LE KYFFH/EUSER ET LÀ PRAIRIE DORÉE
La Prairie dorée! Joli nom qui n'est pas trompeur. Représentez-vous en réalité une vaste prairie enfermée dans un cercle de forêts et de montagnes qui la préservent des âpres vents du nord, des sécheresses de l'est, des lourdes chaleurs du midi; une prairie, ou plutôt des champs, des vergers, des prés, des jardins avec villes et bourgs, hameaux et métairies. Le paysage a des nuances et le sol des accidents. De sautillantes sources traversent les bocages de cette nouvelle vallée de Tempé ; la claire verdure des herbes s'y marie aux teintes foncées des bois ; le colza jaune pousse auprès du rouge coquelicot ; des céréales de toute espèce élèvent leurs tiges au-dessus des plantes potagères, oléagineuses, médicinales; des bateaux chargés de sel et de charbon sillonnent la rivière; parfois même l'Unstrut, ce Nil de la Thuringe, grossi des eaux que lui assure son parcours, inonde ses rives d'un limon bienfaisant.
Croyez-moi si j'ajoute que les récoltes sont abondantes et l'effort des hommes récompensé. L'actif paysan de la Prairie a sous la main de quoi se nourrir, se chauffer, s'éclairer, se guérir même.
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Son aisance lui permet de ne demander rien à personne. Il vit heureux, il se dit content, ses mœurs simples et pures sont celles de ses pères. Voilà pourquoi sans doute le grenier à blé de laThuringe en a été appelé aussi le cœur: pourquoi le comte Botho de Stolberg s'écriait après un pèlerinage en Palestine : « Je laisse à qui veut la Terre promise, mais je me réserve en Thuringe la Prairie dorée. »
Qui ne voudrait avoir en ce monde une prairie semblable à celle-là?
Deux fois j'avais été sur le point de traverser ce pays doré comme les illusions et, deux fois, les circonstances avaient trompé mon espoir. Je m'étais bien promis, à la prochaine occasion, d'échapper au supplice de Tantale. L'occasion se présenta, et il ne fut plus question de Tantale. Je partis de Mersebourg un samedi soir, avec la pensée qu'il serait bon de passer un dimanche dans la Prairie dorée. Force nous fut (nous, bien entendu, c'est toujours Christian Lucas et moi), force nous fut, l'heure de la poste étant passée, d'utiliser le dernier moyen de transport possible, l'omnibus. L'omnibus-diligence de Weimar à Iéna est bon; suffisante voiture, suffisants chevaux. Pourquoi l'omnibus de Mersebourg à Artern ne rivaliserait-il pas avec celui d'Iéna? Pourquoi? Mais, ô amère désillusion !
A peine arrive-t-il à l'embarcadère, cet omnibus, que le voilà pris d'assaut. Il est , à la vérité, suivi d'un supplément, ou d'une jaune patache, et c'est dans la rotonde de la patache, vraie cellule de condamné, qu'on me jette; je puis difficilement trouver place et garder mon chapeau sur la tête. Autant que l'obscurité me permet d'observer les gens, il me semble être associé
au sort d'un jeune homme d'extérieur agréable et de deux femmes âgées. Nous roulons bientôt, que dis-je ? nous marchons comme des tortues. Je cherche à m'endormir, quand une des deux vieilles femmes se met à mâcher du fromage rance et fait un singulier bruit de mâchoire; l'odeur nauséabonde qui s'exhale épaissit l'air déjà lourd de notre prison.
Tout à coup nos deux coches s'arrêtent; on nous crie de descendre pour... que les chevaux se reposent et mangent. Que les voyageurs murmurent, tant pis, on n'écoute pas leurs plaintes. Mais que l'attelage respire, rumine, digère, c'est la grande chose. Faites comme les chevaux, Mesdames et Messieurs du grand omnibus et de la petite patache, entrez à l'hôtel du lieu, restez-y deux mortelles heures à bayer aux corneilles, prenez de la bière ou du café. Ne voilà-t-il pas qu'une des voyageuses s'avise de faire la ventriloque « pour nous distraire ! » Distraction rémunérée, car la pauvre créature parlant de l'estomac, la compassion exige que nous parlions de notre bourse. Si, du moins, nos cochers parlaient de départ ! Mais ils boivent. Au bout de deux fois soixante minutes, nous remontons en voiture, quelle voiture ! Et c'est ainsi que nous avons laissé derrière nous Lauchstsedt.
Lauchstaedt est une petite ville de bains dont le grand-duc Charles-Auguste de Weimar fonda le théâtre et où il aimait à séjourner avec sa cour lettrée. Schiller habitait Lauchstaedt lorsqu'il fit le premier aveu de son amour à Charlotte de Lengefeld ; à Lauchstaedt la Fiancée de Messine fut représentée le 11 juin 1803 dans des circonstances exceptionnelles. Dès la première scène, un terrible orage vint à éclater et, pendant une heure, la voix des artistes se trouva couverte par les roulements de la foudre et le bruit de la pluie qui tombait à flots. Nonobstant l'effroi de plusieurs personnes empressées à prendre la
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fuite, la représentation continua. Mais au dernier acte, lorsque le chœur, avant le désespoir d'Isabelle, eut prononcé ces paroles : «Que des tourbillons de nuages obscurcissent le ciel, que le tonnerre sourdement gronde , alors tous les cœurs se sentent au pouvoir de la redoutable destinée, » un vrai coup de tonnerre retentit, la salle trembla, et l'acteur Graff fit un geste qui accrut encore l'émotion du public. « Jusqu'à la fin de la pièce,» a raconté Graff, (des spectateurs gardèrent un silence de mort ; on n'entendait pas un souffle ; on ne voyait que des visages blêmes. Après la représentation Schiller vint vers nous le plus amicalement du monde et nous dit d'un ton très-gracieux, mais d'une voix légèrement nasillarde : «Le tonnerre est venu à point ; il sera difficile une autre fois de jouer avec la même expression. »
Il paraît que le lendemain de cet incident singulier, des étudiants qui étaient accourus de Halle, de Leipzig, d'Iéna, saluèrent le poète à son réveil par des chants , de la musique et des cris d'enthousiasme.
