CHAPITRE DEUXIÈME
DE L^écOULEMENT DES EAUX A LA SURFACE DU GLOBE
De l'eau précipitée à la surface du globe. — Évaporation et circulation atmosphérique. — Le texte de l'Ecclésiaste. — ÛOcéan, la mer Méditerranée , la mer Rouge , la mer Baltique , la mer Noire. — Les mers fermées : la mer Caspienne , la mer Morte. — Loi de l'égalité mathématique entre la précipitation et Tévaporation.
Régime des fleuves. — Zones d'érosion, de compensation, de dépôt. — Le Rhône, l'Hérault — Formation des embouchures. — Les estuaires et les deltas.
Avant d'entrer dans Tétude des variations du littoral du golfe de Lyon, il ne sera peut-être pas inutile d'indiquer sommairement les lois générales suivant lesquelles s'opèrent l'écoulement des eaux fluviales, les transformations des embouchures des rivières et la distribution des sables et des limons charriés par les fleuves le long des plages sur lesquelles ils viennent déboucher.
D'après M. de Humboldt, dans l'état actuel de notre planète, la superficie de la terre ferme est à celle de l'élément liquide dans le rapport de i à 2 J ; ce qui revient à dire que la mer couvre environ les trois quarts de la surface du globe. Par suite du réchaujfement produit par les rayons solaires , une évaptjration active a lieu d'une manière continue sur toute la surface liquide, principalement dans les grandea mers équatoriales ;
et, comme il est constant que le niveau moyen des eaux ne varie pas d'une manière sensible , on doit en conclure que la quantité d'eau enlevée par Tévaporation est intégralement rendue par les pluies et par l'apport des fleuves ; c'est ce qu'on exprime en disant que Tévaporation est exactement égale à la précipitation. Cet équilibre parfait n'a lieu que si Ton considère dans leur ensemble la totalité des océans; car il est évident que, suivant les dispositions orographiques des bassins qui alimentent une mer et surtout suivant la latitude sous laquelle elle est située, l'évaporation peut dépasser de beaucoup la précipita-^ tion ou lui être notablement inférieure.
Ainsi, dans la mer Rouge, il ne tombe jamais une goutte d'eau : tout est évaporation; et celleci s'y opère d'une manière tellement active que, chaque année, une couche de 2*40 d'épaisseur en est enlevée sous forme de vapeur. Il y aurait donc très-longtemps que cette mer serait complètement à sec et son lit tapissé d'une couche épaisse de sel cristallisé, si elle ne communiquait pas , par sa partie inférieure, au détroit de Bab-el-Mandeb , avec la mer des Indes et le grand Océan, qui pourvoient à son alimentation (i).
Le contraire a lieu pour la mer Baltique et la mer Noire, assez faiblement échauffées, surtout
(i) Maury, Instructions nautiques destinées à accompa^ gner les cartes de vents et de courants. iSSg,
la première, par les rayons solaires; dans ces deux bassins, c^est Teau des fleuves et la précipitation des pluies qui arrivent en excès; et cet excès s'écoule par le grand et le petit Belt et par le détroit des Dardanelles.
Dans les mers fermées et isolées, comme la mer Caspienne et la mer Morte, le niveau s'est abaissé pendant une série de siècles, et la surface d'évaporation a dû diminuer jusqu'à ce qu'il se soit établi un équilibre parfait entre la précipitation et Tévaporation; c'est ainsi que le niveau de la mer Caspienne est descendu à cent mètres environ au-* dessous de celui de la mer Méditerranée, et que celui de la mer Morte, où l'évaporation est beaucoup plus active, se trouve actuellement à près de quatre cents mètres au-dessous du même plan. Les niveaux de ces deux mers intérieures sont aujourd'hui constants et ne varieront plus. L'équilibre existe définitivement, et ne sera pas rompu.
Dans la Méditerranée, qui nous occupe plus spécialement, l'évaporation surpasse d'un tiers environ l'apport des fleuves ; mais cette mer , alimentée d'une part par le courant du détroit de Gibraltar, qui y introduit les eaux de l'Atlantique, et d'autre part par le courant des Dardanelles, qui y déverse le trop-plein de la mer Noire, conserve un niveau constant, qui est celui de l'Océan (i).
