‹ Les villes mortes du Golfe de LyonChapitre 33 sur 64 · ARLES · texte numérisé non relu

ARLES

Aiguesmortes est le point de concentration de plusieurs canaux de navigation : la Radelle conduit à Mauguio, à Cette, à Agde, de là à Toulouse, et par voie de suite jusqu^à Bordeaux; le Bourgidou se dirige à travers la Sylve-Godesque jusqu^au Petit- Rhône ; le canal de Beaucaire enfin se développe au Nord de la grande plaine d'alluvion du Rhône et marque d'une manière trèsprécise la limite des terrains diluviens et de la région des marais. Tout ce territoire, envahi autrefois par le grand fleuve, était couvert de marais pestilentiels à une époque encore peu éloignée de

nous; les premières tentatives d'assainissement remontent au moyen âge; mais des travaux sérieux ne furent entrepris que sous Henri IV, et ne donnèrent tout d'abord que des résultats fort médiocres. Ce n*est qu'en Pan IX que la concession de la mise en culture des étangs insalubres fut faite à une compagnie qui établit un canal navigable au pied des collines du diluvium, sur le flanc desquelles sont bâties les petites villes de Bellegarde et de Saint-Gilles. On retrouve, sur cette frontière littorale , les ruines des abbayes de Psalmodi, de Franquevaux [Sancta-Maria de Francis vallibus), de Saint-Gilles; et il est incontestable que toutes ces résidences monacales ont été de véritables ports intérieurs aujourd'hui complètement disparus.

Le port de Saint-Gilles a eu même, pendant plusieurs siècles, une importance réelle. Les marais de Scamandre et de PHermitane formaient , au sud de la ville, une rade sûre; et les navires de Venise , de Gênes , de Pise , de Tyr et d'Alexandrie venaient mouiller presque sous les murs de Fancienne abbaye , dans cette vaste lagune depuis lors transformée par la culture. Le pape Gélase II y abordait en 1118, et le pape Innocent II en ii3o; et ce fut, dans le douzième siècle, avant la création du port d'Aiguesmortes , le point d'embarquement et de débarquement le plus fréquenté par les convois et les pèlerins de la Terre sainte. Saint-Gilles, aujourd'hui isole du

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Rhône et de la mer, est en pleine décadence^ L'abbaye est détruite; le port n'existe plus; et, nî le canal de Beaucaire, qui coule au pied de sa colline, ni le chemin de fer, qui traverse ses faubourgs, ne feront renaître la vie à jamais éteinte dans cette ville, morte depuis plusieurs siècles et presque complètement oubliée.

L'origine de Saint-Gilles se perd dans la nuit la plus reculée du passé ; il est probable que la ville du moyen âge est bâtie sur l'emplacement de l'antique Héraclée, déjà disparue du temps de Pline (i). Héraclée et Rhodanusia ont été, en effet, deux villes grecques en pleine prospérité vers le cinquième siècle avant notre ère (2); et

(i) Sunt auctores et Heraclceam oppidum in ostio Rhodani fuisse, (Pline, liv. III, ch. v.)

Voir Germer -Durand, Inscriptions grecques trouvées à Saint-Gilles (Héraclée). (Mémoires de l'Académie du Gard,. 1868- 1869.)

(2) Il est certain que, outre la ville d*Agde, il y avait une autre ville grecque située sur le bord occidental du Rhône,, appelée Rhode, ce qui a donné lieu à Pline et à saint Jérôme de croire que les Rhodiens en avaient été les fondateurs. D'autres (Marcius d'Héraclée, Etienne de Byzance) croient, avec plus de fondement, que cette ville de Rhode est la même que Rhodanusia, située sur le bord du Rhône, dont quelques anciens font mention , et où les Marseillais établirent une de leurs colonies. Héraclée était aussi une autre colonie grecque, située à Tembouchure du Rhône, et qui fut détruite, ainsi que celle de Rhode, avant le temps de Pline. On conjecture que c'est sur les ruines de la première que la ville de Saint-Gilles a été bâtie. (Hist, gén. de Lan-guedoc, liv. I, ch. iv.)

leurs ruines à peine reconnaissables seront longtemps l'objet de discussions de la part des érudits et des archéologues.

Il paraît certain cependant que la première a été le berceau de Saint-Gilles; et, quant à Rhode, Rhoda ou Rhodanusia , établie aussi sur la rive gauche du Rhône dont elle a pris le nom, sa position semble devoir être reportée aux environs de Beaucaire, près de la petite chapelle et du cimetière de Saint-Montan , autour desquels on a trouvé de nombreuses antiquités assez mal définies (i).

Tout ce passé est mort et reste enveloppé d'une certaine obscurité; les étangs ont disparu; le sol a été complètement remanié par la culture; et c'est à peine si l'on retrouve aujourd'hui quelques traces de ces anciennes colonies grecques qui ont été tour à tour des comptoirs , des ports en rivière, des forteresses et des abbayes.

(i) L*existence de la foire de Beaucaire, dont l'origine se perd dans la nuit des temps et qui s*est perpétuée à travers les siècles jusqu'à nous, permet de supposer qu'il a peut-être existé en ce lieu, de toute antiquité, un emporium ou marché important de création phénicienne, grecque ou romaine. On a de tout temps trouvé à Saint-Montan de nombreuses antiquités, restes très-probables de la ville grecque de Rhodanusia, (G. Charvet . Les voies romaines che^ les Volkes Arékomiques, — Germer - Durand, Dict. top, du dép, du Gard.)

Les embouchures du Rhône sont la limite orientale du golfe de Lyon; et nous devrions terminer ici la monographie des villes mortes de ce littoral. Mais nous ne saurions quitter la plaine du bas Rhône sans embrasser d'un coup d'œil d'ensemble cet immense territoire que le fleuve a tour à tour bouleversé, enrichi et si profondément modifié. Le plateau d'Arles, dont l'altitude est de quarante- huit mètres, domine toute cette zone de marais imparfaitement desséchés, de landes stériles et de prairies récentes. Entrons dans la ville impériale; du haut des tours qui dominent son magnifique amphithéâtre, la vue s'étend sur toute la grande île de la Camargue jusqu'au Valcarès , et perçoit trèsnettement, à la limite extrême du delta, les saillies des deux embouchures et la plage sablonneuse de Faraman , chaque jour rongée par l'action de la mer.

La plaine verdoyante qui entoure Arles ne ressemble en rien à ce qu'elle était à l'époque de la domination romaine. La ville moderne , accessible aujourd'hui de tous côtés par voie de terre, est seulement divisée en deux par le grand bras du Rhône; dans les temps anciens , ce territoire , aujourd'hui livré à la culture , était presque entièrement submergé; et la métropole des Gaules

3 go SECONDE PARTIE. CHAPITRE DOUZIÈME.

avait un véritable port intérieur sur le bord des étangs et du Rhône, qui formaient autour de ses murailles une ceinture navigable à peu près continue.

