Les violettes blanches. Edited with grammatical and explanatory notes and a French-English vocabulary by F. Julien
Il se tenait debout, immobile, sur la tête noire d'un rocher au flanc du coteau. Les mains croisées sur la poitrine, tête nue, ses cheveux tombant sur son cou, le front haut, le regard plongé dans l'immensité insondable, il ressemblait à une statue sur son piédestal. s
Des paysans passaient près de lui et le regardaient d'un air moqueur. Il ne les voyait point.
C'était un tout jeune homme, à la moustache naissante ; son visage un peu pâle, mais aux traits accentués, énergiques, indiquait au moins vingt-cinq ans, — il n'en lo avait que vingt-deux. Dans sa physionomie animée il y avait une grande expression de noblesse et de fierté. De son œil profond, un peu rêveur, s'échappait un regard rapide, incisif, brillant, ayant quelque chose d'inspiré. Il suffisait de le voir pour deviner en lui 15 nne de ces natures exceptionnelles que la pensée ou le tempérament entraîne vers les hautes aspirations.
On était à la fin de juin ; le soleil descendait vers le couchant et allait toucher bientôt le sommet des hautes montagnes. Tout à coup, ses rayons pâlirent 20 et il disparut derrière un épais nuage d'un gris sombre.
Des masses de vapeurs noires, pourprées et jaunâtres, glissaient rapides dans le ciel en s'épaississant à l'horizon.
L'atmosphère était lourde et la campagne silencieuse.
5 Aucune feuille ne tremblait dans les arbres ; pas un souffle n'agitait les hautes herbes au-dessus desquelles s'élançaient les cigales et passaient les papillons au vol inquiet et indécis. A deux mètres du sol, des milliers d'insectes microscopiques se livraient à une danse
lo désordonnée, fantastique.
Les bergers rassemblaient leurs troupeaux, et faucheurs et faneuses quittaient leur travail et se hâtaient de rentrer au hameau pour ne pas être surpris par l'orage.
15 Bientôt, une sorte de frémissement courut dans les arbres, les feuillages parurent chuchoter. Au bout d'un instant, le vent souffla avec plus de force; en quelques minutes, il devint furieux.
Les noirs corbeaux regagnaient la forêt voisine, d'un
2o vol pesant, en jetant dans l'air des criaillements plaintifs. Les fauvettes et les verdiers effarouchés se tapissaient au milieu des buissons.
Des trombes de poussière se soulevaient sur les routes et étaient emportées par le tourbillon, qui les
25 lançait dans l'espace à une hauteur prodigieuse. Les peupliers, aux grands panaches verts, se ployaient à demi et se tordaient avec de sourds gémissements. Dans la forêt, le vent mugissait, faisant craquer les vieux chênes séculaires, et les branches se brisaient
30 avec un bruit sinistre. La plaine, couverte de blés
IiW^VIOLIfiTTES BLANCHES S
presque mûrs, ressemblait à une mer tourmenta soulevant des tlots dor^s ; les épis se courbaient jusqu'à terre, puis se reil ressaient pour s'incliner encore.
Soudain, l'ëclair dëchira la nuée et incendia le ciel; la foudre éclata en grondements terribles. s
La campagne était devenue déserte. Papillons, cigales et moucherons avaient disparu, balayés par un coup de vent Seul, le jeune homme restait debout sur la roche. Il contemplait avec une sorte de ravissement l'horreur sublime du tableau que lui offrait la lo tempête.
A le voir ainsi, le front rayonnant, le regard illuminé, les lèvres frémissantes, enveloppé d'éclairs, calme sous le fracas du tonnerre, on l'eût pris pour un démon railleur ou un dieu mythologique s'égayant au spectacle 15 d'une convulsion de la nature.
— Oh ! que c'est beau, que c'est beau ! s'écria-t-il avec exaltation. Voilà un des chefs-d'œuvre de Dieu, notre grand maître à tous.
De larges gouttes de pluie commençaient à tomber; » les éclairs continuaient à courir dans le ciel, en zigzag, et les explosions de la foudre se succédaient sans intervalle. Le jeune homme s'élança du rocher sur la terre et descendit le coteau pour rentrer au village.
D marchait lentement, les deux mains derrière le as dos et la tête légèrement inclinée. De temps à autre il souriait ; il souriait à ses pensées, il souriait à son ambition, à son rêve.
Lorsqu'il passa devant une des plus petites, mais des plus jolies maisons de Charville, les rideaux blancs d'une fenêtre s'écartèrent un peu, et une ravissante jeune fille de dix-sept ans, fraîche comme la rose du s matin, montra sa tête gracieuse, et le suivit des yeux aussi longtemps qu'elle put le voir. Quand il eut disparu, un soupir s'échappa de sa poitrine et elle se retira tristement. Deux larmes, semblables à deux gouttes de rosée se suspendirent aux franges soyeuses lo de ses paupières.
Absorbé dans sa rêverie, le jeune homme ne Tavait
pas remarquée. Aucune de ses pensées n'était pour
la jeune fille. Elle le savait, la chère petite, et elle
souffrait beaucoup de se voir ainsi oubliée et dédaignée
•5 par celui qui avait été son ami dès l'enfance.
Elle s'assit et prit machinalement sa broderie ; mais elle y travailla distraitement. Sa figure, tout à l'heure souriante, avait pris une expression presque douloureuse.
— C'est fini, se dit-elle, il ne pense plus à moi ; made- 20 moiselle Marguerite Velleroy m'a pris son amitié.
Le jeune homme rentra chez son père.
— Enfin, te voilà, Philippe, dit le fermier ; qu'as-tu donc fait si longtemps dans les champs ?
— Je regardais le ciel chargé d'électricité, j'admirais 25 les effets de la tempête, le spectacle grandiose du ciel
en feu. Ah ! mon père, comme tout cela est beau ! . . .
— Mon pauvre ami, tu as des idées bien singulières ; Dieu sait où elles te conduiront.
— A la gloire, mon père, répondit le jeune homme, 30 dont le regard étincela.
LES yiOLRTTRS RLANCHtt 6
Le vieux fermier hocha la t/^te.
— Je ne sais ce que tu entends par là, mon garçon, dit-il ; la gloire qu'on rêve n'est souvent qu'une fumc^e. Tu as de l'ambition, je ne t'en fais pas un crime ; mais oela me chagrine, parce que je sens qu'elle te perdra, 5 ton ambition. Prends gnrde, mon fils, prends garde ! Mon père a cultivé la terre toute sa vie ; moi, j'ai suivi son exemple et je m'en trouve bien : je suis heureux autant qu'on peut l'être. Philippe, prends aussi exemple sur ton frère aîné : pourquoi ne fais-tu pas comme lui ? ,0
— Mon frère aime le travail des champs, mon père, et ma vocation m'en ëloigne.
— Oui, et au lieu de travailler avec lui pour soulager ton vieux père, tu t'amuses à faire des arbres, des chevaux, des vaches, des moutons avec un crayon. Il ,5 n'est pas jusqu'à notre maire que tu n'aies dessiné avec son gros ventre et son feutre sur l'oreille. Sais-tu ce qu'on dit de toi dans le pays ?
— Non, mon père, mais je m'en doute un peu.
— Les mauvaises langues n'y manquent point ; nous «o n'avons jamais fait de mal à personne, cependant nous avons des ennemis, les envieux et les malintentionnés. Eh bien, les uns disent que tu es un fainéant, que tu te crois trop grand seigneur pour travailler à la terre ; les autres affirment que tu deviens fou. Tous ces as bavardages ne me font pas plaisir, Philippe ; c'est à toi de les faire taire en te mettant sérieusement et ooorageusement au travail.
— Mon père, j'ai déjà essayé bien des fois, je n'ai pas réussi. ... y»
— Tu ne peux cependant pas rester à rien faire, mon garçon.
— C'est vrai, mon père.
— Vois-tu, Philippe, cet homme, qui s'est arrêté chez 5 nous l'année dernière, t'a perdu. Cet homme est ton
mauvais génie.
— Vous vous trompez, mon père, l'année dernière, j'avais déjà les mêmes idées. Corot, le grand peintre de la nature, a vu mes essais, il m'a encouragé et m'a
lo engagé à continuer mes études. ... Ne vous a-t-il pas dit à vous-même, mon père, que j'avais là un trésor, ajouta le jeune homme en se touchant le front.
— Des bêtises, des bêtises ! je ne crois pas à ces trésors-là.
15 — Pourquoi, mon père ?
— Parce que tes idées me font l'effet des coquelicots et des bluets dans mes blés, répondit le vieillard en secouant la tête ; c'est joli, ça brille et tire l'œil, mais ça ne rapporte rien.
2o — Je suis plein de confiance dans l'avenir, mon père ; avec de la volonté et du courage j'arriverai.
Le père se mit à siffler entre ses dents l'air : Va- t'en voir s'ils viennent, Jean.
