‹ Les vipères de France, morsures, traitementChapitre 12 sur 35 · CARACTÈRES MICROSCOPIQUES · texte numérisé non relu

CARACTÈRES MICROSCOPIQUES

ment échoué dans mes tentatives en essayant de cultiver de prétendus microbes actifs du venin des vipères indigènes. Les quelques granulations solides qu'on peut découvrir dans le venin pur sont plutôt de nature albu«iineuse que microbienne. Et ce qui le démontre complètement, c'est que ces particules solides sont absolument inactives lorsqu'on les inocule seules et que le venin s'épuise par l'inoculation au lieu de se multiplier. Le venin ne doit sa toxicité, ni à des ferments solubles, ni à des ferments figurés ou microorganismes, car il peut supporter sans s'affaiblir dans son activité la température de TébuUition quand il est frais et celle de plus de 100* C. quand il est sec. De tous les travaux récents parus sur les venins des serpents il ressort que les corpuscules solides que l'on peut rencontrer dans le venin ne sont pour rien dans son action toxique.

5* Caractères chimiques du venin, — Les éléments figurés qui se trouvent en suspension dans le venin, tels que les cellules épithéliales, les granulations albuminoïdes et même les microorganismes, ne prennent aucune part à sa toxicité. C'est donc à un poison chimique que l'on doit attribuer ses terribles effets.

Réaction. — On trouve dans les écrits des auteurs qui ont étudié le venin de vipère des divergences complètes au sujet de sa réaction. Dans un ouvrage

sur les poisons, publié en 1739, le savant anglais Mead affirmait que le venin de vipère fait rougir le papier bleu de tournesol, à la façon des acides. En 1781 le célèbre expérimentateur italien Fontana a fait paraître son important ouvrage sur la vipère et son ^veijiin dans lequel il rapporte un grand nombre d'expériences qui lui ont donné un résultat différent. Pour Fontana le venin de vipère ne rougirait pas le papier bleu de tournesol et il ne bleuirait pas non plus le papier rouge; il serait donc neutre. Les conclusions de ce savant n'ont pas été confirmées. La plupart des observateurs modernes attribuent au venin pur et frais la réaction acide, comme l'avait indiqué Mead. C'est ainsi que Yiaud-Grand-Marais, Raphaël Blancjiard et d'autres ont toujours trouvé le venin acide. Moi-même, j'ai constamment vu le venin de la vipère aspic rougir nettement le papier bleu de tournesol. Comment peut-on expliquer la divergence des savants sur un point si facile à vérifier? Cela tient probablement à ce que' ceux qui ont trouvé le venin neutre ou alcalin ont agi sur un mélange de venin et de mucus buccal au lieu de venin pur, et peut-être aussi à ce qu'ils se sont servis de papier bleu peu sensible? Peut-être aussi ont-ils expérimenté avec du venin conservé depuis un certain temps soit à l'état liquide, soit à l'état sec?

On sait que la bave qui existe dans la bouche des

serpents est alcaline ; rien d'étonnant donc que le venin mélangé à cette bave devienne neutre ou même alcalin. On sait aussi que le papier bleu trop alcalin est peu sensible aux acides faibles; il est donc admissible que l'acidité du venin n'ait pas pu être décelée dans ces conditions.

J'ai constaté aussi que le venin liquide ou desséché lorsqu'il est exposé à l'air perd assez rapidement la propriété de rougir le papier de tournesol. 11 peut même donner une réaction alcaline quand, étant en solution, il se décompose. A. Gautier a trouvé au venin sec du Naja tripudians une réaction neutre, tandis que frais il est acide.

Toutes les fois que j'ai déposé une goutte de venin pur et frais sur du papier sensible, j'ai nettement constaté la réaction acide,

11 semble aussi que le venin des serpents exotiques offre la même réaction acide ; elle a été constatée avec le venin du Crotale et du Cobra ou Naja tripudians, par les Américains Weir-Mitchell, Edward T. Reichert et Wolfenden.

11 existe donc dans le venin des serpents et en particulier dans celui de la vipère aspic, un corps chimique acide. Quel est ce corps?

Parmi les expérimentateurs qui ont trouvé le venin acide^ les uns attribuent l'acidité à la présence d'un acide libre (Raphaël Blanchard); d'autres, à un sel

acide qui serait d'après Viaud-Grand-Marais du phosphate acide de chaux; d'autres enfin à des corps albuminoïdes acides. Il est difficile de se prononcer exactement sur la nature de cette acidité, dans 1 état actuel de nos connaissances.

D'après M. Winter-Blyth dont les recherches datent de 1877, on trouverait dans le venin du Cobra ou serpent à lunettes un acide crislallisable qui serait très toxique et auquel il a donné le nom d'acide cobrique; mais cet acide n'a pas pu être retrouvé par d'autres savants, et en particulier par Wolfenden.

