‹ Les villes mortes du Golfe de LyonChapitre 34 sur 64 · I. Gilles, Campagne de Marius dans la Gaule, Paris · texte numérisé non relu

I. Gilles, Campagne de Marius dans la Gaule, Paris

(2) ... Ce sont les falaises garumniennes * de la pointe Saint-Gervais qui fournissent à la mer actuelle les matériaux roulés que Ton remarque dans le cordoh littoral du golfe de Fos et qui les ont fournis à d'autres cordons littoraux plus anciens, engagés dans Tintérieur des terres, cordons désignés par le mot provençal coudoulière , amas de cailloux, et que les archéologues ont considéré, les uns, comme des chaussées élevées de main d'homme , destinées à protéger contre les attaques de la mer le canal de dériva* tion creusé par Marius, et les autres comme une grande voie romaine qui aurait abouti au marais impraticable du Galéjon, où tout établissement était impossible et de

* Le système garumnien comprend une série de couches de composition complexe (argiles rubiennes, brèches et poudingues) placées «ntre la craie supérieure de Maastricht et la formation tertiaire éocène.

Mais ce que nous pouvons et devons dire, c'est que la plage des Saintes-Mariés n'est pas une plage moderne, qu'elle existait à Torigine de notre ère, que Tétude géologique et hydrographique des variations du littoral de la Camargue démontre de la manière la plus nette que, loin de s'avancer en mer, cette partie du littoral recule d'une manière lente et continue, et que ce régime est établi depuis près de vingt siècles. Nous sommes donc en droit de conclure que le débarquement de nos premiers apôtres est un fait géologiquement possible.

Et, puisque nous nous trouvons en présence d'un document qui, sous l'apparence de la science, ne tend à rien moins qu'à infirmer la tradition la plus respectable et la plus touchante de notre histoire religieuse, nous croyons devoir ajouter que ce document, très-répandu aujourd'hui et

plus sans utilité Dire que ces prétendues digues sont

formées de cailloux de très-petites dimensions, arrachés par la mer aux falaises de Saint-Gervais et non point des cailloux de la Crau; qu'ils sont mélangés avec du sable du rivage et des débris roulés de coquilles marines; ajouter que la mer, quand les vents du midi soufflent, n'avait besoin que d'une seule vague pour balayer et précipiter dans le canal le frêle édifice destiné à le protéger; c'est démontrer suffisamment l'infirmité des déductions imaginées par les deux savants archéologues (MM. Saurel et Desjardins) dont nous venons de reproduire l'opinion. (CoQUAND, La Crau, sa composition géologique et son origine. Bulletin de la Société géologique de France, tome XXVI.)

auquel une élégante chromolithographie donne un véritable attrait, se fait surtout remarquer par une indépendance complète des notions géologiques les plus élémentaires. Les îles de Pomègue et de Ratonneau, par exemple, dont les massifs calcaires émergent au milieu de la rade de Marseille et dont tous les touristes connaissent les crêtes rocheuses , y sont indiquées comme des dépôts vaseux et des atterrissements tout à fait récents, de même formation et de même date que la plage des Saintes-Mariés, postérieurs par conséquent, d*aprèsM. Ernest Desjardins, au quatrième siècle. Cette confusion entre les terrains d'alluvions et les terrains de Tépoque secondaire nous autorise à dire que la carte à effet, destinée à reproduire Tancien état des lieux pendant la campagne de Marias et la limite du rivage cinq siècles après cette campagne, est une œuvre d'imagination qui laisse beaucoup à désirer sous le rapport de Inexactitude scientifique.

L'étude hydrographique du rivage et des oscillations de la côte permet d'affirmer l'existence de la plage des Saintes-Mariés au premier siècle de notre ère; et c'est le seul point que nous avons voulu établir. Aujourd'hui le village est un vrai désert; la misère et la tristesse enveloppent ce malheureux pays; et ce serait le lieu du monde

le moins visité et le moins digne de l'être, si Ton ne s'y sentait invinciblement attiré par la pieuse tradition que dix-huit siècles n'ont pas altérée. Les Saintes, comme on les appelle vulgairement, ne sont qu'une agglomération désordonnée de maisons étriquées et de cabanes informes de l'effet le plus pitoyable. — Ni arbres, ni jardins, ni campagne, ni rues, ni places, ni marché, ni port; rien qu'une église fortifiée, entamée déjà par le temps, — mais quelle église et quel souvenir!

Laissons la parole au poëte provençal, qui, dans cette langue romane flétrie sous le nom de patois, a décrit avec tant de charme et d'harmonie l'étrangeté de cette contrée semi-orientale. La jeune Mireille, éperdue d'amour, vient prier et mourir devant la châsse des Saintes.

« Déjà, chante Mistral, des grandes Saintes — elle voyait l'église blonde, — dans la mer lointaine et clapoteuse, — croître, comme un vaisseau qui cingle vers le rivage (i).