Philippe continua :
25 — Depuis longtemps je veux vous faire une demande, mon père ; j'ai hésité beaucoup, mais puisqu'il faut que cela soit, je me décide à vous l'adresser aujourd'hui. Le fermier regarda son fils avec surprise et anxiété.
— Voyons, parle, lui dit-il.
30 — Mon père, je désire aller à Paris.
— A Paris I s'écria le vieillard.
— Oui. mon père. Je vous en prie, laissez-moi partir.
— A Paris, toi, seul ! Es-tu réellement fou, Philippe ?
— Je ne le crois pas.
— Mais, malheureux, que ferais-tu dans cette ville , immense qui est tout un monde ?
— Je trouverai des maîtres, je travaillerai.
— Folie î tu ne connais personne à Paris.
— Vous oubliez le peintre illustre dont nous parlions
il y a un instant. »
— M. Corot ? Oh ! il y a longtemps qu'il ne se souvient plus de toi.
— Vous vous trompez, mon père, répondit le jeune homme en souriant.
n tira de sa poche une lettre et la mit dans la main 15 du vieillard.
Cëtait une réponse du grand paysagiste à une lettre du jeune paysan.
" Puisque vous ne vous effrayez pas devant les difficultés à vaincre," écrivait Corot, " puisque la pein- «, ture, art trop souvent ingrat, est décidément votre vocation, venez à Paris; vous trouverez en moi un maître et un ami."
— Et tu crois que je vais te laisser partir ? s'écria le vieillard après avoir lu ; est-ce que je pourrais vivre 25 te sachant perdu dans ce Paris dont on dit tant de mal, ce gouffre béant toujours prêt à recevoir de nouvelles victimes? Non, non, tu ne quitteras pas ton vieux bonhomme de père. Tu es au moins sûr qu'il t'aime, celui-là jo
— Oh ! oui, mon père, je sais que vous m'aimez ; mais c'est au nom de cette affection que je vous supplie de ne pas me retenir à Charville. Je le sens, ici je ne ferai jamais rien. Il s'agit de mon avenir, de mon
5 bonheur, mon père. Ne me refusez pas ce que je vous demande.
Le vieillard appuya sa tête dans ses mains et resta un instant livré à ses pensées.
— Eh bien ! mon père ? interrogea le jeune homme, lo — Combien faudra-t-il que tu restes de temps à Paris ?
demanda la fermier en révélant la tête.
— Cinq ou six ans, mon père.
— Et quand veux-tu me quitter ?
— Aussitôt que vous me le permettrez, mon père, 15 répondit le jeune homme.
Son visage était rayonnant.
— Nous en parlerons demain, reprit le fermier. Avec quoi vivras-tu à Paris ?
— Les six cents francs de rente qui me viennent de ma 20 mère me suffiront, je pense.
— Tu penses, reprit le père en souriant. A tes six cents francs j'en ajouterai six cents autres, et tu verras si tu en as beaucoup de reste. Mais c'est tout ce que je pourrai faire pour toi.
25 Philippe se jeta au cou de son père et l'embrassa avec effusion.
Trois jours se sont écoulés. Philippe Varinot est prêt à partir pour Paris. C'est bien décidé, le len-
LK8 VT0LETTB8 BLANCHB8 •
demain il doit dire adieu à son vieux père. Celui-ci n'a pu résister; la contiance de son fils l'a ému et il s'est laisse convaincre. Il lui semble aussi que l'avenir est plein de promesses.
Fort de son courage, le jeune homme ne redoute 5 rien, pas même l'inconnu, cette chose terrible qui arrête souvent les plus hardis. Pour le moment, il n'a que ses illusions, elles lui suffisent. Les illusions sont, comme l'espoir, une partie du bonheur, elles aident à vivre. Que de gens elles ont soutenus au i© milieu des luttes de la vie ! Que de gens elles ont sauvés du désespoir!
La pensée de Philippe Varinot s'élançait vers un monde nouveau, il voulait suivre sa pensée. Allaitil courir à la conquête d'une chimère ! Non. Il 15 voyait les obstacles se briser devant lui et ses efforts couronnés par le succès. Il avait rêvé de se faire un nom dans les arts ; à force de travail, il voulait se frayer un chemin à travers les épines et les ronces qui défendent l'entrée du temple de la gloire. «>
Alors, ce nom, cette gloire acquise en combattant, et la fortune qui vient après, il voulait mettre tout cela aux pieds de mademoiselle Marguerite Velleroy.
Marguerite était le mobile de son ambition. Entre elle et lui, il y avait inégalité de fortune et d'éducation. 25 Marguerite était une demoiselle élégante, pleine de distinction et d'un grand air; lui, un pauvre paysan, à peine dégrossi par les leçons du maître d'école. Il s'agissait de rapprocher les distances qui les séparaient. La tâche était ardue, mais non impossible. Philippe 30
l'avait pensé. Avec sa nature ardente, sa volonté puissante, il sentait assez de force en lui pour ne pas s'arrêter en chemin.
— Oui, se disait-il, je veux me rendre digne d'elle, 5 il faut que je m'élève assez haut pour la mériter. Marguerite était fille unique. M. Velleroy, un ancien avoué de Paris, retiré des affaires, possédait une belle fortune. Depuis deux ans, il était devenu le propriétaire du château de Charville, qu'il habitait une
lo partie de l'année.
Philippe Varinot avait souvent rencontré la jolie Marguerite ; la curiosité le fit même admettre au château; on avait voulu voir ses dessins. Il s'empressa de saisir l'occasion qui lui était offerte de causer avec
15 mademoiselle Velleroy. Depuis un an il l'aimait.
Et il n'avait point songé, quand il en était temps
encore, à se mettre en garde contre ce sentiment qui
devait lui faire éprouver une grande déception.
Tout le monde au village savait que Philippe Va-
20 rinot allait tenter de faire fortune a Paris. Les uns blâmaient le père, les autres se moquaient du fils ; mais il y avait unanimité pour dire que M. Philippe, n'ayant jamais rien fait de bon dans le pays, ne réussirait pas à faire mieux à Paris.
25 Heureusement, les bonnes gens de Charville ne connaissaient pas toutes les ambitions du jeune homme ; certes, s'ils eussent soupçonné qu'il avait la pensée de demander un jour en mariage mademoiselle Marguerite Velleroy, la méchanceté aurait
30 eu beau jeu. Les rieurs n'eussent pas eu assez de
pour le punir d'une aussi ridicule prétendon.
Mais oe que les habitants de Charville i^oraient, Maiguerite l'avait deviné. Philippe ne fut pas assez maître de lui pour cacher à la jeune fille le trouble 5 et l'admiration qu'elle faisait naître en lui. Son émotion, ses regards, sa voix tremblante lorsqu'il lui adressait la parole, l'avaient trahi.
A la suite de cette découverte, mademoiselle Velleroy rit, tellement la chose lui parut surprenante ; 10 mais elle était coquette, elle aimait un peu trop qu'on rendît hommage à sa beauté ; elle ne se montra point indignée, elle fut même indulgente. Sans le vouloir, sans doute, par son indulgence même, elle encouragea le jeune paysan à poursuivre son rêve. 15
Dans la journée, Philippe Varinot s'habilla et se rendit au château. Il voulait saluer M. Velleroy avant son départ et voir une dernière fois mademoiselle Marguerite. Mais ce n'était pas seulement une visite de politesse qu'il allait faire. Il avait rassemblé 20 toutes ses forces pour faire à Marguerite un aveu qui, jusqu'alors, était toujours resté sur ses lèvres. Il désirait, il espérait obtenir un mot d'espoir, une promesse.
M. Velleroy était sorti, mademoiselle Marguerite 25 faisait un tour de promenade dans le parc.
Philippe hésita un instant, se demandant s'il devait attendre leur retour au château. Mais il était trop impatient pour cela. Il descendit dans le parc, afin d'aller à la rencontre de la jeune fille. Il prit une 30
large allée ombragée de charmes aux branches entrelacées et taillées en berceau.
L'air était imprégné des parfums des chèvrefeuilles, des acacias, des sureaux et des jasmins, auxquels se
5 mêlaient les odeurs pénétrantes de la fenaison.
Les grives et les merles couraient à travers les taillis, et les oiseaux chanteurs, cachés dans les feuillages, envoyaient à Dieu, comme une action de grâce, les trilles harmonieux de leurs plus joyeuses chan-
lo sons.
Au bout d'un instant, le jeune paysan aperçut Marguerite marchant dans une allée qui se croisait avec celle dans laquelle il se trouvait. La jeune fille n'était pas seule. Elle donnait le bras à un
15 grand jeune homme très élégant, que Philippe ne connaissait point. Il éprouva une vive contrariété, et par un sentiment irréfléchi de timidité ou de crainte, il s'élança hors de l'allée et se cacha derrière un bouquet d'arbustes.
20 Marguerite et son compagnon vinrent s'asseoir sur un banc à quelques pas de lui. Ils paraissaient de fort joyeuse humeur, car ils riaient tous les deux.