Nous avons passé de nuit à Querfurt. Contre-temps regrettable, d'autant plus que l'histoire de la ville ne m'était pas tout à fait inconnue. J'ai réveillé Lucas qui dormait et déplus songeait. Au mot de Querfurt, il a tressailli et fait semblant de m'écouter :
«Connaissez-vous, Lucas, la Prairie de l'Ane?
— Une prairie, oui; mais l'âne, non.
— Et Bruno ? En avez-vous entendu parler ? — Bruno? Inconnu.
— Sachez donc, somnolent ignare, que Querfurt célèbre chaque année, le mercredi après la Pentecôte, une fête assez semblable au tir à l'oiseau du mois d'août, à Eisenach.1 Un fait
1 Thuringia. Thuringenund der Iiarz . Saçhsengrùn, elc.
tout local, c'est que les potiers de Querfurt et des environs fabriquent, pour les vendre sur le champ de foire, des cavaliers, d'une argile brune ou verte , montés sur un âne, et formant une tête de pipe. Le champ de foire s'appelle la Prairie de l'Ane, et le cavalier représente Bruno III, dit Y Apôtre, seigneur de Querfurt. Bruno vivaitvers l'an 1 000. C'était
un missionnaire ardent, le modèle des chrétiens. Comme il partait pour aller convertir des peuples encore païens du Nord, sa monture devint tout à coup si rétive qu'il dut mettre pied à terre. Ses frères qui l'accompagnaient, ayant vu dans ce faux pas un mauvais augure, essayèrent de le détourner de son projet et de le retenir à Querfurt. Mais lui : « Je suis dans la main de Dieu,,» s'écria-t-il en souriant, «et Dieu saura aussi bien me trouver en Prusse qu'en Thuringe. » Dieu l'appela au ciel en effet, au ciel des martyrs, puisqu'il succomba sous les coups de ceux-là mêmes qu'il avait voulu sauver. Après sa mort, on appela Prairie de l'Ane celle où l'animal s'était malheureusement montré si bon prophète, et une chapelle fut élevée en l'honneur du héros de la foi, du second saint Boniface, comme on disait.
Impossible de garantir que le sieur Lucas ait écouté ce récit jusqu'à la fin, car je ne tardai guère plus que lui à prosaïquement ronfler. Cependant l'air frais du matin me caressa, et j'avais les yeux grands ouverts en arrivant à Artern. L'omnibus nous y
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avait transportés tant bien que mal. Je n'ai ni visité les salines d'Artern, ni cherché à savoir si les ancêtres de Gœthe étaient réellement originaires de cette ville. Outre un bon gîte, Artern ne m'offrait d'autre avantage que d'être un centre de rayonnement dans toutes les directions. Pour ceux qui ne tiennent pas à trouver partout de grandes villes, la Prairie dorée ne manque pas d'étapes rustiques. Entre le Harz qu'elle touche et la Forêt de Thuringe qu'elle continue, elle sert de vigoureux trait d'union.
« A droite, à gauche, vis-à-vis de nous, au nord , au midi ? » me demanda le cocher d'Artern en fouettant son cheval. «La Prairie dorée est grande, et pour la voir, deux jours, bien sûr, ne suffiront pas. Par où faut-il commencer ?
— Va pour le midi. Côtoyons la rivière quand il se pourra, en nous rapprochant de Fribourg sur l'Unstrut. Laucha est le lieu le plus éloigné de nous ; allons-y au galop. »
Fidèles à cet itinéraire en zig-zag, moins bizarre toutefois qu'on pourrait croire, nous avons touché barres à Laucha pour revenir tranquillement et sagement sur nos pas, sans compter les heures. Les heures ! Elles ne sont vides que pour l'homme ennuyé, et comment avoir l'ombre d'un ennui en marchant sous le ciel, à la rencontre d'hommes qui travaillent pendant le jour et remercient Dieu le soir ? Le voyageur ne découvre dans la Prairie ni ambitieuses folies, ni luxe effréné, ni intempestives ardeurs de parvenir. La terre, la maternelle terre fait partager ses vertus à ses enfants. Elle a enraciné dans leur âme la fermeté, la confiance et l'espoir : la fermeté sans dureté, la confiance sans crédulité, l'espoir sans fièvre. 0 vie des champs, ô trop
heureux cultivateurs, à Virgile ! ô Théocrite ! Et parmi vous tous, savants du dix-neuvième siècle, qui avez aimé et compris ces grands poètes de la nature , en est-il un à qui la Prairie dorée ait donné le jour? Sans doute, à commencer par Thiersch, le célèbre helléniste, archéologue, esthéticien de l'Académie de Munich. Né près de Laucha, il fit de brillantes études à Schulpforta, sans prévoir qu'il passerait un jour des bords de l'Unstrut à ceux de l'Ilissus et de la Troie thuringienne au cap Sunium.
