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CHAPITRE VIII

ANIMAUX DESTRUCTEURS. — LE HÉRISSON EST UN ENNEMI REDOUTABLE POUR LA VIPÈRE. — MOYENS DE DESTRUCTION DIVERS. — DÉFRI- CHEMENTS. — INCENDIE. — ALLOCATION DE PRIMES POUR FAVORISER LA CHASSE DU REPTILE.

Destruction de la vipère. — Il vient d'être démontré, par ce qui précède, que les deux espèces de vipères qui habitent la France sont dangereuses; qu'elles occasionnent fréquemment par leur morsure des accidents graves chez l'homme et les animaux. 11 importe donc de s'opposer à leur multiplication; il serait même à désirer qu'on pût arriver à leur destruction complète.

La question de la destruction de ces dangereux reptiles a préoccupé à diverses époques les sociétés savantes et les conseils départementaux. Après l'enquête faite sur la vipère par la société d'acclimatation en 1863, on a appelé l'attention des pouvoirs publics, des sociétés d'agriculture et des comices agricoles sur les inconvénients de la multiplication de ce dan-

gereux reptile, et l'étude de cette question a été soumise aux conseils généraux. Les mesures suivantes ont été proposées : favoriser la multiplication des animaux destructeurs des serpents; défricher et brûler les terrains infestés; et activer la chasse du funeste reptile par la fondation de primes.

1° Animaux destructeurs des vipères. — Les animaux destructeurs des vipères sont : parmi les oiseaux, le corbeau, la buse, le grand-duc, le faucon, le milan, la poule, le dindon, l'oie et le canard; parmi les mammifères, la fouine, le putois, le sanglier, le cochon et enfin le hérisson.

Parmi ces animaux, il n'en est qu'un seul qui soit appelé à jouer véritablement un rôle dans la destruction des dangereux reptiles : c'est le hérisson. Tous les autres n'ont qu'un rôle destructeur fort secondaire.

Les oiseaux de basse-cour, qui sont très adroits pour tuer les serpents à coups de bec, tout en évitant leurs atteintes, peuvent tout au plus jouer un certain rôle au voisinage des habitations; mais ils ne pourront jamais contribuer efficacement à la destruction des reptiles venimeux qui se tiennent au milieu des champs, des vignes, des friches et des bois.

Les oiseaux rapaces, ainsi que la fouine, le putois, le sanglier, sont trop nuisibles à bien des égards, pour qu'on puisse conseiller de favoriser leur multîplica-

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tion, dans le but de leur faire jouer uq rôle utile, dans la destruction des serpents venimeux.

Le hérisson est le seul destructeur des vipères dont on puisse encourager la multiplication. Cet animal^ essentiellement Carnivore, est un des plus utiles à l'agriculture. Il détruit les insectes, les mollusques, les vers et autres vermines qui compromettent les récoltes, et il fait une chasse active à la vipère dont il se nourrit à l'occasion.

Depuis longtemps déjà, l'opinion publique désigne le hérisson comme le destructeur par excellence des vipères. 11 est rare qu'une croyance ancienne, généralement admise, ne repose pas sur quelque fait d'observation et qu'elle n'ait pas quelque fond de vérité. On a vu, en effet, que les vipères disparaissaient des lieux où le hérisson se multiplie en abondance. Un des faits les plus probants est celui d'un pépiniériste de Lyon qui, ayant mis dans un terrain infesté de vipères, quelques hérissons, vit bientôt disparaître ces hôtes incommodes. Cependant le doute était encore permis; car on a signalé dans certains endroits l'existence de beaucoup de hérissons et de nombreuses vipères. C'est ainsi que dans son excellent rapport sur les vipères de France, M. Léon Soubeiran dit, que dans les fossés de Doullens (Somme), les hérissons abondent et les vipères ne sont pas rares.

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La question de savoir si le hérisson est véritablement un destructeur de vipères ne pouvait être résolue, d'une façon complète, qu'à l'aide de l'expérimentation.

Le docteur Lenz raconte qu'ayant mis une vipère dans une caisse où se trouvait un hérisson, il vit bientôt celui-ci se diriger vers le dangereux reptile, l'attaquer vigoureusement malgré la morsure qu'il en reçut et le dévorer en commençant par la tête.

