les plus bizarres, tels que nourrisson, coq domestique, ascaride, veau, renard, beanus , le candidat devait se soumettre à la déposition ou beania. 1
La figure barbouillée de noir, certains personnages mettaient de longues oreilles et des cornes au récipiendaire; ils lui enfonçaient aux deux coins de la bouche des dents de porc, lui jetaient un manteau noir sur les épaules, et le présentaient, accoutré delà sorte, à ses tourmenteurs. Le dépositeur ou président, après s'être moqué du malheureux et de son costume, continuait par un discours sérieux sur l'importance des études pour détruire les vices de la jeunesse. Ce discours donnait lieu à un interrogatoire, mais le supplicié grognant au lieu de parler, le dépositeur en prenait occasion de lui administrer un léger coup de bâton avec une mercuriale: « Ces dents, » disait-il, « désignent l'intempérance qui obscurcit l'entendement des jeunes gens.» Là-dessus, tirant d'un sac des tenailles de bois susceptibles de s'accourcir ou de s'allonger au besoin, il serrait le cou delà victime jusqu'à ce que les dents tombassent à terre. « Si vous étiez docile et appliqué, vous perdriez le penchant au dérèglement et à la gloutonnerie en même temps que ces dents de porc. » Les grandes oreilles, enlevées ensuite, signifiaient que, sans le zèle pour la science, le candidat serait semblable à un âne; le décornement indiquait la perte de la brutalité animale.
Cette première tragi-comédie jouée, le dépositeur frottait d'un rabot le béan, étendu comme un animal, en prononçant ces paroles : « La littérature et les arts poliront ton esprit. » De l'eau enfin, jetée sur la tête du béjaune, le purifiait totalement de toutes inclinations mauvaises.
1 A.-V. Richard, Sachsengrùn, 1851, el Licht und Schatten, Leipzig, Teubner, 1861.
IÉNÀ.
Cérémonie de'la déposition.
Suivant l'érudit M. Richard, de Dresde, la déposition n'était pas seulement une farce d'étudiant, elle fut longtemps autorisée : les statuts de l'université d'Erfurt la regardaient comme obligatoire avant l'immatriculation. Il paraît toutefois qu'à la longue, l'usage tourna fort à l'abus et que les cadets eurent à subir beaucoup d'autres vexations dérisoires des aînés.
Bien que les temps aient fait justice de la beania, il en reste encore quelque chose, ne fût-ce que le baptême du Fuchs, si joliment reproduit par le crayon de M. Geiling, d'Iéna. 1 La jeunesse aura toujours le privilège et l'excuse d'être jeune.
Sans doute, les étudiants ne portent plus à l'ordinaire des fusils et des armes; sans doute, on ne les voit guères dévaster les jardins ou briser les portes des maisons privées; sans doute, ils n'enfermeraient plus un bon bourgeois dans une cave jusqu'à ce qu'il eût payé 2500 florins de rançon et prêté serment de
1 Bilder aus dem deutschen Studentenleben. Iéna, Cari Dœbereiner.
Cérémonie de la déposition.
garderie silence... Mais ne tapagent-ils pas souvent le soir dans les rues ? N'aiment-ils pas à tenir le haut du pavé ? N'ont-ils point des taquineries de convention à l'égard des bourgeois et de la police? Abandonneraient-ils volontiers les jeux de l'amour et du hasard pour se procurer des livres utiles chez les éditeurs Frommann, Mauke, Dœbereiner? Sacrifieraient-ils tous aux préoccupations sérieuses les courses en voiture, les cavalcades, les charivaris ou musiques de chats avec sonnettes, harmonica, tambour, trompette? That is the question.
Ils n'ont pas perdu en revanche l'amour du costume. Si leurs vêtements étaient autrefois en désordre, si leur toilette plus que négligée put mériter le blâme, il serait moins facile, au dixneuvième siècle, de leur reprocher ces imperfections. Un certain habit uniforme les fait reconnaître pour la plupart à première vue. La tête cavalièrement coiffée du petit bonnet plat aux couleurs de leurs corporations, avec des cheveux longs le plus souvent, vêtus de la redingote à brandebourgs, ils traversent les
rues en s'appuyantsur une canne au pommeau sculpté et orné d'armoiries. Une longue pipe à la bouche, et les bottes à l'écuyère dans les grandes circonstances, les désignent à l'attention. A Iéna, on les voit, ainsi équipés, se rendre auprès de leurs camarades, à la Burgkeller, à Lichtenhain, à Gamsdorf.
Contemporaine de la Renais- H| sance, l'antique Burgkeller (cave ^ft^^â du château) est le siège de la Burschenschaft , le Palladium de l'étudiant. Je ne sais rien de plus caractéristique. Des armes, des portraits, des casques de chevaliers, les bannières des corporations, de gigantesques cornes à boire décorent les murailles d'une vaste salle où je ne sais combien de générations ont passé. Sous ce toit témoin des douloureuses pensées de l'électeur de Saxe après Muhlberg, se presse chaque soir une jeunesse ardente. Chants, boisson, fumerie, discussions, cris. Le lendemain on recommence, en dépit du bedeau de l'université, Pedel, qu'on appelle chien, Pudel, et des quatre facultés qu'on nargue à l'envi. On fait tout cela, jusqu'au moment où les uns retourneront, fruits secs, à leur village, tandis que les autres deviendront de graves théologiens, d'habiles médecins, de savants professeurs, des ministres d'Etat peut-être.
Pour peu que vous aimiez les scènes de mœurs, rendez grâce à MM. les docteurs Richard et Robert Keil. 1 Ils ont si bien
i Geschichte des Ienaischen Studentenlebens . Leipzig, Brockhaus, 1858.
Le nouvel étudiant après la déposition.
iénà. 399 retracé la vie des étudiants d'Iéna , que vous pouvez suivre à travers les siècles les enfants de Y Aima mater ; vous vivez au milieu d'eux. Un chapitre même a été consacré aux albums ou livres de souvenirs (StammbucherJ, non moins chers aux disciples de l'université qu'aux gens du monde. La bibliothèque de Weimar, extrêmement riche en curiosités de ce genre, a dû fournir des matériaux nombreux. Je me suis fort diverti de ces définitions, réflexions et maximes, tantôt bouffonnes et piquantes, tantôt sérieuses, en latin, en allemand, en français :
<t L'étudiant ne veut pas être contraint, mais persuadé. 1
— A Iéna et dans le royaume des cieux, nous tous, étudiants, sommes égaux.
— Bien est sauvé qui Dieu garde.
— Bonheur et malheur, voilà mon déjeuner de tous les jours.
— La vertu triomphe de la force. »
Et ces vers français d'un Mecklembourgeois, en 4762 :
Quand ma bourse fail lin lin, Tout le monde est mon cousin; Quand ma bourse fait la, la, Tout le monde dit: Va, va.
Avec l'ouvrage de MM. Keil, je ne connais rien de mieux que la Jobsiade du Dr Kortum. Cette épopée d'un comique bien allemand a eu un grand nombre d'éditions. Jamais les faits et gestes de l'étudiant amateur, flâneur, farceur, n'ont été narrés, sur le ton de la complainte, avec autant de coloris réaliste. 2 La Jobsiade tire son nom du héros, Hieronimus Jobs, fils du sénateur Jobs. Le dit Hieronimus est envoyé à l'université, au sortir d'une enfance bercée sur les genoux maternels. Bien vêtu, muni
1 Studiosus est animal quod non vult cogi, sed persuaderi.
2 Le Magasin pittoresque a publié, il y a quelques années, une analyse détaillée de la Jobsiade, connue maintenant en France.
d'argent et de livres, Jobs s'arrache au foyer; il prend la poste et, malgré plus d'une aventure de voyage, parvient au but de ses désirs. Le voilà dans une des métropoles de la science. Mais quel savant et quelles études !
« Hieronimus se mêla bientôt à la troupe de ses camarades folâtres, comme s'il avait vécu depuis longtemps au milieu d'eux. — Le vin, le tabac et la bière, c'était sa vie; il n'élevait pas mal haut la voix, lorsqu'il chantait à plein gosier et à forte poitrine le Gaudeamus igitur. — Envers toutes ses connaissances, il se comportait sans gêne, avec des façons libres et dégagées, en véritable modèle du genre étudiant; aussi sa réputation était grande. — Souvent Hieronimus, transformé en héros, a pitoyablement maltraité trois frères jumeaux détestés : les agents de police, les bedeaux, les Philister. — En été, il montait à cheval avec zèle; en hiver, il glissait en traîneau sur la neige, et, à vrai dire, il n'y a pas de divertissements que ne se soit permis Hieronimus. » Ainsi de suite. Hieronimus ne se fait point faute de jouer aux cartes, aux dés, au billard; il se querelle, ferraille, dissipe l'argent des siens, et finit piteusement, après avoir affligé son père jusqu'à la mort. Depuis l'examen fameux, qui a démontré son ignorance, sa vie n'est qu'un tissu d'aventures.
Rien n'a été oublié dans ce poème, rien de ce qui donne une idée des erreurs et des péchés de jeunesse. La lettre que Jobs compose pour son père, afin de soutirer ducats sur ducats, d'autres, par milliers, l'ont écrite, l'écrivent et, j'en ai peur, l'écriront un jour. C'est un triste chef-d'œuvre.
Les bourgmestres de Leipzig n'avaient pas tort, au seizième siècle , de se montrer sévères à l'égard des dépenses : ils prescrivirent aux étudiants de ne pas faire plus de cinq florins de dettes chez le tailleur et d'un florin à la Wirthschaft. Aujourd'hui ce sont les fournisseurs qui ne doivent pas donner à crédit au delà
i illl 1K;>»!i«?«g/.j)!| m I h.
•MAlï II il, (ililillBf^^^"*^'
Iëna. La Burgkeller.
d'une certaine limite. Mois la limite est-elle infranchissable?
L Si l'ancien propriétaire de la Burgkeller , le brave papa îmE* Dietsch revenait au monde, il nous éclairerait celui-là, et son amitié proverbiale pour les étudiants ne saurait l'aveugler :
'histoire du tonneau des Danaïdes se continue. L'argent, un argent économisé quelquefois à grand'peine, glisse entre de jeunes mains aussi facilement que les eaux du fleuve entre les roseaux. Je me rappelle avoir été témoin , il y a quelques années , d'une petite scène frappante sous ce rapport. Un ami et moi nous vidions un verre de bière dans une brasserie académique. Entre un étudiant. L'hôte accourt et se déride à ces mots : « Changez-moi çà, et payez-vous. »
C'était un billet de cent thalers.
« Ah ! ah ! le vieux a envoyé. . .
— Oui. »
Et l'hôte, qui a fait son compte à la craie, défalque le nécessaire, puis étale le surplus, en papier-monnaie de un, dix et cinq thalers. Il y avait une somme assez ronde. Que fait l'étudiant? Il demande un cornet de papier, ramasse superbement et négligemment cette liasse de bank-notes et les enfouit comme un torchon au fond du cornet.
Après cela, bons parents, privez-vous du nécessaire!
Plaie d'argent n'est pas mortelle; mais une blessure à l'arme
blanche peut l'être, et les duels tiennent-une grande place dans la vie universitaire. Je sais bien que ces combats, engagés à propos d'un regard, d'un sourire, du moindre propos, ont souvent une fin aussi légère que le commencement a été futile; je sais encore à quel point bon nombre de jeunes gens redoutent peu les balafres et se parent de leurs cicatrices comme d'autant de chevrons gagnés par de longues années de service. Pourtant la règle a des exceptions, et l'on a vu des coups de rapière funestes, irréparables. Est-il bon , d'ailleurs, d'apprendre à se jalouser, à batailler moins pour des idées que pour des mots, à chercher des motifs de rivalité et des prétextes de provocation ?
Quoi qu'il en soit, le duel a pris racine dans les universités allemandes et a commencé de fleurir à Iéna.
Le premier maître d'escrime en cette ville, Guillaume Kreussler, du duché de Nassau , fit école au dix-septième siècle, et ses nombreux descendants, imbus de ses leçons, le surpassèrent. L'un d'eux s'en alla à Dresde et , s'étant présenté comme un simple maître d'école à la salle d'armes des pages, fit voler en éclats toutes les lames; ce qu'apprenant, le roi lui dit:
«Noiraud, tu es Kreussler, d'Iéna, ou tu es le diable!