La Troie thuringienne, comme on l'a appelée,1 c'est Burgscheidungen. Cette résidence des rois de Thuringe fut, en effet, le théâtre d'aventures sans nombre dans les premiers siècles du moyen âge, alors que les Thuringiens devaient défendre leur pays contre les Huns, les Saxons, les Francs, les Wendes. Irminfried , ou Hermanfroy, eut presque autant de malheurs avec Amalberga sa femme que son père Basinus avec Basina. L'ambition excessive d'Amalberga amena une lutte entre Hermanfroy et Thierry, le roi des Francs , fils de Clovis. Ce dernier, leurré dans ses espérances ambitieuses, s'unit aux Saxons, et le royaume thuringien périt sous les coups de cette alliance. Burgscheidungen prise, Amalberga chassée, Hermanfroy mort avec ses enfants, les vainqueurs se partagèrent le pays et, tandis que les Saxons s'établissaient au nord-est, du Harz à l'Unstrut, les Francs prenaient possession des territoires sud-ouest et de la forêt de Thuringe. Avec les dernières pierres de la place forte tombèrent au sixième siècle les derniers maîtres d'une contrée qui s'étendait du Danube au delà du Harz et de l'Elbe au Mein. L'autorité souveraine passa aux mains des ducs, des empereurs, des margraves, des comtes, des landgraves, pour appartenir ensuite aux margraves de Misnie, aux électeurs de Saxe et à la couronne de Prusse.
1 G. Rasch, Schwerdt et Ziegler.
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Impossible de surprendre aujourd'hui le moindre vestige des rudes combats livrés sous les murs de Burgscheidungen. Sur la colline royale se déploient les magnificences d'un château moderne, propriété de la famille comtale de Schulenbourg.
Faites, si vous voulez, des châteaux en Espagne, mais donnezvous le plaisir de regarder les châteaux en Thuringe. Les lieux sont expressifs, comme des êtres animés. Dis-moi où tu habites, je dirai qui tu es.
Gardez-vous donc de tenir Memleben pour un hameau perdu dans la vallée de l'Unstrut. Henri de Saxe était tout occupé d'oisellerie à Memleben quand les électeurs vinrent lui offrir la couronne impériale; à Memleben, où fut inhumé ce prince valeureux, Mathilde, sa pieuse épouse, fonda un couvent de nonnes bénédictines; à Memleben devait encore mourir en 974 l'empereur Othon 1er, deux jours «après avoir entendu la messe de la Pentecôte. » Puis on trouve à Memleben de rares débris de l'architecture du dixième siècle. Un artiste pourrait comparer ces ruines avec celles de Paulinzelle dans la principauté de Schwarzbourg. Le ciel s'est montré clément pour la nef de l'église qui, veuve de son toit, a conservé ses colonnes, ses piliers, ses arcs toujours beaux. Des arbustes et des roses répandent leur fraîcheur sur les dalles où brûlait l'encens des prêtres. La nature s'est fait art, et l'art nature. Bien que pâlies et effacées, d'anciennes fresques laissent voir les traits des empereurs de la dynastie saxonne, d'Henri 1er et de Mathilde, d'Othon le Grand et d'Edith, d'Othon II et de Théophanie. Tous portent la couronne sur la tête, les rois tiennent le bouclier et le glaive, leurs compagnes sont vêtues à la mode du temps. Du chœur et de la place occupée par le maître-autel , un étroit passage conduit à la crypte. Les nouveaux vitraux de cette église souterraine en augmentent l'effet, mais rien ne vaut certaines colonnes tra-
pues, avec leurs chapiteaux ornés des oiseaux symboliques chers au moyen âge.
Autour de Memleben , la vallée de l'Unstrut s'élargit, les champs ont de l'étendue, les montagnes s'effacent à l'horizon ou s'abaissent en courbes gracieuses. Ce paysage ne plaît peutêtre pas à tout le monde; pour moi, j'en aime assez le vague fuyant et les amples perspectives. Je ne crains pas Wendelstein, cette forteresse autrefois élevée pour défendre un pays ouvert, et qui a passé des comtes d'Orlamunde aux barons de Witzleben; je ne crains pas Donndorf , ni le haut château de Wiehe ; je ne crains pas Rossleben dont le mérite intellectuel et moral m'a frappé. Sur l'emplacement d'un ancien couvent, Rossleben a un nom inséparable de celui des Witzleben, ses bienfaiteurs. Avec sa situation agréable, ses jardins, ses avenues, ce gymnase, l'un des meilleurs de l'Allemagne, m'a semblé être à Schulpforta ce qu'une fille est à une mère, une sœur cadette à son aînée. M. le prof. Dr Sickel, que j'ai eu l'honneur de voir, m'a donné une très-intéressante histoire de l'établissement.1 « Nous ne disposons pas , » me disait-il , « d'autant de bourses et nos élèves ne sont pas aussi nombreux qu'à Schulpforta. Mais, comme vous voyez, nous avons de l'air, de l'espace, de vastes appartements, et notre maison ne ressemble pas mal à un château. Nous ne voudrions pas développer l'esprit au détriment du corps. » Et l'expérience m'a prouvé que les nourrissons de Rossleben lui sont restés fort attachés ; je pourrais nommer des jeunes gens appartenant à des familles considérées et connues en Thuringe.
Entre Rossleben et Artern , je n'ai rencontré qu'une localité intéressante, Kalbsrieth, au confluent de l'Helme et de l'Unstrut.
1 Dr Theodor Herold, Geschichte der von (1er Famille von Witzleben gestifteten Klosterschule Rossleben von i554 bis 1854. Halle, 1854.
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Je me suis plu à y placer la scène des principales aventures qu'on prête à la nixe de l'Unstrut.