Pendant la lutte, la vipère mordit énergiquement et à plusieurs reprises le hérisson au museau sans que celui-ci parût s'en émouvoir et sans qu'il en résultât le moindre trouble de sa santé. Le docteur Lenz conclut naturellement de cette expérience, quele hérisson est un excellent destructeur des vipères et qu'il reste réfractaire au venin de ces reptiles.

M, Cherblanc (1) s'exprime ainsi : « Le hérisson sent les reptiles enfouis, et avec l'aide de son museau et de ses petites pattes, il va les découvrir à trente et même quarante centimètres, s'en empare, et en fait sa proie. Si l'on doute de ce que j'avance, dit-il, qu'on se procure un hérisson et une vipère, qu'on les enferme ensemble, bientôt on verra le combat commencer, et la vipère ne tardera pas à succomber. Le hérisson rabat son casque épineux, se jette sur le

(1) Union médicale ^ 1870, n» 53, p. 754.

reptile, et avec ses dents* acérées lui casse la colonne vertébrale et lui coupe la tête. »

J'ai voulu me rendre compte, par Texpérience, de ce qu'il y a de fondé dans les affirmations des deux auteurs précédents. J'ai fait un très grand nombre d'expériences; je ne donnerai le résumé que des deux suivantes :

Le 20 août 1889, à 11 heures du. matin, on m'apporte un gros hérisson qu'on venait de capturer dans un verger. Je le place immédiatement dans une caisse où se trouve une grosse vipère rouge que j'avais prise deux jours auparavant. Quelques minutes après, le hérisson s'allonge, flaire les parois de la caisse et se dirige sans émotion du côté de la vipère. Celle-ci s'enroule immédiatement et se meten position de défense; elle dirige sa tête du côté de son agresseur et fait entendre un sifflement énergique. Arrivé à uae faible distance du reptile, le hérisson s'arrête, retire son museau sous le corps et dresse son casque épineux. 11 reste ainsi dans cette position jusqu'à 10 heures du soir, heure à laquelle on cesse de l'observer. La vipère, ne se doutant pour ainsi dire plus de la présence du hérisson qui se tient immobile et pour ainsi dire roulé en boule, rampe tranquillement dans la caisse et en explore tous les points pour chercher un orifice qui lui permettrait de s'échapper. Pendant ses nombreuses recherches dans les diverses

parties de la boîle, il lui est arrivé plusieurs fois de ramper à la surface du hérissou enroulé et immobile. 11 semblait qu'elle i^orait, sous ces piquants dirigés dans tous les sens, Texistance d'un ennemi redoutable. Le hérisson, non apprivoisé, ne se déroule que pendant le silence de la nuit, aussi nous a-t-il été impossible d'assister au combat des deux animaux en présence. Le lendemain matin, on trouva le hérisson enroulé en position de repos. La vipère, au contraire, avait cessé de vivre; son long corps était étendu inerte et la tête avait disparu. Le hérisson n'a rien présenté d'anormal les jours suivants. Cette expérience nous a montré que le hérisson tue la vipère sans danger pour lui ; mais elle ne nous a pas renseigné sur la manière dont il se préserve du venin.

Après avoir apprivoisé plusieurs hérissons, j'ai pu assister ensuite fréquemment au combat qu'ils livraient au reptile, et montrer ce spectacle à de nombreuses personnes.

Voici le résumé d'une de ces expériences :

Le 17 août 1890, j'introduis dans une cage une grosse vipère rouge que je venais de capturer et deux hérissons adultes que je conservais au laboratoire depuis plusieurs mois et qui étaient apprivoisés. La vipère s'empresse de se mettre dans un coin de la cage et de s'enrouler en position de dé-

fense. Les deux hérissons flairent les parois de la caisse et se dirigent vers le reptile; ils s'approchent avec prudence. Arrivés dans la zone dangereuse, on les voit abaissant leur museau vers le sol et dressant en avant les épines qui surmontent la têle. Hs ont ainsi le nez, les lèvres et la partie antérieure de la face protégés comme par un véritable casque épineux.