— Je suis Kreussler en personne, pour servir Votre Majesté. »
Un autre Kreussler, arrière-petit-fils du premier, montra de bonne heure du génie pour le coup droit et la contre - tierce. Un soir, au lieu de se coucher paisiblement, il prend son chapeau, son manteau, son épée, ouvre la porte de la maison, gagne la rue et s'en va, contrefaisant sa voix, crier sous les fenêtres de son père :
« Dehors, vieux Kreussler, si tu as du cœur! Il y a ici quelqu'un qui te tiendra tête. »
Le brave homme, ainsi interpellé, descend, se met en garde et, après deux ou trois dégagements :
« Par tous les diables! Il n'y a qu'un Kreussler pour parer de la sorte. Heinz, polisson, veux-tu bien aller au lit? »
Ce n'est pas à la maison, mais à la mort qu'ont pu être conduits des étudiants. Dans des temps agités et sous l'empire des passions politiques, ils ont joué plus d'une fois un grand rôle. Témoin l'assassinat de Kotzebue par Sand. Ce déplorable événement n'est que trop connu, dans son origine et dans ses suites. Ce qui ne l'est pas, c'est le récit encore inédit d'un contemporain1 qui étudiait à Iéna, en même temps que Sand :
«A côté de moi, au cours de Luden, sur un petit banc à deux places, siégeait un blond et sérieux étudiant saxon, ne sachant aucunement le français, timide, réservé et silencieux, même en allemand , mais d'une complaisance parfaite. Il me prêtait souvent ses cahiers et ses notes plus complètes que les miennes. Je lui prêtais, en retour, des canifs, des plumes et autres petits conforts de bureau dont j'avais plus que lui.
« Il était de ces jeunes patriotes qui brûlaient d'amour pour la patrie allemande et pour son indépendance de l'étranger. La publication du bulletin, adressé par Kotzebue à l'empereur de Russie, lui avait révélé, dans ces feuilles qui couraient secrètement au loin , un immense danger pour son pays. C'était un fil électrique qui pouvait suffire pour amener la foudre sur toutes les têtes allemandes. Dès lors , couper ce fil , interrompre cette communication était un service à rendre à la patrie menacée. Ce devait même être une chose très-facile, pourvu que l'on consentît à faire le sacrifice de sa propre vie. Or, nion humble voisin, sans crédit et sans puissance, ne se sentant aucun moyen de servir, à son gré, l'Allemagne, en trouvait un à sa portée,
1 M. Piclet de Sergy, ancien conseiller d'Etat à Genève. Connu comme historien et comme littérateur, M. Piclet de Sergy garde en portefeuille de spirituels Souvenirs d'Allemagne, de France et de Suisse,
c'est-à-dire supprimer la correspondance de l'empereur de Russie.
« Kotzebue, ennuyé ou effrayé du bruit qu'avait fait le bulletin, se décida, dans l'espoir de se mettre en sûreté, à partir pour Mannheim et à s'y établir. Madame la grande-duchesse héréditaire de Saxe-Weimar, que sa position de sœur du czar obligeait à des ménagements, l'invita à souper, à l'occasion de son départ. J'assistais à ce souper. Ce jour-là, je fus placé entre M. de Kotzebue, que j'avais déjà rencontré plus d'une fois, et sa fille Emilie qui devait bientôt le recevoir mourant dans ses bras. Au sortir de table, je fus témoin d'une petite circonstance qui prouvait à quel point Kotzebue était compromis dans l'opinion des Allemands.
« Madame la grande - duchesse venait de se retirer et les convives, réunis dans les salons, causaient entre eux. Je me trouvais derrière Kotzebue. A côté de lui se redressait fièrement un seigneur du voisinage. Kotzebue crut le reconnaître et se mit à lui faire toutes les avances imaginables, lui demandant de ses nouvelles. Le gentilhomme restait absolument impassible comme s'il ne le connaissait point, comme si aucune parole ne lui était adressée. Enfin, Kotzebue, voulant absolument en obtenir quelque chose, se mit à lui dire : « Ich Un der Kotzebue. — Je suis Kotzebue. » L'autre finit par répondre à cette provocation directe par un : « So ! — C'est bien ! » si solennel et si glacial qu'il mit fin à toute tentative d'engager la conversation.
« Kotzebue, devenu si suspect à la suite d'une vogue prodigieuse, se retira donc à Mannheim pour y chercher la tranquillité. Mais mon voisin du souper de la cour devait y être suivi de près par mon voisin d'étude dont je ne savais point encore le nom.
« J'étais arrivé depuis peu à Edimbourg, lorsque je reçus du seul compagnon de langue française que j'eusse eu à Weimar
IÉNA. 405 et à léna, une lettre où il me disait en post-scriptum : « A pro- « pos, votre ami Sand a fait depuis vous de belle besogne ! » Je lui répondis que je ne me connaissais aucun ami du nom de Sand et ne savais ce dont il voulait parler. Sa réponse m'apprit que Charles Sand, de Wunsiedel en Saxe, âgé de 24 ans, l'étudiant qui avait passé l'été à côté de moi, avait assassiné Kotzebue à Mannheim et tenté ensuite de se donner la mort. Effectivement on publia bientôt une lithographie où Sand était représenté un genou en terre et une main levée au ciel, au moment où il s'enfonçait un poignard dans la poitrine. Mais Sand, ayant survécu à ses efforts pour s'ôter la vie, fut, comme on sait, décapité à la porte de Mannheim.
« Tel fut l'épisode sanglant qui signala en i 81 9 le mouvement des esprits en Allemagne et dont le hasard m'avait fait connaître, à la même époque, les deux personnages principaux, l'assassin et la victime. »
L'attentat de Sand eut naturellement pour conséquence de faire dissoudre l'association connue sous le nom de Burschenschaft. Mais avec le temps les habitudes et les goûts universitaires reprirent faveur, sans occasionner des embarras sérieux et sans franchir toutes les bornes. On ferait une longue histoire des modifications successivement proposées ou admises dans l'organisation des étudiants d'Iéna de 18u22 à 4850. Ce qui est certain, c'est que des sociétés différant d'allures , de devises et de but ont vu le jour et ont aspiré à exercer une influence sur l'opinion. Il y a peu d'années, l'université d'Iéna comptait trois sociétés ou Burschenschaften, Teutonia, Germania et Burgkeller, et trois corps, Thuringia, Franconia, Saxonia, sans compter l'Agronomia, composée d'élèves de l'Institut agronomique. Ces corps et ces Burschenschaften ne vivent pas de toute nécessité en bonne harmonie ; mettez, néanmoins, quelques-uns de Ces frères rivaux en prison, et toute pique disparaît.
La prison, ou le Carcer, comme on dit, existe bel et bien. On y enferme les étudiants réfractaires aux lois et ordonnances académiques. N'allez pas croire au moins que la peine soit terrible; ne vous représentez ni sombre cachot de donjon, ni pain sec, ni cruche d'eau, ni paille fétide sur laquelle gisent les malheureux: donjon, pain, eau, paille, toute cette mise en scène serait fausse. Les infortunés ne gémissent point, ils se consolent entre eux et les bombances intra nmros vont leur train.
J'affirme n'avoir éprouvé à l'intérieur aucune impression pénible ou assombrissante. Le geôlier m'a paru fort aimable : il ne tenait personne sous les verrous. C'est avec la plus grande complaisance et force explications intéressantes qu'il m'a promené du rez-de-chaussée à l'étage supérieur. De leurs chambres respectives, les étudiants peuvent sortir pour se visiter. Une assez longue salle, ou galerie, nommée par eux Marktplatz, leur permet de se réunir pour le déjeuner, qu'assaisonnent les chants et la fumerie. Grâce à ce promenoir, ils croient être chez Zeise, le marchand de vin, ou entendre la musique à 10 heures sur la place du Marché. Cette illusion les réjouit d'autant plus qu'une inscription sur planche noire les fait souvenir du Commets : « § 11. On continuera de boire. »
La preuve qu'ils ne perdent pas leur temps, c'est que les murs sont littéralement criblés de petits bonshommes, d'allusions contemporaines, d'armoiries, de dictons plaisants, de caricatures, de professeurs, d'étudiants, de femmes, de jeunes filles. Ainsi j'ai lu quelque part :
« Trois jours je demeurai ici, près d'un pot de bière de Lichtenhain, et plus d'un bon ami a pleuré avec moi. Ha! ha! »
En fait de parodies et de travestissements , une chambre de l'ancien Carcer d'Iéna excite un intérêt particulier. Deux étudiants, qui l'habitaient en 1822, y reçurent la visite d'un de leurs con-
IÊNA.
léna. Le Carccr.
disciples, Disteli, de Soleure en Suisse.1 D'une fantaisie piquante et humoristique, Disteli, tout en causant, se mit à barbouiller la muraille de deux fresques d'un nouveau genre -. l'enlèvement des Sabines et Marins sur les ruines de Carthage. Le Marius affligé est un étudiant émérite qui pleure la fuite des belles années, en jetant un regard mélancolique sur le foyer où il fera souche de bons bourgeois. Quant aux prétendus Romains enivrés de leur victoire, il est aisé de reconnaître, à leur costume et à leur perruque, la charge de quelques professeurs du temps. Le mouvement du groupe, la variété des poses, l'expression des figures, la stupéfaction des Sabines, et jusqu'aux chiens qui
1 Martin Disleli devait se faire apprécier dans sa patrie comme peintre, homme et citoyen. [I fut longtemps à la tête de VA Imanach suisse illustré fSchweizerischer Bilder-Calender) , qui lui a consacré plus d'une notice. M. Gustave Revilliod a donné à la Bibliothèque universelle, Revue suisse, une biographie du spirituel artiste.
aboient après les mollets tendus des ravisseurs, cette pochade déborde d'esprit et de verve bouffonne.
Qu'on dise ensuite que les Allemands ne savent pas rire! Ils rient, ils rient même beaucoup, ils accentuent la plaisanterie. Les œuvres de Disteli sont encore mises au nombre des curiosités d'Iéna, et pour les préserver de la destruction, on a depuis longtemps fermé , par ordre de Charles-Auguste , la prison si originalement illustrée.
Figurez-vous le même étudiant dans la rue ou sous clef : quelle différence! Au Carcer, adieu les coquetteries de la toilette! Lasciate ogni speranza. . . La robe de chambre a remplacé le justaucorps de velours, les grandes bottes délaissées cèdent le pas aux pantoufles, le gilet grimace, la cravate est négligemment nouée, et, chose curieuse, les petits bonnets plats et les rubans, insignes des sociétés, ont perdu leur éclat. Il n'y a plus ni bleu, ni rouge, ni amarante, ni vert pour l'incarcéré; il n'existe à ses yeux que trois couleurs, même sur la tête de sa pipe, le blanc, le noir, le brun ; le blanc ou l'innocence, le noir ou la vengeance, le brun ou la bière. Tel est son drapeau, avec une canette, des épées en croix et l'épigramme: « Oui, je le dis et je le maintiens, joyeuse est la vie de prison! »
Plus joyeuse encore, n'est-ce pas, jeunes gens, est la vie au grand air? Plus joyeux est votre âge , plus joyeux sont vos rêves, vos exubérants propos et vos excentricités. Plus joyeuse même est la science, avec sa dialectique et sa méthode, ses hardiesses et sa mesure; plus joyeux avant tout est le vrai, plus joyeux est le bon, plus joyeux l'idéal. Souvent vous faites fausse route dans la recherche de ces biens qui sont la gloire et la dignité de l'homme, mais les désirer et les poursuivre, au milieu des plus grands écarts, c'est quelque chose déjà, c'est beaucoup. Ah! vous le sentez bien, parce que vous aimez les luttes de la pensée, même
iéna. - 409 en paraissant les fuir, parce que vous les aimez généreusement, ' chaleureusement, on vous aime à votre tour, on vous excuse, on vous soutient. Vous êtes le frère Etude dans la grande * famille humaine. Combien de fois , en vous rencontrant dans les rues d'Iéna, vous, futurs juristes, médecins, philosophes, combien de fois l'habitant du pays et l'étranger n'ont-ils pas fredonné la chanson de Binzer: « Choquez vos verres ! Vive Iéna ! Hourra ! »
ET
Otez la Saale à Iéna, et vous lui enlevez l'une de ses parures. C'est que la plus considérable rivière de la région de l'Elbe ne coule pas inaperçue comme un ruisseau chétif. Dans son parcours de cinquante milles allemands , où l'Ilm et l'Unstrut lui versent leurs eaux, la Saale a le double attrait du naturel et de la grâce. Les bras ouverts et fermés tour à tour comme une mère, elle est mobile en ses allures comme un enfant. Vous la voyez s'enfermer solitaire entre des parois de rochers et des précipices, pour reparaître au grand jour et courir a travers les campagnes. Les cités qu'elle arrose, les vieilles tours qu'elle baigne l'associent à leurs souvenirs. De Louis le Sauteur à Charles-Quint , de la guerre de Trente ans jusqu'à notre âge, elle a vu sur ses bords des peuples divers et des luttes acharnées. Mais ni les événements ni les hommes n'ont épuisé sa source ou ralenti sa marche fertilisante. Navigable pour de petites embarcations sous les murs de Halle, près du château de Wettin, berceau de la maison de
Saxe, elle a plus d'une fois roulé de l'or et, jadis, une âme pieuse fit don à l'église d'Iéna de quelques parcelles du métal précieux.