L'origine ancienne de la ville d'Arles a été quelquefois contestée. Cette ville n'est mentionnée ni par Tite-Live, ni par Polybe, ni par Plutarque, qui a fait un récit détaillé de la célèbre campagne de Marins dans cette partie de la Gaule (104-102 ans avant Jésus-Christ) ; et elle n'appaparaît que dans les Commentaires de César (i), dans Strabon (2) et dans Pomponius Mêla, qui la désigne sous le nom de « colonie romaine des vétérans de la sixième légion , Arelate Sextanomm )). César y avait en effet établi une colonie militaire, colonia Julia Paterna; mais il est certain , ainsi que le fait très-judicieusement observer Anibert (3), qu'Arles était à cette époque, et probablement depuis très-longtemps déjà, une cité considérable ; car on n'envoyait pas des colonies dans des bourgades; et ce fut, après Narbonne, la première ville des Gaules à laquelle cet honneur fut accordé. « Et si , ajoute cet auteur , on interroge le livre I" des Commentaires de César

(i) Naves longas Arelate numéro duodecimfacere instituit, (C^sAR, de Bello civili, I, 36.)

(2) npo; 8è TcJ) 'Po6àv({) èjXTroptov où (xtxpôv 'ApéXaTe. (Strabon, Géogn, liv. V, ch. i, § 6.)

(3) Anibert, Mémoires historiques sur V ancienneté de la république d* Arles. Yverdon, 1779.

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sur la Guerre civile, on voit que, tandis que son armée assiégeait Marseille, ce général faisait construire à Arles douze vaisseaux de guerre, naves longœ, qui furent prêts et armés en trente jours ; et, à la manière dont Phistorien expose ce fait, il paraît que les soldats, déjà occupés aux travaux du siège, ne purent être employés à la construction des navires. Les ouvriers, ou du moins la plus grande partie, furent donc pris parmi les habitants d'Arles; ce qui suppose la population et toutes les ressources d'une grande cité (i). »

Le nom d'Arles a soulevé de grandes discussions parmi les étymologistes; les uns y voient une origine grecque, ''ApTi;, Mars, peuple de Mars; d'autres le regardent comme latin, ara lata, autel élevé, parce que les Romains y auraient trouvé un autel consacré à Diane d'Éphèse par les Phocéens de Marseille; d'autres enfin comme celtique, ar-lath, lieu humide, à cause des marais au milieu desquels se serait établie la population de la ville primitive. Il est assez évident que le nom à'Arelate n'a une physionomie ni grecque ni romaine; et le radical Ar que l'on retrouve , non-seulement dans le nom des Volkes -4re'komiques, mais encore dans celui de plusieurs peuplades de la même contrée, les ^rne-

(i) Anibert, Mémoire sur l'ancienneté d'Arles, Arles,

metici, les ^randunici (i), etc...., permet d'affirmer que cette ville était contemporaine de ces anciennes peuplades et existait déjà dans le cinquième siède avant notre ère. Aviénus la désigne sous le nom de Théliné (ôtiXtj, mamelle) (2), faisant ainsi allusion à la richesse de son terroir. Arles était alors située , comme de nos jours , à la pointe de cette Camargue fiévreuse, marécageuse, mais éminemment fertile, et qu'on appelait à juste titre le grenier de l'armée romaine, horrea ac cellaria totius militiœ romance.

Il est donc possible que Tancienne Théliné ait eu une réelle importance vers le cinquième ou le quatrième siècle avant notre ère, à l'époque où les colonies grecques sont venues s'établir sur le littoral, qu'elle ait ensuite décliné^ et que, rajeunie plus tard par la colonie romaine de Jules César, elle ait repris un nouveau mouvement ascensionnel jusqu'au siècle de Constantin, où elle a atteint son apogée.

L'origine très-ancienne d'Arles est donc de la plus grande probabilité ; mais ce qui est tout à

(i) Germer-Durand, Mémoires de V Académie du Gard, années i863 et 1871.

(2) A relatus illic civitas attollitur,

Theline vocata^ sub priore sceculo, Graïo incolente.

(AviLN., Oramarit.f v. 679-681.)

ARLES ET LES SAINTES-MARIES. SqS

fait certain, c'est qu'en ces temps éloignés les eaux du Rhône et des étangs venaient battre de tous côtés les murs de la ville et lui donnaient une physionomie maritime très-accentuée. Pour se rendre bien compte de cette topographie ancienne , il faut observer que le niveau de la campagne d^Arles était presque partout inférieur à celui des eaux moyennes du Rhône , et qu'à l'origine de notre ère le fleuve n'était pas contenu, comme nous le voyons aujourd'hui, dans un lit parfaitement défini; les digues n'existaient pas; et, à la moindre crue, les eaux s'écoulaient librement sur toute l'étendue du territoire.

Il est difficile de dire si cette protection artificielle de la campagne d'Arles et du delta du Rhône a été un véritable bienfait. Lorsque la grande ville Constantinienne était entourée par les eaux du Rhône et de sa mer intérieure , la salubrité était certainement beaucoup plus grande que de nos jours; les marais, imparfaitement desséchés, donnent toujours naissance à des miasmes pestilentiels; et il est constant que, depuis l'endiguement du Rhône, la ville d'Arles est en pleine décroissance.

Au point de vue agricole, il est permis de se demander si le système de la submersion, employé par les Egyptiens depuis des centaines de siècles, et qui consiste à laisser les eaux limoneuses du Nil s'étaler, pendant les crues, à la surface du delta qu'elles ont ainsi peu à peu exhaussé et rechargé d'une terre végétale de pre-

mier ordre, n'eût pas donné, pour la campagne d'Arles et toute l'île de la Camargue, des résultats beaucoup plus satisfaisants. « Quand le Rhône submerge un terrain sans rencontrer d'obstacles , il s'épanche au loin , perd sa rapidité en s'étendant et laisse déposer sur son passage le limon qu'il entraîne avec lui. Les terres exhaussées par les crues se trouvent généralement plus élevées que celles qui sont garanties par les chaussées; elles restent donc bien moins longtemps sous l'eau que ces dernières, lorsqu'elles sont inondées par la rupture de leurs défenses. Et en comparant leur situation respective : d'un côté , les risques d'inondation, mais une richesse naturelle qui rend la culture des terres indépendante des engrais; de Tautre, des chances moins fréquentes de dégâts, mais aussi l'obligation de fumer et de payer les frais d'entretien des digues, on trouve que les terres non défendues valent la moitié en sus et souvent le double des terres couvertes par les chaussées. On se demande dès lors par quelle singulière aberration des populations entières se sont soumises à un pareil régime et ont accepté un traité qui consiste à être assuré, chaque année, d'une récolte d'une valeur moitié moindre, au lieu d'obtenir une récolte qui , toutes pertes compensées, finit par être d'une valeur double (i). »

(i) De Gasparin, Mémoire sur les débordements du

Les digues ont été construites sous Tempire d'une peur irréfléchie; et, comme il est impossible d'affirmer qu'un jour ou Tautre, à la suite d'une crue persistante ou exceptionnelle , quelque partie de cette défense artificielle ne sera pas emportée par les eaux, on doit s'attendre à voir le torrent déboucher un Jour subitement par quelque brèche dans la grande plaine et y produire des désordres incalculables. Le Rhône, qui, comme le Nil, aurait dû être une source de bienfaits , est considéré aujourd'hui à juste titre comme un danger permanent pour les populations riveraines; et ses riches limons, au lieu d'être, selon la belle expression d'Hérodote, « un présent du fleuve (i) », vont se déposer sur la barre, obstruent les embouchures, arrêtent la navigation et deviennent un véritable fléau.