(i) Docteur BuisT, Transactions Bombay geographical Society. Vol, IX, i85o.
Légalité absolue et mathématique qui existe entre Tévaporation et la précipitation sur toute la surface de la terre est un des phénomènes les plus merveilleux que l'on puisse concevoir; et si l'un de ces deux effets venait à l'emporter sur l'autre , on verrait immédiatement la mer se retirer au large ou les eaux sortir partout de leur lit et envahir toutes les régions littorales.
On estime environ à i^S la hauteur de la pluie qui tombe chaque année sur Tenveloppe de notre globe; c'est donc exactement la quantité d'eau qui est enlevée par Tévaporation à la surface de toutes les mers. Il serait peut-être possible d'évaluer la force mécanique nécessaire pour obtenir cette évaporation et cette précipitation ; car l'effet à produire consiste à enlever annuellement de la surface de l'Océan, sous forme de vapeur, une quantité d'eau qui recouvrirait la terre d'une couche sphérique de i""5 d'épaisseur, à élever ensuite cette masse de vapeur aqueuse à la hauteur des nuages et à la transporter enfin jusque dans les régions fi-oides et le long des chaînes des ^ montagnes, oîi la condensation la fait descendre sur la terre sous forme de pluie et de neige, qui alimentent les sources, les fleuves et les glaciers.
Lorsqu'on considère dans leur ensemble ces courants atmosphériques dont on ne connaît exac-
l'écoulement des eaux a la surface du globe. 23
tement ni le nombre, ni Pétendue, ni Tintensité, ni la direction, et qui, échauffés et desséchés par / leur passage sur de grandes étendues de terres arides, « viennent à la mer pour y boire, selon » l'expression saisissante de Maury, des myriades » de tonneaux d'eau » , on peut comparer sans témérité la grande machine atmosphérique qui; règle ce mouvement à une immense machine à vapeur dont POcéan serait la chaudière évaporatoire et dont les régions froides de l'atmosphère ou les pics élevés de nos chaînes de montagnes seraient les condensateurs.
Et ce qu'il y a d'admirable dans cette transformation continue de l'eau de nos mers en vapeurs et en pluies , c'est que cette circulation atmosphérique est si harmonieusement équilibrée que, malgré les variations réelles ou apparentes des pluies et des orages dans les différentes parties du globe, on ne voit nulle part nos rivières se dessécher ou déborder, nos sources tarir ou augmenter leur débit, et le niveau général de nos mers s'abais ser ou s'élever d'une quantité appréciable.
La science moderne a souvent essayé de mettre en contradiction les textes des Livres Saints avec les grands phénomènes de la nature ; et c'est peutêtre un des caractères les plus tristes de notre époque que cette tendance générale de notre esprit à opposer sans cesse aux vérités traditionnelles des Ecritures la lumière souvent trompeuse et toujours incertaine de notre apparente érudition.
Comment cependant n^être pas frappé de la parfaite concordance des textes sacrés avec ces grandes lois qui régissent les mouvements généraux de l'atmosphère? « Le vent souffle vers le Midi, dit » TEcclésiaste (i), et retourne vers le Nord; et, » après mille circuits, il revient aux lieux qu'il «avait parcourus. » N'est-ce pas là, sous une forme peut-être un peu obscure, le principe même de la grande circulation atmosphérique? Et lorsque le verset 7 du même livre porte : <c Tous » les fleuves vont à la mer, et la mer ne déborde » pas ; et ils reviennent aux lieux d'oti ils sont » sortis, pour couler de nouveau; » peut-on concevoir un langage plus simple et plus net pour exprimer le phénomène immense de l'évaporation à la surface de nos océans; et ne voit-on pas qu'il s'agit de ces vapeurs aqueuses aspirées par la chaleur solaire, transportées ensuite par tous les courants de l'atmosphère jusque sur les flancs de nos montagnes, oti elles se condensent pour alimenter nos glaciers et nos sources, et devenir ensuite les grands fleuves de nos continents, qui conduisent leurs eaux dans toutes les mers du globe (2) ?