Or pour or, je mets les légendes dorées avant les lavages aurifères , et la poésie avant la prose. Pourquoi seulement la muse populaire habite-t-elle avec tant de prédilection les fleuves et les montagnes? Pourquoi? N'est-ce point qu'au merveilleux dont elle s'inspire il faut, pour nous frapper davantage, l'infini mystère des eaux et les immenses profondeurs de la terre? Peutêtre. Ce qui ne souffre pas le doute, c'est l'existence d'un règne magique aux environs d'Iéna. Les génies de ce règne sont les célèbres nixes ou ondines de la mythologie germanique et Scandinave.
Les habitants d'Iéna vous parleront d'une belle femme aux blonds cheveux, vêtue de blanc, qu'ils ont aperçue sous les flots ou sur la rive. Silencieuse et, en apparence, indifférente à ce qui se passe autour d'elle , on l'a vue sortir tout à coup de sa rêverie pour se mêler aux humains. Son habile manège a détourné du suicide une pauvre servante, et un jour que la fille d'un pêcheur s'était baissée vers la rivière pour cueillir des plantes, elle se plaça entre l'imprudente et l'abîme, en faisant un signe du doigt. Mais les sentiments qui agitent la nixe peuvent la rendre méconnaissable. Sous l'empire de quelque irritation, sa beauté disparaît, ses traits se contractent, et sa chevelure foncée n'adoucit pas l'effrayante expression de son regard. Malheur à quiconque s'aventure alors à la braver ! Elle devient redoutable, elle exige sa victime annuelle. C'est ainsi qu'un boucher, se baignant dans la Saale, ne sauva sa vie qu'à force de crier au secours, et encore portait-il la trace de deux grosses griffes sur ses jambes ensanglantées,
En dépit des tours bons ou mauvais de la capricieuse, nul ne se fait faute de traverser le Paradis et de marcher à l'ombre de la royale avenue d'Iéna, du côté de Kahla. Quel souci le lied populaire de la Thuringe n'apaiserait-il pas , et ce lied résonne en ces parages. Là, sur les hauteurs, se présente une maisonnette où l'on a bon accueil , belle vue , rafraîchissements à souhait ; ici se cache, dans les arbres, la Rasenmùhle, l'un des temples champêtres du Bacchus germanique. N'ai-je pas vu , à la Rasenm'ùhle, un être de neuf mois, oui de neuf mois, notez bien, que sa nourrice allaitait par gorgées de bière blanche. Il n'y a plus d'enfants, direz-vous. C'est vrai, et y a-t-il souvent des hommes?
Un matin, à huit heures et demie, je traversais je ne sais quelle rue d'Iéna, quand vient à ma rencontre une bonne vieille tenant à la main une canette pleine jusqu'au bord.
« Où allez-vous, mère, comme cela, de si bonne heure? » lui dit Lucas. — « Mon mari veut déjà boire. »
Bon ! Voilà le septuagénaire qui va finir comme le poupon à la mamelle a commencé.
La classique Rasenmuhle ne porte pas préjudice à un romantique établissement du voisinage. Allez à Lichtenhain, allez-y à un moment quelconque du jour ou de la soirée, et je vous défie de trouver la maison vide. Je dis la maison, au lieu de l'endroit, car la brasserie est tout. Combien de gens connaissent Lichtenhain et ne se connaissent pas eux-mêmes! Ignorer Lichtenhain, mais ce serait une honte ! Comment donc? N'est-ce pas à Lichtenhain qu'une nombreuse confrérie d'étudiants tient ses séances et organise des marches triomphales? N'est-ce pas à Lichtenhain que d'énormes pots de bois enferment le liquide renommé, orgueil
et fortune des habitants? Oui , cent fois oui. Possible que ce vin d'orge, assez semblable à l'eau trouble , vous répugne au premier coup d'œil; mais on s'y fait à la longue, on le déguste, ce vin, on le digère , on lui sait gré de prévenir et de guérir plusieurs maladies. Gloire à Lichtenhain !
L'heureuse localité compte d'ordinaire presque autant de fidèles que de vases numérotés sur les tables. Il n'y a d'exception à cette règle qu'à Pâques, à la Pentecôte et pendant les longues vacances d'automne. A ces différentes époques de l'année, je sais peu de nixes et de tonneaux capables d'arrêter les étudiants dans leur course. Vives alouettes , ils s'élèvent au-dessus du sillon, sans crainte des pièges; à droite, à gauche, ils volent à tire-d'aile, emportant la clef des champs. Où n'iront-ils pas , je vous le demande? Suivons-les, et nous le saurons. Ils ont le pied léger, les braves compagnons, et l'humeur alègre. Ils aiment ce que nous aimons. Peu leur importe d'arriver tard au logis et, s'il le faut, de coucher à la belle étoile. Partis l'après-midi d'Iéna et de Lichtenhain, ils passeront la nuit à Kahla, et leur première étape sera au Rothenstein.
Les rochers abrupts du Rothenstein , à 400 pieds au-dessus de la Saale, ont servi de théâtre à deux dramatiques événements. Au moyen âge, le chevalier de Lunderstedt, harcelé par des ennemis qui le serraient de près, n'entrevit d'autre moyen de salut que de s'élancer à cheval dans la Saale; mais ni l'homme ni le cheval ne se ressentirent de ce saut périlleux. Plus tard, c'était pendant la guerre de Trente ans, des Croates s'étant mis à la poursuite d'un trompette suédois, le fugitif parvint sans s'en douter jusqu'au bord de l'abîme. Que faire en cette extrémité? De deux morts imminentes, laquelle choisir? La plus glorieuse. Le cheval vole plutôt qu'il ne glisse le long des rocs à pic, traverse la rivière et s'arrête, haletant, sur la rive opposée. Touché de ce
Leuchlenbourg près Kahla.
miracle, le Suédois fait entendre l'hymne de reconnaissance : (( Seigneur Dieu, louange à toi! » quand une double décharge de mousqueterie l'atteint mortellement.
Aune lieue de Rothenstein, nous pénétrons dans une ancienne cité murée, pas trop bruyante, pas trop gaie, dont les habitants sont voués au commerce et à l'agriculture. C'est Kahla. L'arrivée et le départ de la diligence y produisent encore un certain effet. Si bon que soit le Lion d'or, où logea Charles-Quint, les touristes ne s'arrêtent guère à Kahla que pour l'imposant château fort des environs. Construit, selon toute vraisemblance, au huitième siècle, Leuchtenbourg appartint d'abord à la maison d'Arnshaugk, puis aux comtes de Schwarzbourg, et à d'autres seigneurs féodaux. Un de ces derniers ayant surpris , sur son territoire,
un paysan du margraviat qui péchait, le pendit à un arbre de sa propre main. Les parents du pendu portèrent plainte auprès du margrave, et Frédéric le Belliqueux s'en alla sur-le-champ investir Leuchtenbourg. Après dix jours, la place tombait au pouvoir de la maison de Saxe.
Longtemps prison .d'Etat, aujourd'hui maison de force et de correction du duché d'Altenbourg, Leuchtenbourg renferme des détenus des deux sexes. Tout curieux sera frappé, je crois, de l'ordre qui partout règne et de la vigilance de l'administration. Les prisonniers se livrent au travail de leur profession ; ils sont convenablement nourris , et ceux dont la conduite est bonne reçoivent tous les quinze jours des suppléments de viande et de saucisse, plus un énorme pot de bière deux fois par semaine. Près de la margelle d'un puits de 365 pieds de profondeur, quatre prisonniers sont occupés , matin et soir , à tourner une roue. Cette roue met en mouvement un seau qui descend vide dans les entrailles de la terre, et remonte rempli de l'eau nécessaire aux soins du ménage.
On s'entretient avec la nature souvent mieux qu'avec les hommes. De la terrasse du château et d'une tour élevée, les habitants de Leuchtenbourg trompent l'ennui de la solitude. Leur regard se promène de Rudolstadt à Iéna, sur la vallée de la Saale. A ce spectacle, comment ne céderions-nous pas à la toute-puissance du désir? Comment rester en place? Voilà deux routes : l'une conduit à Olamunde, l'autre à Hummelshain. Laquelle choisir? Nos étudiants, pour se tirer d'embarras, chantent à tue-tête le Landesvater , le Gaudeamus, la strophe : « Périsse le trèfle ! périssent les Philister ! » ou le refrain : « Les étudiants sont frères. » Et tout en s'égosillant, ils se rapprochent d'Orlamunde. De rires en rires, de propos en propos, ils sont parvenus, près de Naschhausen , à l'embouchure de l'Orla dans la Saale.
Orlamunde.
La rivière forme là une ile. Gette île est bornée par des parois de grès veinées de rouge et blanc et, au sommet d'un escarpement, Orlamunde se réjouit d'avoir été comparé à Bethléem. C'est l'aspect des lieux qui a motivé cette ressemblance, ce n'est pas la physionomie et le caractère des habitants.
On a tort de laisser quelquefois de côté Orlamunde. Qui voudrait vivre oublié du monde, n'aurait pas de peine à se confiner là dans la solitude. Et pourtant les Orlamunclais ont fait parler d'eux. Au temps où ils avaient pour pasteur André Bodenstein, dit Carlsladt, leurs femmes firent un mauvais parti à Luther accouru pour réprimer de fanatiques excès : l'électeur de Saxe dut recourir à la force. De semblables faits ne se seraient pas facilement produits avant l'époque de la Réformation , car une puissante race, éteinte en 1476, occupait le château d'Oiiamunde. Un des comtes de ce nom, déjà gouverneur de la Thuiïnge au onzième siècle, vit ses titres multipliés et ses possessions aug-
418 DORNROURG
mentées. Mais l'un de ses descendants éprouva de terribles revers, à la fin de sa lutte avec Frédéric le Mordu, et un autre, Hermann d'Orlarnunde et de Weimar, paya cher son apostrophe à Frédéric le Sérieux traversant Erfurt. Le landgrave établit son pouvoir aux bouches de l'Orla.
Les orages de la vie n'ont chassé de la mémoire de personne la tradition de la Dame blanche.1 Otto, comte d'Orlarnunde, était mort, laissant à sa veuve, née duchesse de Méran, un fils et une fille. La comtesse était jeune, romanesque, ardente; elle se sentit affolée à la vue du burgrave Albert de Nuremberg. Un jour celui-ci, ne pouvant douter de la passion qu'il inspirait, eut le malheur de dire que quatre yeux regarderaient de travers son mariage. Persuadée, à ces paroles, qu'il s'agissait de ses enfants, la mère barbare s'approcha des innocents endormis et leur perça la tête d'une épingle d'or. Suivant une autre version, un serviteur, gagné à prix d'argent, aurait accompli le double meurtre, non sans avoir résisté férocement à toutes les prières. Le petit garçon lui aurait dit :
« Cher Hager, laisse-moi vivre, et tu ne t'en repentiras pas; je te donnerai Orlamunde et Plassenbourg. »
Et la petite fille, plus touchante encore :
« Epargne-moi, cher Hager, je te donnerai toutes mes poupées. »
Les deux victimes furent inhumées à côté de leur père.
Instruit du crime , le burgrave s'éloigna de la comtesse avec horreur, en s'écriant: « Je ne pensais pas aux yeux des enfants, mais à ceux de mes parents. Tout lien entre nous est à jamais rompu. » Alors la repentante s'élança, Jes cheveux épars, hors de son manoir de Plassenbourg. Elle se traîna dans la campagne à genoux et à reculons, remplit ses chaussures de clous et d'ai-
1 V. de Slillfried, Griinm, Dr Wïtzschel, elc.
guilles, et tomba morte, au seuil d'une église, rapportent les uns. Si l'on en croit d'autres, elle n'aurait pas succombé avant d'avoir fait le pèlerinage de Rome et fondé, près de Nuremberg, un couvent de nonnes blanches, de l'ordre de Cîteaux. Au surplus, loin de maudire le burgrave, dont elle avait si mal interprété les paroles , l'infortunée appela sur lui les bénédictions divines, se promettant de veiller sur sa race et d'avertir chacun de ses rejetons de son heure dernière.
Près d'Orlamunde, la célèbre ruine de Schauenforst a aussi ses histoires. À Schauenforst il y a de grandes richesses, un jeu de quilles d'or, et une jeune fille, quelque sœur de Spirite, vous montre le chemin du ciel. Défiez-vous de la vision séduisante, défiez-vous des trésors , gais camarades qui passez , préférez les rayons du matin aux brumes du crépuscule, et le cours de TOrla aux enchantements de Schauenforst. Orla! le nom est doux, et les haies sont en fleurs, et les fleurs sont animées. Comme ils sont riants et sauvages tour à tour les replis de la vallée thuringienne! Aussi bien vous vous reposerez à Pœsneck, la ville industrieuse, zélée, intelligente, que ses grandes fabriques enrichissent, que son travail persévérant honore. Si vos jambes ne se prêtent pas à une excursion aux environs, vers les châteaux de Kœnitz et de Ranis, arrangez-vous pour pousser jusqu'à Neustadt.
