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CHAPITRE VI

ABSORPTION ET ÉLIMINATION DU VENIN. — SA PRÉSENCE DANS LES TISSUS VOISINS DU POINT d'iNOCULATION.

Que devient le venin déposé dans la profondeur des tissus vivants par les crochets du reptile venimeux? — L'apparition des accidents généraux est une preuve du passage d'une partie du venin dans le sang circulant et sa distribution dans tous les points de l'organisme. Ce venin absorbé est-il détruit insensiblement lorsque l'homme et les animaux mordus se rétablissent ou bien est-il éliminé en nature par certaines voies d'excrétion?

L'échidnine, qui est le principe actif du venin, n'offre pas de réactions chimiques suffisamment caractéristiques permettant de la déceler avec certitude dans les humeurs et les tissus. Mais pour s'assurer de sa présence, on peut avoir recours à la réaction physiologique. Quand une humeur ou le liquide exprimé d'un organe est capable de déterminer les phénomènes typiques de l'envenimation sur un ani-

mal, on est en droit de conclure que le venin y est contenu en nature.

Ce procédé, appliqué à la recherche du principe actif du venin dans les différents points de l'organisme envenimé, a donné des résultats fort intéressants.

Les expériences de Lander Brunton et celles de Fayrer {Proceedings of the Royal Society, p. 149, 1874) ont démontré que le venin des serpents est éliminé par les reins. En injectant à un animal de petite taille, de Turine provenant d'un animal envenimé, on détermine les effets caractéristiques de Tintoxication échidnique. Le D'' Urueta a montré, par le même procédé, que le venin est éliminé en partie parla salive. Le D' Alt, en faisant le lavage de l'estotnac de chiens mordus par la vipère commune, a pu obtenir un liquide chargé de la matière active du venin. Après avoir précipité cette matière par l'alcool et l'avoir redissoute ensuite dans une petite quantité d'eau, il a obtenu sur les animaux, auxquels il l'a injecté sous la peau, tous les symptômes de l'empoisonnement vipérique. Ce poison s'élimine donc en nature par la muqueuse gastrique, et vraisemblablement aussi par la muqueuse intestinale; car comme nous l'avons vu, celle-ci est toujours le siège de congestions, de taches ecchymotiques qui sont dues h l'action directe du venin sur son tissu.

Si on exprime le liquide qui imbibe le tissu céré-

bral, le rein, le foie, la rate, on ne peut y déceler le venin d'une manière certaine. Mais on le trouve toujours en assez forte proportion dans les tissus altérés qui avoisinent le lieu de la morsure. Les expériences suivantes que j'ai faites le démontrent :

Expérience n° 1.

Chien moyen. Venin frais, — On injecte une goutte de venin pur à la face interne de la cuisse droite. Aussitôt après Tinjection, on voit se produire une ecchymose d'un rouge brun. Quelques minutes après, la tache ecchymotique est violette^ puis noire et il se produit un gonflement. Après un quart d'heure, la tuméfaction et l'infiltration sanguine envahissent tout le membre. L'animal est triste, peu sensible et se couche. Les phénomènes locaux et généraux augmentent d'intensité et l'animal expire deux heures après l'inoculation.

L'autopsie pratiquée immédiatement révèle les lésions suivantes: tissus infiltrés, gorgés de sang sur une grande étendue autour du point d'injection. Le sang exprimé des parties altérées est noir et contient de nombreuses gouttes graisseuses. L'infiltration sanguine s'étend du côté correspondant au membre malade, sous la face inférieure du ventre jusqu'à la région ombilicale. Le sang exprimé des lésions et examiné au microscope montre des globules rouges ronds ou crénelés. On ne peut y découvrir aucun microbe, mais on y voit beaucoup de gouttelettes graisseuses de volume très variable, les unes très fines, les autres très volumineuses. Ce sang est noir et, exposé à l'air, il ne reprend pas sa couleur rutilante ; mais il en est ainsi seulement pour le sang provenant de tissus altérés; celui qui est contenu dans les tissus sains rougit énergiquement au contact de l'air. Les petits vaisseaux de la surface du cœur et de beaucoup d'autres organes contiennent un sang rouge comme le sang artériel normal. L'endocarde du cœur gauche

offre des ecchymoses très étendues. On ne constate aucune lésion dans les oreillettes et le ventricule droit.

Pour s'assurer si le venin a été transporté loin du point d'injection ou s'il a été altéré au contact des tissus, j'injecte la sérosité exprimée des tissus, muscles et tissu conjonctif infiltré à deux cobayes. Chacun reçoit 1 centimètre cube à la face interne de la cuisse.

Le lendemain matin on trouve les deux cobayes morts.

Ils présentent toutes les lésions que produit le venin de vipère injecté directement sous la peau. Les tissus qui avoisinent le point d'injection sont infîllrés de sang sur une étendue considérable et il est absolument impossible de constater la moindre différence avec les lésions produites par le venin inoculé directement.