— Ce que vous venez de me dire, ma chère cousine, dit le jeune homme élégant, est tout à fait une
25 pastorale à la manière de M. de Florian.
— Moins Estelle, cependant, répondit Marguerite.
— Certainement ; nous ne sommes plus au bon vieux temps où les princesses épousaient les bergers. Et quel âge a-t-il, ce jeune pastoureau ?
30 — Vingt-deux ans, je crois.
LK8 VIOLKTIKS BLANCHES 13
— L'âge d'un hdros d'idylle, avec de jjrosscs joues bouffies, bien rouges, et d'c^normes umius dures, rouges aussi, reprit le jeune homme en riant.
— Vous vous trompez, mon cher cousin, il ne ressemble nullement à votre portrait : il a le visage pâle, il 5 porte ses cheveux longs tombant sur le cou, à la mode bretonne, et le travail de la terre n'a jamais durci ses mains; je puis même ajouter qu'il ne manque pas d'une certaine distinction.
— Mais alors, ce n'est pas un paysan ? 10
— Ce n'est pas non plus un prince déguisé ; nous ne sommes plus au bon vieux temps dont vous parliez tout à l'heure.
— Expliquez-moi cette énigme.
— Mon pastoureau, comme vous l'appelez, se croit un 15 être privilégié ; le métier de son père lui répugne ; il
a du goût pour le dessin, il crayonne même assez bien ce qu'il a sous les yeux, et il s'imagine qu'il est artiste. J'ai appris, ce matin, qu'il se disposait à partir pour Paris, où il pense devenir un peintre célèbre. »
— Je comprends, c'est un fou !
— C'est ce qu'on dit à Charville.
— Et vous, ma cousine, est-ce votre opinion ?
— Je ne puis pas en avoir une autre.
— Qui dit artiste, dit aussi poète, reprit le jeune «5 homme; ne vous a-t-il pas adressé quelque madrigal?
— Y pensez- vous, mon cousin? s'écria Marguerite avec un geste de dignité froissée ; croyez-vous que je lui aurais permis de prendre vis-à-vis de moi une 30
liberté aussi inconvenante? Certes, je l'eusse bien vite renvoyé à ses moutons.
— C'est égal, l'aventure est fort drôle et mérite d'être racontée,
s — A vos amis, n'est-ce pas ? pour me rendre ridicule.
— Oh ! rassurez- vous, je ne dirai rien.
— Ce serait peu généreux, et je ne vous le pardonnerais pas.
lo — Et comment se nomme-t-il, ce nouveau Némorin ?
— Philippe Varinot.
— Philippe Varinot, répéta le cousin, je voudrais bien voir ce garçon-là.
Il avait à peine achevé ces paroles lorsque Philippe, 15 bondissant au milieu de l'allée, se dressa devant lui, blême de colère, le regard plein d'éclairs.
Le jeune paysan avait tout entendu.
Marguerite laissa échapper un cri d'effroi et cacha sa tête dans ses mains.
20 — Vous désirez voir Philippe Varinot, dit celui-ci d'une voix éclatante ; il est devant vous, regardez-le.
Le cousin, aussi effrayé que la jeune fille, ne trouva pas un mot pour répondre.
— Mademoiselle, reprit Philippe en se tournant vers 25 mademoiselle Velleroy, c'est bien involontairement que
j'ai surpris vos paroles ; mais je remercie le hasard qui m'a fait connaître votre pensée. Vous avez raison, mademoiselle, je suis un insensé, un pauvre fou. . . . Peut-être n'auriez-vous pas dû le dire si haut ; c'eût 30 été généreux et plus digne de vous. Je ne vous fais
LKS VIOI.K'ITKS HLANCHh:» 16
pas de reproche; je dois, au contraire, vous remercier de m'avoir ouvert les yeux. La le<;oii est un peu dure; mais j*esi>ère pouvoir en profiter. Permettez-moi pourtant de vous dire, mademoiselle, continua-t-il, en vous renouvelant l'assurance de mon profond respect, 5 que je ne croyais pas vous avoir autorisée, par ma conduite, à me couvrir de ridicule. Votre dignité, il me semble, n'est pas assez soucieuse de celle des autres. Eln quittant Charville demain, j'aurai une illusion de moins, mais ce n'est point la perte de mes espérances. 10 Maintenant, mademoiselle, je vous dis adieu, adieu !
Il s'éloigna rapidement et sortit du parc. Une douleur inconnue lui brisait le cœur.
Tout en marchant, il se disait :
— Mademoiselle Marguerite Velleroy m'a fait sentir 15 bien cruellement le peu que je suis. C'est pour elle que je voulais devenir quelque chose, et elle me méprise. . . . Comme tout le monde, elle me traite de fou! Quand nul ne croit à mon avenir, quand j'ai lame triste, le cœur brisé, d'où vient donc que je ne me 20 sens point découragé, que ma volonté reste la même ? Ah ! c'est qu'il y a en moi autre chose que les rêves d'un ambitieux vulgaire. Pour tous les grands artistes, l'art est un culte ; il sera le mien. Ne pensons plus à mademoiselle Velleroy. D'autres espérances me mon- 25 trent l'avenir et ses horizons ensoleillés I
Comme il passait devant la petite maison dont nous avons déjà parlé, une voix jeune, fraîche et argentine lui cria :
— Bonsoir, Philippe.
5 II s'arrêta brusquement.
— Bonsoir, Adeline, dit-il; bonsoir, monsieur Thériot. La jeune fille et son père étaient assis devant la
maison, à l'ombre, sur un banc de pierre. M. Thériot s'étant levé, Philippe s'avança vers lui. On lui fit une lo place sur le banc et il s'assit à côté d'Adeline.
Le front de la jeune fille se couvrit d'une rougeur subite. Elle était vivement émue.
— Nous avons entendu dire que vous alliez quitter Charville, interrogea M. Thériot ; est-ce tout à fait
'5 décidé ?
— Oui, monsieur.
La jeune fille retint un soupir; mais un nuage de tristesse se répandit sur son joli visage.
— Quand partez-vous ?
2o — Demain, monsieur Thériot.
— Sitôt que cela ! s'écria Adeline.
— Ma foi, mon cher Philippe, reprit M. Thériot, vous faites bien; beaucoup d'autres voudraient vous imiter, mais ils ont peur. Morbleu ! on doit être hardi,
25 aujourd'hui ; il faut cela pour réussir.
— Ainsi, vous ne me blâmez pas, monsieur Thériot ?
— Mon cher, au lieu de vous blâmer, je vous approuve. Moi, voyez- vous, je ne suis pas de ceux qui croient qu'on est forcé de faire le métier de son père.
3° Chacun a ses instincts, je veux dire sa vocation; est-ce
LRS VIOLETTBS BLANCHB8 17
que nous aurions sans cela des avocats, des prêtres, des littérateurs, des maréchaux de France et des peintres ? Peintre, c'est oe que vous serez un jour, j'en suis certain.
— Je vous remercie de la bonne opinion que vous 5 avez de moi, monsieur Thériot.
— Mon cher Philippe, vous avez quelque chose là, 8OU8 le front ; il y a longtemps que je l'ai dit et répété aux imbéciles qui vous raillent et vous dénigrent. Laissez dire et marchez crânement. Parce qu'on est ^^ né dans un village, on n'est pas condamné à ne le quitter jamais. Ceux qui s'en vont ont leur idée ; attendez et vous verrez. Ah çà, est-ce que les villes seules ont le privilège de fournir au pays de grands citoyens ? Il y a des gens capables et intelligents '5 partout, comme partout il y a des ignorants et des sots. Es me font rire, vraiment, ceux qui prétendent que si la jeunesse continue à éraigrer vers les villes, il n'y aura plus assez de bras pour la charrue et la faux. Morbleu ! braves gens, faites que vos fils perdent 20 moins de temps au cabaret et travaillent davantage ! Quand, à cinq ou six, ils ont acheté tout un village, je les entends dire : " Nous n'avons plus de manœuvres pour cultiver nos terres." Pourquoi avez-vous tant acheté ? Le manœuvre veut devenir propriétaire aussi. =5 Du moment qu'il n'a plus cet espoir chez vous, il s'en va ailleurs ! Enfin, mon cher Philippe, vous avez votre idée et vous partez. Ici, vous n'auriez jamais été un cultivateur, là-bas, vous deviendrez un homme de talent Pour parvenir, vous le savez aussi bien que 3^
moi, il faut partout deux choses principales : l'honnêteté et le travail.
La jeune fille leva sur Philippe ses grands yeux bleus, dans lesquels roulaient deux larmes, s — Quand vous serez à Paris, dit-elle, vous oublierez bien vite vos amis de Charville.
— Oh ! Adeline, vous ne le pensez pas ! protesta le jeune homme.
— Vous seriez excusable, vous verrez tant de monde, lo — Il y a des souvenirs qui ne s'effacent jamais,
répondit-il ; par exemple celui des affections de la première jeunesse.