Avec ses cinq mille habitants, ou peut s'en faut, Neustadt sur Orla commence à se modeler sur Pœsneck pour l'activité manufacturière et mercantile. Mais Pœsneck est dépassé par Neustadt en fait de croyance au surnaturel. A l'hôtel de ville de Neustadt on voit attaché à une chaîne de fer un pain de pierre avec un crapaud. C'est qu'un bourgeois aisé de Neustadt avait
abandonné sa fortune à ses enfants, à la condition d'être entretenu et nourri par eux jusqu'à sa mort. Mais le pauvre père avait la vie trop longue au gré de ceux qu'il avait enrichis. On le laissa périr de faim et de misère. Après sa fin seulement, ses bourreaux trouvèrent dans l'armoire du pain un crapaud , et toutes les fois qu'ils voulaient manger, ils voyaient sur la miche le hideux animal. Alors, et pour rappeler à tous les enfants leurs devoirs, le magistrat de Neustadt fit placer à l'hôtel de ville la curieuse pierre commémorative.
Quant à l'église, elle possède , en mémoire d'un double événement miraculeux, les figures sur bois de deux frères. L'un de ces frères , Ernest, tua un animal dangereux pour la contrée et l'autre, Haug, éteignit un effroyable incendie à l'aide d'un seau plein de lait. De là le nom des comtes d'Arnshaugk et de leur château près de Neustadt. Leur postérité masculine s'éteignit à la fin du treizième siècle, mais la veuve et la fille du dernier d'entre eux contractèrent des alliances matrimoniales avec les landgraves de Thuringe.
Les alentours d'Arnshaugk ne sont pas peuplés de mortels comme vous et moi. On parle d'un homme rouge avec ou sans tête cheminant sur les grands chemins, sans mot dire. Ayant rencontré de nuit une villageoise chargée d'un fardeau, il a voulu éclairer la route, mais aux mots : «Merci, cher homme rouge, » il s'est enfui pour toujours. Cette amicale parole l'a exorcisé. On s'entretient aussi d'un pâtre qui déjeunait à la lisière d'un bois, quand la petite fée des mousses s'approcha pour lui demander un morceau de pain. « Si tu veux seulement, » répondit le pâtre, « m'enseigner les moyens de guérir les bestiaux malades, je te donnerai du pain. » L'enseignement désiré ne se fît pas attendre. « Yoilà qui est bon, » interrompit le pâtre, « tes médicaments, je les connais; cherche un autre que moi pour te donner du pain.»
Là-dessus, des bruits de pas se firent entendre, suivis d'un éclat de rire et de cette apostrophe: «Le vrai remède contre Tépizootie, tu l'ignores. » A quelques jours de là, tous les troupeaux du berger succombaient.
En mêlant leurs eaux à Orlamunde, la Saaie et l'Orla confondent la plupart de leurs traditions populaires. Il n'est pourtant pas rare d'écouter dans la vallée de l'Orla et aux environs de Neustadt des récits vivifiés et embellis, sinon créés par l'imagination locale. Et entre ces récits nombreux , il n'y a que l'embarras du choix. 1 Les uns peuvent réellement passer pour thuringiens et saxons, les autres ont une origine wencle, c'està-dire slave; les uns rappellent l'époque de la conversion du pays au christianisme , tandis que les autres dénotent une certaine persistance des souvenirs païens. Quoi qu'il en soit de ces différentes filiations, les faits et gestes des coboldes, des incubes ou de l'esprit des montagnes pâlissent à mes yeux devant les exploits du chasseur sauvage et de Perchtha.
Il fut un temps où Perchtha, la reine des grillons, rendait le sol fertile et le cœur des hommes content. L'espérance suivait les pas de cette bonne déesse. Elle aimait à labourer elle-même avec sa charrue et à ensemencer les terres sans repos. Les grillons, à ses ordres, faisaient régner l'abondance. Pendant la saison des récoltes , on voyait les obligeants petits amis passer la tête hors des meules, comme pour sourire aux campagnards; ou bien, des chariots trop chargés descendaient-ils péniblement les collines, un grillon, couronné d'épis, venait se poser sur le joug des bœufs, et la moisson était serrée sans dommage dans les granges. Mais on se lasse de tout, même du bonheur. Dès
1 Witzschel , Boerner, R. Hahnemann. Bœrner a recueilli cun amore les légendes du territoire de l'Orla, comme R. Hahnemann a fait pour celles du cercle de Neustadt,
422 dornbourg
que la discorde se fut mise entre la bienfaitrice et ses enfants gâtés, le travail devint plus difficile, le cri-cri joyeux plus rare, la bonne fortune plus incertaine. L'âge d'or était passé.
Ce qui ne devait pas disparaître, c'est le pouvoir et l'activité de Perchtha transformée. Elle n'a pas cessé d'être généreuse envers ceux qui lui sont secourables , elle a glissé des pièces d'or dans la poche des braves gens, elle a même adouci la douleur des affligés.
Un enfant unique était mort , et sa mère allait tous les soirs pleurer sur sa tombe. Or, il arriva que dans la nuit de la fête des Rois, la pauvre inconsolée se rendait au cimetière, quand vint à passer Perchtha, suivie d'une foule de petits enfants. L'un d'eux, pâle et à peine vêtu, paraissait exténué de fatigue; il tenait avec peine à la main une coupe remplie d'eau. Près de chanceler, il s'arrête tout à coup devant une haie; alors un cri se fait entendre, une main le saisit, on l'étreint, on l'embrasse.
« Ah ! petite mère, » s'écrie-t-il, « comme ils sont chauds tes bras!. . . Mais ne pleure plus. . . Vois, tes larmes ont rempli déjà ma coupe qui déborde, et mon vêtement en est mouillé. »
La mère dès lors cessa de pleurer.
Cherchez parmi les légendes de la Thuringe : vous n'en trouverez pas de plus émouvante que celle-là.
Les environs de la ville et du château de Berga sont surtout visités par le chasseur sauvage. Les aboiements de la meute, le claquement du fouet, les sons du cor ont glacé d'effroi, en certains soirs d'hiver et à Noël, ceux qui les ont entendus. Quand le chasseur a disposé ses filets sur la route, nul ne s'aventure à passer outre. Un forgeron, ainsi obligé de rebrousser chemin, se glissa au bord de l'Elster dans les fentes d'un rocher. De cette cachette, il vit se succéder toutes les scènes de la pièce magique : cris, poursuite des bêtes fauves, coups de feu, hallali, courses
: - dans les airs. Mais, à mi- ! nuit, le silence régna su- I bitement dans les campaj gnes, le passage devint libre, et le forgeron put regagner sa demeure. Souvent le chasseur sauvage a réussi à se servir des chiens des paysans et, chaque fois, les pauvres bêtes sont mortes d'épuisement.
Dans la direction de Neustadt à Iéna, je n'ai Le Joyeux mo1"'- pas aperçu le redouté Nem-
rod. Hummelshain, résidence d'été du duc de Saxe-Altenbourg, a des chasses magnifiques avec un parc de plusieurs lieues, riche en gros gibier. Charmante retraite, fraîche comme la nature. La demeure princière brille par la simplicité, mais les roses du jardin ont beaucoup d'éclat. Une route à travers les bois fait communiquer Hummelshain avec Wolfersdorf. A Wolfersdorf, dont les sapins et les hêtres se mirent dans les étangs, le château du Joyeux retour rappelle Jean-Frédéric. 1 Au sortir de prison, l'électeur passa là cinq jours, entre la prière, les courses par monts et par vaux et les hommages d'alentour. Restaurée de notre temps , grâce à la sollicitude du duc Joseph d'Altenbourg, la retraite aimée du Magnanime «est sortie du fond des forêts brillante de clartés. » MM. les professeurs Fink,
1 D1' C.-A.-H. Burkhardt. Die Gefangenschaft Johann Frindrichs des Grossmùthigen und das Schloss zur frœhlichen Wiederhunft. Weimar, Bœhlau, 1863. M. le Dr Burkhardl est à la tête des archives du grand-duché et des archives communes de la maison Ernestine.
d'Altenbourg, et Meyer, de Nuremberg, ont concouru, avec M. l'inspecteur Spittel, d'Iéna, à rendre au glorieux édifice son harmonie et sa couleur.
C'est une fête qu'une excursion autour d'Iéna. Quand la légende se tait, l'histoire commence, et le paysage parle toujours. Je faisais part à Lucas de mes réflexions là-dessus en traversant un vallon boisé où l'églogue thuringïenne se mêle à la solitude alpestre. Encaissée dans ce vallon , la petite ville de Roda est bonne à voir. Mais est-il possible qu'à l'ombre de ses bois et au murmure de ses ruisseaux, le Dr Faust ait vu le jour? Cela est possible , car il en est de Faust comme d'Homère. Si sept villes de l'antiquité se disputaient la gloire d'avoir enfanté le chantre immortel, plus d'une localité saxonne pourrait revendiquer le mortel esclave de Satan: on compte trois Roda en Thuringe.
En revanche, «il n'y a qu'un Lobeda, » vous dira-t-on, « il n'y a qu'un jardin et qu'une tonnelle où Wieland, Schùtz et Rertuch aient pu concevoir le projet d'une gazette littéraire. Il n'y a qu'un Lobeda dont le nom ait été porté par de preux descendants d'Hartmann de Franconie, et ces riches seigneurs étendirent leurs possessions jusqu'à Iéna et aux lieux circonvoisins. Regardez là-haut ces majestueuses murailles; le pinceau et la plume ont écrit leur histoire. Ah! certes, Lobeda vaut son pesant d'or, et nous en sommes fiers; Lobeda est dans une situation agréable, Lobeda est connu au loin, Monsieur, et vous y êtes, à Lobeda. »
J'y serais peut-être encore, si je n'avais écouté que mes goûts. Mais, en voyage, une voix nous crie, comme au Juif errant: Marche! Marche! Donc nous marchons vers Rurgau, et de Durgau vers Wœllnitz, jusqu'au pied du Kernberg. Le village de Wœllnitz, témoin de tant de duels entre étudiants, est pour moi une vieille connaissance. La première fois que je m'en approchai, je me sentais encore sous le coup d'une désagréable aventure.
J'étais parti d'Iéna, un dimanche après-midi du mois de juillet. Nonobstant l'Oiseleur maudit, le Kernberg m'attire, et en avant! Sans craindre la température ni les chemins inconnus, nous parvenons à la Hauteur de Sophie. Jusque là, tout va bien. Mais, au bout d'une heure, nous contournons la montagne. Le sentier ressemble à un ruban qui se déroule. Point d'ombre ; un soleil brûlant d'Afrique sur un sol âpre et rocailleux; le passage même se resserre au point que nous pouvons à peine marcher de front. A nos pieds des précipices béants.
L'aspect de ces profondeurs arides, joint à la chaleur caniculaire, donne le vertige à Lucas; il se sent défaillir et se cramponne , en balbutiant , à la paroi du mont chauve : « Je reste ici. . . Ah! Dieu du ciel, ma femme et mes enfants!.. » Me voilà seul et sans secours, éloigné de toute habitation, avec un homme évanoui. Que faire? Comme je n'ai à mon service que la parole, j'en use. J'exhorte le malheureux à prendre courage; il ne répond rien. Je l'exhorte derechef, il paraît m'écouter. Alors, je le soulève, je l'empoigne vivement par le bras et, après lui avoir bandé les yeux, je l'oblige à me suivre. Il m'obéit, mais jusques à quand le sentier tournera-t-il? Sommes-nous bel et bien égarés? Que n'avons-nous le fil d'Ariane dans le voisinage des Trous du diable? Et pas le moindre passant, pas un être qui bouge. Un quart d'heure, un long quart d'heure s'écoule, je respire enfin. «Lucas, ouvrez les yeux! Voici des humains, voici Wœllnitz! »
Quelques minutes plus tard, nous étions dans la vallée.
A partir de Wœllnitz, il vaut la peine de côtoyer le bas du Kernberg. Limpide et fraîche, la Source du prince a été regardée comme le symbole de la foi chrétienne et des eaux jaillissantes
426 D0RNB0URG
en vie éternelle : à l'endroit où elle coule, l'électeur de Saxe, le Magnanime, s'arrêta, en d552, pour recevoir les autorités d'Iéna, avant de faire son entrée dans la ville. Deux inscriptions latines rappellent en vers l'événement mémorable. Depuis quelques années, de nombreux embellissements ont été exécutés aux abords de la grotte, et l'on doit en faire honneur à la pieuse générosité de M. le président de Ziegesar et de sa famille.