Cette fille des eaux s'est montrée, ainsi que celle des bords de la Saale, tantôt bonne, tantôt méchante.1
Quelques petits garçons s'étaient mis un jour en tête de la taquiner. «C'est là qu'elle demeure,» dit l'un des diablotins, en désignant un certain endroit du rivage. Les voilà d'accourir et de lancer des pierres à qui mieux mieux. « Nixe, tu dois mourir. Nixe, es-tu frappée? Nixe, vis-tu encore?» A chaque pierre lancée comme à chaque sarcasme, les flots bouillonnaient et la joie des enfants ne connaissait plus de bornes. Mais tout à coup la pauvre maltraitée fondit à l'improviste sur la troupe cruelle, puis, regardant avec colère le plus coupable, elle le saisit par les cheveux et l'entraîna dans le gouffre.
Telle ne fut pas sa conduite envers une veuve qui venait de perdre par accident son unique enfant : « 0 ma fille, ô ma chère, ma seule fille, je voudrais te revoir une seule fois ! » murmurait la malheureuse. Tandis qu'elle achevait ses lamentations, la surface des eaux se ride doucement, un léger bruit se fait entendre et voici la nixe qui accourt avec l'enfant pleurée dans ses bras. Elle aborde et dépose son pieux fardeau sur le sein maternel. «L'as-tu tuée?» demande la mère. «Oh! non, tu n'aurais pas eu cette cruauté... Elle s'est noyée, n'est-il pas vrai, et tu n'as pas pu voler à son secours... Ah! maintenant que je l'ai, laisse-moi l'enterrer solennellement et orner de belles fleurs sa tombe. — Tu feras bien, pauvre mère, et pour cela prends dans cette coupe d'or les perles que tu vois reluire : elles t'appartiennent , ce sont tes larmes que j'ai gardées. »
Ayant ainsi parlé, la nixe disparut sous les vagues.
A partir de Kalbsrieth, entre Artern et Querfurt, s'étend un ter-
1 Thuringia, 1843.
ritoire weimarien, le bailliage d'Allstedt arrosé par un affluent de l'Unstrut. Allstedt remonte à une très-haute antiquité. Le Miroir des Saxons la compte avec Mersebourg au nombre des cinq villes palatines impériales. On sait que les empereurs y tinrent leur cour, que Thomas Munzer, aussi mauvais luthérien que mauvais papiste, y fomenta la longue émeute des paysans, que, pendant la guerre de Trente ans, le roi de Suède s'y arrêta après une marche forcée, et déchargea la ville de tous frais de guerre. Une allée de tilleuls conduit au château grand - ducal actuel, encadré sur la colline dans une forêt de chênes et de hêtres. De beaux chevaux isabelles très - renommés à Weimar sont élevés au haras d'Allstedt. Ils inspirent plus d'envie que de pitié, ces chevaux-là: leur enfance est douce et leur avenir assuré. Je ne les plains pas.
Le soleil d'un jour d'automne profile ses rayons sur la brume des montagnes lointaines ; il y a des arômes dans l'air, des travailleurs à la glèbe, des oiseaux dans le ciel. C'est une joie de vivre et de participer aux tendresses de la nature. Les fleurs de l'extrême été s'épanouissent comme au printemps , les derniers chaumes jaunissent les sillons. Sur la grande route que nous suivons, d'Artern à Frankenhausen , le pays plantureux n'a que bons domaines. Nous rencontrons des villageoises, la hotte sur l'épaule , chargées de provisions ; nous nous heurtons à d'immenses troupeaux d'oies, grasses et niaises comme partout, et à des chèvres folâtres qui s'agacent, à coups de cornes, en sortant de l'étable. Aux murs des granges et des écuries pendent des gerbes de seigle, de trèfle, de lin. Ne demandez pas aux paysans de vous louer à prix d'argent une de leurs voitures , et un de
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leurs chevaux. « Nous sommes riches,» disait à Lucas la femme d'un prétendu voiturier, dont je sollicitais humblement pour trois heures le bidet et l'équipage. — «Tant mieux, nous n'avons pas besoin de vous,» répondit assez spirituellement mon Thuringien. Il est vrai que nous étions au plus beau moment des récoltes.
De quoi nous plaindre, au reste? Nous aurions chanté jadis une autre chanson. De quelle curieuse manière on voyageait en Saxe et dans les pays voisins! Et comme la moindre carriole, comme le moindre gîte étaient souvent difficiles à trouver! Sauf dans les grandes villes, les auberges étaient assez mauvaises; ce qui n'empêchait pas les aubergistes de lever d'énormes impôts sur les étrangers. De là cet édit du seizième siècle en vertu duquel les notes à payer devaient toujours être détaillées, et si quelqu'un avait sujet de se plaindre auprès des autorités, le pressureur coupable risquait d'être condamné à une forte amende. En Saxe, le règlement sur les voyageurs leur imposait aussi des obligations strictes, entre autres celles de décliner leurs noms et de s'arrêter dans les villes pour dîner et dormir. Quiconque arrivait armé, le soir, au logis, était tenu de remettre ses armes à l'hôtelier jusqu'au lendemain matin; autrement on lui fermait la porte au nez.
Ces mesures de prudence étaient seules propres à assurer l'ordre et la sécurité dans un temps où il n'y avait ni messageries, ni diligences, ni régulière poste aux lettres. Un voyage était un événement dont le magistrat voulait connaître la cause et surveiller les suites. Ce fut au moment de la Renaissance que s'introduisit l'usage des voitures, connues sous le nom de carrosses, et possédées par les princes, les grands, les autorités municipales. Avant cette époque, les chariots ne servaient guère qu'à transporter des marchandises et des denrées, mais les voyageurs utilisaient les chevaux, les mulets, quelquefois même
Un voyage à dos de mulet.
les ânes, plus rarement les chiens. On plaçait une grande corbeille, couverte d'un tapis, sur le dos de l'animal, et dans cette litière d'un nouveau genre, les Thuringiens et les Saxons cheminaient à petites journées.1 Un conducteur ouvrait la marche, menant la bête de somme par la bride.