— Alors, vous penserez quelquefois à mon père et à moi ?
15 — Souvent, ma chère Adeline, toujours, répondit-il vivement.
Il lui prit la main. Elle baissa les yeux.
— Quant à ça, je connais Philippe, dit M. Thériot ; je sais bien qu'il se souviendra toujours de ses amis.
20 Adeline prétendait que vous ne viendriez pas nous dire adieu. Vingt fois dans la journée elle m'a répété : "Père, Philippe ne viendra pas." Moi, je lui répondais : — Ne te tourmente pas, notre ami Philippe ne manquera pas, avant de partir, de venir serrer la main
25 du papa Thériot et embrasser sa petite amie Adeline. C'est que nous vous aimons beaucoup, mon cher Philippe, dit M. Thériot avec émotion ; ma fille n'a pas oublié qu'autrefois, quand elle était toute petite et allait à l'école vous la mettiez sur votre dos, les jours
30 de mauvais temps, pour qu'elle ne mouille pas ses petits
LB8 VI0LBTTB8 BLANCHBS 19
pieds diuis la boue et led ruisseaux. £n ce temps-là, j'étais souvent en voyage, et ma chère mif^nonne avait perdu sa pauvre mère. En me rappelant cela tantôt, elle n'a pu retenir ses larmes. ... Le souvenir de sa mère I s
— Je venais aussi de perdre la mienne, monsieur Thériot ; j'avais dëjà onze ans, et ma douleur me faisait mieux comprendre celle des autres.
— Nous ne nous re verrons probablement pas demain, reprit M. Thériot en prenant la main du jeune homme, lo Allons, mon cher Philippe, au revoir et bonne chance.
— Me permettez-vous d'embrasser Adeline, monsieur Thériot ?
— Certainement, sur les deux joues.
Adeline, un peu confuse, mais heureuse, tendit ses 15 deux joues au jeune homme.
Ensuite, elle entra dans la maison et revint bientôt, tenant à la main un petit bouquet de violettes blanches.
— Philippe, dit elle, voulez-vous accepter ces fleurs 20 que j'ai cueillies tout à l'heure dans notre jardin ?
— De tout mon cœur, Adeline.
— Vous les emporterez à Paris, ce sera un souvenir de nous. Malheureusement, elles seront vite flétries.
— N'importe, je les conserverai toujours. ^s M. Thériot tendit de nouveau sa main au jeune
homme et ils se séparèrent.
Le lendemain, au petit jour, Philippe Varinot s éloignait de Charville pour aller attendre, à deuxlieues de là, le passage de la diligence de Paris. 30
Corot, l'illustre paysagiste, l'auteur de tant de chefs-d'œuvre, qui se distinguent par une grâce inimitable, un sentiment exquis et le charme d'une illusion ravissante, Corot, dont la perte récente est 5 et restera un grand deuil pour les arts, accueillit avec beaucoup de bienveillance et de sympathie Philippe Varinot, son nouvel élève.
Celui-ci loua une petite chambre meublée, tout près de l'atelier du maître, et se mit immédiatement et
lo courageusement au travail.
Ses progrès furent si rapides que Corot s'en étonna lui-même. Il saisissait avec une intelligence surprenante les plus 'grandes difficultés de l'art. Au bout de quelques mois, il connaissait toutes les lois de la
15 perspective et savait rendre déjà les plus merveilleux effets de la lumière et des ombres. Il avait aussi la conception extrêmement facile. Sans modèle, en s'inspirant de ses souvenirs, il créait des paysages fantaisistes d'une vérité admirable.
20 — On dirait que ce garçon-là a tout vu, tout étudié et qu'il a sous les yeux la nature tout entière, disait quelquefois le maître à ses amis. C'eût été vraiment dommage de le laisser dans son village. C'est un laboureur de moins ; mais il sera un jour un grand
25 artiste de plus.
Philippe Varinot était l'élève favori de Corot. Il devint son compagnon et son ami.
U» VI0LBTTR8 BLANCHRS 21
Tous les trois mois son père lui envoyait rëgulièrement le trimestre de sa pension. En vivant avec économie et en s'imposant des privations de plaisir, dont son travail profita, ses douze cents francs lui suffirent la première année. Mais il ne pouvait pas 5 rester toujours entre quatre murs, un crayon ou des pinceaux à la main. Sollicité par Corot lui-même, il vit un peu le monde, il eut quelques camarades, qu'il choisit, d'ailleurs, avec soin, et fit souvent dans les environs de Paris, si riches en sites agréables et 10 pittoresques, de longues et fructueuses excursions.
Alors, son modeste budget ne fut plus suffisant. H ne pouvait demander à son père de s'imposer de plus lourds sacrifices ; il dut se créer de nouvelles ressources par son travail II fit ce que font la plupart des jeunes 15 artistes pauvres et inconnus; il vendit ses premiers tableaux à bas prix à un de ces marchands brocanteurs qui, s'ils exploitent le talent de l'artiste, sont pour lui bien souvent aussi comme une seconde providence.
La vie de l'artiste a ses épreuves et ses cruelles 20 déceptions ; Philippe Varinot ne l'ignorait pas, et il se tenait prêt à tout supporter; sa volonté et son courage ne faiblissaient point. Sa confiance et ses travaux assidus méritaient une récompense. Il l'obtint. Sur trois tableaux qu'il avait présentés, 25 deux furent admis à l'exposition annuelle des beaux arts, n n'avait pas encore deux années d'études ; mais parmi les maîtres du genre, le sien était le premier. Sa joie fut immense. Toutefois, il ne se laissa point éblouir par ce premier triomphe. 30
— C'est le premier pas, lui dit Corot ; n'oubliez point que succès oblige.
Il recevait souvent des lettres de son père auxquelles il s'empressait de répondre. Le fermier lui 5 disait : " Viens donc nous voir." A cela il répondait toujours : " Plus tard, quand je serai arrivé à quelque chose." C'était son idée, son seul orgueil ; il ne voulait reparaître à Charville que le jour où il aurait conquis ce qu'il était venu chercher à Paris : un nom xo dans les arts.
Pourtant, sa pensée s'envolait souvent vers Charville. De la ferme, où il revoyait son vieux père et son frère, elle courait au château de M. Velleroy. Philippe n'avait pas oublié Marguerite.
15 Deux années s'écoulèrent encore.
Philippe Yarinot avait eu trois tableaux à la dernière exposition, lesquels lui avaient fait décerner, à l'unanimité de jury, une médaille de première classe.
Maintenant, il travaillait avec ardeur pour la pro- 2o chaine exposition, où il espérait encore faire admettre trois tableaux.
Ses toiles précédemment admises au salon avaient été vendues à un prix convenable ; mais les besoins du jeune artiste n'étaient plus les mêmes ; il n'avait £5 pu conserver ses goûts modestes. Malgré lui, et forcément, il avait subi les entraînements du monde. La vie parisienne a de nombreuses exigences ; il s'y était soumis.
Il avait loué et fait meubler un appartement rue 3o Fontaine-Saint-Georges. La pièce principale et la
LES Vl< JLl 1 : lis BLANCHES 23
mieux ëcinirée était devenue son atelier. Tout l'argent qu'il avait gagné s'était converti en un beau mobilier et avait été employé à d'autres dépenses. Philippe Varinot était toujours pauvre. Mais l'exposition approchait et il comptait sur de nouvelles 5 œuvres, — il en avait le droit maintenant, — pour rétablir ses finances.
Malheureusement, deux mois avant l'exposition il tomba dangereusement malade. £t ses tableaux n'étaient pas achevés. 10
Au bout de quelques jours, ce qui lui restait d'argent se trouva épuisé. A qui s'adresser ? Corot était absent de Paris, son père lui avait avancé deux trimestres de sa petite pension.
Ses besoins étaient pressants, la situation douloureuse. 15 Le pauvre malade prit une résolution énergique, désespérée.
— H y a trois tableaux dans mon atelier, dit-il à sa femme de ménage, prenez le plus grand, qui est presque
terminé, et portez-le chez M. X , marchand de 20
tableaux, rue Laffitte ; vous accepterez la somme qu'il vous en donnera. Vous lui direz que s'il ne l'a pas déjà vendu lorsque je serai rétabli, je le terminerai.
La femme de ménage alla prendre le tableau. Philippe poussa un profond soupir en voyant partir 25 cette toile qui contenait tant d'espérances.
Quand la femme de ménage entra chez le marchand de tableaux, celui-ci causait avec deux femmes, dont l'une, toute jeune, pouvait être la fille ou la nièce de l'autra y
— Oh ! oh ! fit le marchand en regardant le tableau avec une surprise mêlée d'admiration. Cette toile n'est pas signée, continua-t-il ; mais je n'ai pas de peine à deviner le nom de l'auteur.
5 Et il jeta un regard sur les deux femmes.
— Voilà certainement une belle œuvre, reprit-il ; malheureusement, elle n'est pas achevée.