Les dépenses si considérables de premier établissement et d'entretien des digues ne sont justifiables que pour les enceintes des villes où, sur une surface restreinte, il y a de grandes richesses à protéger; mais il eût été évidemment plus sage de laisser le fleuve envahir librement et lentement toute la surface de son vaste territoire aux époques des grandes crues; et, mieux que tous les projets des ingénieurs et des agronomes mo-

Rhône. (Compte rendu de rAcadémie des sciences, t. XVIII, année 1844.)

(i) Acâpov ToO TToraaoO. (Hérodote.)

dernes , il se serait chargé d^assainir et d'exhausser la plaine submersible, et aurait été le meilleur agent de dessalement et de fertilisation.

Ce n'est pas cependant à Tendiguement seul qu'il faut attribuer la transformation de la campagne d'Arles. L'exhaussement continu du sol est un phénomène commun à tous les marais du littoral. Comme toutes les lagunes, ce vaste bassin doit passer par trois phases parfaitement distinctes; la première est la phase maritime, aujourd'hui révolue, qui a duré tant que la navigation a été possible sur les étangs, qui paraît avoir atteint son apogée sous la domination romaine, vers le quatrième siècle, et s'est prolongée presque dans le seizième, époque où les étangs, transformés en marais pestilentiels, ont été l'objet des premières études de dessèchement.

Le sol s'est ensuite graduellement colmaté; les pluies ont entraîné dans les parties basses les terres qu'elles avaient détachées des parties les plus élevées; les inondations successives du Rhône et de la Durance ont déposé, depuis vingt siècles, une prodigieuse quantité d'atterrissements ; les étangs, qui communiquaient entre eux, ont été isolés et se sont trouvés réduits à l'état de mares croupissantes; une grande partie des terrains autrefois noyés a émergé pendant les sécheresses, en produisant des émanations malsaines; c'est la période marécageuse ou paludéenne, et que nous pourrions à juste titre appeler aussi période pes-

tilentielle ; Arles la traverse en ce moment; et, bien qu'elle semble toucher à sa fin et que l'état sanitaire soit incontestablement supérieur à celui des trois derniers siècles, il est probable qu'il faudra attendre encore assez longtemps avant d'entrer définitivement dans Ja troisième et dernière période, qui sera la période agricole.

Les marais d'Arles forment donc aujourd'hui , et formaient surtout, à l'époque romaine, un immense bassin qui commençait à Tarascon , s'étendait au Sud de la chaîne des Alpines , aux confins de la Crau et se prolongeait jusqu'au golfe de Fos; ce n'était qu'une succession d'étangs navigables pour la plupart, qui communiquaient tous entre eux et se terminaient au Grau-de- Galéjon qui leur ouvrait la route de la mer.

Une situation analogue existait au Nord de la chaîne des Alpines. La Durance n'avait pas un seul lit, comme nous le voyons aujourd'hui. Une seconde branche assez importante, appelée au moyen âge la Duransole, passait entre Rognonas et Château-Renard, traversait les territoires de Graveson et, de Maillane, et, doublant le promontoire Est des Alpines, où se trouvait la ville à' Ernaginum (Saint-Gabriel), jetait ses eaux dans les étangs d'Arles.

Le nom des localités situées dans la vallée de

la basse Durance rappelle d'ailleurs assez bien l'ancien état des lieux. Graveson était établi sur un sol de gravier charrié par les inondations de la rivière et déposé sur ses bords; le territoire de Rognonas était autrefois divisé en plusieurs îles par divers bras de la Durance; et c'est le dessèchement de quelques-uns de ces bras qui a produit la plaine grasse et fertile dont Tétymologie est facile à retrouver [rognonas, gras, terre grasse, idiome provençal). La station de Bellinto, Barbentane, établie sur la route de Tarascon à Orange, était une véritable île, insula Barbentina, au milieu de la Durance, et qui n'a été reliée que beaucoup plus tard à la terre ferme sur la rive gauche.

Il en était de même pour le Rhône; un nombre indéfini d'îles de toutes dimensions était échelonnées le long de son cours sinueux. L'ancienne ville de Tarascon, qui a été, dans le principe, un comptoir des Massaliotes , était autrefois entourée de tous côtés par les eaux du fleuve. Il existait alors, vis-à-vis de Beaucaire, Ugernum, une île considérable qui a été successivement appelée Ugernia, Ugernica, Gernica, et que d'intrépides étymologistes écrivent Jarnica et même Jovarnica et traduisent par Jovis arx inaqua (citadelle de Jupiter dans Teau). Cette île a été le berceau de Tarascon , et a même joué un certain rôle pendant le moyen âge. Plusieurs conventions y ont été passées; un traité de paix

y a été conclu, en 1 177, entre le comte de Toulouse et le roi d'Aragon; elle est mentionnée dans un acte de 1 298 sous le nom d^île Gemique; elle renfermait les couvents des Cordeliers et des Jacobins (i); ces couvents existaient avant 1789, et on en retrouve encore des vestiges dans le faubourg actuel de la Gernègue, dont le nom a trèsbien conservé, comme on le voit, la physionomie de rancienne île Ugernia,

Toute la plaine d^ Arles à la mer était donc , à répoque romaine, à peu près recouverte par les eaux qui s'introduisaient à la partie supérieure soit par le Rhône, soit la Durance, descendaient, parallèlement à la rive gauche du grand fleuve, le long des bas fonds du Plan-du-Bourg, et s'écoulaient naturellement à la mer par le Grau-de-Galéjon, alors beaucoup plus ouvert que de nos jours. L'alimentation de cette grande lagune avait donc lieu à la fois par le Nord et par le Sud ; car , lorsque les vents du large faisaient gonfler les eaux de la mer, un courant énergique s'établissait dans le Grau-de-Galéjon ; les eaux salées remontaient les

(i) Acte de 1298 par lequel Charles II, roi de Jérusalem, de Naples et de Sicile, et comte de Provence, donne à Berenger Catelan un droit annuel à prendre sur Tile Gernique, où sont, est-il dit dans l'acte, les couvents des Cordeliers et des Jacobins, Cet acte est visé dans l'arrêt du conseil du 8 mai 1681, rendu au sujet des îles du Rhône. (AsTRuc, Mémoire pour Vhistoire naturelle de la province de Languedoc, part. I, ch. viii, x.)

étangs , exhaussaient le niveau des marais d'Arles et produisaient une sorte de petite marée dont la hauteur dépassait quelquefois soixante centimètres (i).

On conçoit dès lors Taspect que devait présenter la ville impériale, dont le plateau, entouré du côté de l'Ouest par le grand bras du Rhône, était baigné, du côté de la Crau, par une véritable mer intérieure. Tous ces terrains, que Ton nomme aujourd'hui dans le pays des coustières, et qui sont intermédiaires entré les marais et les prairies, dont le niveau est déjà assez élevé pour qu'on ne puisse pas les assimiler à des marais, mais qui cependant sont encore trop bas et trop humides pour être cultivables , étaient complètement submergés.