Les fleuves et la pluie ne font donc que restituer à la mer l'eau que celle-ci leur a livrée par l'évaporation; et, grâce à ce mécanisme d'une
(i) Eccl., I, 6.
(2) Maury . Instructions nautiques.
régularité parfaite, la masse totale des eaux qui couvrent la terre n'augmente ni ne diminue.
Mais tandis que la mer alimente les sources de nos fleuves d'eau essentiellement pure , puisque elle est le résultat de la condensation de la vapeur enlevée à sa surface, ceux<i apportent à la mer une eau chargée d'une quantité énorme de matières minérales qui proviennent de Térosion produite sur toute l'étendue de leurs bassins.
Quels que soient les contrastes et les différences qui existent entre les fleuves des diverses contrées du globe au point de vue de leur développement , du volume de leurs eaux , de la nature des terrains qu'ils traversent, du nombre et de la variété de leurs îles et de leurs méandres, ils présentent tous, dans leur profil en long, depuis leur source jusqu'à la mer, une courbe parabolique d'une régularité presque parfaite. Le fleuve est à pentes rapides dans toute la partie supérieure de son cours, qui a été si exactement appelée ![one d'érosion : tous les torrents tributaires du cours d'eau principal sillonnent en effet et corrodent les gorges qui leur servent de lit et précipitent avec leurs eaux des fragments de roches et des éboulis de toute nature , qui vont aboutir au thalweg de la vallée; des masses énormes de rochers s'effondrent ainsi après chaque pluie et chaque orage, descen-
2b PREMIÈRE PARTIE. CHAPITRE DEUXIÈME.
dent d'étage en étage et sont entraînés dans le fleuve principal , qui les charrie à son tour en les brisant et en adoucissant leurs arêtes et leurs aspérités : tel est le mode de formation des galets et des graviers (i).
La pente du fleuve s'adoucit bientôt ; le lit prend une largeur presque uniforme; le régime devient moins torrentiel et plus régulier, et le fleuve roule alors paisiblement vers la mer ces galets et ces graviers, résultat du broyage mécanique des blocs de la zone supérieure. Toutes ces matières ont une tendance à se déposer au fond du lit et à former des bancs de gravier ; mais le courant est encore trop rapide pour les laisser en repos et s'oppose à toute formation stable; elles continuent donc leur marche descendante vers la mer et sont immédiatement remplacées par de nouveaux dépôts provenant des régions supérieures; sans quoi, le lit du fleuve s*approfondirait et s'élargirait indéfiniment. Cette seconde section du fleuve, analogue au couloir des torrents des grandes montagnes, a été très-heureusement désignée sous le nom de ^one de compensation.
Mais à mesure que le fleuve descend vers la mer, sa pente diminue; à une certaine distance des embouchures, elle devient insensible; le lit
(i) DupoNCHEL, Hydraulique et Géologie agricoles, Paris. 1868.
s'élargit et s'épanouit d'une manière démesurée; la profondeur se réduit de plus en plus. Plus de galets. Le courant a fini par réduire toutes les matières charriées à l'état de sable et de vase , et sa vitesse est devenue trop faible pour les entraîner en totalité à la mer : de là une formation plus ou moins stable de bancs de sable et d'îlots sous-marins. C'est la ^one de dépôt.