Dans le voisinage du domaine de Drakendorf,Ziegenhain éveille de classiques réminiscences. Ziegenhain rime avec Lichtenhain pour le sens comme pour l'oreille. Les deux villages se partagent les sympathies des étudiants. Le vin, le lait, les petits verres, surtout la fameuse bière blanche deviennent tour à tour la proie des gosiers secs et des estomacs creux. « Quelle consommation ! quelle consommation! dirait un honnête Prudhomme. Quelles mœurs! quelles mœurs! L'auberge est la première maison de l'endroit. Quelle auberge, quelle auberge! L'hôte entend son métier: il offre des saillies pour entremets et des plaisanteries de haut goût pour hors-d'œuvre. Quel hôte, quel hôte, voyezvous çà! »
J'ai vu cela, et autre chose encore. J'ai vu près de Ziegenhain des arbres chargés de fruits, des prairies émaillées, des ruisseaux babillards, des teintes méridionales; j'ai vu la montagnarde église, l'une des plus anciennes de la Thuringe, avec son reste de fresque, ses curiosités, ses reliques; j'ai vu, sur la croupe longue et à vives arêtes du Hausberg, la trace des manoirs élevés par le margrave de Misnie et habités par les burgraves de Kirchberg. Ces constructions dont l'intéressante histoire est connue disparurent au milieu du quinzième siècle, excepté le Fuchsthurm. Qui ne connaît pas le Fuchsthurm ou la Tour du renard ? On l'aperçoit d'Iéna. Les tanières de l'animal célèbre au moyen âge l'ont fait ainsi baptiser, mais sa naissance est un prodige. Dans
la contrée habitait une fois un géant farouche et méchant.
Comme il avait l'habitude de prendre ses repas sur les montagnes, une partie du Landgrafenberg s'appelle encore la Cuillère, parce qu'il y laissa tomber la sienne. Pour lui, les hommes étaient des nains qu'il traitait avec cruauté. Ses sentiments n'étaient pas meilleurs pour sa mère dont il méprisait les remontrances. Un jour que, plus ingrat et plus odieux encore que de coutume, le monstre avait levé la main sur celle qu'il aurait dû bénir, le ciel s'obscurcit tout à coup et la foudre ensevelit l'impie sous|le poids des montagnes. Ce qui rendit la punition éclatante, c'est qu'un des petits doigts du géant demeura hors du tombeau. Ce petit doigt, c'est le Fuchsthurm. 1
Au-dessous du fameux petit doigt s'étend comme la paume de la main une jolie promenade.
Feu le major C.-W. de Knebel, fds du spirituel ami de Charles-Auguste, aimait ces lieux qu'il prit soin de transformer en forêt verdoyante. Une inscription commémorative lui a été consacrée. Par quel hasard ce nom de Knebel s'est-il associé soudainement en moi à celui de Musœus, l'oncle de Kotzebue? Par quel hasard aurais-je voulu rencontrer sur les pentes du Hausberg le souvenir ou l'image de l'auteur des Contes populaires ? C'est sans doute parce que Musœus était d'Iéna , sans 1 Henriette Schubert, Giïmm, Witzschel.
Le Fuchsthurm .
Musœus.
doute encore parce qu'il avait, comme Louis de Knebel, de Y humour dans l'esprit et de l'individualité dans les allures.
De l'originalité , n'en a pas qui veut ; Musœus en avait beaucoup. Acteur et auteur à Tiefurt, au temps de la duchesse Amélie et de Gœthe, il répandait le sel comique à pleines mains. Sa verve avait pour auxiliaires la bonhomie , le naturel , et les habitants de Weimar en savaient quelque chose. Kotzebue raconte que, lorsqu'il travaillait à ses jolis contes, Musœus aimait h écouter les récits de quelques bonnes vieilles fîleuses , dont le rouet allait moins vite que la langue. Quelquefois encore, habile à se faire enfant avec les enfants, il abordait ceux-ci dans la rue et récompensait chacune de leurs histoires par une pièce de menue monnaie. Sa femme le trouva un soir dans sa chambre au milieu d'un nuage de fumée; assis près du poêle, il faisait parler un ancien
soldat qui, la pipe à la bouche, lançait entre chaque mot d'énormes bouffées de tabac.
En traversant Camsdorf, où vécut un certain temps Albert de Haller, je n'aurais pas craint de questionner un Mathusalem du pays. Mais je n'avais pas le temps de croquer le marmot et de guetter l'occasion : une voiture m'attendait à léna pour Dornbourg.
Deux routes, des deux côtés de la Saale, conduisent à Dornbourg. La vallée est suffisamment spacieuse, l'air y souffle doux, et l'attrait de certains sites l'a fait appeler la « Suisse weimarienne. » Par goût pour l'histoire, j'ai suivi la chaussée qui serpente non loin du chemin des Philosophes, au pied du Landgrafenberg, de manière à voir l'entrée du Rauthal à Lœbstedt. L'auberge des deux Tilleuls offre chaque dimanche un bal aux étudiants qui la fréquentent. Est-ce l'idéal, est-ce le réel, est-ce Platon, est-ce Aristote que Lœbstedt encense? Devinez. Toujours est-il, et c'est la part du rêve, qu'une jeune fille de l'endroit était allée dans les prairies à la recherche du cumin. Elle en vit de trèsbeau et voulut faire provision. Mais comme elle venait d'achever sa cueillette, une puissance invisible la retint pendant plusieurs heures autour d'un arbre.
Près de Lœbstedt, Zwaetzen a une école pratique d'agriculture et, vis-à-vis de Zwaetzen, au delà de la Saale, Kunitz a d'admirables ruines seigneuriales. On célébrait, dit la tradition, 1 des noces à Kunitz, lorsque, vers minuit, le vin étant venu à manquer, l'hôtelier ordonna en riant d'en aller quérir. La servante, qui n'était pas du village, s'achemina sans scrupule vers le château. Elle frappe à la porte, on lui ouvre, on l'écoute. Un blanc fantôme la mène à la cave, remplit sa cruche et refuse toute rétribution. Aussitôt que ce vin eut paru sur la table, à
1 Thuringia, 1843.
Kunitz, les gens de la noce le déclarèrent vieux et d'un crû excellent. Grande fut leur surprise en apprenant d'où il venait. La jeune domestique comparut, à Iéna, devant le tribunal, des perquisitions se firent, mais on ne trouva plus au château ni cave, ni tonneau, ni blanche figure.
Le vin n'a jamais fait défaut à Dornbourg, et les aventures de Kunitz n'y ont pas eu de retentissement. Sur un plateau élevé , dont les pentes escarpées bordent la vallée de la Saale, Dornbourg était déjà, au septième siècle, une forteresse bâtie, comme beaucoup d'autres, par les Thuringiens, pour servir de barrière aux empiétements des Sorbes-Wendes. L'ancienne cité ne compte pas à présent mille âmes; mais un rocher de 250 pieds de hauteur supporte trois châteaux non moins frappants par leur position que par leur histoire. Le premier de ces châteaux, du côté sud, présente au-dessus de la porte d'entrée des armoiries, la date de 1608 et l'hospitalière inscription latine que voici : « Que la joie t'accompagne, toi qui viens en ces lieux, toi qui les quittes! A vous qui ne faites que passer, que Dieu donne tous les biens! »
Dieu donna la joie et les biens de la terre à Charles-Auguste et à Gœthe. Le souverain et le poète habitèrent souvent ensemble Dornbourg. Rien n'a été changé dans la chambre de Gœthe, ni les meubles, ni la table de travail. J'ai lu, près de la fenêtre, ces mots de la main d'une jeune Altesse royale: « Marie-Alexandrine, âgée de seize ans, écrit avant le retour au Belvédère, 14 juillet 4824. » Et au-dessous : « 4828. Du 7 juillet au 42 septembre, Gœthe demeura ici. » Il y passa, en effet, plusieurs semaines dans la retraite, après la mort de Charles-Auguste, et la poésie, cette fille aînée de l'idéal, lui dicta, comme aux jours de la jeunesse, plus d'une strophe de consolation. Le poème, intitulé Dornbourg, est daté de septembre 4828 :
« Le matin, lorsque vallée, montagne et jardin se dépouillent de leurs voiles nébuleux et que, dans la plus vive attente, les calices des fleurs se baignent de rosée ; — Lorsque l'éther, chargé de nuages, lutte avec le jour éclatant, et qu'un souffle de l'orient qui les chasse, prépare au soleil sa route azurée; — Si, te repaissant de ce spectacle, tu rends grâce, d'un cœur pur, à l'astre grand et propice, tu verras le soleil, se couchant dans la pourpre, dorer tout l'horizon. Et le jour, quand l'azur des montagnes lointaines m'appelle, éveille mon désir; la nuit quand les innombrables étoiles brillent sur ma tête avec magnificence; — Tous les jours et toutes les nuits, je célèbre la destinée de l'homme; si sa pensée est juste à jamais, il est à jamais grand et beau. » 1
Le second petit château s'élève entre les deux autres sur une saillie du rocher. Il est dans le goût italien, cher à son constructeur Ernest-Auguste. La famille grand-ducale y séjourne quelquefois, et la première Chambre weimarienne y fut convoquée en 1818. Quant au plus ancien et au plus vaste des trois châteaux, occupé maintenant par les bureaux du bailliage, il servit, dès le dixième siècle, de palais impérial. L'histoire parle de plusieurs diètes tenues à Dornbourg et entre autres de celle où l'abbesse Mathilde de Quedlinbourg appela, en 999, les Etats de Thuringe.
Un incident romanesque vint troubler les délibérations. Mathilde n'avait pas voulu laisser seule au logis la fille du margrave Eckard , la belle Luitgarde confiée à ses soins. Mais cette précaution était une imprudence. Le fils de l'empereur, qui avait accompagné son père à Dornbourg, ne put voir la jeune fille d'un œil indifférent. Flatté dans son amour-propre de cette passion, le margrave Eckard ne craignit pas de retirer la parole donnée au comte Werner , fiancé de Luitgarde. Là - dessus,
1 Jacques Porchat. Traduction nouvelle de Goethe. Paris, Hachette, 1 861 .
•432 DOUNBOURG
Werner, ayant rassemblé quelques vassaux fidèles, se porte vers Dornbourg et enlève sa fiancée. Furieuse colère de l'abbesse, qui lance tous les princes présents à la poursuite des fugitifs. Cependant les jeunes gens sont en lieu sûr, et la forteresse où on les assiège est inexpugnable. Quel parti prendre? Parlementer. Luitgarde déclare, en présence du margrave, ne point vouloir se séparer de Werner, Cette réponse envenime l'affaire, et une nouvelle assemblée se tient à Magdebourg. Alors, pour n'être pas mis au ban de l'empire, Werner, qui a demandé humblement pardon, livre sa fiancée. Luitgarde s'en va expier sa faute à l'abbaye de Quedlinbourg , jusqu'au jour où les deux amants seront unis devant Dieu.
Si tous les étrangers ne savent pas l'histoire de Luitgarde, tous restent enchantés de Dornbourg. Les terrasses des châteaux sont préférables aux jardins d'Armide et de Sémiramis. Des treilles, des bosquets, des corbeilles de fleurs odorantes, et jusqu'à un salon taillé dans le roc, favorisent tour à tour la promenade et la contemplation. Quelle vue! Quelles scènes de la Suisse ou des Pyrénées sous un ciel thuringien ! A vos pieds, la Saale qui serpente entre des écluses, des moulins et le pont couvert qui unit Naschhausen à Dorndorf; vis-à-vis de vous, sur le rideau des montagnes prochaines, les prés, les champs, les maisons, les bois, les vergers diversifiés de lignes et de couleurs; plus loin, et plus près des cieux, les vastes forêts des Tautenbourg, ces fameux descendants des Vargula, dont Frauen-Priessnitz garde la mémoire. Mais à quoi bon refaire un tableau qui a été peint de main de maître ? Lisez la lettre de Goethe à M. de Beulwitz, et souvenez-vous.