Le village de Castelet, le Mont- d'Argent, Pierre-Feu, Trébousille, la montagne de Cordes, Montmajour étaient des îles; et la communication d'Arles avec ce petit archipel ne pouvait avoir lieu que par bateaux. Cette navigation elle-même était d'une nature toute spéciale; la profondeur très-variable des étangs ne permettait pas l'accès des navires de charge; dans la plupart des cas, ces nappes d'eau étaient seulement flottables; et il eût été absolument iiripos-

(i) Voir, dans les Archives des Ponts et Chaussées, à Arles, le Rapport de M. Tingén. Gorsse, au sujet de Tintroduction des eaux de la mer dans les marais d*Arles i8oG.

sible de s'y engager avec des bateaux calant seulement un mètre d'eau. On y pénétrait alors au moyen de radeaux de formes et de dimensions diverses, et qui étaient soulevés sur des outres de manière à ne déplacer qu'une tranche d'eau tout à fait insignifiante. C'est ainsi que les riverains de l'Euphrate sillonnent encore aujourd'hui le cours de leur fleuve et les marais qui l'environnent; desimpies plates-formes, formées de planches reliées entre elles par des cordes ou même des lianes flexibles, sont portées sur des outres qu'il est possible de gonfler d'air par une insufflation directe ; et ces bateaux improvisés naviguent ainsi sur des marais dont la profondeur n'est, en certains points, que de quelques centi mètres. Ce n'était pas seulement les marais d'Arles, de Montmajour et des Baux que parcouraient ainsi ces utriculaires , utriculariœ naves; la.Durance, qui n'est pas même aujourd'hui flottable, était navigable sur une certaine partie de son cours ; un chantier important de construction de barques existait à Perthuis (i); et les branches au-

(i) Plusieurs chartes des dixième et onzième siècles font mention de la navigation des utriculaires sur la Durance et de barques achetées à Perthuis.

La Durance était encore navigable vers la fin du onzième siècle, puisque nous avons un acte de 1194 par lequel Étiennette, mère du comte Bertrand, conjointement avec Raymond de Saint-Gilles, exempte Tabbayede Saint- Victor des droits que les comtes de Provence avaient coutume de

jourd'hui atterries, la Duransole, le Vigueirat, ainsi que tous les étangs disparus qui se trouvaient alors au Nord de la chaîne des Alpines, étaient, pour ainsi dire, peuplés de ces singuliers nautonniers dont le siège principal paraît avoir été Ernaginum. On a retrouvé en effet, dans la petite église romane de Saint-Gabriel , qui forme du côté de Tarascon le cap avancé de la chaîne des Alpines, une inscription pleine d'intérêt, incrustée dans un des bas côtés du chœur, et qui fait mention des corporations de mariniers d'Arles, des Durancesetd'Ernaginuçi. (Voir Pièce justU ficativeXIX.)

L'existence de ces corporations distinctes nous est encore révélée par diverses inscriptions connues depuis longtemps du monde savant ; et on peut conclure très-sûrement que la navigation, dans la région d'Arles, était, à Tépoque impériale, divisée en trois catégories parfaitement définies. C'étaient d'abord les navicularii marini d'Arles , dont les navires pouvaient tenir la mer et se rendaient jusqu'à Marseille; puis venaient les nautœ ou nautonniers des Rhônes et des Durances; enfin, on comptait un nombre considérable d'utriculaires, utricularii, qui naviguaient à la surface de tous les étangs. Il y avait donc

lever sur les bateaux chargés de sels ou de marchandises qui remontaient ou descendaient le Rhône et la Durance. ( Statistique des Boitches-du Rhône, t. II.)

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simultanément une flotte maritime, une flotte fluviale et une flotte paludéenne.

On conçoit l'activité maritime et commerciale qui devait en résulter, dans les premiers siècles de notre ère, pour la métropole des Gaules. A cheval entre son fleuve et sa mer intérieure, Arles avait, en effet, deux ports, comme elle avait deux villes. Sur la rive gauche du Rhône, était la ville patricienne avec ses palais et ses temples, son amphithéâtre, son théâtre et son cirque, le forum, les thermes, des arcs de triomphe, des statues, et cette multitude d'édifices publics que nous avons retrouvés à Narbonne et qui faisaient de toutes les colonies romaines une sorte de reproduction de Rome. Sur la rive droite, au contraire, était la ville des gens d'affaires, des mariniers et du peuple. Plus considérable autrefois que la ville patricienne, Trinquetailles n'est aujourd'hui que le faubourg maritime de la ville moderne. Un pont de bateaux reliait les deux villes, et Constantin le fit remplacer par un pont en maçonnerie dont on aperçoit encore les amorces sur les quais du Rhône. Des eaux de source étaient amenées à travers les marais; une canalisation les distribuait dans la ville patricienne; et elles traversaient en siphon le grand bras du fleuve au moyen de tuyaux en plomb, dont on a conservé de curieux spécimens, portant encore les marques de fabrique et les noms des fondeurs.

L'antique Alexandrie, bâtie sur la digue qui répare la mer du lac Maréotis, se composait aussi ' autrefois de deux villes, Tune dans la célèbre île de Pharos, et l'autre sur le cordon littoral; les deux cités étaient reliées par une immense jetée artificielle, VHeptastade, transformée aujourd'hui par les atterrissements de la branche Canopique en isthme sablonneux. Un port intérieur existait dans le lac Maréotis; un port extérieur s'ouvrait sur la mer; et cette situation privilégiée, unique alors dans le monde, lui avait assuré pendant de longs siècles tout le commerce de la Méditerranée.

La situation de la ville d'Arles était en quelque sorte comparable à celle de la ville d'Alexandre et des Ptolémées. « Arles, s'écriait le poëte Ausone au quatrième siècle, Rome des Gaules, toi qui es double, ouvre tes ports hospitaliers (i). » La ville Constantinienne avait bien ses deux ports distincts; le port en rivière établi sur les deux rives du Rhône lui ouvrait, par la remonte du fleuve, l'accès de toute la Gaule; mais la route de la mer lui était fermée de ce côté par cette barre du Rhône qui a résisté jusqu'ici aux siècles et aux iommes. a Les embouchures du Rhône, disait Vauban , sont et seront toujours incorrigibles » ; •et il a été de tout temps impossible aux navires

^i) Pande, duplex Arelate, tuos blanda hospita portus, Gallula Roma, Arelas (âuson., De clar, urb.)

calant plus d'un mètre d'eau de passer du fleuve dans la mer. La difficulté, que nos ingénieurs, ont tournée aujourd'hui par l'ouverture du canal maritime de la tour Saint-Louis au golfe de Fos, avait été résolue par les anciens d'une manière beaucoup plus heureuse; et le second port d'Arles ^ le port intérieur, ouvert sur les étangs, permettait aux navires de charge de descendre jusqu'au Grau-de-Galéjon , « où, dit Plutarque, se trouve une embouchure profonde capable de recevoir les plus grands navires, calme et à l'abri du choc des vagues. » Puis on entrait en mer.