» Dans la partie haute de l'église, — sont trois autels, trois chapelles — bâties l'une sur l'autre, en blocs de rocher vif. — Dans la chapelle souterraine — est sainte Sara, vénérée — des bruns

(i) Déjà, déjà, di grandi Santo

Vesié la glèiso rousscjanto, Dins la mar liuencho douquejanto Crèisse, coume un veissèu que poujo au ribeircs. (F. Mistral, Mireio, cant X.)

bohémiens ; plus élevée , — la seconde renferme l'autel de Dieu.

» Sur les piliers du sanctuaire, — Fétroite chapelle mortuaire — des Maries élève sa voûte dans le ciel, — avec les reliques, legs sacrés — d'où la grâce coule en pluie... — Quatre clefs ferment les châsses, — les châsses de cyprès avec leurs couvercles.

» Une fois chaque cent ans on les ouvre. — Heureux, heureux, lorsqu'on les découvre, — celui qui peut les voir et les toucher! Beau temps — aura sa barque, et bonne étoile, — et de ses arbres les pousses — auront du fruit à corbeillées , — et son âme croyante aura les biens éternels (i). »

(i) De pcr d'aut de la glèiso bello,

L'a très autar, i'a très capello Bastido une sus Tautro en blo de roucas viéu.

Dins la capello sous terrado

L*a Santo Saro, venerado

Di bruns Boumian; mai au bourado, La segoundo es aquelo ountè éi Tautar de Dieu..

Susli pieloun d*ou santuàri,

La capeleto mourtuari Di Mario, amoundaut, s'enarco dins lou céu,

Mé li relicle, sànti laisso

D'ounte la gràci coulo à raisso...

Quatre clau pestellon li caisso, Li caisso de ciprès emé si curbecèu.

Un cop, chasque cent an, li duerbon Urous, urous, quand li descuerbon, Aquèu que pou li vèire et li touca, bèu tems Aura sa barco e bono estello, E de sis aubre li jitello

Le vaisseau actuel occupe remplacement d'une église primitive détruite par les Sarrasins. La nef du dixième siècle se compose de cinq grandes travées insensiblement ogivales. L'édifice est sévère, sombre, flanqué de contreforts, couronné de mâchicoulis et d*un crénelage continu; c'est le type roman de toutes les églises fortifiées du littoral. Quelques débris de construction plus anciennes sont encastrés dans les grands murs du monument. Aux deux pieds-droits d'une porte latérale , on voit encore deux lions en marbre de Paros, corrodés par Tair salé de la mer, et dont le style et Torigine sont impossibles à définir; peutêtre faisaient-ils partie de l'église. primitive, peutêtre même de l'ancien temple de Diane d'Éphèse construit par les Marseillais sur le littoral de l'île de la Camargue (i).

Mais ce qui donne à Notre-Dame de la Mer un caractère des plus étranges , c'est cette crypte grossière et vénérable ; ce puits , unique peut-être dans le monde et situé au centre même du grand vaisseau de l'église, et cette chapelle Saint-Michel, placée au-dessus de l'abside entre le ciel et la terre. L'église des Saintes - Maries présente donc, en réalité, un triple sanctuaire : une chapelle souterraine qui a été le refuge de ces pre-

Auran de frucho à canestello, E soun amo cresènto aura lou bon tous téms. (F. Mistral, Mireio, cant XII.) (i) Strabon, Géogr,, 1. IV.— Voir la note de la page 325.

miers chrétiens; — une chapelle aérienne qui est leur tombeau; — une vaste nef enfin, au niveau du sol, qui est Téglise ordinaire des fidèles depuis le neuvième siècle.

Nous ne reviendrons pas sur tous les souvenirs que réveillent cette grève , ce puits et ce temple à trois étages. Ce fut pour ainsi dire Tembryon de Téglise de France , et ce campement de la famille de Béthanie semble porter la dernière empreinte de la. vie de Jésus-Christ parmi les hommes.

Nous espérons que le lecteur nous pardonnera de ravoir entraîné jusque dans ce désert. Notre intention était d^abord de nous arrêter avec lui sur la berge du Rhône. Nous avons été insensiblement attiré par celte Camargue morne , silencieuse, aux horizons indécis, mais dont la solitude est peuplée de si touchants souvenirs. C'est, en réalité, un pays sans vie et dont Taspect est en parfaite harmonie avec celui de toutes ces villes mortes échelonnées sur notre littoral, et qui dorment, oubliées ou méconnues, au milieu de nos steppes sablonneuses.

Ce sera notre excuse ; et notre but sera rempli si nous avons pu, pour quelques instants, arracher à l'indifférence et à Toubli ces ruines d'un monde éteint , ensevelies sous les mêmes couches de sable que les générations disparues dont nous avons à peine conservé le souvenir.

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