— C'est vrai, monsieur; mais M. Varinot m'a chargée de vous dire qu'il s'engageait à terminer le tableau
lo aussitôt qu'il serait rétabli, car depuis quinze jours, il est très mal.
Au nom de Varinot, la plus jeune des deux femmes tressaillit.
— Quoi ! s'écria le marchand, M. Philippe Varinot est 15 malade ?
— Oui, monsieur. En ce moment, il a besoin d'argent . . . c'est pour cela. . . .
— Ce tableau était sans doute destiné à l'exposition ?
— Oui, monsieur.
20 — Et il est forcé de le vendre. Combien en veut-il ?
— J'ai l'ordre d'accepter ce que vous me donnerez. Le marchand parut réfléchir.
La jeune fille, qui jusque-là était restée immobile, écoutant la conversation avec un vif intérêt, s'approcha 25 du marchand et lui dit à voix basse :
— Donnez mille francs à cette dame pour le tableau ; si vous le voulez bien, monsieur, c'est moi qui l'achète.
Le marchand sourit. Il prit un billet de mille francs dans le tiroir de son bureau et le remit à la femme de 30 ménage, qui se retira immédiatement.
LRS VIOLETTES BLANCHES 8S
— Vous veniez me demander des renseignements sur M.Philipiïe Varinot.dit le marchand aux deux femmes; le hasard vous a admirablement servies.
— Nous désirions savoir seulement s'il ^tait à Paris, n^pondit vivement la jeune fille. Nous nous sommes 5 adressées à vous pour avoir de ses nouvelles parce qu'on nous a appris que vous le voyiez quelquefois et que vous aviez souvent vendu de ses tableaux.
— Depuis plus de six mois je n'avais pas eu l'occasion de le rencontrer et j'ignorais qu'il fût malade. 10
— Voulez-vous avoir l'obligeance de nous donner son adresse ?
— Il demeure ;ictuellement rue Fontaine-Saint- Georges, n** 22.
— Il nous reste maintenant, monsieur, à parler de 15 notre acquisition.
— C'est juste, car si ce n'eût été pour vous être agréable, je n'aurais pas gardé le tableau.
— Oh ! monsieur, vous ne seriez pas venu en aide
à M. Varinot ? m
— Je ne dis pas cela. Je lui aurais prêté la somme dont il pouvait avoir besoin en lui renvoyant son tableau.
— Parce qu'il est inachevé ?
— Non ; mais parce que c'est une œuvre remarqua- 25 ble sur laquelle il comptait. Ce tableau était destiné, peut-être, à établir d'une façon décisive la réputation de ce jeune et vaillant artiste. Mais il est à vous, mademoiselle, et je vous assure que vous ne l'avez pas acheté trop cher. ^. y»
— Je ne sais pas encore le prix, dit la jeune fille d'une voix émue.
— C'est vous-même qui l'avez fixé.
— Soit ; mais il y a votre commission.
s — J'ai voulu vous faire plaisir, mademoiselle, ce n'est point une affaire que j'ai faite. Où faudra- t-il vous envoyer le tableau ?
— Voici mon nom et mon adresse, répondit la dame âgée en remettant une carte au marchand : Madame
lo Bertrand, 10, rue de Turenne.
Après être resté un mois étendu sur son lit, Philippe Varinot avait pu se lever. Il reprenait peu à peu ses forces. Enfin, au milieu de la sixième semaine, le médecin déclara qu'il pouvait sans danger se remettre 15 au travail, à condition, toutefois, de ne pas trop se fatiguer.
— Monsieur Philippe, j'espère que vous êtes content, lui dit sa femme de ménage après le départ du docteur; vous allez pouvoir reprendre, dès aujourd'hui, votre
20 palette et vos chers pinceaux.
Le jeune artiste jeta sur la porte de son atelier un regard plein de tristesse.
— A quoi bon ? fit-il.
— Seriez-vous découragé ?
»5 — Absolument.
— Mais vous avez encore quinze jours devant vous, monsieur Philippe ; avec votre habileté. . . .
LES VIOLETTKS BLANCHB8 27
^- Non, je ne donnerai rien au salon cette annexe.
— Et vos taMeaux presque termin(^8 ?
— Ils resteront où ils sont, rë^wnilit-il. Et un sourire amer crispa ses lèvres.
— Ceux-là ne sont rien, se disait-il ; seul, celui que 5 j*ai ëte forcé de vendre ëtait tout.
11 poussa un soupir de regret, et son front s'assombrit encore.
— La personne qui venait tous les jours prendre de mes nouvelles chez la concierge n'est pas revenue ? 10 demanda- 1- il au bout d'un instant.
— Depuis que vous êtes hors de danger elle n'a plus reparu.
— C'est étrange, murmura-t-il.
E se leva et se mit à marcher dans sa chambre, en «s se tenant à distance de la porte de l'atelier, comme s'il eût craint d'avoir la tentation de l'ouvrir.
La femme de ménage, qui l'observait d'un œil impatient, lui dit tout à coup :
— Monsieur Philippe, entrez donc dans votre atelier, » vous verrez si j'en ai eu soin pendant votre maladie. Tout y est propre, bien rangé; si vous êtes content, un petit compliment de votre part me ferait bien plaisir.
— S'il ne faut que cela pour votre bonheur, je le 25 veux bien.
— Eh bien, monsieur Philippe, entrez, dit-elle en ouvrant la porte.
Le jeune homme s'avança sur le seuiL Aussitôt il jeta un cri de surprise et de joie. Devant lui, sur 30
son chevalet, il voyait la toile qu'il avait cru pour toujours sortie de ses mains.
Il se tourna vivement vers la femme de ménage. Elle souriait.
5 — Comment se fait-il ? . . . expliquez -moi . . . balbutia-t-il.
— C'est simple, tout à fait simple, monsieur Philippe. J'avais vendu le tableau par votre ordre et, il y a cinq jours, il a été rapporté chez la concierge.
lo Je l'ai pris et remis là, à sa place, pendant votre sommeil.
— Est-ce M. X qui me l'a renvoyé ?
— Quant à ça, monsieur Philippe, je l'ignore. La personne qui l'a rapporté est la même qui venait tous
xs les jours savoir de vos nouvelles.
— Une vieille dame, m'avez-vous dit ?
— Oui, et qui venait toujours en voiture. L'artiste entra dans l'atelier, s'assit sur un escabeau
et resta un quart d'heure absorbé dans ses pensées. 20 II cherchait à deviner le mystère.
Soudain, il se leva, le front rayonnant, une flamme
dans le regard. Il prit sa palette sur laquelle il fit
tomber des couleurs, saisit ses pinceaux et se plaça
devant le chevalet.
25 Derrière lui, la porte de l'atelier se referma doucement.
Philippe Varinot travaillait.
Le lendemain, se sentant assez fort pour sortir, il alla faire une visite au marchand de tableaux de la rue Laffitte. Il l'accabla de questions au sujet du tableau 30 mystérieusement renvoyé chez lui.
LRS MOLI-rrTKS BLANCHK8 20
— Je suis de votre avis, répondit M. X , c'est
très singulier; mnis je ne comprends pas plus que ▼DUS. Le jour même où je vous ai achète le tableau, j'ai trouvé un amateur et je m'en suis dessaisi avec un petit bénéfice. s
— Vous savez le nom de cet amateur ?
— Ma foi non ; il a paye, emporté la toile, et je n'en ai plus entendu parler.
— Monsieur X vous ne me dites pas la vérité.
Pourquoi ne point m'avouer tout de suite qu'on vous a lo fait promettre de rester muet à mes questions.
— Admettons que cela soit, monsieur Varinot, vous ne serez pas plus avancé dans vos recherches.
— Peut-être. Permettez-moi encore une question : l'amateur qui vous a acheté mon tableau est-il un 15 homme ou une femme ?
— Une femme, répondit le marchand en souriant.
— Jeune ?
— Je ne me souviens plus ; d'ailleurs elles étaient
deux. ao
Le jeune homme sortit de la boutique. Après avoir fait une vingtaine de pas, il s'arrêta tout à coup au milieu du trottoir et se frappa le front. Un rayon de lumière venait de traverser sa pensée.
— Marguerite ! s'écria-t-il ; c'est Marguerite ! 25 Il rentra chez lui en proie à une vive agitation.
Mais il se calma subitement en se retrouvant en présence de ses trois tableaux inachevés.
— Allons, se dit-il, il me reste quatorze jours, c'est le temps suffisant ; tant que j'aurai un coup de pinceau à 30
donner, je ne mettrai pas les pieds dans la rue. Le succès me paraît certain, je ne veux pas qu'il m'échappe. Les tableaux furent terminés deux jours avant le dernier délai accordé aux artistes pour la présentation 5 de leurs ouvrages, et admis tous les trois à l'exposition des Beaux- Arts.