On voit d*ici dans quelle merveilleuse situation maritime se trouvait Arles au quatrième siècle de notre ère. La route de la mer, qui lui était fermée par la barre du Rhône, lui était ouverte par les étangs et le Grau-de-GaléJon ; et c'est ici le lieu de faire remarquer que les fameuses Fosses Mariennes n'ont été et ne pouvaient être que la régularisation d'un chenal navigable au milieu de tous ces étangs parallèles au Rhône, de ma* nière à permettre aux navires de charge de remonter de la mer jusqu'à Arles et à Ernaginum, et de venir ravitailler l'armée de Marins campée sur le plateau des Alpines.

La campagne de Marins dans les Gaules a soulevé récemment, dans le monde des archéologues,.

des polémiques d'une certaine vivacité; les solutions les plus extrêmes ont été données ; et il n'est pour ainsi dire pas un seul point du territoire d'Arles, depuis la Camargue jusqu'à la Durance, oîi l'on n'ait voulu placer le camp dans lequel l'armée romaine a attendu l'arrivée des Barbares. Cette variété d'opinions n'a rien qui doive surprendre. Uarchéologie n'est pas une science positive, et les grands hommes ont eu d'ailleurs de tout temps le don d'ubiquité. — L'emplacement officiel d'Alésia est loin d'être uniformément adopté ; et il ne serait pas impossible que la statue de Vercingétorix, qui couronne aujourd'hui Toppidum gaulois d'Alîse-Sainte-Reine, ne fût un jour dirigée vers une autre destination. On ne compte pas moins de vingt endroits différents où Annibal a dû passer le Rhône, et peut-être tout autant de défilés oti il a franchi les Alpes ; il n'est pas un gouffre du fleuve, ni un sentier de la grande montagne qui ne soit, pour d'ingénieux érudits, la route obligée des fameux éléphants et de tous les impedimenta de Tarmée carthaginoise (i).

Ne nous étonnons donc pas de la multiplicité des emplacements proposés pour le camp de

(i) Daudé de La VALETTE, Recherckcs sur l'histoire du passage d* Annibal d'Espagne en Italie à travers les Gaules, Montpellier, i838.

I. Gilles, Annibal et P, C, Scipion, Passage du Rhône, Paris-Marseille, 1872,

Marius, et des diverses interprétations auxquelles ont donné lieu les Fosses Mariennes; et, sans prendre part à un débat souvent très-passionné, contentons-nous de dire que la solution la plus rationnelle est celle qui place ce camp sur la partie occidentale delà chaîne des Alpines, près d*Ernaginum, aujourd'hui Saint-Gabriel. Il résulte très-nettement d'un remarquable travail de critique de M. ringénieur Aurès (i) que cet emplacement est le seul, parmi tous ceux qu'il est possible de concevoir entre la Durance et la mer, qui réunisse toutes les conditions de sécurité indispensables pour un établissement de cette nature et qui soit en harmonie avec le texte de Plutarque. « Et cet emplacement , ajoute M. Aurès, présentait encore à Marius un autre avantage que la vue des lieux peut seule rendre sensible, et qui devait être immense aux yeux du général romain. Car la surface de la plaine est tellement disposée autour du plateau sur lequel le camp d*Ernaginum était établi, qu'elle y est visible tout entière et jusque dans ses moindres détails, depuis la Durance jusqu'à la mer. Le Rhône surtout peut être suivi , du haut de cet observatoire naturel, dans toutes les parties de son cours; et, quand le soleil en Téclairant lui donne l'aspect

(i) A. Aurès, Nouvelles recherches sur le tracé des Fosses Mariennes et sur l'emplacement du camp de Marius, Nimes, 1873.

d'une large bande argentée, la moindre barque y devient aussitôt visible, comme une tache noire sur un fond blanc. »

Quant aux Fosses Mariennes, il est évident qu'elles n'étaient qu'une série de communications entre les étangs échelonnés le long du Rhône, et n'avaient d'autre but que de permettre aux navires de charge, onerariœ naves, que la barre empêchait de pénétrer de la mer dans le fleuve, de remonter jusqu'à Arles et au camp de Marius. Le port des Fosses Mariennes, que la vignette de la carte de Peutinger représente aux embouchures du Rhône, est de beaucoup postérieur à Marius et n'a été établi que sous la domination marseillaise, lorsque le trafic des Fosses Mariennes a commencé à devenir important. Ce n'était pas une ville proprement dite, mais seulement l'entrée et en quelque sorte la tête de ligne du chenal maritime qui traversait les étangs ; et l'absence complète de ruines permet d'affirmer qu'il n'y a jamais eu aux Fosses Mariennes d'agglomération considérable. La véritable ville était Arles; et c'était sous les murs de son enceinte, soit dans le port du Rhône, soit dans le port intérieur des étangs, que venaient mouiller les navires des trois flottes et qu'était concentré tout le mouvement maritime. Le port des Fosses Mariennes n'était qu'un point de passage, et non un lieu de stationnement.

L'activité maritime des anciens temps n'existe

plus aujourd'hui. La batellerie du Rhône a été tuée par rétablissement du chemin de fer; les étangs atterris se sont transformés en marais croupissants et en prairies verdoyantes et malsaines. La physionomie de la campagne d'Arles s'est profondément modifiée , et tout est devenu vulgaire dans cette ville éminemment patricienne. Le costume national a disparu; le type fin et délicat de l'hétaïre grecque s'efface chaque jour et ne se retrouve plus que de loin en loin chez quelques sujets de plus en plus rares; la splendeur de la ville impériale ne se révèle plus à nous que par des ruines. Arlss, avec sa population remuante de plus de vingt-cinq mille âmes , n'est pas une ville morte; mais c'est une reine déchue»

Lorsqu'on descend le cours sinueux du Petit Rhône ou Rhône de Saint-Gilles, on voit peu à peu rhorizon s'élargir d'une manière démesurée ; les montagnes s'abaissent et s'effacent; le pays devient désert et la végétation appauvrie s'étiole de plus en plus à mesure qu'on approche de cette mer illustre entre toutes, et qui est encore le centre du monde civilisé. Bientôt le courant du Rhône semble mourir; les eaux du fleuve, celles des étangs qui s'étalent sur les deux rives et la mer elle-même paraissent se confondre en un seul plan horizontal. La nature entière est endormie et comme figée; les eaux ternes et mates des marais , striées par d'étroites flèches de vase , s'étendent de tous côtés jusqu'à l'horizon lointain. Partout des effets de mirage assez confus; et l'on a peine à distinguer si la mer et les étangs réfléchissent le ciel, ou si ce n'est pas plutôt le ciel qui réfléchit l'immense lagune. Rien n'est plus triste et plus désolé que cette surface nue, silencieuse , dont la végétation maladive se réduit à quelques touffes de joncs et de tamaris sur un sol grisâtre et fangeux. Tout à coup on voit se

dresser au-dessus de la plaine marécageuse un édifice étrange aux allures de forteresse et de cathédrale, et dont la masse imposante contraste avec les chétives maisons groupées sans ordre sous la protection de ses épaisses murailles.