Patriarcale manière de voir le pays, qui ne m'aurait pas déplu pour entrer à Frankenhausen. Cette ville de cinq mille âmes, sur la Wipper, à deux lieues et demie de Sondershausen , n'affiche ni les allures dégagées ni l'élégance luxueuse de nos jours. La devise du siècle : « Beaucoup et vite » lui est encore inconnue. A défaut d'un chemin de fer à ses portes, elle a des salines connues, comme celles de Suiza, des plus anciens peuples de la Germanie. Elle ne méprise pas le passé parce qu'il est passé, elle ne redoute pas l'avenir parce qu'il est mystérieux, mais elle espère et se souvient : elle se souvient de Thomas Mûnzer, son prisonnier, et de la bataille qui, sous ses murs, mit fin à la
1 A.-V. Richard, Sachsengrùn et Licht und Schatten. Leipzig, Teubner, 1861.
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guerre des paysans ; elle se souvient de ses vaillants princes et de celui qui ceignit au moyen âge la couronne impériale. Sans être précisément vive et gaie d'aspect , elle a des habitudes de fidélité et une constance de caractère qui lui assurent le vrai repos.
Ce repos, le gouvernement de Schwarzbourg-Rudolstadt a su l'accroître matériellement par un sage équilibre entre les recettes et les dépenses. Que dis-je? Point, ou fort peu d'impôts en plein dix-neuvième siècle, n'est-ce pas une éclatante anomalie, un miracle en Europe? C'est que le prince régnant Gunther ou Gonthier, défunt en 1867, était très-simple de goûts et très-aimé, très-chevaleresque et très-populaire ; sa fortune personnelle lui suffisait. De touchantes fêtes signalèrent le cinquantième anniversaire de son avènement au trône. Son frère, le prince Albert, lui a succédé.
A Frankenhausen , et èn beaucoup d'autres villes, les diligences ne se pressent pas ; elles ont le temps, toujours le temps de rouler, et les voyageurs ont le temps de bâiller. Une mèche à ajuster, une jument qui boîte, une roue à graisser sont autant d'incidents bénis des Fabius qui temporisent. Mieux vaut après tout cette prudente lenteur qu'une dangereuse étourderie. Tel était, à coup sûr, le sentiment de notre postillon de Frankenhausen au Kyffhgeuser et lieux circonvoisins : le brave homme s'était muni d'un grand sabre, comme si nous eussions eu en perspective les Calabres ou une Sierra quelconque. « Pourquoi ce sabre ? » lui a demandé Lucas. « Parce que je reviens de nuit et que j'ai la forêt à traverser. »
Après deux heures de voiture environ, et suivant des chemins agréables , nous descendions au pied du Kyffhaeuser pour gravir à petits pas la montagne boisée.
Qui ne connaît au moins de nom le Kyffhaeuser? Qui n'a eu
l'imagination frappée au souvenir de son roi, de ses palais, de ses enchantements, de ses richesses? Ce célèbre rival du Brocken partage avec son voisin du Harz la gloire d'être un des paradis de la légende germanique, le verdoyant berceau de la tradition populaire.1 Entrez un soir d'automne dans la chambre des fileuses, frappez à la porte de la plus pauvre cabane, abordez l'enfant qui chante une strophe de Rûckert devant un buisson de myrtilles, ou la blonde Velléda qui foule doucement les bruyères, et tous, du plus jeune au plus vieux, tous vous feront d'interminables récits sur les merveilles du Kyffhaeuser, tous y transporteront le théâtre des plus grands événements accomplis et à venir.
Sans s'inquiéter de savoir si près de Salzbourg et à Kaiserslautern on répète la même histoire, ils vous diront: L'empereur Frédéric Barberousse, entouré de sa cour, repose enchanté au sein de la montagne; il est assis à une table d'or et porte une couronne d'or sur la tête. Sa longue barbe a crû au point qu'elle a fait déjà deux fois le tour de la table; mais quand elle le fera trois fois, Frédéric se lèvera, Frédéric gouvernera de nouveau, et le Saint-Sépulcre sera ravi aux Turcs. En attendant, Barberousse ne dort pas, il n'est que plongé dans un demi-sommeil, branle la tête, cligne les yeux, appelle tous les cent ans un page et lui dit : «Va voir si les corbeaux volent encore autour de la montagne. » Et si les corbeaux continuent de voler, l'empereur continue à dormir pendant un siècle.
Le cycle légendaire dont Barberousse est le héros offre des épisodes de tout genre.
Un pâtre de la Prairie dorée s'acheminait vers la haute tour du Kyffhseuser en songeant à sa triste destinée. Il aimait une
1 V. Grimm, Bechstein, Otmar, Gottschalk, Bùsching, Ludloff, Kiihne et Schwarz, Witzschel, etc.
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bonne et brave fille, mais il était pauvre ainsi qu'elle, et il faut de l'argent pour se mettre en ménage. Comme il marchait, livré à ses réflexions, il aperçoit une belle fleur, la cueille et la met à son chapeau pour l'offrir à sa fiancée. Presque au même moment, se découvre à lui la porte basse d'un mur crevassé; il en franchit le seuil et s'aventure dans un dédale de souterrains profonds. Tl ne remarque rien qu'une foule de petites pierres dont le sol est tapissé; ramasser autant de ces pierres qu'il peut est chose bientôt faite. A peine a-t-il fini, qu'une voix sourde se fait entendre : « N'oublie pas le meilleur!» A cette injonction, la peur le prend, il ne sait plus ni où il est, ni où il va. Quand il a trouvé enfin une issue, quand il a revu le ciel et la lumière, son premier mouvement est de porter la main à la fleur de son chapeau. Sur ces entrefaites, il voit apparaître un nain qui lui dit: « Qu'as-tu fait de la fleur que tu avais?