En prenant le café sous une tonnelle de la terrasse, je me suis entretenu avec le vieux jardinier-concierge qui sert des rafraîchissements. Le brave Skell a connu de tout temps Dorn-
bourg. Il m'a appris que le commerce des fruits secs, la culture de la vigne et la célestine ou strontiane sulfatée assurent- des revenus au pays. Mais il m'a intéressé davantage en me désignant les fleurs et les buis des plates-bandes, dont l'assemblage forme les initiales de feu Marie-Paul owna ; et lorsqu'il en est venu à prononcer les noms de Charles-Auguste et de Gœthe, sa physionomie s'est animée, son langage s'est coloré. « J'ai vu Gœthe,» me disait-il, «Gœthe, vieillard grave et recueilli. Nous avons souvent causé ensemble. Je l'ai vu le soir, et près de s'endormir, joignant les mains et priant Dieu. Si je vous racontais, Monsieur, tout ce que je sais, je vous en dirais long. Mais je me propose de publier bientôt mes Souvenirs de Gœthe à Dornbourg, et ce petit ouvrage vous fera plaisir. »
J'attends la publication de Skell. A-t-elle vu le jour? Le verrat-elle? Serait-il possible de recueillir sur Gœthe de nouveaux détails authentiques, après les excellents travaux et témoignages du célèbre Dr Vogel? Personne n'a su me le dire, et je le regrette. Ce que je ne regrette pas, ce sont mes impressions. Au moment de nous quitter, Skell a cueilli pour moi une des dix mille roses qui embaument les parterres et, après m'avoir serré la main : « Voyagez avec Dieu! » a-t-il ajouté.
Bon souhait, qu'il m'était précieux de recevoir sur les hauteurs sereines. En descendant la grande route carrossable ouverte aux flancs des rochers, j'ai levé plus d'une fois les yeux vers Dornbourg et, tandis que j'aspirais les parfums de la fleur rose, je voyais s'embraser au couchant une des ailes du château de Charles-Auguste et de Gœthe.
Les lieux historiques ont une éloquence que la légende, si poétique soit-elle, n'aura jamais. Par quel caprice, ou par quel hasard, ai -je rétrogradé de Dornbourg vers Iéna, au lieu de suivre le cours de la Saale à travers Cambourg la rêveuse jusqu'à Suiza la fertile? Le hasard, c'est que Iéna est près du Landgrafenberg , le Landgrafenberg près de Vierzehnheiligen , Vierzehnheiligen près d'Apolda. Ceux qui se rappellent le passé me comprendront : nul ne se lasse de voir et de revoir un champ de bataille. Où la guerre s'est promenée, la curiosité s'allume et l'imagination s'enflamme.
A une distance presque égale de Weimar et d'Iéna, non loin d'Osmannstedt illustré par Wieland, Apolda pourrait se comparer à une ruche. Pour mériter le titre de Manchester iveimarien, il faut avoir travaillé. L'une des premières mouches à miel de l'essaim fut, à la fin du dix-huitième siècle, l'intelligent manufacturier Zimmermann. Sa fabrique prit une extension remarquable, en sorte que ses produits firent bientôt le tour du monde. Aujourd'hui plusieurs millions de marchandises d'Apolda
s'expédient annuellement en Australie et en Amérique. Mille métiers au moins fonctionnent sans relâche; la laine et le fil, sous toutes les formes et pour tous les usages , gagnent le pain d'une foule de gens à plusieurs lieues à la ronde. En dehors de la lainerie, des bas et des tapis, Greiner et Heidenhaus ont ingénieusement multiplié les applications de la lumière , tandis que deux fonderies de cloches, et Schiller aurait visité l'une, maintiennent leur vieux renom.
En entrant à Apolda, vous reconnaissez donc une de ces villes comme le dix-neuvième siècle en a produit, où l'esprit de négoce a élu domicile. Pas de source d'industrie abandonnée, pas de moyen de trafic négligé; le marché aux chiens vaut la foire aux pigeons. D'élégantes maisons neuves, sur les côtés de la rue qui mène à la gare , accusent une prospérité croissante , et le magnifique viaduc du chemin de fer s'accorde avec ces constructions de luxe. Yoilà de l'utile, du solide, direz-vous, et le reste? Le reste, je l'ai demandé au château desWitzthum, et c'est l'église de la ville qui m'a répendu.
Sans prétention architecturale, le temple d'Apolda n'est pas dépourvu de signification. Des drapeaux de Weimar à la voûte; des tables où sont inscrits les noms des vétérans de Leipzig; au-dessous de la chaire un Moïse, c'est-à-dire le judaïsme; au-dessus une colombe, c'est-à-dire le christianisme; autant de symboles religieux, autant de patriotiques sujets. La statue d'un enfant en prière se rattache à des traditions superstitieuses. Un furieux orage s'étant déchaîné trois jours durant sur la contrée, l'épouvante s'empara des plus braves et, pour fléchir le courroux du ciel, on n'hésita pas à exposer dans la cour du château un petit être en bas âge. L'enfant tomba foudroyé, mais son martyre apaisa la tempête. Quant aux murs extérieurs du saint lieu, ils portent encastrée certaine pierre sur laquelle on voit deux dra-
Schœten pi'èsjd'Apolda.
gons et une tète humaine. Ancienne pièce de remarque dont l'origine se rattache à une dramatique histoire.
Sur l'emplacement du village actuel de Schœten, près d'Apolda, s'étendaient autrefois des marais couverts de roseaux. Ils servaient de retraite à un couple de dragons , l'horreur et le fléau de la contrée. Au contact de ces monstres, tous les troupeaux étaient menacés, et tous les troupeaux périssaient; les humains tremblaient pour eux-mêmes. Ce que voyant, les nobles de Witzthum, seigneurs d'Apolda, cherchèrent, sans les trouver d'abord, des moyens de salut. A la fin, un hasard, comme il arrive quelquefois, conspira pour le bien de tous. Deux jeunes gens du château ayant commis une faute qui, dans ce temps-là, méritait la mort, obtinrent leur grâce à la condition de déloger les animaux malfaisants. L'un des coupables, armé d'un pieu et d'un glaive, se dirigea vers les lieux infestés. Lorsqu'il y parvint, le soleil étant haut à l'horizon , les dragons dormaient au bord
du marécage. L'occasion était belle, l'heure propice. Notre héros se met à ramper doucement vers les roseaux, s'approche de l'ennemi, s'approche davantage et frappe... Un sang noir a rougi les eaux; le pays est délivré.
Curieux de voir le théâtre de ce nouvel exploit d'Hercule, je me suis lancé avec Lucas à travers champs. Chemin faisant, nous avons abordé un cultivateur qui, debout sur le sillon, nous a candidement raconté la légende. Si quelque jour il vous prenait aussi fantaisie de suivre la trace des dragons, vous trouveriez devant l'église de Schœten un petit étang avec une fontaine et une cuillère. Cette cuillère de fer passe pour l'emblématique attribut du village et, chaque année, pendant des siècles, les enfants se sont divertis le jour de la St-Jean autour de la source enguirlandée.
Les impressions ont de la mobilité en voyage; changer les lieux , c'est souvent changer d'idées. A la gare d'Apolda , je ne pensais déjà plus ni à la fontaine de Schœten, ni à certain forgeron du pays dont Falk a rimé l'histoire. J'étais tout au présent, l'œil fixé sur le railway. Autour de moi des ballots qu'on roule, des hommes d'équipe qui manœuvrent, l'inspecteur de la station qui se promène gravement en costume. A chaque instant les portes du buffet s'ouvrent aux allants et venants, et plusieurs s'attablent en plein air sur le quai, à cinq pieds environ de la voie. Liberté entière de circulation , et cette liberté , totalement inconnue en d'autres pays, est un immense plaisir, et ce plaisir ne cause ni accidents, ni désordres. Jusqu'à la dernière minute, ceux qui restent jouissent de ceux qui partent; le fils voit sa mère, le frère sa sœur, le fiancé sa promise. Il n'y a pas entre les cœurs et les bras des vitrages, des murailles, des haies d'employés. Le règlement a écouté la voix de la nature.
Mais voici qu'au milieu des plus tendres et derniers épanche-
ments, la cloche sonne. « Le train! Le train! » Ce cri suivi d'un strident écho retentit comme une secousse électrique : la plupart bondissent, puis s'examinent, s'ajustent, à l'exception de ceux que rien au inonde n'arracherait à un Butterbrod entamé et à un verre de bière encore plein. Le Minotaure enfin, le Minoiaure haletant, ronflant, triomphant a ralenti sa course. De ses flancs entr'ouverts s'échappent des victimes que d'autres remplacent; souvent l'un n'attend pas que l'autre soit descendu pour monter. Sur ces entrefaites, les colis s'empilent, le wagon des marchandises se vide et s'emplit , les correspondances postales s'échangent. Fertigf Tout est prêt. Nouveau signal, nouveaux mugissements; le monstre s'ébranle. Derniers saluts, derniers mouchoirs agités , derniers baisers , dernières étreintes jusque sur le marche-pied des portières.
Il n'est pas rare alors de voir apparaître quelque flegmatique compère assez insouciant pour n'avoir fait enregistrer ni sa volumineuse personne ni ses bagages. Que lui importe? Il a le temps.
« Lentement, lentement! » dit-il à sa femme éplorée.
Il a le temps, mais nous ne l'avons pas.
«Une autre fois, mon brave! A bientôt, papa! » s'écrie un loustic commis-voyageur. « A bientôt ! Vous avez le temps! »
Et déjà nous fendons l'air sur la route d'Apolda à Naumbourg.
Le loustic , de bonnes manières du reste , et point gênant, était confortablement installé dans un wagon de première classe. J'étais placé vis-à-vis de lui. Au dernier mot qu'il prononça, nous échangeâmes un regard narquois. Je m'attendais à des joyeusetés piquantes, à des lazzi épicés; mais rien. Il s'enveloppa les jambes d'une couverture, rabattit un bonnet sur ses oreilles, jeta dédaigneusement son bout de cigare et fit mine de s'endormir. J'avais le temps de songer,
Et que faire en un gîte à moins que l'on ne songe ?
440 naijmbourg
Je songeai aux mœurs allemandes en général et aux mœurs des chemins de fer de la Thuringe en particulier. L'ironie de mon voisin: « Vous avez le temps, » me trottait par la tête.
Qui pouvait-il bien être, ce voisin, et de quel pays? Evidemment il était de ceux qui voudraient que le monde pût dépasser la malle des Indes; de ceux pour lesquels il n'y aura jamais assez de Mont-Cenis perforés, d'isthmes de Suez percés ; de ceux dont la pensée est que les trains express de France , d'Angleterre et d'Amérique, où tant de choses vont express pourtant, ne marchent pas assez vite ; de ceux qui attendent l'heure de pouvoir télégraphier au soleil et spéculer sur la hausse dans les planètes Mercure ou Vénus. Certainement je n'avais pas devant moi un indigène. Non que les Thuringiens soient ennemis des chemins de fer, ils en apprécient comme chacun de nous les bienfaits. Mais pour eux les chemins de fer sont avant tout des moyens de conversation , des instruments de sociabilité. Aussi n'ont-ils guère, en général, la passion des trains directs. Que leur font les temps d'arrêt prolongé, les retards imprévus? Ces péripéties prêtent à causer, à plaisanter, à rire, et il est si bon de causer, il est si bon de rire!
J'en étais là de mes inductions quand nous arrivions à Sulzà. Suiza n'aurait pas donné le jour à réminent Hase, l'une des lumières de la philologie et de l'Institut de France, que les salines de l'endroit, connues déjà des Cattes et des Hermundures, auraient éveillé mon attention. Les précieuses sauneries, aujourd'hui possédées par la famille de Beust , fournissent du sel en abondance, au delà même des besoins de la contrée. La station thermale et le site aidant, la saison d'été amène un joli nombre d'étrangers dans la petite ville weim arienne. Ici Berg-Sulza et son domaine seigneurial jusqu'où montent les bruits de l'industrie; là un sommet pelé, avec la vue des vallées de l'Ilm et de
Bevg-Sulza.
la Saale; ailleurs des promenades ombreuses qui conduisent au champ de bataille d'Auerstaedt; plus loin Eckardtsberga, surnommée jadis le pied delà Thuringe, dont le château, construit au dixième siècle par le margrave Eckard de Misnie, fut habité au quinzième par le duc Guillaume de Saxe.
Que de choses, que de laits dans un petit coin de terre! Dommage de filer comme une flèche. Les locomotives n'attendent pas. Nous emmenons du moins de Suiza trois ou quatre baigneurs qui vont prendre des nouvelles de leurs amis à Kœsen. La présence de ces recrues et leurs fortes voix ne tirent pas de son assoupissement mon loustic. Tant mieux. J'ai fait souvent la route, et il m'est agréable de consulter mes notes, de contrôler mes impressions. Un babillard me gênerait, un dormeur me laisse libre.
Entre le défilé de Suiza et celui de Kœsen, dont il fut grandement question en 4806, nous passons d'une montagneuse vallée à l'autre aux lieux mêmes où l'Ilm se jette dans la Saale. La rivière s'est frayé péniblement une route à travers le sol et les rochers, et le chemin suit des courbes ainsi que la rivière. Il a fallu de solides travaux pour rendre le passage sûr et praticable. Mais le pittoresque n'y a rien perdu. De leur nid d'aigle deux robustes vieillards regardent impassibles les générations qui galopent à leurs pieds et la vapeur qui bat leurs flancs. Ces immortels se nomment Rudelsbourg et Saaleck. On les prendrait au premier coup d'œil pour des jumeaux; leur maintien, leur taille et leur âge sont pourtant différents. Voilà de vrais manoirs féodaux. On les vient visiter de Varsovie et de Berlin, aussi bien que de Leipzig, de Gotha, de Weimar, d'Erfurt, d'Iéna. Etudiants, jeunes couples, grands-pères aiment à s'égayer sous leurs voûtes, à se promener dans leurs salles. L'imagination de la foule les peuple et les anime.