Cet édifice et ce hameau s^appellent indifféremment les Saintes-Martes , les Trois-Maries ou Notre-Dame de la Mer.

Il n'existe peut-être pas au monde de pays d'apparence plus pauvre. Le village est situé à l'extrémité occidentale de la Camargue, près de l'embouchure du grau d'Orgon, à deux kilomètres environ de la rive gauche du Rhône. On n'y arrive que par une seule route à peine carrossable, très-souvent impraticable en hiver, qui traverse , au Sud d'Arles , le marais de la Grand- Mar, côtoie ensuite la digue du fleuve et se dessine vaguement au milieu de lambeaux de terres incultes, de landes stériles et d'un nombre infini de petits étangs assez poissonneux, maigre patrimoine d'une population dégénérée. La pêche seule donne un peu de vie à cette misérable bourgade, isolée du continent par un désert détrempé, boueux et malsain; mais il n'existe pas de port aux Saintes-Mariés. Une grande plage et de petites dunes séparent le village de la mer; et c'est sur cette grève basse et sablonneuse que les pêcheurs viennent échouer leurs barques , lorsque le temps est assez calme pour leur permettre d'approcher sans danger de la côte ; le plus sou-

vent, ils mouillent au large ou stationnent au Grau-du-Roi, qui est leur véritable port d'attache; aussi, bien que la population officielle des Saintes-Mariés soit de près de mille habitants, ce nombre est -il considérablement réduit par l'absence à peu près continue d'une notable fraction de ses hommes valides, qui vivent en partie sur mer et, le plus souvent, au Grau-du-Roi ou dans tous les cabarets de la côte.

Cette description est peu séduisante. Et cependant ce coin de terre est marqué d'une empreinte sacrée, et le temple qui protège et domine ce désert est peut-être le plus illustre qui soit au monde, comme il en est un des plus oubliés. Il s'est passé, en effet, sur cette grève abandonnée, un événement qui, pour la Gaule et pour une grande partie de l'Europe occidentale, a marqué la limite de l'ancien monde et du nouveau. C'est là que, quelques années après la mort de Jésus- Christ, ont abordé les principaux membres de cette famille de Béthanie qui avaient eu, pendant trois ans , le fils de Dieu pour hôte et pour ami , et qui l'avaient accompagné jusqu'au lieu de son supplice et de son tombeau. Chassés de la Judée par la persécution dont les premiers apôtres avaient été déjà victimes, vers Tan 40 de notre ère, ils se confièrent à la mer, mirent le cap sur rOccident, vinrent se réfugier sur la terre hospitalière de Provence et se répandirent tout d'abord sur notre frontière littorale et dans la

ARLES ET LES SAINTES -MARIES. 4l3

vallée du Rhône, pour témoigner de ce qu'ils avaient vu.

Je ne sais ce que ce souvenir peut faire naître de pensées dans l'esprit des autres; mais, pour moi , j'estime que la terre qui la première a recueilli de pareils hôtes est, malgré sa misère et son abandon, la plus noble et la plus digne de respect de notre territoire.

Les deux femmes qui ont donné leur nom à ce pays n'étaient rien moins que la sœur de la Vierge, mère du Christ, Marie Jacobé, mère elle-même de Jacques le Mineur, — et Marie Salomé, mère des apôtres Jacques et Jean. La tradition leur donne pour compagne une humble servante, nommée Sara, qui est restée en Camargue la patronne légendaire des bohémiens, et reçoit d'eux , dans la crypte de l'église de Notre-Dame de la Mer , un culte et un hommage d'une originalité toute particulière. Avec ces trois femmes se trouvaient Maximin et Lazare le ressuscité, Marthe sa sœur, et quelques autres chefs de la jeune milice chrétienne; venait enfin la plus aimante et la plus aimée de toutes ces femmes qui avaient suivi et servi le Galiléen, celle qui avait entouré son gibet, recueilli et parfumé sa dépouille immortelle; je veux parler de Marie de Magdala, que le monde entier connaît sous le nom de Madeleine, et se représentera éternellement arrosant de ses larmes et essuyant de sa blonde chevelure les

pieds du maître qu'elle avait si souvent écouté dans les ravissements d'une tendresse surnaturelle.

Combien de temps cette petite colonie restât-elle sur cette plage déserte? Il est impossible de le dire; mais il est probable que ce séjour fut de peu de durée. Maximin se dirigea vers Aix; Lazare se rendit à Marseille, Marthe à Tarascon, Marie-Madeleine à la Sainte-Baume; les deux autres Maries, avec leur servante Sara, restèrent seules sur cette plage qu'elles trouvèrent sans doute en harmonie avec la tristesse qui remplissait leurs âmes; c'est là qu'elles vécurent, pauvres, ignorées, absorbées dans le souvenir des grands événements auxquels elles avaient pris part; c'est là enfin qu'elles rendirent le dernier soupir, et que de rares chrétiens viennent encore quelquefois visiter leurs tombeaux.

Les Saintes-Mariés ou les Trois-Maries, tel est le nom que les populations donnent aujourd'hui à ce petit bourg de la côte, confondant ainsi dans une même vénération les deux saintes femmes qui y ont laissé leurs cendres et la créature privilégiée qui ne l'a traversée que pour aller mourir au désert de la Sainte-Baume, au milieu de Textase de son amour purifié.

Voilà ce que nous apprend la tradition , appuyée sur des témoignages historiques d'une incontestable valeur. L'érudition moderne a na-

turellement protesté contre ces croyances séculaires, et traité assez cavalièrement tous ces faits de légendes poétiques et de véritables malentendus.

Nous n'entrerons pas ici dans une discussion très-délicate et qui depuis quelque temps s'est singulièrement envenimée. L'homme d'étude consciencieux qui désirera se faire sur ce grave sujet une opinion personnelle devra consulter les précieux documents recueillis et publiés en 1848 par un érudit Sulpicien (i), qui a consacré une partie de sa vie à la recherche des origines du christianisme en Provence. Sa conviction sera, nous n'en Coûtons pas, très -nettement établie.

Mais, s'il n'entre pas dans le cadre de notre travail d'examiner et de discuter les différentes objections faites à la tradition des Saintes-Mariés, nous croyons cependant devoir dire quelques mots au sujet de l'étrange confusion qu'on a cherché récemment à établir entre quelques-uns des membres de la famille de Béthanie et certains personnages qui, près de cent cinquante ans auparavant, avaient accompagné Marins dans sa campagne de la Gaule.

(i) L'abbé Paillon, Monuments inédits sur l'apostolat de sainte Marie- Madeleine en Provence, et sur les autres apôtres de cette contrée, saint La:(are, saint Maximin, sainte Marthe, et les saintes Marie Jacobé et Salomé. Deux volumes in-4<», Paris, 1848.

il existe, au milieu de la chaîne des Alpines, un village unique peut-être en son genre et qu'on appelle les Baux. Les remparts de ce bourg, ville autrefois âorissante, ses maisons avec leurs façades élégantes du quinzième et du seizième siècle , son château qui était au dixième siècle le plus considérable de la Provence, tombent en ruine; tous ces édifices, taillés dans * des masses de calcaire tendre et friable, sont aujourd'hui abandonnés; et ces grands murs, rongés par le temps et décomposés à Pair, présentent les découpures les plus fantastiques. La ville est déserte; la population a presque disparu; on y compte à peine trois ou quatre cents habitants ; et Pétrange ville, avec ses maisons effondrées et ses rues dépeuplées, semble avoir été hier l'objet d'une véritable dévastation et d'un délaissement absolu.