La vipère, se voyant serrée de trop près par les hérissons, les frappe à deux ou trois reprises sur les épines du casque ou du dos. Naturellement, ses crochets ne peuvent entamer la peau de ses ennemis : le venin se perd inutilement contre les épines dont le corps est hérissé. Voyant que ses morsures restent infructueuses, la vipère recule et cherche à fuir; mais les hérissons la saisissent vivement, l'un vers le milieu du corps, l'autre vers la queue; ils serrent fortement leurs petites mâchoires et font entendre un craquement assez fort d'os qui se brisent. Néanmoins la vipère se retourne vivement, et frappe encore quelques coups inutiles sur les épines. A partir de ce moment, les hérissons paraissent complètement rassurés; ils se jettent sur la tête et le cou de la vipère; celle-ci leur porte encore plusieurs coups dont quelques-uns frappent le museau; mais ils ne paraissent nullement s'inquiéter de ces morsures tardives : ils saisissent vigoureusement le

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re lile par Ja tête et le cou elle tuent rapidement; puis ils se mettent à le dévorer en comniençant Fun à la tête, Tautre à la queue.

J'ai répété des expériences du même genre un très grand nombre de fois et j'ai toujours obtenu les mêmes résultats. Invariablement les vipères ont été tuées et dévorées en partie ou en totalité. Dans tous les cas la tête avait disparu.

Il est donc certain que le hérisson est un destructeur de vipères; il est certain qu'il n'éprouve généralement aucun malaise à la suite des combats qu'il livre au dangereux reptile.

Est-il réfractaire à l'action toxique du venin comme le soutient le D*" Lenz, ou bien se préserve-t-il simplement par son adresse des morsures venimeuses de la vipère?

L'expérience suivante démontre que le hérisson n'est nullement réfractaire au venin :

Un hérisson adulte, capturé depuis deux jours et jouissant d'une santé parfaite, reçoit en injection hypodermique, sur le côté du dos, la valeur de quatre gouttes de venin de vipère frais étendu de son volume d'eau. Au moment de l'inoculation, l'animal éprouve une certaine douleur, car il se met en boule.

Dix minutes se sont à peine écoulées, qu'il se déroule et tombe inerte sur le côté. On l'excite,

iJ ne réagit plus et cesse de s'enrouler. On le prend alors dans la main et on constate qu'il a de fortes nausées, qu'il fait à plusieurs reprises de vigoureux efforts pour vomir et enfin qu'il rend un liquide chargé de bile. Un moment après, la respiration est très faible; les mouvements volontaires et réflexes ont complètement disparu, l'animal reste dans la position qu'on lui donne. La respiration continue encore pendant quelques minutes en s'affaiblissant de plus en plus et enfin elle s'arrête; l'animal meurt après avoir effectué quelques bâillements. La mort est survenue moins d'une demiheure après l'inoculation.

L'autopsie est faite immédiatement. On découvre une congestion et une extravasation sanguine au niveau du point d'inoculation. L'intestin grêle est fortement congestionné, sa muqueuse est très rouge. Aucune lésion du côté de l'estomac et du gros intestin. La masse ventriculaire du cœur est dure et semble contractée. Les oreillettes sont gorgées de sang et la droite se contracte encore spontanément et rythmiquement. Ces contractions sont rendues plus fréquentes et plus vigoureuses par des attouchements de sa surface. Ces mouvements de l'oreillette droite se prolongent pendant plus d'une heure. On excise enfin le cœur et l'on voit les mouvements se produire encore pendant quelques secondes, puis

s'arrêter. 11 est cependaot encore possible de provoquer des contractions isolées en piquant ou en touchant l'oreillette. L'autopsie n'a pas montré de lésions apparentes dans les autres organes. Les globules du sang étaient petits et sphériques.

Cette expérience démontre que le venin de vipère, déposé dans les tissus vifs, développe ses effets toxiques sur le hérisson comme sur les autres animaux mammifères.

Le hérisson n'est donc pas réfractaire au venin de la vipère, il tue cependant ce dangereux reptile et en fait sa proie. Il faut nécessairement admettre que cet animal, au moment où il livre combat à la vipère, sait se préserver de ses morsures. C'est en effet ce qui a lieu, comme le démontre l'expérience que je viens de citer antérieurement.

Au début du combat qu'il livre au serpent, le hérisson se préserve avec soin de ses morsures en cachant son museau sous son casque épineux; plus tard, quand la provision de venin est épuisée et que les morsures ne sont plus dangereuses, il se jette résolument sur la tête de la vipère malgré les morsures que celle-ci peut lui faire. La provision de venin s'épuise dans les premières morsures portant sur les épines, de sorte que les piqûres ultérieures ne sont plus ni venimeuses ni dangereuse§. Si le hérisson était mordu au museau dans un

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