PI. H
AISJTIOCHE AV Xiri! SIECLE
AIGUESMORTES. 38 1
ment IV faisaient mention de la grosse forte tour, quoddam castrum, destinée à protéger les pèlerins, et que le saint roi avait fait construire avant de partir pour TAfrique.
La tour de Constance offre le type sévère de la fortification européenne du onzième au treizième siècle; les remparts, au contraire, sont une véritable réminiscence de TOrient.
La solitude et le désert qui environnent Aiguesmortes font ressortir, d'une manière saisissante , les grandes lignes de son enceinte. Le pays est plat; les arbres y sont rares; quelques tamaris, très-peu de figuiers, des pins d*Alep et des allantes sur les dunes, et au fond un rideau de pins parasols qui se perd dans la forêt de Sylve-Réal, aujourd'hui en voie de dépérissement.
Cette ancienne Sylve-Godesque, aujourd'hui très-éclaircie, a été certainement autrefois en pleine prospérité agricole et forestière. Des découvertes récentes ont ramené au jour un nombre assez considérable de pièces de monnaie portant les effigies des empereurs du second siècle, et d'un autel votif (i) qui consacre à
(l) SILVANO
VOTVM . PRO ARMENTO
Inscription d'un autel votif trouvé dans la Sylve-Godesque
Sylvain des troupeaux de gros bétail; le désert d'aujourd'hui était donc autrefois un territoire boisé, livré à Tagriculture et à la dépaissance.
Le campagne d*Aiguesmortes est d'une incomparable tristesse ; les marais qui couvrent le sol à perte de vue frangent Thorizon dont les lignes sont brouillées par des effets de mirage assez confus. Le sol, pénétré de sel marin, ne donne naissance qu'à des plantes ternes, aux feuilles grasses, aux fleurs incolores, des joncs, des soudes, des salicornes, émaillés çà et là de quelques lis marins. La terre végétale n'existe pas encore, et il faudra peut-être des siècles pour que la culture prenne possession des bas fonds de ces étangs saumâtres, dernières lagunes d'une mer disparue. Les blanches mouettes et les flamants roses , si nombreux en Egypte, animent seuls la surface de ces immenses flaques d'eau, sur les rives desquelles on voit errer silencieusement des troupeaux nomades de taureaux noirs et de chevaux camargues, qui ont conservé l'allure sarrasine de leurs ancêtres ramenés par les croisés.
Tout est mort autour de cette ville morte; en présence de cette enceinte d'un autre temps et d'un autre monde, rien ne rappelle l'Europe moderne; et on se croirait transporté dans ces lumineuses et tristes contrées de l'Afrique et de l'Orient, qui, comme Aiguesmortes , ne vivent plus que par leur passé.
Mais les émotions qu'on y éprouve sont graves
AIGUESMORTËS. 383
et profondes. Que de fois, à Tentrée de ces nuits sereines de Pété, lorsque les dernières clartés du jour s'éteignaient en face de cette mer paisible et de cette plage abandonnée, n'avons-nous pas goûté le cliarme étrange de ces immenses solitudes et de cette nature silencieuse et profondément attachante. C'est un désert, mais de quels souvenirs ne Tavons-nous pas peuplé! et quelle douce lumière dans cette nuit du passé!... Malgré la tristesse qui l'enveloppe et l'abandon qui semble être son partage depuis plusieurs siècles , à cause peut-être de cette tristesse et de cet abandon , Aiguesmortes ne peut pas, ne doit pas périr; et, quelles que soient les vicissitudes de cette côte instable et aride, il restera toujours à la vieille cité de saint Louis un magnifique diadème architectural, et à cette plage déserte une auréole plus radieuse encore de glorieux et touchants souvenirs.
■ii i'