Le succès de Philippe Varinot fut complet. Les journaux firent de lui les plus grands éloges. Les critiques les plus difficiles le louèrent sans réserve.
ro II fut déclaré que son principal tableau, " la Rosée d'avril" était un chef-d'œuvre. Le public s'empressa de ratifier le jugement porté par l'unanimité de la presse; il acclama Philippe Yarinot comme un triomphateur.
15 Plusieurs personnes se présentèrent pour acheter les tableaux exposés. Un Anglais offrit d'abord dix mille francs de la Rosée. Le jeune artiste répondit que ce tableau n'était pas à vendre. Le lendemain, un boyard russe mettait quatre mille roubles d'or (plus de vingt
20 mille francs) devant Philippe pour posséder le tableau. — Cette toile ne m'appartient pas, répondit le jeune homme ; je l'avais vendue avant qu'elle fût admise au salon.
Afin d'éviter de nouvelles sollicitations de la part des
25 amateurs, Philippe fit attacher au cadre du tableau un morceau de caiton sur lequel était écrit en grosses lettres le mot : vendu.
Un matin, on lut dans le Moniteur universel le nom de Philippe Varinot, qu'un décret venait de nommer
30 chevalier de la Légion d'honneur.
Le jour tn^mc où Corot donna l'accolade à son cher élève, en lui attachant lui-nu'me le ruban rouge à la boutonnière, le nouveau dëcorë reçut un billet ainsi conçu :
" Monsieur Velleroy prie monsieur Philippe Varinot 5 de lui faire l'honneur de venir dîner chez lui, 4, rue Trévise, mardi prochain, à six heures."
Cette invitation lui causa une certaine émotion, mais ne le surprit point. Depuis un mois il l'attendait. Le mardi, à l'heure indiquée, il fit son entrée dans le w salon de M. Velleroy, dont mademoiselle Marguerite faisait les honneurs avec une grâce charmante.
— L'ancien avoué accourut vers lui et le serra dans ses bras avec de grandes démonstrations de joie. Ensuite il le prit par la main et, l'amenant au milieu 15 du salon :
— Mesdames et messieurs, dit-il en s'adressant à la société, j'ai l'honneur de vous présenter M. Philippe Varinot, dont tout Paris s'occupe en ce moment et que je vous ai annoncé comme devant être ce soir un 20 de mes convives. M. Varinot est notre compatriote ;
il est né à Charville, où se trouve mon château.
Le jeune homme s'inclina en rougissant et balbutia quelques paroles, pendant qu'un murmure flatteur s'élevait autour de lui. Certes, le jeune artiste était 25 habitué à recevoir partout un bienveillant accueil ; mais, en ce moment, il était en quelque sorte l'objet d'une ovation ; il en fut interdit et troublé.
— C'est trop d'empressement, pensa-t-il ; une si vive amitié ne peut pas être sincère.
Cette idée l'attrista profondément et diminua le plaisir qu'il éprouvait à revoir mademoiselle Velleroy 5 dont il surprit plusieurs fois, arrêté sur lui, le regard plutôt curieux que sympathique.
Après le dîner, lorsqu'on revint au salon, Philippe
Varinot put enfin saisir l'occasion de s'asseoir à côté de
mademoiselle Velleroy. La jeune fille parut embar-
lo rassée et ils restèrent un instant silencieux. Autour
d'eux, tout le monde causait.
— Monsieur Varinot, dit enfin Marguerite, il y a bientôt quatre ans que nous n'avons pas eu le plaisir de vous voir.
15 — C'est vrai, mademoiselle.
— Ce temps a été bien employé par vous ; vous avez beaucoup travaillé et je comprends qu'il ne vous ait pas été possible de faire un voyage à Charville. Paris est le théâtre de vos succès, le village n'a sans
2o doute plus aucun attrait pour vous.
— J'aime toujours Charville, mademoiselle; j'y suis né et je n'oublie pas que je suis le fils du père Varinot.
— Est-ce que vous irez cette année ?
— Oui, mademoiselle ; j'irai embrasser mon vieux 25 père et mon frère, et serrer la main de mes amis
d'enfance.
— Alors, nous nous reverrons à Charville ; mon père pense pouvoir quitter Paris dans quelques jours. Il a été très sensible à l'honneur que vous lui avez fait
30 en acceptant son invitation.
LKS VIOLKTTKS BI.ANCHK8 38
«— L'honneur est pour moi, mademoiselle. D'ailleurs, j'aurais ëtë bien ingrat si j'eusse oublie l'amitié qu'il m'a tëmoignée à Charville.
— Vous avez une bonne mémoire, monsieur Varinot, ilit la jeune fille. s
— Celle du cœur, mademoiselle.
— Vous devez bien m'en vouloir, reprit-elle d'une voix émue, de certaines paroles tombées de mes lèvres et que vous avez entendues ?
— Oh ! cela, je l'ai oublié, répondit-il en souriant. »> Je ne veux plus me souvenir que de l'intérêt que vous m'avez témoigné, du bien que vous m'avez fait.
Elle le regarda avec surprise.
— Le bien que je vous ai fait ? reprit-elle en pâlissant légèrement xs
— Oui, et laissez-moi vous remercier et vous exprimer ma vive reconnaissance.
Cette fois, ce fut du rouge qui monta aux joues de mademoiselle Velleroy. Elle se demanda si, en lui parlant ainsi, le jeune homme n'avait pas une in- »> tention railleuse. Elle était fort troublée.
— Grâce à vous, continua-t-il, ma maladie ne s'est pas prolongée, j'ai recouvré mes forces et j'ai pu terminer mes tableaux avant l'époque fixée.
— Vous avez donc été malade ? s'écria Marguerite as sans réflexion.
Le jeune homme tressaillit.
— Comment, se dit-il, elle ne sait pas que j'ai été malade? Alors ce n'est pas elle. Mais qui est-ce donc?
Son visage s'assombrit. 30
— Oui, répondit-il ; au commencement de cette année j'ai fait une longue maladie ; il paraît même que mes jours ont été en danger.
Et il changea de conversation.
5 Un instant après, une vieille dame ayant appelé Marguerite, la jeune fille se leva pour aller s'asseoir près d'elle. Philippe profita de l'incident pour se disposer à partir.
— Quoi ! vous nous quittez déjà ? lui dit M. Vello leroy en venant à lui.
— Avec beaucoup de regret, monsieur, mais je suis obligé de rentrer de bonne heure.
— Vous n'oublierez pas, je l'espère, que nous sommes amis et que je serai toujours heureux de
15 vous recevoir.
— Je pense avoir l'honneur de vous voir à Charville cet été, répondit le jeune homme.
— Venez donc, cher ami, au château vous serez chez vous.
20 Philippe mit sa main dans celle que lui tendait M. Velleroy, puis il sortit.
— Ainsi, je me suis trompé, se disait-il en gagnant le boulevard Poissonnière, ce n'est pas Marguerite. Où chercher, maintenant ? Comment trouver ces
25 deux femmes qui ont acheté mon tableau et à qui je devrai peut-être ma fortune ?
Plus que jamais, les deux mystérieuses inconnues occupaient sa pensée tout entière II oubliait mademoiselle Velleroy.
30 Au coin du faubourg Montmartre, une petite fille
LKS VIOLKTTES BLANCHES S6
de dix à doiixe ans se plaida tout à coup devant lui. Elle était jolie, mais pâle, maigre et pauvrement vêtue; on lisait la soulTrance dans son rei,'ard timide et ses traits fatijjui's. Elle avait à son bras un petit panier d'osier aux bonis évasés. C'était une de ces 5 pauvres petites marchandes de fleurs qu'on rencontre à chaque pas dans les promenades publiques dès qu'arrive le mois de mai.
— Monsieur, dit-elle d'une voix douce et craintive, achetez- moi un bouquet de violettes ou un joli bouton 10 de rose.
Philippe l'éloigna doucement et continua son chemin. L'enfant revint se placer près de lui.
— Monsieur, dit-elle d'une voix attristée, je vous en prie, prenez-moi une jolie rose, cela vous portera 15 bonheur.
Cette fois, le jeune homme s'arrêta et regarda la petite marchande qui était toute tremblante. Il se sentit ému.
— Voyons, fit-il avec bonté, montre-moi tes jolies 20 âeurs.
L'enfant lui présenta son panier en disant :
— Choisissez.
— Non, dit-il, choisis pour moi, et donne-moi le bouquet que tu préfères. 25
— Alors, voilà celui que j'aime le mieux, monsieur, ce sont des violettes blanches.
Philippe éprouva un saisissement extraordinaire. Il retrouva aussitôt un souvenir perdu. Dans sa pensée, il se revit à Charville, devant la petite maison de M. 30
Thériot, au moment où Adeline lui offrait un bouquet de violettes semblable à celui que lui présentait la petite marchande. Qu'était-il devenu, le bouquet d' Adeline, qu'il avait promis de conserver toujours ? 5 II tira un louis de sa poche, le mit dans la main de l'enfant et s'éloigna rapidement emportant le bouquet de violettes.
Il rentra chez lui très agité.