— Perdue, répond le berger.
— Insensé ! elle t'était destinée et avait plus de prix que Rothenbourg et le Kyffhaeuser. »
Et le pauvre berger s'en va, plus triste encore qu'il n'est venu, raconter l'aventure à sa fiancée. L'un et l'autre se mettent à pleurer. A la fin, notre berger, moitié plaisant, moitié sérieux, tire de ses poches les pierres qu'il a ramassées ; mais ces pierres sont de belles pièces jaunes, et nos jeunes gens ne songent plus qu'à s'acheter une maisonnette et un petit bien. Beaucoup d'autres après eux chercheront la fleur du bonheur ; la trouverontils? Le bonheur est comme l'idéal qui n'est jamais parfait. Nous ne parvenons à rien en ce monde qu'à la condition de perdre ou de sacrifier beaucoup.
De joyeux musiciens de Tilleda eurent une fois l'idée de donner une sérénade à Barberousse. Après minuit, la montagne s'étant entr'ouverte, on leur servit à boire et à manger dans un
Le KvH'lucuser.
palais resplendissant. Ils virent l'empereur qui leur fit un salut amical, et la princesse, sa fille, remit à chacun d'eux un rameau en souvenir de leur visite. Seulement, la plupart, insensibles au présent impérial, le jetèrent sur la route. Un seul de ces virtuoses prit plaisir à porter la branche au logis, et il se trouva que les feuilles et la tige étaient d'or. Ceux de la troupe, les ingrats, qui n'avaient pas compris que la manière de donner vaut mieux que ce qu'on donne, eurent beau retourner sur leurs pas, ils ne purent trouver l'or qu'ils avaient méprisé sous sa première forme.
Si l'étourderie, la cupidité, l'ambition, n'ont pas été trop heureuses au Kyffhaeuser, le bon génie de l'endroit s'est plu à récompenser le désintéressement, la fidélité, l'esprit et le cœur. Un brave homme de Tilleda qui baptisait son huitième enfant
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n'eut bientôt plus de vin pour régaler ses hôtes. « Va, ma fille,» dit-il en plaisantant à son aînée, «va à la cave. » Et l'innocente s'étant mise à gravir la montagne, aperçut une femme qui, l'ayant fait passer sous la voûte d'une cave, lui dit en remplissant un muid : « Porte' cela à ton père, et reviens toutes les fois que vous aurez une fête ; seulement que personne ne sache d'où tu as tiré ce vin, et n'en vends pas une seule goutte. » Ce qui fut dit fut fait. Néanmoins, le cabaretier de Tilleda, après s'y être pris de mille manières pour connaître la provenance du fameux vin, eut l'envieuse passion d'étudier les allures de ses voisins et finit par découvrir la vérité. Malheureuse découverte qui lui coûta la vie : il pénétra un soir dans la cave enchantée et n'en sortit que pour mourir.
Il va de soi que les habitudes modernes ont pris racine au Kyffheeuser, c'est-à-dire que les étrangers peuvent boire et manger après leur ascension. Mais ce prosaïque détail ne nuit pas au reste... qui est l'essentiel. Quel panorama, des premières pointes du Harz à la Forêt de Thuringe, du comté de Mansfeld à la bonne ville d'Erfurt, de la Prairie dorée à des pays lointains, quelle étendue de clochers, de forêts, d'ombre, de lumière, d'azur élevé, de terrestre verdure! La pensée prend son vol vers l'infini. Et l'infini du temps vient se joindre à l'infini de l'espace.
Un joli chemin, à travers les bois, conduit du Kyffhaeuser à la Rothenbourg. Ce château délabré se présente avec hardiesse. L'ancienne enceinte est reconnaissable, mais de grands arbres ont pris la place des panoplies et des hautes cheminées. On a trouvé parmi les décombres le fameux Pustrich, de Sondershausen. Beaucoup de gens, tels que le poëte-ermite Beyer, de Kelbra, ont pour Rothenbourg une passion qui ne me surprend guère. Rothenbourg attire ses séïdes comme l'aimant attire les corps. Il n'y a presque pas de jours, en été, où des amis ne s'y
donnent rendez-vous. Quelquefois les hôtes du manoir arborent une petite bannière qui signifie : « Gens de Kelbra, aujourd'hui on dansera. » Et ceux de Kelbra montent au château à travers une forêt de hêtres, par une allée de cerisiers.
Kelbra se sent protégée par Rothenbourg, comme Tilleda par le Kyffheeuser. Cité palatine des Hohenstaufen, Tilleda parle des comtes de Beichlingen et de Schwarzbourg, tandis que Kelbra respecte et connaît les comtes de Stolberg. Cette ancienne famille régnante a battu monnaie; on trouve encore beaucoup de pièces qui portent les armoiries du comté avec la date de 1763. Les trois maisons de Stollberg sont aujourd'hui celles de Stollberg-Stollberg, de Stollberg-Wernigerode, dans le Harz, et de Stollberg-Rossla, dans la province prussienne de Saxe.