Quoi qu'il en soit, la réaction acide n'a par ellemême aucune importance au point de vue de l'activité du venin. J'ai constaté en effet, après beaucoup d'autres auteurs, que le venin rendu neutre ou alcalin par l'addition d'ammoniaque, de potasse ou de soude, conserve intact son pouvoir toxique.

Action de quelques réactifs sur le venin. — Le venin offre les réactions des matières albuminoïdes. Le bioxyde de cuivre hydraté le colore en violet ; la chaleur produit un coagulum jaunâtre; l'acide azotique en très petite quantité ne modifie pas sensiblement sa transparence, en quantité plus forte il le précipite en blanc; l'acide chlorhydrique ne le modifie pas sensiblement; l'acide sulfurique ne le précipite pas, mais lui communique après quelques minutes une belle coloration verte qui passe ensuite au violet; l'acide

chromîque le précipite abondamment et d'après mes expériences lui enlève sa toxicité. L'acide tannique donne un précipité rose très abondant; les acides phosphorique, acétique cristallisable, oxalique, ne font apparaître aucune modification apparente; la potasse, la soude et l'ammoniaque ne le modifient pas; le perchlorure de fer donne un précipité jaune verdâlre, le nitrate d'argent un précipité blanc cailiebotté, le bichlorure de platine un précipité blanc jaunâtre très abondant, le sulfate de fer un précipité blanc jaunâtre, le sulfate de cuivre donne un précipité qui se redissout dans un excès de réactif. Le permanganate de potasse le colore en brun et lui enlève comme Tacide chromique une grande partie de sa toxicité.

6** Composition chimique du venin. — La première tentative d'analyse chimique du venin de la vipère a été faite par le prince Lucien Bonaparte en 1843. Il y trouva une matière colorante jaune, de Talbumine, du mucus, une substance soluble dans l'alcool, de la matière grasse et divers sels; enfin un principe spécial appartenant à la catégorie des protéides ou albuminoïdes que le prince considéra comme la substance active, toxique, et à laquelle il donna le nom de vipériîie ou A'échidnine,

Le procédé employé pour préparer cette substance consistait simplement à précipiter le venin parTal-

cool et à laver le résidu sur un filtre avec de Feau qui dissout réchidnioe. La substance ainsi préparée empoisonne comme le venin lui-même.

L'échidnine.a les caractères des substances albuminoïdes; elle est neutre, azotée, d'aspect gommeux, soluble dans Teau, non coagulable à 100*^ C. L'alcool la précipite, maisTeau la redissout; elle ne précipite pas de ses solutions aqueuses par Tacétate de plomb. Elle a une composition élémentaire voisine de celle de la ptyaline, ferment saccharifiant de la salive de rhomme et des animaux, mais elle en diffère en ce que celle-ci ne précipite pas, comme elle, parle sulfate de sesquioxyde de fer et qu'elle ne transforme pas l'amidon en sucre. Par un certain côté, elle se rapproche aussi de la pepsine, ferment peptonisant contenu dans le suc gastrique ; car elle transforme comme celle-ci le blanc d'œuf et d'autres albuminoïdes en peptones. Elle n'est pourtant identique ni à la pepsine, ni à la ptyaline, car elle conserve ses propriétés à 100"*, tandis que ces dernières substances deviennent entièrement inactives par l'ébullition. Comme toutes les substances protéiques, TéchidniHe donne la réaction caractéristique du biuret avec une solution alcaline de sulfate de cuivre.

En raison de l'analogie qui existe entre les glandes à venin et les glandes salivaires, on a pensé que le sulfocyanure de potassium pouvait être le principe

actif du venin des serpents. Ce sel toxique existe, en effet, dans la salive normale de certains animaux et de rhomme, mais le venin de la vipère n'en renferme aucune trace (R. Blanchard).

Depuis les recherches de Lucien Bonaparte, le venin de la vipère d'Europe n'a pas fait l'objet de travaux chimiques importants. Cela tient sans doute à ce que les savants se procurent difficilement la liqueur venimeuse en quantité suffisante pour l'analyse complète.

Mais des résultats forts importants ont été obtenus sur le venin des grands serpents exotiques dont la plupart sont gros et en fournissent une quantité assez considérable.