Il trouva sur la table de sa chambre à coucher une lo demi-douzaine de cartes de visite et deux lettres arrivées dans la soirée. L'une des lettres, dont il reconnut facilement l'écriture, était de son père. Il l'ouvrit avec empressement. Voici ce que lui écrivait le fermier :
15 " Mon cher fils,
"Je commence aujourd'hui ma lettre, mais je n'ai plus de bons yeux ; j'écris bien lentement, et ce n'est guère que dans quatre ou cinq jours que tu pourras la recevoir. Nous avons appris ton succès par M. le curé
2o et madame de Civry, qui lisent les gazettes. Presque tous les jours ils venaient à la ferme pour nous raconter toutes les belles choses que les gazettes disaient de toi. Juge combien nous étions heureux.
" Le jour que ta lettre est arrivée, M. le curé lisait
25 aussi dans son journal que tu venais de recevoir la croix. Il est accouru tout de suite pour nous faire voir l'article imprimé. Je lui ai montré ta lettre et en lisant il s'est mis à pleurer, si bien que ton frère et moi nous avons fait comme lui
** Mon cher fils, depuis ce jour-là nous sommes dans le ravissement, je suis comme un fou ; il me semble qae je suis rajeuni de vingt ans. Ah ! il faut que le bon Dieu m'aime bien, puisqu'il me donne une si grande joie dans ma vieillesse. s
" Nous avons eu beaucoup de visites ; il est bien venu deux cents personnes à la ferme pour nous parler de toi. Aujounl'hui encore, j'ai été dérangé trois fois en t'écrivant. A Charville et aux alentours on ne s'entretient que de toi. Les gens d'ici ne disent plus ,o que tu es un fainéant, un fou. Il y a peut-être bien encore des jaloux, mais ils n'osent pas le faire voir. Par exemple, ceux de notre famille sont heureux comme ton frère et ton père. Jacques voulait faire le voyage de Paris exprès pour t'embrasser. Mais je ne suis plus 15 propre à grand'chose, ton frère est seul aujourd'hui pour tout diriger, pour tout faire; il a compris qu'il ne lui était pas possible de s'éloigner de la ferme en ce moment, surtout avant la fenaison.
" Du reste, tu nous promets de venir bientôt à ao Charville. Je t'assure que cette partie de ta lettre n'a pas été la moins agréable pour nous. Viens vite, mon cher fils, mon Philippe ; j'ai hâte de te serrer dans mes bras. Serait-elle heureuse, ta pauvre mère, si elle vivait encore ? J'aspire à ce jour où nous serons as réunis. Tu n'es pas l'enfant prodigue, toi ; n'importe, nous tuerons le veau gras à ton retour. Il est à retable. Bien qu'il ait plus de six semaines, Jacques n'a pas voulu le sevrer pour qu'il soit meilleur. Il y a aussi dans la basse-cour une douzaine de poulets qui 30
38 LES VIOLETTKS BLANCHES
t'attendent pour être mangés. Le retour de mon enfant doit être une fête pour toute la famille. Ce jour-là, je veux que nos parents et nos amis mettent à sec la cave du vieux Varinot.
5 " Maintenant, je vais te gronder. . . . Comment, Philippe, tu as été malade, dangereusement malade, puisque tu as failli mourir, et tu ne nous l'as pas fait savoir ! Cela n'est pas bien ; tu devais nous appeler. Tout vieux et infirme que je suis, j'aurais trouvé assez
lo de force pour courir près de toi. Tu ne nous dis point cela dans tes dernières lettres, et si nous le savons, c'est par le grand Claude, qui l'a appris hier à Grignan. M. Percier, le notaire, le lui a dit en causant. Le notaire a dû être renseigné par sa sœur, qui habite Paris, ou
15 par la petite Adeline Thériot, qui est revenue à Grignan depuis une huitaine, après avoir été passer quelques mois dans la capitale, chez la sœur de M. Percier.
"Je crois avoir oublié de te marquer que le père Thériot est mort en novembre dernier. C'est le notaire
20 de Grignan qui plaçait son argent et faisait toutes ses affaires. M. Percier est aussi le parrain d'Adeline ; il l'a prise chez lui afin de lui servir de père jusqu'au jour où elle trouvera un mari, ce qui ne sera pas difficile, car elle est sage, bien élevée, instruite, jolie et
25 riche.
"Il me reste juste la place pour te dire que je t'embrasse de tout mon cœur et que nous t'attendons avec impatience.
"Ton vieux père,
30 "Michel Varinot."
LRS VIOLETTES BLANCHES »
La fin de cette lettre ëtait une révélation pour Philipj>e, Son père venait de lui dévoiler le mystère qui l'avait si longuement préoccupé.
Il se leva brusquement, essuya ses yeux pleins de larmes et entra dans son atelier. Pendant vingt 5 minutes il fouilla partout, vidant successivement plusieurs cartons remplis de dessins, d'esquisses et de croquis. Enfin, entre deux paysages crayonnés à Charville, il trouva ce qu'il cherchait, le bouquet de violettes blanches donné par Adeline. Les tiges sèches 10 étaient encore réunies par un fil. Le jeune homme prit délicatement le bouquet fano, le posa sur une feuille de papier blanc et revint dans sa chambre. Il s'assit près de la table, appuya dans ses mains son front bnilant et resta immobile, livré h ses pensées. 15 £n6n, ne pouvant plus contenir son émotion :
— Oh ! oh ! oh ! tit-il.
£t il éclata en sanglots.
Trois jours plus tard, dans l'après-midi, un cabriolet de louage traversa au grand trot le village de Charville «o et alla s'arrêter devant la ferme du père Varinot. Le vieillard fumait sa pipe, assis sur un chêne équarri, prêt à être livré aux scieurs de long.
Un jeune homme s'élança lestement hors de la voiture. Le vieux fermier poussa un cri. Sa pipe 25 s'échappa de ses lèvres, tomba sur le pavé et se brisa.
Il n'eut que le temps de se lever et d'ouvrir les bras pour recevoir son fils.
— Je t'ai reconnu, je t'ai reconnu tout de suite, mon cher enfant, dit-il en pleurant de joie.
5 Et tremblant d'émotion, ivre de bonheur, il embrassait son cher Philippe et le pressait fortement dans ses bras.
— Jacques, Jacques, arrive donc, cria-t-il, c'est Philippe, c'est ton frère !
lo Jacques n'était pas loin ; il entendit la voix de son père et accourut aussitôt.
Les deux frères tombèrent dans les bras l'un de l'autre.
— Comme c'est bon de voir ses deux fils qui 15 s'embrassent ! murmura le fermier.
On entra dans la maison.
Sur un signe de Jacques, deux servantes disparurent, après avoir fait une révérence au second fils de leur maître.
20 Philippe éprouvait une joie indicible en se retrouvant sous le toit paternel, au milieu de ses souvenirs de jeunesse.
Chaque objet qu'il revoyait, occupant la même place,
augmentait son ravissement. Sa main tremblante
*s s^ posait sur les vieux meubles ; il les saluait du
regard et leur souriait comme à des amis qu'on est
heureux de revoir.
La vieille horloge sonna ; il en reconnut le timbre, comme le soir, à l'heure de VArigelus, il devait recon- 30 naître le son des cloches de la vieille église.
LR8 VIOLRTTBS BLANCHES 41
See yeux, mouilles de larmes, s'arn^tèrent sur un Christ d'ivoire. C'est là, devaut cette image, lorsqu'il était enfant, qu'il avait appris à prier, à genoux à côte de sa pieuse mère.
Il voulut voir toute la maison. Conduit par son frère, qui semblait partager son plaisir, il la visita de la cave au grenier.
Il entra dans sa petite chambre. Il la retrouva tellç qu'il l'avait laissée, toujours propre, toujours gaie ; quelques-uns de ses premiers dessins étaient restés collés au mur. Le vieux chèvrefeuille formait toujours autour de la fenêtre un encadrement de verdure et de fleurs.
— Maintenant, dit Jacques, si tu le veux, je te montrerai les écuries.
Brave Jacques ! les écuries, c'était sa gloire à lui !
— Voyons les écuries, mon frère répondit gaiement Philippe.
Dans la première, le jeune peintre ne put retenir un cri d'admiration à la vue de douze superbes vaches.
— Ainsi, tu es content, fit Jacques, avec une certaine fierté, tu vois que j'ai travaillé et que je n'ai pas laissé tomber en ruine ton héritage.
— Le tien, mon cher Jacques.
— Le nôtre, si tu veux. Chaque fois que je les r^ardais dans le pré, ces belles et bonnes bêtes, je me disais: ce sont des modèles pour mon frère Philippe. A elles douze, elles donnent chaque jour un tonneau de lait. Pour qu'elles soient bien soignées, j'ai pris
une deuxième servante ; moi, je m'occupe de mes chevaux. Eegarde, voilà les deux vieilles mères.
— Je les reconnais, dit Philippe: Eosette et Noirotte.