A côté des Baux , deux bas-reliefs, extrêmement frustes, taillés dans le rocher, et dont Porigine ancienne est incontestable, ont été récemment signalés ; on les nomme les Trémaïé et les Gaïé; ils sont situés à deux cent cinquante mètres Pun de Pautre, à trente mètres environ en contrebas du village. Les Trémaïé [très Marti imagines?) représentent trois personnages debout, en pied, drapés de longues tuniques, très-mutilés, mais d'un assez beau caractère; les Gaïé ou Caïé [Cait

AkLES ET LES SAINTES-MARIES. 417

imagines?) sont beaucoup moins bien conservés; et c'est à peine si l'on distingue deux formes humaines, à mi-corps seulement, et recouvertes, comme les précédentes, de larges vêtements.

Les Baux sont situés dans une des gorges profondes qui ravinent le plateau des Alpines; c'était sur ce plateau qu'était campée l'armée de Marins; et rien d'impossible à ce que cette armée ait pu laisser sur la pierre des souvenirs de son passage ; une inscription très-dégradée , et dont on n'a pu déchiffrer que quelques mots tronqués, a permis aux épigraphistes de conjecturer que les Trémaïé avaient été élevés en Thonneur de Marius par un certain Caldus, l'un de ses lieutenants (i). Cette hypothèse est parfaitement admissible. Quant aux personnages représentés sur les deux stèles , ils ont donné lieu à des méprises et à des confusions singulières.

<( Marius, écrit Plutarque, menait partout avec lui une femme syrienne, nommée Marthe, qui passait pour une habile prophétesse. On la portait en litière avec de grands honneurs et de grands respects; et Marius ne faisait des sacrifices que quand elle l'ordonnait. D'abord elle avait demandé audience au sénat pour lui communiquer des prophéties , et le sénat l'avait rebutée sans vouloir l'écouter. Mais, s'étant adressée

(l) F. CALDVS

. . . .JE rOSVlT .!•...

aux femmes, elle leur donna des preuves de sa science dans Ta venir. Et un jour, dans l'amphithéâtre, s'étant trouvée assise aux pieds de la femme de Marius pour voir le combat de deux célèbres gladiateurs, elle lui nomma heureusement celui qui remporterait la victoire. La femme de Marius, charmée, Tenvoya à son mari, qui témoigna une grande admiration et une espèce de vénération pour elle. On la voyait tous les jours se promener en litière dans le camp; et, quand elle allait assister aux sacrifices, elle avait une grande mante de pourpre qui s'attachait à sa gorge avec des agrafes; et elle portait à la main une pique environnée de bandelettes et de couronnes de fleurs. — Cette comédie donna à la plupart des gens sujet de douter si Marius produisait cette femme, véritablement persuadé qu'elle avait le don de prophétie, ou s'il faisait semblant de le croire pour aider à une fourberie dont il espérait tirer de grands secours (i). »

Sur la foi de ce texte de Plutarque, et après un examen approfondi des restes mutilés des sculptures qui décorent les deux rochers des Baux, un archéologue distingué, M. I. Gilles, croit pouvoir affirmer que les Trémaïé représentent Marthe la Syrienne, ayant à sa droite Marius lui-même, et à sa gauche Julie, matrone romaine, femme

(0 Plutarque, Vie de Marius, traduction Dacier. Paris,

de Marîus (i). Les Gaïé seraient de même une seconde édition de Marins et de la prophétesse. Les draperies de Marthe lui paraissent parfaitement en harmonie avec les traditions de Tépoque; la main en avant semble tenir cette lance ornée de bandelettes et de fleurs dont parle Plutarque ; et la forme de la tête surtout lui rappelle la a tiare en poils de chameau » qui caractérise les coiffures d'origine syrienne. C'est peut-être un peu risqué ; mais à défaut de meilleure solution, il n'y a rien dans cette interprétation qui puisse efFarou» cher les archéologues dont les opinions s'établissent souvent sur des bases beaucoup plus fragiles. Malheureusement, une légende locale est venue jeter dans ce débat une certaine confusion. Les Trémaïé {très Marii imagines) sont bientôt deve-^ nues, dans l'imagination populaire, les Trois- Maries; et des croyants, aussi sincères que peu éclairés, ont bâti alors une véritable légende, d'après laquelle la mer serait venue, il y a dixhuit cents ans, battre le pied des derniers contre-forts de la chaîne des Alpines; les saintes femmes et les premiers apôtres auraient dès lors abordé aux environs des Baux; et les sculptures frustes des deux stèles seraient la représentation naïve des trois illustres réfugiées.

(i) I. Gilles, Campagne de Marins dans la Gaule, suivie de Marius, Marthe, Julie, devant la légende des Saintes-^ Maries. Paris, 1870.

Cette version est contraire à Tévidence des faits, à la topographie locale et à la tradition constante qui précise Tembouchure du Rhône comme le point du débarquement; mais elle a donné lieu à une véritable campagne de la science contre la tradition , et à une substitution de personnes tout à fait inconsidérée.

Tous ceux qui ont étudié les origines du Christianisme en Gaule savent que la biographie de sainte Marthe et de sainte Marie-Madeleine a été écrite au neuvième siècle par un érudit nommé Raban Maur, archevêque de Mayence; et que ce précieux document est appuyé sur des écrits qui remontent au cinquième siècle, c'est-à-dire à une époque oti tous les monuments de l'apostolat de ces deux illustres femmes et de leurs compagnons en Provence étaient pour ainsi dire contemporains, et oti les invasions des barbares et des Sarrasins n'avaient encore rien détruit des titres des églises primitives. Or, le nom de Marthe est d'origine essentiellement syrienne (i); et, entre autres particularités que nous a laissées Raban

(i) Martha, Syriacum nomen, d*après Grotius. Une lampe de terre trouvée en Phénicie, parmi les ruines de Tyr, porte l'inscription suivante :

MàpOa èx tûv ÎjSicov àvéOrixe Oecp pe£>(iàpi.

a Marthe, à ses frais, Ta oflerte au dieu Beelmar. »

M. J.-B. de Rossi pense que ce dieu Beelmar n'est autre que le dieu BaaI. (Voir le Bulletin, mars 1875, de VJnstitut de correspondance archéologique de Rome.)

sur la vie en Provence de la célèbre hôtesse de Jésus-Christ, il cite cette fameuse coiffure en poil de chameau, spéciale aux femmes de l'Orient, et que M. I. Gilles reconnaît sur la tête du personnage principal des Trémaïé. C'est sur cette similitude de nom et de costume, qui n'a rien d'invraisemblable, puisque la prophétesse de Plutarque et la femme de l'Évangile étaient du même pays, que cet archéologue s'appuie pour avancer hardiment que la tradition chrétienne n'est qu'une « légende entée sur la stèle des Baux ». Marthe, Madeleine et Lazare ne sont alors pour lui que la transformation de l'aventurière qui accompagnait Marins, de Marins luimême et de sa femme Julie; et ces trois personnages ont été en quelque sorte adaptés aux besoins de la religion nouvelle.