Le moins élevé des deux, Saaleck, séparé de l'autre par un profond précipice, n'occupe qu'un étroit mamelon. Deux tours lui ont conservé une noble apparence. En admettant que sa première pierre ait été posée par Charlemagne, il ne commença d'être une place importante qu'avec les margraves de Misnie. Au treizième siècle il servait de demeure à l'échanson Rodolphe de Vargula, attaché à la cour des landgraves Hermann et Louis le Saint.
Depuis l'époque des Vargula, qui le possédèrent aussi, l'heureux rival de Saaleck est parvenu jusqu'à nous décrit par des érudits1 et célébré par Franz Kugler: « Aux bords transparents de la Saale sont debout des châteaux fiers et hardis encore; leurs toits tombent en ruines, le vent s'engouffre sous leurs arceaux, les nuages passent sur leurs têtes. »
1 C.-P. Lepsius, Millier de la Werra, Slangenberger.
Rudeltbourg et Saaleck.
Rudelsbourg exerce plus d'une séduction. Le botaniste s'approche avec enthousiasme de ses murs pour y cueillir une des plus rares espèces de sisymbre; l'historien évoque les margraves de Misnie, leurs châtelains, et soupire en se rappelant les rustauds et la guerre de Trente ans; l'architecte considère les portes, les cours, la plateforme , la chapelle, les niches et saillies des fenêtres, le haut donjon carré dont un parapet entoure la pointe conique; le peintre, à la recherche du pittoresque, contemple les circuits de la rivière et le panorama de la vallée, avant de se poster sous l'aile d'un moulin, ou de chercher l'ombre des cerisiers. Quant au touriste bon vivant, il ne fait ni de l'art, ni de la science: il absorbe la bière que lui apporte en pots de bois un original fort connu surnommé Samiel, et se déclare content du jambon et des œufs de « la vieille Hanne, » l'hôtelière. Que
si par hasard le roman fait trêve à ces réalités gastronomiques, notre voyageur écoutera cette voix de jadis :
Les seigneurs de Rudelsbourg vivaient en intimité avec ceux de Krainbourg.1 Séparés par la Saale, les uns et les autres n'avaient en commun que le droit de pêche; pour tout le reste, leurs possessions étaient exactement limitées. L'intérêt, source de tant de brouilleries entre voisins, les divisait si peu qu'ils avaient formé le projet d'unir leurs enfants. Mais cette amitié, qui promettait d'être éternelle, prit fin tout à coup. Excité par un évèque , très-hostile aux sires de Krainbourg , le maître de Rudelsbourg crut pouvoir prendre la liberté de pêcher seul dans la Saale. Après cette violation d'un pacte formel, la haine éloigna les cœurs, et il ne fut plus question de fiançailles. Seulement les jeunes gens, qui s'aimaient, résolurent de se voir en secret et, chaque jour, un léger canot emportait de l'autre côté de la Saale ramant fidèle. Ces entrevues clandestines se succédaient sans trouble, quand un soir une tempête s'étant élevée, l'esquif disparut sous les eaux écumantes, et celui qui le conduisait n'aborda pas. Vainement la jeune lî lie attendit toute la nuit son bien-aimc: le matin ne lui apporta que de sinistres pressentiments. Elle descendit, le cœur serré, le sentier du- fort, s'avança jusque vers la rivière, interrogea Jes Ilots. Les flots lui répondirent en apportant sur la plage une écharpe qu'elle avait brodée. Plus de doute, hélas!. . . . Eperdue, folle de douleur, l'infortunée se précipite dans l'abîme.
Au-dessous des rochers de Rudelsbourg, on montre encore le tournant où les fiancés trouvèrent leur tombeau.
Songez à Héro et à Léandre. Oui sait si Voltaire allant de Leipzig à Gotha ne redit pas ce joli quatrain :
1 Thuringen und der Harz, IV, 103.
Léandre, conduit par l'amour, En nageant disait à l'orage :
« Laissez-moi gagner le rivage ; Ne me noyez qu'à mon retour. »
A une lieue de Rudelsbourg, Kœsen ne ressemble pas plus à un château que le dix-neuvième siècle au treizième. Quelques minutes de chemin de fer séparent deux époques, deux civilisations, deux histoires. Il y a six cents ans, on n'allait pas aux eaux moitié pour sa santé, moitié pour son plaisir, et Kœsen est une ville d'eaux. Un spirituel rédacteur du Kladderadatsch de Berlin l'a appelée « la nursery berlinoise. » Et le mot est vrai. Ce que l'on compte de Berlinois et surtout de Berlinoises ne peut se dire : les uns arrivent au printemps, les autres repartent en automne, comme les hirondelles.
Assise sur les deux rives de la Saale, à moitié chemin de Leipzig et d'Erfurt et à l'endroit où l'agreste vallée, en se resserrant, forme la porte de la Thuringe, Kœsen ne disputerait pas la faveur à l'attrayante station de Liebenstein, sans ses salines, sa source ferrugineuse, ses bains d'eau courante et de vapeur, ses douches, ses cures de petit-lait et de raisins. La mode l'a obligée de se mettre à la mode. On y remarque de fraîches maisons, de pimpants magasins, une librairie, un cabinet de lecture, un atelier photographique. Ceux qui n'aiment ni à lire ni à distribuer des cartes de visite s'en vont causer dans les jardins du Casino, conter fleurette, rire au théâtre d'été. Tous les goûts sont satisfaits ou peuvent l'être, à commencer par le goût de la promenade. Les grimpeurs ont de quoi grimper, et les savants suivent la route de Schulpforta.
Schulpforta, ou plus simplement Pforta, entre Kœsen et Naumbourg, a rendu encore plus de services à l'âme que Kœsen au corps. C'est que Schulpforta, aujourd'hui institution royale
de Prusse, est une école -élevée au seizième siècle sur l'emplacement d'un cloître cistercien. Le comte Bruno de Pleissen fonda le cloître, et l'électeur Maurice de Saxe la maison d'éducation. L'asile pieux, en ouvrant ses portes au savoir, ne devait pas nuire à la foi. Je ne craindrais pas d'appeler Schulpforta le Port-Royal de l'Allemagne, mais entendons-nous bien, j'entends un Port-Royal adouci, non rigide et austère comme celui où Racine se faisait confisquer un roman grec et où l'avocat Lemaistre allait ensevelir sa renommée. A Schulpforta, les Provinciales de Pascal auraient pu voir le jour, traduites en latin par Nicole, et la Logique d'Arnauld y eût été appréciée. La plupart des disciples de Schulpforta ne tardent pas à s'acquérir un nom dans la science, dans les lettres, dans la diplomatie, dans l'Etat. On dirait une pépinière toujours riche en fleurs rares, un verger plein de fruits savoureux.
. Je l'ai visitée, cette pépinière d'hommes tels que Klopstock, Novalis, Gaudy, Schlegel, Ammon, Lepsius, Mitscherlich, Ranke, de Manteuffel, d'Usedom, et cette visite trop courte m'a révélé le pouvoir de la discipline intelligente et de la règle éclairée. Les élèves , dont le nombre peut s'élever à deux cents , ne sont pas choyés dans du coton et ne croissent pas en serre chaude; on en veut faire des hommes et on y réussit. On les forme, selon l'idée de Jean-Paul, non pour le présent, mais pour l'avenir. Les moins aisés obtiennent des bourses et sont défrayés de tout , même de l'habillement. A Noël , ceux qui ne vont pas chez des parents voient s'allumer, comme sous le toit paternel, des arbres de Christ chargés de petits présents.
En traversant les chambres d'étude , les dortoirs , la grande salle à manger ornée de bustes, je n'ai pas eu de peine à me convaincre que la réputation de Schulpforta n'est point usurpée. Quand la prière inaugure l'étude, quand à l'étude succèdent les
Schulpforla,
jeux, les jeux à une bonne nourriture, n'est-ce pas la preuve que l'hygiène physique et morale est respectée? Les plus habiles à se divertir savent aussi penser, car les examens qu'ils subissent ne ressemblent pas à une simple formalité. A chacun selon son travail et ses mérites. Les gymnasiastes dont le grand examen final, ou de sortie, a été jugé très-bon, sont exempts de toute rétribution à l'université où ils entrent, et reçoivent des allocations qui suffisent à leur entretien.
A Schulpforta, le contenant est digne du contenu. Il est peu d'institutions qui soient ainsi encadrées dans la campagne, avec la nature pour confidente et un mont boisé pour voisin. Puis rien d'étriqué ni de mesquin dans les aménagements: l'étendue des jardins et des cours, le nombre des bâtiments, la gothique église décorée par Cornélius et Schadow, l'avant-corps de logis
avec les statues du comte de Pleissen et de l'électeur Maurice au portail, tout, jusqu'à l'air qu'on respire, s'accorde avec la sainte grandeur du travail et de l'effort.
Retourner à Kœsen après avoir vu Schulpforta, c'est quitter la retraite pour le monde, un cabinet d'étude pour un salon. Telle était, du moins, mon impression à l'embarcadère de Kœsen. Il y avait là tant de crinolines, tant de chignons, tant d'yeux éveillés, tant de minois jeunes et vieux que ces groupes de bonne humeur me promettaient plus de divertissement que mon loustic de la veille. Je voulus me précipiter dans un des compartiments de Iïme, ouverts à cette foule, mais impossible: complet! On n'aurait pas laissé tomber une épingle entre les porte-manteaux et les robes. Le mal n'était pas grand , à cela près que je me voyais frustré du petit jargon des baigneurs amaigris de leur traitement ou engraissés par la villégiature. Peu m'importait en définitive. Il m'a été profitable d'observer en chemin de fer toutes les catégories de voyageurs.
Dans les premières classes, peu peuplées à l'ordinaire, je n'ai presque jamais rencontré que gens polis, ayant de l'éducation et du savoir-vivre; seulement la conversation se réduisait, cela va de soi, à des monosyllabes ou à des paroles banales. Les deuxièmes classes m'ont offert du mouvement et de la variété, mais moins d'originalité que les premières et les troisièmes. Ah! les troisièmes! Que de bons gros rires y retentissent, que de drôleries s'y débitent, que d'amitiés s'y nouent, que de déclarations d'amour follement improvisées! Que d'individualités, les unes vulgaires de propos, ultra -réalistes de manières, les autres remarquables de candeur, de bonhomie confiante, de comme il faut dans la simplicité! Que de types différents! Et la comparaison de ces types est favorisée par la dimension américaine des wagons. Avec leurs nombreux compartiments distincts et
non séparés, ces wagons ressemblent à des maisons ambulantes où les cloisons des appartements seraient remplacées par des bancs; de cette manière, et comme d'une chambre ouverte à l'autre, les voyageurs se voient, se font des signes, s'interrogent, s'interpellent,
Tantôt vis-à-vis de vous une jeune femme vêtue de bleu (on aime le bleu en Thuringe) pousse trop loin l'amour des bagues et des boucles d'oreilles, et à ses côtés un jeune marchand qui la regarde, tire de son sac en bandoulière un petit peigne, réparateur d'une chevelure désordonnée. Tantôt dans un coin un soldat qui change de garnison sommeille sous le poids de son fourniment, ou un paysan se fâche tout rouge, parce que la foire a été mauvaise. Tantôt c'est le bourgeois, tailleur dans une ville ou maître d'école dans un village, reconnaissable à sa casquette, à sa redingote longue, à sa cravate noire sans col blanc, à ses vêtements foncés, à sa canne, à ses fortes bottes, surtout à sa pipe, pipe à la bouche ou dans la poche. Il ne parle qu'à bon escient, celui-là, avec son fils, son ami, ou son compère. Voilà des originaux, et il y en a bien d'autres, capables de dicter à un Balzac de piquantes scènes de mœurs. Qui écrira ce roman psychologique?
« Adieu roman, bonjour histoire! » Tel fut mon cri en descendant à Naumbourg. Près du confluent de l'Unstrut et de la Saale, Naumbourg tient un rang très-honorable parmi les villes commerçantes de la Saxe prussienne , régence de Mersebourg. A ses portes, des arbres chargés de fruits, des ceps chargés de grappes, n'engendrent pas la stérilité dans les coffres. Ce n'est point sans motif que des fabriques de vin de Champagne, très-achalandées, se sont établies à proximité du Galgenberg. Mais l'ancien évèché de Naumbourg possède autre chose que la boisson pétillante.