— Tu as bonne mémoire, reprit Jacques. Quand 5 tu es parti, elles étaient quatre ; j'en ai vendu deux,
ce qui n'empêche pas qu'elles sont douze aujourd'hui, sans compter quatre belles génisses, qui viendront prendre la place de quatre de celles-ci, quand nous les aurons vendues à la veille de l'hiver. C'est en
lo vendant un peu chaque année, que le père a pu acheter depuis quatre an" cinq hectares de bonne prairie. Cela nous donne du fourrage pour nous permettre de nourrir maintenant quarante bêtes. Le fumier ne manquera plus chez nous. Les terres, mieux
15 amendées, produiront davantage en ne demandant pas plus de travail. Autrefois, nous avions cinquante moutons ; il y a deux ans, j'ai dû prendre un berger. Tu verras le troupeau ce soir, quand il reviendra des champs: plus de deux cents têtes, de magnifiques
20 brebis mérinos. Le père a fait un marché avec un filateur du département, qui vient enlever les laines te lendemain de la tonte. Outre le produit des laines et de la vente des moutons gras, le troupeau nous sert encore à engraisser nos prés et nos terres, car
25 je le fais parquer souvent. Enfin, grâce à ces améliorations, d'ici à quelques années, la ferme aura triplé de valeur. Seulement, il ne faut pas de mortalité. Mais depuis trois ans que j'ai fait le pavage des écuries, nous n'avons pas eu une perte sérieuse.
30 Comme tu le vois, j'ai fait agrandir les ouvertures
LKS VIOLKTTES BLANCHKS 4S
il faut de l'air aux animaux ; do l'air et une litière abondante et toujoiirs fraîche, voilà leur 8ant<5.
Philippe écoutait ces explications avec le plus vif interna.
— Vois-tu, continua Jacques, c'est pour toi que j'ai 5 travaille; ma pensëe ne te quittait pas, et chaque fois que je réussissais à quelque chose, je me disais : c'est mon frère qui me porte bonheur.
— Oh ! Jacques, excellent cœur ! dit le peintre en serrant son frère dans ses bras. 10
Ils étaient sortis des écuries et marchaient dans une des allées du jardin.
— Les artistes sont longtemps pauvres, reprit Jacques; il y en a même, dit-on, qui le sont toujours. Quoi qu'il arrive, tu ne connaîtras pas la 15 misère ; je suis fort, j'ai de bons bras et tu as ici une petite fortune. Bientôt, tu te marieras ; j'ai pensé à cela; pour ce jour-là, à ton intention, j'ai placé six mille francs, qui sont à moi. Le père le sait ; il croit que j'aime l'argent, que je suis avare ; «o il ignore l'usage que j'en veux faire.
Cette fois, Philippe ne put retenir ses larmes. Certes, il n'avait jamais douté de la profonde amitié de son frère ; mais il ne s'attendait pas à trouver en lui tant de sollicitude, une si complète abnégation. 25
— Jacques, dit-il en souriant, puisque tu viens de parler de marL'xge, je te ferai remarquer que tu es mon aîné et que tu dois me montrer l'exemple.
— Oh ! moi, fit Jacques, je ne me marierai jamaia
— Jamais î pourquoi cela ? 30
— Je n'en sais rien. Probablement parce que la pensée ne m'en est jamais venue.
— Cette bonne pensée te viendra, mon frère; tu n'as pas encore trente- deux ans.
5 — L'âge ne fait rien à cela, quand l'idée n'y est pas. Ecoute, Philippe, entourer d'aisance la vieillesse de notre vieux père ; enrichir notre maison, pour toi et les petits neveux que j'aurai un jour, voilà mon rêve. Après cela, que me faut-il pour être heureux ? Je ne
lo ressemble pas à tout le monde, je le sais. Que veuxtu? je suis fait ainsi. Voir nos écuries pleines de bêtes bien portantes, avoir, quand je passe dans nos prés, de l'herbe jusqu'au-dessus des genoux, regarder pousser nos blés et, quand ils sont mûrs et plus hauts que moi,
15 les abattre à grands coups de faux, c'est pour moi le bonheur.
— Je ne suis pas convaincu, répliqua le peintre ; tu te marieras un jour parce que c'est une nécessité, un devoir de la vie.
20 A ce moment, le père Varinot appela ses fils.
Le veau gras fut tué le jour même. Le lendemain, qui était un dimanche, il y eut à la ferme un grand dîner de cinquante couverts. Tous les parents et quelques amis choisis avaient été conviés à ce festin donné
25 par le père Varinot pour fêter le retour de son fils à Charville.
On but beaucoup, comme on boit au village, sans mettre de l'eau dans son vin. Cependant, grâce à la présence du bon vieux curé de Charville, que tout le
30 monde respectait et aimait, les choses de passèrent
LKS VIOLKTTRS nLANCHF» 46
d'une façon trèfl convenable. Il y eut seulement excès de gaieté.
Le lundi matin, Philippe eut avec son père un long entretien. Qunnd le vieillard sortit de sa chambre, il était habille comme les jours de grande fête. Il appela , un garçon de ferme et lui donna l'ordre d'atteler à sa carriole le meilleur cheval de son écurie.
— Oiidoncallez-vous,mon père? lui demanda Jacques.
— Tu es bien curieux, lui répondit-il en souriant ; je vais faire une visite au notaire de Grignan. „
— Un placement à faire ? . . .
— Ton frère t'expliquera ça tantôt.
Au moment du départ du fermier, Philippe lui remit une petite boîte en disant :
— Quand vous aurez causé avec M. Percier, mon 15 père vous le prierez de vouloir bien remettre ceci à mademoiselle Thériot.
— Un cadeau ! fit le vieillard avec surprise, ne te hâtes- tu pas un peu trop ?
Philippe ouvrit la boîte en souriant et montra à son 90 père des violettes blanches fanées.
M. Velleroy et sa fille étaient depuis huit jours à Charville. Le neveu de M. Velleroy, le cousin que nous connaissons, les avait accompagnés. Un matin, après le déjeuner, on parla de Philippe Varinot. 25
— Depuis la visite de politesse qu'il nous a faite le lendemain de notre arrivée, nous ne l'avons pas revu, dit M. Velleroy ; c'est singulier.
— Ce monsieur a fait assez rapidement son chemin, reprit le cousin d'un air ennuyé. y.
— Oui, répliqua vivement Marguerite : et celui que vous appeliez autrefois un héros d'idylle est devenu un homme des plus distingués et un artiste d'un grand mérite.
5 — Chevalier de la Légion d'honneur à vingt-six ans, ajouta M. Velleroy.
— Qu'est-ce que cela prouve ? fit le jeune homme ■ avec humeur.
— Cela prouve que M. Philippe Varinot a un grand lo talent et qu'il est aujourd'hui, déjà, une des illustrations
de notre pays.
— Bast ! aujourd'hui, on décore tout le monde.
— Vous ne l'êtes pas encore, mon cousin.
— Moi, je ne suis pas un barbouilleur de toiles, un 15 faiseur de paysages, comme l'illustre Varinot de
Char ville.
— C'est vrai, mon cousin, répliqua la jeune fille d'un ton moqueur; vous n'avez pas besoin de travailler, vous ; vos quinze mille francs de rente vous donnent
20 le droit d'être un inutile.
Le cousin se mordit les lèvres.
— En vérité, ma chère cousine, reprit-il, je ne comprends pas votre enthousiasme pour M. Varinot, et moins encore vos paroles désobligeantes. Est-ce que le
25 Némorin d'autrefois a trouvé son Estelle ?
Le visage de mademoiselle Velleroy devint pourpre. Elle se leva et répondit d'un ton sec :
— Si M. Philippe Varinot me demandait en mariage, je serais fière de l'accepter pour mari.
30 — M. Philippe Varinot est un jeune homme plein
d'avenir, ilit U> Velleroy ; je serais heureux de l'avoir pour gendre.
A ce moment, un domestique entra dans le salon et remit une lettre à son mattre.
M. Velleroy l'ouvrit aussitôt et, après l'avoir lue, la 5 tendit silencieusement à sa fille.
Voici ce qu'elle contenait :
' Monsieur Michel Varinot, cultivateur à Charville, a rhonneur de vous faire part du mariage de son fils, Monsieur Philippe Varinot, artiste peintre, chevalier de w la L^on d'honneur, avec Mademoiselle Adeline ThérioL"
PAOB LINE
1, In the first paragraph we hâve several expressions : Les
mains croisées, sur la poitrine, le front haut, in which the student will notice that, in speaking of the parts of the body, the French use the Definite Article and not a Possessive Adjective, when the possession is fvlly implied; and that, as in sur son cou, the Possessive Adjective is used, as the sensé would then be equivocal. Notice also that in tête nue the adjective, or rather the past participle, nue agrées with tête because it is placed after the substantive, and that, if placed before, it would not agrée ; thus, the French spell tête nue or nu-tête, ' bareheaded ' ; pieds nus or nu-pieds, ' barefooted.'