Ainsi le fleuve ne détruit que pour reconstruire ; il corrode le lit supérieur de sa vallée, ronge ses rives, sape des blocs de rochers sur les flancs des collines qu'il côtoie, les roule jusqu'à la mer et emploie ensuite tous les débris résultant de cette trituration sur plusieurs centaines de kilomètres à la formation de vastes atterrissements et de plaines d'alluvion qui empiètent sur le domaine maritime*
Appliquons ces considérations générales au Rhône, le plus important cours d'eau, après le Nil, qui débouche dans la mer Méditerranée, et celui de l'Europe qui a la plus grande vitesse. Sa longueur totale est de huit cent quarante kilomètres environ. Il naît de plusieurs sources situées au pied du glacier de la Furca, dans le massif du Saint-Gothard. Il traverse le Valais et coule avec une extrême rapidité dans uii lit sinueux, étroit et encombré de rochers provenant de tous les tor-
rents latéraux qui se précipitent avec fracas dans le fond encaissé de sa vallée. Il jette une quantité énorme de sédiments de toute sorte à son entrée dans le lac de Genève, d'oti il sort considérablement clarifié.
L'altitude de la source du Rhône est de lyôo^oo ; celle du lac Léman de 37 1^291; il n'a fallu qu'un parcours de cent quatre-vingts kilomètres environ pour racheter cette différence de niveau de I SSS^yog, ce qui correspond à une pente moyenne de 7"4 par kilomètre.
A la sortie du lac de Genève , le Rhône continue à rouler des blocs et des rochers.; et ce n'est qu'aux environs de Bellegarde que la tnturation de ces matières est assez avancée pour qu'elles soient transformées en galets et en graviers; alors le fleuve devient flottable, car la pente s'est déjà sensiblement adoucie, et n'est plus en moyenne que de i"009 par kilomètre.
Le fleuve est navigable de Lyon à la mer; entre Lyon et Beaucaire, sa pente, sauf quelques rapides, varie entre o"5oo et o^Soo par kilomètre et sa vitesse entre i"5o et 2'»5o par seconde pendant les eaux moyennes; mais, en temps de crue, cette vitesse dépasse souvent 4""oo; dans toute cette partie , le fleuve roule des galets et des graviers qui diminuent progressivement de volume à mesure qu'ils descendent vers la mer.
C'est entre Beaucaire et Arles que la trituration est achevée, et que le gravier est entièrement
réduit à Tétat de sable et de limon, ce dernier élément provenant principalement des apports de la Durance, qui débouche sur la rive gauche du fleuve, un peu en aval d'Avignon.
La pente du fleuve entre Beaucaire et Arles n'est déjà plus que de o"i23 par kilomètre. A Arles, le Rhône se divise en deux bras qui forment un immense delta couvert de marais , de steppes et de terrains en partie cultivés, en partie livrés à la vaine pâture. Le grand Rhône à gauche, le petit Rhône à droite , se divisent eux-mêmes , près de leurs embouchures, en d'autres bras secondaires presque complètement atterris; et l'île de la Camargue est ainsi sillonnée par d'anciens lits du fleuve qu'on désigne sous le nom de Vieux- Rhône et de Rhônes-morts^ et qui témoignent des variations qu'a subies le cours du fleuve à diverses époques peu éloignées de nous.
La cote de Tétiage du Rhône à Arles est de i"»o3 au-dessus du zéro de la mer, et une distance de plus de cinquante kilomètres reste encore à parcourir jusqu'à la barre. La pente moyenne est insensible et presque partout inférieure à o"o3o par kilomètre; la largeur du fleuve atteint sur certains points plusieurs kilomètres; la vitesse diminue progressivement; les alluvions commencent à se déposer; les hauts fonds se multiplient; les embouchures sont encombrées d'îlots sous-marins, désignés sous le nom de thejrs, que les vagues et les courants de la mer déplacent et remanient
sans cesse et qui rendent souvent la passe impraticable. On est dans la zone de dépôt.
Les mêmes phénomènes se produisent pour tous les fleuves en général, et il est intéressant *:de constater qu'un cours d'eau d'un développement beaucoup moins considérable que le Rhône permet, sur une échelle très-limitée, de faire exactement les mêmes observations.
L'Hérault va nous fournir cet exemple.
La France, comme tout le monde le sait, est traversée du Nord-Est au Sud-Ouest par la grande ligne de partage des eaux de l'Europe; elle se trouve donc naturellement divisée en deux versants, l'un incliné vers le Nord, l'autre vers le Sud : le premier écoule ses eaux dans l'Océan, la Manche et la mer du Nord; le second, dans la mer Méditerranée. Ce dernier comprend un grand bassin, celui du Rhône, et plusieurs petits bassins côtiers, parmi lesquels celui de l'Hérault.