Aux négociants il offre des objets d'ivoire, des fabriques de cartes et de cigares; aux lettrés, quatre dates mémorables: 1432, 1547, 1632, 1806.
L'année 1432 marqua l'apparition de ces Iiussitesque Kotzebue a mis en scène. Lorsque la troupe conduite par Procope eut investi Naumbourg prise au dépourvu, les bourgeois tinrent conseil et s'avisèrent, pour sauver la cité, d'un moyen qui aurait pu la perdre. Ils ne craignirent pas d'envoyer au camp ennemi des centaines d'enfants vêtus de deuil et demandant grâce. Procope, touché de ce spectacle et de la confiance qu'on lui montrait, promit de s'éloigner de la ville alarmée. Mais il ne le fit pas avant d'avoir distribué à ses petits vainqueurs des cerises avec d'autres fruits ; dès lors une fête annuelle en l'honneur des enfants et de leur courage fut instituée sous le nom de Fête des cerises.
Quant aux événements qui s'accomplirent plus d'un siècle après la première fête des cerises, ils se rattachent au prestige et au nom de Charles-Quint. C'était à la fin de juin 1547. Victorieux à Mùhlberg et traînant à sa suite l'électeur de Saxe prisonnier, le puissant empereur qui se dirigeait vers Iéna, parut devant Naumbourg. Sa vue et son cortège firent sur la foule une impression profonde. Il était accompagné du duc d'Albe, de plusieurs grands d'Espagne et d'Allemagne, et son bonnet de velours noir, son manteau espagnol piquèrent autant la curiosité que son Armada inspirait de crainte. Un témoin oculaire, Daniel Schirmer,1 a donné d'amples et naïfs détails sur la merveilleuse entrée du monarque dans la ville.
En 1632, pendant la guerre de Trente ans, Naumbourg, tombée d'abord au pouvoir de Tilly, se vit délivrée par Gustave- Adolphe. Mais le héros suédois ayant succombé, comme on sait,
1 Thuriny. Vaterl. Kunde, 1804.
Naumbourg. Place du Marché.
à Lutzen, ceux qui avaient salué en lui un sauveur continuèrent d'être exposés aux hasards des combats.
Sans parler de la guerre de Sept ans qui eut aussi ses péripéties, l'année 1806 a marqué plus récemment dans les annales du pays. Non loin de Kœsen, d'Auerstaedt et d'Iéna, Naumbourg reçut la visite du roi de Prusse et de l'immortelle reine Louise, avant d'être inondée par le flot de l'armée française.
Au milieu de tant de vicissitudes successives, Naumbourg a conservé et vigueur du tempérament et santé de l'âme. Les passions humaines et les âges ont respecté un monument respectable. Les tours élancées du dôme colossal, les dimensions de la grande nef et des chœurs, les vitraux, les piliers, les chapiteaux historiés ont donné lieu à des études très-intéres-
santés.1 En posant la première pierre du futur chef-d'œuvre, à la fin du dixième siècle, le margrave Eckard travaillait pour les esthéticiens autant que pour les fidèles. L'archéologue feu C.-P. Lepsius, dont sa ville natale peut être fière, a le premier exhumé toutes les richesses artistiques du pays. Il a éclairé d'une critique judicieuse les peintures d'autel et les tables votives de l'édifice roman et gothique ; il a justifié l'admiration qu'inspirent dans l'église St-Wënzel soit un magnifique Cranach (« Laissez venir à moi les petits enfants »), soit une adoration des Mages attribuée à Rubens ou à son école. Et la légende, contrôlée par l'histoire, n'a pas trouvé de plus perspicace explorateur que le savant naumbourgeois.
Par exemple, il a signalé dans le dôme deux personnages sculptés, l'un qui pleure, l'autre qui rit. Il paraîtrait qu'insensible aux prières, aux supplications, aux larmes de sa fiancée, un jeune homme partit, le sourire aux lèvres, pour les pays étrangers. Détournant alors ses regards de la terre, la malheureuse délaissée prit le voile et activa, par ses dons, les travaux du dôme. Sur ces entrefaites , car une église ne se bâtissait pas en un jour, l'infidèle revint, mais ce fut à son tour de pleurer. «Je suis la fiancée du Seigneur, non la vôtre,» lui répondit en riant celle dont il avait brisé la vie. A ces paroles, les écailles tombèrent des yeux du fiancé qui , après avoir fait son malheur, voulut faire son salut. Il acheva la construction de la maison sainte.
Naumbourg n'a pourtant rien de mélancolique ni de larmoyant; c'est une de ces villes qu'à première vue on ne craindrait pas d'habiter, ville de bonne humeur, active sans agitation, animée sans fébrilité, avec de vieilles maisons à style, de larges places, de beaux bâtiments modernes. Le militaire et le bour-
1 Puttrich, Lepsius, Kleine Schriften. Magdebourg, 1834, '1855.
geois s'y donnent la main ; confiance et cordialité des deux parts. Ces divers traits m'ont fait souvenir d'Erfurt et, pour compléter la ressemblance, j'ai en le bonheur de descendre à l'hôtel de M. Silber, l'aimable frère de l'Erfurtois du même nom.
Que dans cette atmosphère sereine, des poètes, des romanciers, des compositeurs, des historiens, tels que Schainelius, Theile, Claudius, Koberstein, aient pu voir le jour et remporter des succès; que, la patience des érudits aidant, on ait découvert des bractéates dans le sol et des chroniques manuscrites dans les bibliothèques, je ne vois là rien que de naturel; j'y applaudis autant qu'au proverbe : « La bière de Naumbourg est la malvoisie thuringienne. »
« Tel père, tel fils, » dit un autre adage, et les environs de Naumbourg sont dignes de leur métropole. Allez, pour vous en assurer, à Fribourg sur l'Unstrut, à Goseck, à Schœnbourg. Non loin du point de jonction de l'Unstrut et de la Saale, Fribourg vit en paix, entre champs et rivières, sous la protection de quatre collines qu'un géomètre comparerait à des cônes tronqués. Ces collines, plantées de vignes, avec des maisonnettes et des sentiers, donnent au paysage un aspect italique, relevé par la chevelure foncée des jeunes filles. Quoi qu'on en dise, les curiosités de Fribourg n'ont été, à mes yeux, ni la fabrique de vin de Champagne, émule de celle de Naumbourg, ni même, ô hérésie, la maison du célèbre professeur de gymnastique Jahn. Mais l'église, la grande place, avec la statue du duc Christian de Weissenfels, et la séculaire Neuenbourg m'ont accaparé.
Neuenbourg et la Wartbourg jouèrent au moyen âge un rôle d'une importance presque égale et, de notre temps, on ne parvient pas plus à l'une qu'à l'autre sans effort. De l'antique château de Louis le Sauteur et du Ferré, où s'accomplirent tant de choses et de si grandes, on remarque avant tout les murs
d'enceinte, les fossés et un donjon massif autour duquel roucoulent les colombes. Louis le Ferré ne roucoulait pas, lorsque, à deux pas de cette tour, il fouettait ses nobles vassaux, attelés à la charrue, pour les punir de leur dureté; il ne roucoulait pas, lorsqu'il voulait donner à l'empereur Barberousse, son parent, le spectacle d'une muraille d'hommes vivants et de sujets fidèles. La féodale demeure avait tout ce qu'il faut pour exciter l'héroïsme et nourrir l'inspiration. On assure que le landgrave Hermann tint plus d'une fois sa cour de poètes à Neuenbourg, que Henri de Veldeck y acheva son Enéide, que Louis le Saint aurait dit en parlant de la charitable Elisabeth et de ses largesses excessives : « Laissez-la faire, pourvu que la Wartbourg, Eisenach et Neuenbourg me restent!)) Mais à l'extinction de la première branche des landgraves, Albert le Dégénéré vendit à Adolphe de Nassau le château , que Frédéric le Mordu devait reprendre et relever de ses ruines. De ce dernier et vaillant prince, il passa aux ducs de Weissenfels-Querfurt, puis à l'électorat de Saxe et, après le congrès de Vienne, à la couronne de Prusse.
Vallée de l'Unstrut ou voie ferrée? Je passais d'une alternative à l'autre en m'arrachant à Neuenbourg. II est souvent difficile de prendre un parti en quelques minutes et de dire brutalement oui ou non. — Oui, disais-je, apercevant au loin les campagnes jaunissantes; oui, il ferait bon suivre le cours de l'Unstrut, évoquer la nixe et fouler le sol à sa suite. Que n'irions-nous à Burgscheidungen, l'ancienne résidence des rois de Thuringe, à Memleben, si connu dans l'histoire, au château de Wendelstein, à Rossleben, l'asile des lettres, au Kyffhasuser, consacré par Barberousse? — Non pas, répliquais-je, trop de souvenirs m'enchaîneront aux bords de l'Unstrut. Pour l'heure, soyons modestes ; qui trop embrasse mal étreint, et avant d'abandonner notre route, achevons de la connaître.
Scliœnbourg près Naumbourg.
Sur la rive droite de la Saale, Scliœnbourg, dont le front regarde les cieux, a les flancs baignés par la rivière. J'ai vu peu de ruines plus majestueuses. La forte tour ressemble à un géant qui observerait la contrée, tandis que les toits échelonnés au bas de la montagne rappellent des vassaux soumis à leur suzerain. Le village est plein d'ombre et de fraîcheur. On dit qu'au mois de mai les rossignols y chantent et viennent boire « l'eau du prophète.» C'est que vis-à-vis de l'hôtel du lieu, une source pure descend de la colline et, sous la date de 1626, une petite image de Moïse frappant le rocher de sa baguette porte une inscription naïve. Naïveté pour naïveté, je ne donnerais pas Schœnbourg, si je le possédais, pour le pays de Canaan.
Le constructeur de la Wartbourg, Louis le Sauteur, éleva le château en l'honneur de la belle Adélaïde de Goseck et de Zscheiplitz, dont il devint l'époux après la mort du palatin Frédéric III de Saxe. Les successeurs de Louis ont pu abandonner leur héritage à l'évêque de Naumbourg et à d'autres seigneurs, Schœnbourg est demeuré beau sur son sol pierreux. Sa hauteur au-dessus du niveau de la Saale a le même nombre de pieds que le pourtour de ses murailles garnies de contre-forts et de meurtrières. L'habitation actuelle d'un forestier ne fait nulle disparate avec les lieux qui virent les comtes de Landsberg, de Querfurt, d'Isenbourg, les seigneurs de Kroppen. De la terrasse j'ai entendu monter le chant du coq et retentir les fléaux des batteurs en grange, tandis que le soleil effleurait les champs brumeux pour miroiter sur les eaux et illuminer Goseck.
Vis-à-vis de Schœnbourg, de l'autre côté de la rivière, Goseck a, comme son voisin, un blason riche en quartiers.
Le comte de Zech-Burkesrode a fait de Goseck une des plus seigneuriales demeures de l'Allemagne et de la Thuringe. Plusieurs centaines d'arpents de terres, plusieurs centaines d'arpents de forêts, soit sept grands biens, avec bétail et nombreux chevaux, toutes ces propriétés et ces domaines frappent autant l'étranger que les grâces nuancées du paysage, que l'étendue et la diversité des horizons, que le parc et les jardins, que l'élégante simplicité du castle.1 Dans la chapelle on voit les statues en pierre des membres d'une noble famille et une très-remarquable peinture de Lucas Cranach. Une jeune vierge attend à genoux la mort par le glaive. Est-ce la malheureuse fdle de Jephté qui va payer son tribut à une destinée cruelle? Est-ce, comme on l'a cru aussi, sainte Barbara sacrifiée par un père idolâtre aux dieux du paganisme ? Je n'oserais pas trancher la
1 Sturm, Goseck und seine Umgebungen. Naumburg, 1845.
question ; mais la scène est touchante, le groupe attachant, les figures vivent. C'est l'image du sacrifice.
Goseck, Schœnbourg, Rudelsbourg, Dornbourg — que de créneaux et de tourelles, que de parapets et de ponts-levis dans cette vallée de la Saale où la nature féconde a marié l'histoire à la poésie! Sonnez, trompettes et cors, sonnez, cloches des monastères! Accourez, le faucon au poing, jeunes pages, et vêtez-vous de vos plus riches habits ! Accourez, barons, écuyers, hommes d'armes ! Le landgrave va célébrer ses noces, et l'hommage solennel doit être rendu à la châtelaine. Accourez! Qu'à ces grandes réjouissances, terminées trop vite, succèdent bientôt des bruits de guerre , que le présent vienne à s'assombrir, et votre fidélité échappera aux orages, et vos petits-fils porteront sur leurs épaules la dépouille mortelle de ce Louis le Ferré qui a dompté les indociles et abattu l'orgueil des superbes.