11 ressort de cette expérience que le venin ne se diffuse que lentement au loin, qu'il reste au voisinage du point d'inoculation pendant un temps long, et qu'il conserve son activité, puisqu'il est capable de tuer d'autres animaux de plus petite taille.

Expérience n^ 2.

Cobaye, Venin frais. — Un cobaye reçoit à. la face interne de la cuisse une injection hypodermique d'une petite goutte de venin frais en dissolution dans l'eau distillée. Les effets locaux et généraux se développent avec une grande rapidité et la mort arrive après trois heures.

A l'autopsie pratiquée immédiatement après la mort, on constate les lésions locales caractéristiques et une vive congestion des viscères digestifs.

Les tissus infiltrés et gorgés de sang qui avoisinent le point d'inoculation sont exprimés et fournissent une sérosité sangui-

noiente qui est injectée à la face interne de la cuisse d'un cochon d'Inde. Le lendemain, la cuisse de ce nouvel inoculé est fortement tuméfiée et très rouge. Ces désordres locaux diminuent ensuite insensiblement pour disparaître complètement après deux jours.

Dans cette expérience, la quantité de venin contenu dans la sérosité n'a pas été suffisante pour déterminer la mort d'un animal de même taille; mais elle l'était pour faire apparaître les effets locaux très marqués et très caractéristiques.

Expérience n° 3.

Chien moyen. Venin conservé sec depuis trois jours. — On injecte à la face interne de la cuisse une goutte de venin dissous dans 1/2 centimètre cube d'eau distillée. L'injection est très douloureuse, l'animal pousse des cris et cherche à fuir. Il ne s'appuie plus sur le membre malade et se couche. Il est triste, abattu. La cuisse offre une zone noire s'étendant tout autour du point d'injection et jusqu'au pli de l'aine. Ces lésions ont progressé rapidement et trois heures après l'animal a expiré.

Immédiatement après la mort les muscles sont excitables et se contractent énergiquement avec le courant induit. Les nerfs moteurs sont également excitables. Le diaphragme et le nerf diaphragmatique du côté opposé sont peu excitables; le nerf diaphragmatique du côté de l'injection est complètement inexcilable.

Les lésions locales sont identiques à celles déjà décrites. Il y a une infiltration sanguine considérable dans le tissu conjonctif et les muscles voisins du lieu d'injection.

On exprime le sang qui imbibe les tissus altérés; et deux grenouilles reçoivent chacune 1/2 centimètre cube en injection hypodermique.

Deux autres grenouilles reçoivent chacune i/2 centimètre cube de liquide exprimé du foie. Deux autres la même quantité de celui exprimé de la moelle et du cerveau et deux autres la même dose du liquide fourni par le rein (1 /2 centimètre cube) .

Les deux grenouilles qui ont reçu le sang exprimé des lésions locales sont mortes et offrent toutes les lésions caractéristiques de la mort par le venin. Les autres sont toutes restées dans leur état normal.

L'une des deux premières grenouilles, examinée immédiatement après la mort, a le cœur encore excitable dans les oreillettes ; les ventricules sont inexcitables. Les muscles et les nerfs moteurs sont excitables à Taide du courant induit. On ne constate pas de lésions locales bien nettes au point d'injection L'estomac et l'intestin sont vivement congestionnés.

L'autre grenouille est paralysée avant la mort complète; les excitations ne provoquent plus que de faibles mouvements réflexes et volontaires. Au moment où l'on croit l'animal mort, on ouvre le thorax et on constate que le cœur exécute encore quelques faibles et rares battements. L'estomac est congestionné et contient du sang dans sa cavité. Il en est de même de l'intestin. Sous la peau du dos il y a accumulation de liquide sanguinolent. Elle est vivement congestionnée ainsi que celle du ventre et de la face interne des cuisses.

Tous les muscles de cette grenouille sont excitables. Il en est de même des nerfs moteurs.

Cette expérience démontre donc que le venin séjourne longtemps dans les lésions locales engendrées au voisinage du point d'injection; qu'il ne se trouve pas en quantité appréciable ni dans le foie, ni dans les reins, ni dans les centres nerveux, car le liquide exprimé de ces tissus ne produit aucun effet toxique sur les grenouilles.

Puisqu'il découle des expériences précédentes que la plus grande partie du venin envahit peu à peu les tissus voisins du lieu d'inoculation, il y a lieu, dans la

pratique, de chercher à atteindre ce venin avant qu'il ne passe à l'absorption. On peut le détruire surplace, à l'aide de certaines substances comme l'acide chromique ou le permanganate de potasse en solution aqueuse à 1 p. 100, ou bien on peut favoriser son expulsion au dehors en incisant la plaie de morsure et mêmes les tissus avoisinants qui sont déjà atteints par le gonflement, et en y pratiquant des succions énergiques.

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