A une petite distance de la seigneurie de Rossla, Sangerhausen a fait du bruit au onzième siècle. Le comte de Thuringe, miraculeusement échappé de prison, Louis le Sauteur, y accomplit le vœu qu'il avait formé d'élever l'église St-Ulrich. Mais autres temps, autres mœurs. Dans la seconde moitié du dernier siècle, alors que la famine désolait Sangerhausen, un pauvre homme implora l'assistance d'une femme avare, quoique riche, afin d'obtenir un morceau de pain pour lui et les siens. S'étant vu repousser par de dures paroles, renvoyé même comme un âne aux chardons des champs , il donna un libre cours à ses malédictions et à son désespoir. Qu'arriva-t-il cependant? Une enflure semblable à celle causée par les orties couvrit bientôt le visage de la femme au cœur dur, qui perdit la vue et finit par expirer dans d'atroces douleurs. Le plus étrange, c'est que sa fortune disparut avec elle.
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Quiconque entrait, il y a soixante ans, à Sangerhausen, pouvait se croire dans une sombre forteresse. Des murs et toujours des murs, des tours, de doubles fossés, des rues non pavées, des maisons tombant de vétusté affligeaient les regards. Mais à présent, grâce à quelques bourgmestres intelligents, Sangerhausen fait bonne contenance. On y rencontre assez de commisvoyageurs. Cela signifie-t-il que le vieux temps soit mort? Non pas. On entend un musicien qui, de la tour de l'église où il habite, flatte les oreilles de ses compatriotes; on remarque (le cas est fréquent en Thuringe) de braves chiens traînant des carrioles chargées de paquets, de tonneaux, de jattes de lait; on risque même de rencontrer des cochers plaisants à qui leurs chevaux disent : « A la montée, ménage- moi; à la descente, conduismoi ; en plaine, utilise-moi ; dans l'écurie, ne m'oublie pas. »
J'avais, pour traverser le comté de Mansfeld , un amateur de dictons semblables. Son érudition en matière de proverbes me semblait divertissante quand je ne regardais pas le paysage. Nous avancions, comme jadis les parents de Luther, dans la direction d'Eisleben, et je cherchais à me retracer l'itinéraire que le pauvre mineur de Mœhra avait dû suivre ; je le voyais cherchant et obtenant du travail, je m'asseyais avec lui au chevet de son premier-né.
La maison où vit le jour le D1' Martin Luther, comme disent les bonnes gens, est le monument d'Eisleben. L'enfance d'un grand homme a tant de poésie, ses premiers pas ont tant d'audace, ses premiers succès tant de prix! Que se passait-il dans l'âme de Luther, lorsqu'il jouait en pleine rue avec ses petits voisins, ce futur moine à Erfurt, ce héros à Worms, ce prisonnier à la Wartbourg, ce colosse plus tard? Que se passait-il? Dieu le sait. Ce que nous savons, c'est que les traits du réformateur se voient au-dessus de la porte qu'il franchit souvent; ce
Eisleben . Maison de Luther.
que nous savons, c'est que ses armoiries, une rose, un cœur, une croix ne perdront jamais leur signification profonde ; ce que nous savons, c'est que dans la cour de la modeste demeure, une école de petits enfants confond les noms de Luther et du roi de Prusse; ce que nous savons, c'est qu'Eisleben, la ville de 10,000 âmes, demeure la Bethléem de la Réformation.
Tout entier à l'esprit religieux de la maison, je n'ai accordé qu'une attention insuffisante à une imitation des anneaux de fiançailles de Luther, car les véritables anneaux sont à Leipzig, m'a-t-on dit ; j'ai trop négligé un autographe de Mélanchthon, une lettre d'indulgences de Julien d'Ostie, de vieilles peintures, des crucifixions, des confessions de foi, une médaille qui montre sous deux têtes quatre personnes ; j'ai négligé même, ô ingratitude, le portrait du riche et bienfaisant bourgmestre Zeysing.
L'église de St-André , où l'image de Luther est partout , m'a heureusement permis de rendre hommage aux comtes de Mans-
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felcl. Leur histoire est aussi intéressante que leurs tombeaux. L'un de ces comtes fut peut-être le chevalier St-George, patron de Mansfeld ; un autre appartenait aux célèbres chevaliers de la Table ronde, et, près d'Eisleben, une petite fontaine s'appelle la fontaine du roi Arthur;1 un troisième, dont Pierre Vischer a élevé le cénotaphe, devint ministre de Charles-Quint et portait la Toison d'Or; un autre, lorsqu'il faisait un voyage à Venise, reçut des marchands de cette ville un cheval arabe avec des fers d'or et des clous d'argent. Cette famille a laissé une trace glorieuse. Une vieille Bible a été donnée par un de ses membres à l'église le 11 avril 1666. Et que d'autres trésors, grossis avec le temps! Que de reliques luthériennes! Que de dons! Que de religieux emblèmes ! Que de peintures du Christ et de la Vierge qui glorifient le pinceau de l'école allemande !
Mais la chaire où parla l'enfant du pays, cette chaire où sa voix se faisait entendre peu de jours avant de s'éteindre, cette chaire est une œuvre d'art. En écoutant le marguillier qui m'en disait des merveilles, je regardais les bustes que Frédéric- Guillaume III a donnés en mémoire du jubilé de 181 7. Si j'avais pu demeurer huit jours à Eisleben, je serais devenu, non pas un historien, mais un chroniqueur de la Réformation. On ne respire pas vainement l'air d'Eisleben.