Cette ligne de partage des eaux, qui est, pour ainsi dire, l'épine dorsale de la France, la divise en deux parties fort inégales. Dans le département maritime du Gard, elle court d'abord parallèlement et à peu de distance de la côte même de la Méditerranée, et s'en éloigne ensuite d'une manière considérable en remontant brusquement vers le Nord. Il en résulte que la région supé-
l'écoulement DES EAUX A LA SURFACE DU GLOBE. 3 î
rîeure de ce département verse ses eaux dans rOcéan, tandis que là majeure partie de ses rivières sont tributaires de la Méditerranée.
Plusieurs cours d'eau importants , tels que la Dourbie, le Trévézel, qui se dirigent du côté de l'Océan, naissent sur les plateaux élevés d'une chaîne de montagnes assez voisine de notre mer intérieure, et, par contre, la Saône, qui finit par conduire ses eaux dans cette dernière mer, prend sa source dans la région Nord-Est de la France.
Ce contraste est assez remarquable; et, pour le rendre sensible sous une forme différente, il suffira de dire qu'un voyageur qui part de Nimes (i), situé presque dans la région littorale, à une trentaine de kilomètres environ de la mer, et qui se dirige vers Paris, doit nécessairement franchir la ligne séparative des eaux de la France; deux voies fei rées presque parallèles lui sont offertes , Tune par les vallées du Rhône et de la Saône, Tautre par le plateau central; dans ce dernier cas, trois ou quatre heures lui suffisent pour passer du bassin de la Méditerranée dans celui de l'Océan, tandis qu'une journée entière lui est nécessaire pour dépasser Dijon et entrer dans le bassin de la Seine. Cette disposition singulière de la
(i) NMV (Num. Celtib.) — NEMAT (Nitm. de la Gaule Narb.) — COhonia NEM^m5ws (Méd. imp, coL) — Nimis, 1090 — Nemse, 1 168 — Nime:^, Nimes, iSby, — On doit donc écrire Nimes et non Nismes, Nîmes,
ligne de partage des eaux, qui, de parallèle à la côte, finit par lui devenir presque perpendiculaire, mérite d'être notée; et la rivière de l'Hérault correspond précisément au point oîi cette ligne est le plus rapprochée du rivage de la Méditerranée.
Aussi, malgré les sinuosités de son cours, THérault n'a-t-il qu'un développement total de cent trente-six kilomètres. Il prend sa source sur le flanc de la chaîne de TAigoual, un peu audessus du col de la Sereyrède et à une altitude de 1,41 3 mètres (i). Il descend ou plutôt se précipite jusqu'à VaUeraugue, en suivant une pente des plus rapides, et franchit en quelques kilomètres une hauteur verticale de près de huit cents mètres; dans ce parcours, il roule dans son couloir étroit d'énormes blocs de rochers granitiques provenant de tous les ravins qui sillonnent les flancs dénudés de l'Aigoual. La trituration a lieu de VaUeraugue jusqu'au confluent de l'Arre et de l'Hérault, et même jusqu'à Ganges. Tous ces blocs, transformés en galets, sont roulés ensuite de Ganges jusqu'à Gignac; au pont du chemin de fer de Paulhan, leur volume ne dépasse guère o^oô à o""07 , et les graviers sont mélangés d'un limon argileux. De ce point à Agde, la majeure partie des atterrissements se compose de
(i) Carte géologique d'Émilien Dumas. — Carte de Tétatmajor, feuille n« 209,
l'écoulement des eaux a la surface du globe, i 3
limons mêlés à de rares cailloux et à des sables fins apportés par divers af&uents. D'Agde à la mer, c'est la zone de dépôt; on retrouve, à gauche de la montagne d*Agde, les sables rouges qui dénotent la présence de Tancien lit de FHérault; et toute cette plaine littorale n'est que le produit des apports récents du fleuve, au-dessus desquels émerge le massif volcanique que couronne le phare du mont Saint- Loup.