En 1881 et 1882, l'éminent chimiste A. Gautier, membre de l'Institut, professeur à la Faculté de médecine de Paris, a recherché dans le venin du trigonocéphale et du Naja tripudians ou Cobra di Capello, les alcaloïdes animaux qu'il avait découverts en 1878. Ces alcaloïdes, on le sait, sont de deux espèces : les ptomaînes qui se forment pendant le processus de la putréfaction et les leucomaïnes qui se produisent continuellement dans les tissus vivants de Thomme et des animaux sains et malades. En traitant le venin desséché des serpents dénommés ci-dessus par les procédés ordinaires, il en a retiré deux matières alcaloïdiques donnant des chloroplatinates et des chlo-

raurates solubles et bien cristallisés. L'un de ces corps active la défécation, produit de Tessoufflement et de la stupeur quand il est injecté aux animaux, l'autre les plonge dans un sommeil dont ils s'éveillent bien portants. Ces alcaloïdes ne se trouvent dans le venin qu'en très faible proportion et ne doivent pas être considérés comme la véritable partie toxique de l'humeur venimeuse des ophidiens. M. A. Gautier s'est d'ailleurs assuré que la matière essentiellement active du venin n'est pas alcaloïdique, que ce n'est ni une ptomaïne, ni une leucomaïne; mais là se sont arrêtées ses intéressantes recherches.

En 1886, deux expérimentateurs américains, MM. Weir-Mitchell et T. Reichert, ont fait connaître les résultats de leurs recherches sur le venin du Crotale et du Naja ou Cobra. Ils en ont extrait trois substances différentes qu'ils ont nommées :peptone-venin, globuline-venin, albumine-venin. L'inoculation de ces matières à des pigeons a donné le premier rang d'activité à la globuline-venin qui semble agir comme le venin complet. La peptone-venin a été trouvée peu active et enfin l'albumine-venin tout à fait inoffensive.

Peu de temps après, M. N. Wolfenden, de Londres^ a fait connaître à son tour les résultats de ses expériences portant sur le venin du Cobra de Flnde Naja tripiidians). Il n'a pu y découvrir ni l'acide cobriquede Blythni les ptomaïnes d'Armand Gautier.

Ces corps ne semblent donc pas exister en quantité notable dans le venin absolument frais. D'après Wolfenden la toxicité du venin est due à des matières protéiques, à des toxalbumines. Le venin perd entièrement sa toxicité quand on le dépouille complètement de cette matière. Les extraits alcooliques ne sont toxiques que s'ils renferment ces substances; Talcool absolu ne peut s'en emparer quand on opère sur du venin desséché. Les résidus non protéiques ne sont pas toxiques. Le fait que le venin, soumis à l'action d'une température élevée, conserve encore de son activité, malgré que les albuminates doivent être coagulés par la chaleur employée, s'explique par cette raison que ces albuminates peuvent n'être pas tous coagulables : la solution préparée avec le résidu entier reste toujours toxique par suite de la présence d'albumine acide et probablement d'albumoses. Les parties coagulées par la chaleur sont inoffensives, mais le produit obtenu par filtration est toxique et sa toxicité est due aux matières protéiques encore en solution.

Les matières albuminoïdes isolées par N. Wolfendcn sont : une globuline, une serine, une acidalbumine et une peptone. Cette dernière est inconstante el inactive ; quand elle y existe elle ne s'y trouve toujours qu'en petite quantité.

La toxicité d'un venin semble être proportionnelle

à la quantité de substances protéiques qu'il contient ; quand celles-ci n'y sont qu'en petite quantité la toxicité du venin est faible, et elle devient nulle quand on est parvenu à les coaguler complètement.

Parmi les matières protéiques actives, la globuline est la plus abondante et aussi la plus toxique ; après absorption elle est asphyxiante sans être paralysante; son action locale est faible; la serine tue par paralysie ascendante de la moelle, et enfin l'acidalbumine semble agir comme la globuline.

M. N. Wolfenden a étudié aussi le venin de la vipère de l'Inde {Daboia Russeli). U y a trouvé les mêmes matières que dans celui de Cobra ; la globuline y prédomine également.

Weir-Mitchell, continuant ses études sur le venin des serpents de l'Amérique du Nord et en appliquant les procédés de Lucien Bonaparte, est parvenu à retirer du venin de Crotale, une substance albuminoïde non coagulable à 100** à laquelle il a donné le nom de crotaline. Cette substance offre les caractères chimiques et les propriétés physiologiques de la vipérine ou échidnine. Une substance analogue appelée /îez/m^ ou élaphine a été extraite du venin de Naja tripudians, Cobra ou serpent à lunettes.

De l'exposé succinct des résultats des travaux entrepris sur la composition chimique du venin, il résulte que l'on doit considérer la partie active ou toxique

comme étant une substance de nature albuminoïde, une toxalbumine.

La vipérine ou échidnine, la najine ou élaphine, la crotaline, les toxalbumines de Wolfenden, sont des substances très voisines ; elles offrent des caractères chimiques sinon identiques du moins analogues et possèdent les mêmes propriétés toxiques. Il semble donc rationnel de les réunir sous le nom générique d'échidnines ou mieux A^échidnases comme Ta proposé M. Viaud-Grand-Marais.

Page 1