De la luthérienne place forte de la foi jusqu'à Halle, il n'y a que quatre ou cinq lieues; c'est une promenade. La route est bordée de champs gras et de collines basses. Je n'ai guère vu de pays plus giboyeux. Aux derniers adieux du couchant, une quantité de lièvres et de lapins sauvages bondissent le long du chemin, se frottent le museau, croquent une feuille par ci, une herbe par là. Nous côtoyons deux lacs, l'un salé, l'autre doux;
1 Plusieurs historiens pensent que très-anciennement les Celtes ont visité, sinon habité la contrée et les environs de Halle.
un vieux château se mire aux clartés de la lune dans les eaux dormantes. Le vent souffle doux, le ciel est bleu, la nuit sera belle; quelques promeneurs nous suivent ou nous devancent; des bruits vagues s'élèvent. — Adieu, Prairie dorée, nous approchons de Halle, adieu !
Mon intention n'était pas de séjourner à Halle. Plus d'une fois je m'étais arrêté dans cette ville aussi remarquable par son université que par son commerce. L'œuvre admirable du philanthrope Franke ne m'était pas inconnue; les ruines du Giebichenstein, d'où s'échappa Louis le Sauteur, m'avaient vu rôdeur curieux; j'avais suivi le cours de la Saale dans la direction de l'historique château de Wettin , et regardé de loin le Petersberg, sur sa quille de porphyre; j'avais visité le bain de Wittekind, si fréquenté des Berlinois... Que me manquait-il donc? Entrez avec moi dans le temple du Marché , et vous me comprendrez. Il y a là, sans parler de deux tours unies par le pont le plus élevé de l'Allemagne, il y a là des sculptures sur pierre qu'il faut voir, de belles peintures d'autel de Lucas Cranach, un tableau moderne du professeur Hubner, et par-dessus tout le souvenir de Justus Jonas, le coadjuteur de Luther à Halle.
Sur la vaste place du Marché, d'autres monuments historiques sont groupés autour de l'édifice religieux. Ainsi la tour rouge, où siégeait jadis la cour de justice criminelle, le Roland, symbole des juridictions pénales, et l'hôtel de ville avec les statues de saint Maurice et de sainte Catherine. Constructeur de l'église qui a gardé son nom, saint Maurice s'appelle encore dans la langue populaire Maurice aux sonnettes. 1 Sobriquet bizarre, s'il en fut, mérité pourtant. Il paraît que Maurice était d'un naturel irascible et que, voyant, un ouvrier de l'église occupé à ne rien faire, il se laissa emporter au point d'étendre le malheu-
1 Franz Knauth, Heimaths-Kunde. Halle, Berner, 1855.
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reux sans vie sur le carreau. Mais les regrets et les remords ayant parlé, une singulière idée vint à Maurice pour empêcher le retour de semblables excès. Il se fît garnir un vêtement de sonnettes, et les ouvriers reçurent l'ordre, toutes les fois qu'ils l'entendraient, de travailler activement à leurs pièces.
Halle a des légendes plus sanctifiantes que celle-là. Je l'ai sacrifiée de bon cœur aux récits touchant la corporation des Hallores et l'exploitation du sel dans la contrée. Halle a été portée sur les fonts de baptême par les Sorbes- Wendes, de race slave. Ce peuple, établi entre l'Elbe et la Saale, avait fondé au cinquième siècle le village de Dobresol (bon sel) et s'était voué à l'agriculture, à la pêche, à l'apiculture, au soin des bestiaux et des forêts. Après que les rois francs eurent soumis le pays et construit une forteresse, plus tard ville, sous le nom de Halle, douze d'entre ces actifs Wendes, d'une taille gigantesque, se distinguèrent à l'armée par leur bravoure et obtinrent des privilèges. Charlemagne poussa même la reconnaissance jusqu'à leur donner son cheval de combat et sa propre bannière. Ils eurent la liberté de former une confrérie, de se choisir un tribunal, d'exercer le droit de chasse et de pêche, d'avoir, en raison de l'importance des salines, un grand-maître du sel.
Depuis le règne de Charlemagne, les Hallores ont maintenu leur individualité. Tout, jusqu'aux armoiries de la ville, la lune et les deux étoiles, tout, jusqu'à la tradition de l'âne qui marche sur des roses, tout les rappelle. Ils ont fait honneur au pays, et le pays les a honorés. Il n'y a presque pas de souvenirs auxquels ils soient étrangers. Pendant la guerre de Trente ans, le roi de Suède, Gustave-Adolphe, rencontra un Hallore qui mangeait du raisin dans son bonnet. Le roi lui demanda le bonnet et se mit, en chevauchant, à mordre à belles grappes. Mais le Hallore, qui craignait pour sa coiffure, courut après le cheval
Halle. Place du Marché;
du prince, avec force réclamations. Ce que voyant, Gustave- Adolphe ôta son chapeau galonné d'or et lui en fit don. Ce chapeau a été longtemps conservé dans l'église St-Maurice.
Gardiens fidèles de la tradition, les Hallores n'ont vu leurs prérogatives ni méconnues, ni amoindries. Suivant l'usage inauguré par Charlemagne, Frédéric - Guillaume IÏI leur donnait deux chevaux avec deux bannières. Ils assistent en riche costume au couronnement des souverains et reçoivent des présents à cette occasion. Je ne sais si, comme par le passé, ils continuent à prendre soin des morts, mais la Pentecôte est leur fête principale, et ils ont droit, pour la célébrer en grande pompe, à plus d'une redevance.
La plupart travaillent aux salines dont une partie appartient au domaine royal et le reste à la corporation. Ce n'est pas peu de chose que 225,000 quintaux de sel par année. Je les ai visitées, ces salines, où j'ai été reçu par un Hallore, vêtu d'un habit