Ainsi le phénomène est toujours le même. Toutes les rivières charrient à la mer les produits de Térosion de leur zone supérieure ; arrivées à un certain point de leur parcours, le travail de broyage des matériaux est assez avancé pour qu'il n'existe plus ni caillou ni galet : tout s'est transformé en sable et limon. Le lit s'élargit alors , la pente diminue, la vitesse d'écoulement s'amortit insensiblement, et les embouchures sont oblitérées par les dépôts, qui tantôt finissent par émerger au-dessus du niveau des eaux et empiètent sur le domaine maritime, tantôt, au contraire, disparaissent dans les profondeurs de la mer ou sont emportés par les courants littoraux.
Il importe maintenant de donner une idée
générale de la manière dont se comportent ces
dépôts SOUS la double influence des courants da fleuve et des mouvements de la mer, et d'expliquer comment ils peuvent, dans certains cas^ modifier la forme des embouchures. •
Et tout d'abord, remarquons que les embouchures des fleuves se rattachent à deux types parfaitement distincts : dans certains cas, le lit s'élargit au point de devenir une petite baie et un véritable bras de iner; le fond ne s'exhausse pas^ et la navigation n'éprouve aucune difficulté pour passer des eaux maritimes dans les eaux fluviales. La mer entre et circule librement dans ces vastes embouchures : ce sont \ts fleuves à estuaire. La Tamise, la Seine, la Gironde, THudson, le Saint-Laurent nous offrent des exemples de ces conditions éminemment favorables au développement des grands établissements maritimes. Londres, Rouen et le Havre, Bordeaux, New- York , Québec , disposés ainsi dans Testuaire même de leurs fleuves respectifs , communiquent à la fois avec la mer et Tintérieur des terres, et peuvent recevoir et échanger, de la manière la plus économique et la plus directe, toutes les marchandises soit d'importation, soit d'exportation. Quelquefois, au contraire, le fleuve se divise, avant d'arriver à la mer, en deux ou plusieurs branches, qui elles-mêmes se ramifient en plusieurs autres, en formant une vaste île triangulaire divisée souvent par de petits bras secondaires : ce son; \ts fleuves à delta. Chacune;
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des embouchures est alors encombrée par les sables et les limons charriés par le courant; la profondeur est à peine suffisante pour y permettre le passage de quelques allèges. Point de port aux embouchures; ils en sont tous à une distance plus ou moins grande, dans quelque rade abritée ou derrière une lagune de la côte voisine. Tels sont le Pô, le Danube, le Nil, le Rhône, dont les embouchures sont à une distance assez considérable des ports correspondants, Venise et Trieste, Odessa, Alexandrie, Marseille. (Voir Pièce justificative I.)
C'est à l'action de la mer seule qu'il faut attribuer cette différence radicale entre les formes des embouchures. Les estuaires les plus profonds se trouvent sur les côtes où l'influence du flux et du reflux est le plus sensible ; Toblitératiôn des embouchures n'a lieu, au contraire, que dans les mers sans marée.
On conçoit, en effet, que lorsque les limons et les sables de fond entraînés par le courant du fleuve rencontrent la masse des eaux tranquilles d'une mer intérieure, ils se déposent immédiatement et forment un bourrelet d'alluvions qui affecte la forme d'une courbe dont la convexité est naturellement tournée vers la mer. Ce dépôt est plus ou moins remanié par le mouvement des
vagues; mais il finit par atteindre une certaine fixité , se développe et forme une île qui divise le courant du fleuve en deux : telle est Torigine du delta.
Lorsque, au contraire, de fortes marées, après avoir fait gonfler les eaux du fleuve sur une étendue considérable en amont , déterminent par la retraite des eaux une chasse puissante, ces dépôts sont balayés par ce courant énergique et, transportés ensuite par les courants littoraux, vont se perdre dans des parties profondes ou concourir au développement de bancs de sable, à une distance assez grande des embouchures : c'est ainsi que se conservent les estuaires.