On nous permettra de ne pas discuter longuement et de poser seulement les deux termes du débat. D'un côté, nous avons des documents écrits remontant au cinquième siècle, la tradition constante de plusieurs générations , la croyance énergique de tout un peuple qui a gardé fidèlement dans son cœur la mémoire de ses premiers apôtres, et qui, depuis près de quinze siècles , n'a pas varié sur les moindres incidents qui se lient au grand fait de son évolution morale et religieuse; de l'autre, une identité de nom parfaitement explicable par la vulgarité du nom luimême et le relief assez confus d'une coiffure

étrange qu*on attribue à une Syrienne équivoque, à peine reconnaissable sur deux blocs mutilés. A chacun de juger et de conclure.

L'assimilation des trois Maries avec Pentourage de Marius n'est pas , croyons-nous, de nature à faire de nombreux adeptes et à ébranler beaucoup de convictions ; mais il est un autre genre d'arguments beaucoup plus sérieux en apparence et qui, sous le couvert trompeur de la science, porteraient, s'ils n'étaient pas réfutés, une atteinte très-grave à l'authenticité de la tradition.

La Camargue, ainsi que nous Tavons dit plusieurs fois, est un territoire tout à fait récent. Dans les temps préhistoriques , elle n'existait pas ; et, là où nous voyons une plaine, se trouvait un golfe; ce n'est que peu à peu que les apports du Rhône ont comblé cet estuaire et que le delta s'est dessiné; les embouchures se sont avancées en mer, et l'île de la Camargue s'est successivement développée. — Ce développement continue tous les jours; et les vingt et un millions de mètres cubes de matières minérales que le fleuve dépose annuellement à ses embouchures augmentent d'autant la superficie du delta.

La Camargue, prise dans son ensemble, gagne donc, chaque année, sur la mer; et, si l'on observe

que le village et l'église des Saintes-Mariés sont à peine distants du rivage de quatre à cinq cents mètres, il semble, au premier abord, assez logique de conclure qu'en remontant à dix-huit cents ans, ce territoire était entièrement submergé, et que la limite de la côte devait se trouver au moins â cinq ou six kilomètres au-dessus. Cette conclusion serait exacte si, en réalité, toute la plage de la Camargue , depuis le golfe d'Aiguesmortes jusqu'au golfe de Fos , avançait d'une manière uniforme; mais les choses sont loin de se passer ainsi ; Tétude des variations du littoral a été faite et très-bien &ite; et on sait aujourd'hui, à n'en pas douter, que, si certaines parties de la basé du delta s'avancent en mer d'une quantité considérable, d'autres ont une progression beaucoup plus lente, et d'autres enfin, loin de se développer, sont rongées par la mer. Nous ne reviendrons pas sur ce que nous avons dit à ce sujet (voir plus haut, la Crau et le littoral du bas Rhône, chap. IX, § viii); nous rappellerons seulement que la plage des Saintes-Mariés est, comme celles de Faraman et d'Aiguesmortes , affouillée et non atterrie; et que cet afifouillement, qui dure au moins depuis vingt siècles, démontre de la manière la plus évidente qu'à l'origine de notre ère, non-seulement le territoire existait, mais même qu'il s'étendait beaucoup plus avant dans la mer que nous le voyons aujourd'hui ; on peut donc regarder comme tout à fait certain que,

lorsque les premiers apôtres mirent le pied sur Tîle de la Camargue, le campement qu'ils établirent à l'endroit oîi s^élève aujourd'hui le hameau des Saintes -Maries était éloigné du rivage de mille à quinze cents mètres.

Il était nécessaire, croyons-nous, de préciser ce point important. Il est en effet évident que, si Ton parvenait à établir que le territoire des Saintes-Mariés n'existait pas vers Tan 40 de notre ère, on porterait le plus rude coup à la tradition chrétienne, et qu'on serait contraint d'avouer qu'elle n'est qu'une légende plus poétique que vraie. Nous ne craignons pas de dire qu'un certain nombre des dernières publications archéologiques et historiques faites sur le delta du Rhône et la Camargue sont de nature à propager cette erreur à la fois géographique et géologique. A la suite d'un remarquable travail sur les Fosses Mariennes et le canal du bas Rhône (i), M. Ernest Desjardins a dressé différentes cartes oîi il a représenté l'état comparatif du littoral actuel et du littoral au quatrième siècle. Les cartes sont un moyen de vulgarisation beaucoup plus actif que les livres écrits; il est plus aisé de regarder des planches que d'étudier un texte; et les impressions qu'on reçoit par les yeux sont de celles qui

(t) Ernest Desjardins, Aperçu historique sur les embouchures du Rhône. Paris, 1 866.

s'effacent difficilement (i). Outre ce premier avantage, les cartes ont encore pour elles une sorte de présomption d'exactitude scientifique qui en impose toujours au vulgaire. C^est le cas qui se présente pour la magnifique carte publiée par M. Ernest Desjardins sous le nom de « Carte comparée des bouches du Rhône anciennes et modernes et des environs des Fosses Mariennes au quatrième siècle de notre ère ». M. Desjardins ne dit pas un mot de la tradition des Saintes- Mariés, et ce silence est presque une attaque; il se contente d'indiquer par un trait fort net la limite du rivage au quatrième siècle et de marquer, en avant de cette limite, par une teinte coloriée d'une manière toute spéciale, toute la zone littorale de la Camargue, qui, d'après lui, est postérieure à cette époque : le territoire des Saintes- Mariés fait naturellement partie de ces terrains récents; pour M. Ernest Desjardins, ils n'existaient ni au premier, ni au second, ni au troisième siècle de notre ère, et n'^appartiennent qu'au quatrième. La conclusion est facile à tirer : la tradition des Saintes-Mariés n'est qu'une légende inconciliable avec l'état des lieux à l'origine de Tépoque chrétienne.

Nous n'avons pas l'intention d'analyser ici le

(i) Segnius irritant animos demissaper aurem Quam quce sunt oculis subjecta fidelibus, . .

( Horace y Art poétique,)

travail de M. Ernest Desjardins; d'autres Pont fait avec un plein succès (i), et n'ont pas eu de de peine à établir que remplacement du camp de Marins ne pouvait être sur les bords du Rhône, à moitié chemin entre Arles et la mer; que les Fosses Mariennes n^étaient pas un canal directement ouvert du fleuve au golfe de Fos, comme notre canal d'Arles à Bouc; et que les débris qu'on a tour à tour pris pour des digues du canal de Marins ou des vestiges de chaussée romaine , ne sont que des fragments de l'ancien cordon littoral formés de cailloux roulés arrachés par les vagues aux falaises de Saint-Gervais (2).

(i) A. AuRÈs, Nouvelles recherches sur le tracé des Fos ses Mariennes et sur l'emplacement du camp de Marius. Nimes, 1873.

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