Mais cette division très-nette des embouchures en deux types parfaitement distincts ne doit pas être cependant trop absolue; et, si les deltas se produisent toujours dans les mers calmes et à niveau constant, tandis que les fortes marées entretiennent la profondeur des estuaires , le phénomène peut être mixte dans certains cas et participer à la fois des deux types extrêmes. C^est ainsi que, dans la mer du Nord, par exemple, où Tamplitude de la marée est très-faible, les embouchures du Rhin, de la Meuse et de l'Escaut sont masquées du côté de la mer par une ceinture d'îles, dont quelques-unes, comme le Walcheren,
l'évaporation des eaux a la surface du globe. 37
le Sud-Beveland, le Beyerland, sont de véritables petits continents. La formation de ces îles est analogue à celle de tous les deltas; mais, quoique faibles, le flux et le reflux entretiennent entre elles des passes naturelles assez profondes, véritables estuaires partiels qui permettent aux navires de remonter le cours des fleuves.
On peut faire des observations du même genre sur deux des plus grands fleuves du monde, le Mississipi et le Gange, dont les embouchures tiennent à la fois de l'estuaire et du delta; car ils débouchent, le premier dans le golfe du Mexique, le second dans le golfe du Bengale, sortes de mers intérieures où la marée est relativement peu sensible.
Le comblement d'un estuaire est donc un phénomène complexe, lorsque le fleuve débouche dans une mer à marée; si les sédiments tendent à obstruer la passe , le mouvement de la mer emporte à chaque instant ces dépôts , et la forme de l'embouchure est subordonnée à ces deux actions contraires.
Dans les mers sans marée , le phénomène est au contraire très-simple et partout identique ; il suffit, en effet , de jeter les yeux sur la première carte de géographie pour être frappé de l'analogie qui existe entre les bouches du Danube et de la Vistule, qui s'ouvrent sur deux mers fermées, la mer Noire et la mer Baltique, et celles des trois grands fleuves de la Méditerranée, le Nil, le P6
et le Rhône. La formation de barres infranchissables qui oblitèrent les passes est encore un caractère commun à toutes ces embouchures.
L*étude comparative de ces fleuves et de leurs deltas serait pleine dUntérêt; mais elle élargirait trop le cadre que nous nous sommes tracé, et qui ne doit pas s'étendre au delà des limites de notre mer Méditerranée. Le delta du Rhône nous fournira d'ailleurs l'occasion de revenir sur ces analogies, tellement saisissantes que Tétude des embouchures de l'un des trois grands fleuves de la Méditerranée peut servir en quelque sorte de base à celle des deux autres, et qu'on retrouve partout la même succession de phénomènes dans des conditions à p^u près identijues.
nature du rivage. A une côte plate correspond une mer peu profonde; tel est le golfe de Gascogne, qui baigne la vaste plaine des Landes; telle est encore la mer du Nord , qui envahirait la Hollande, dont l'existence est. subordonnée à Pentretien de ses digues ; tel est enfin le golfe de Lvon.
Une côte rocheuse est au contraire baignée par une mer profonde; car le fond de la mer n'est que la continuation, au-dessous du plan d'eau, des chaînes de montagnes qui la bordent et forment en quelque sorte sa ceinture; c'est ainsi que la sonde rencontre des profondeurs considérables le long des côtes de Bretagne et au pied des Pyrénées, des montagnes des Maures, de l'Estérel et de la chaîne des Alpes.
Cette grande variation de profondeur de la mer à la même distance de la côte est surtout trèssensible dans le golfe de Lyon ; car les massifs des Albères, des Maures et de TEstérel sont trèsabruptes, et Ton trouve des profondeurs de cent et, sur quelques points, de deux cents mètres à une distance très-faible du pied de ces falaises; tandis qu'au-devant de la Nouvelle, à Cette, sur la plage d'Aiguesmortes et tout le long de la Camargue, un homme peut, sans perdre pied, s'avancer en mer de plusieurs centaines de mètres.