‹ Les virtuoses du TrottoirChapitre 1 sur 6 · PARIS P. LEBIGRE-DUQUESNE, LIBRAIRE-ÉDITEUR · texte numérisé non relu

PARIS P. LEBIGRE-DUQUESNE, LIBRAIRE-ÉDITEUR

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LES TÇTAfiEUSES POUB UlNT-UZàRf

liCS 'WojmgwuÊem pour Saint-Iiasare.

De temps en temps, par mesure administrative, la police fait deff* rafles de femmes dans Paris. Dernièrement, une maison de la rue des Martyrs (le n® 35) fut complètement vidée. On y arrêta toutes les femmes qui y demeuraient ; on dut requérir plusieurs voitures pour les transporter à Saint-Lazare. Il va sans dire ^u*une foule énorme stationnait pour voir ce triste spectacle, absolument comme quand op regarde vider Tégoutcollee-

teur. Un gamin était sur le trottoir au moment où les voitures partaient, il s'écria gaiement : Les voyageuses pour Saint- Lazare.

La première étape est la plus douloureuse quelquefois pour la jeune ûlle, mais le plus souvent pour les parents.

Une des reines de Gadouville^ qui a, à ses pieds, les fils des nobles du premier empire et tous les desc^dants des croisées sans distinction d'âge, me disait un jour 6n parlant de ses adorateurs : Les imbéciles, ils ne com-

prennent pas que je venge les femmes à ma manière, les mères de famille qui meurent de 'trop d'honnêteté et de trop de misère, et que, si je tente parfois l'ouvrière par mon luxe insolent, ma fin doit leur dire : Ne m'imitez jamais.

La province nousfournit beaucoup de voyageuses, mais elles deviennent \iiQ parisiennes.

Celles-là, dès l'âge de sept ou huit ans, travaillent dans les filatures du Nord, un travail herculéen comparé à la jeunesse. Douze heures en moyenne par jour dans une atmos-

phôre chaude et écœurante, des gifles comme récompense, et pour le tout 50 centimes par jour.

L'hiver, à cinq heures du matin, il faut qu*elles partent à l'ouvrage, à peine vêtues d'un haillon sans nom, débri d'un jupon de la mère, grelottant à travers les chemins, sous la pluie qui les mouille jusqu'aux os, par le froid qui les mord, bleuit et gerce leurs pauvres membres, les pieds, le plus souvent nus, dans d'affreux sabots de bois blanc.

Le jour, une soupe fitîte d'herbes à peine

salée, pas de viande, du pain bis et du fromage à la pie.

Le soir, des pommes de terre à l'eau, pas de feu, à p^ne de lumière à la maison. Les malheureux ont beaucoup d'enfants : quelquefois elle est Taînée; il faut, pour surcroît de besogne, qu'elle berce les petits. La pauvre enfaut les berce quand elle s'endormirait si bien ; elle leur chante de sa voix grêle et plaintive : Dodo, Venfani do.

Le père, l'humeur aigri par la souffrance^ gronde et tempête ; la mère, abêtie par des

enfantements successifs, tousse et crache son dernier poumon dans un coin ; elle maudit les hommes, Dieu, tout en un mot.

Le plus souvent il n'y a qu'une pièce dans ce pauvre logis ; les enfants, dont Pimagination est en éveil par les conversations de l'atelier, surprennent les secrets du ménage, secret qu'une charitable commère leur expliquera le lendemain.

A treize, quatorze ou quinze ans^.que saisje, le malheur n'attend pas le nombre des années, elle tentera elle môme l'expérience.

Souvent ce n*est pas de son plein gré, car si elle est jolie, si ell^ excite la concupiscence de ceux qui remploient, elle cède sous la menace d'un renvoi immédiat de l'atelier, elle préfère encore cela à manquer de pain, c'est sa première transaction avec sa conscience.-

Voilà la première étape en province.

A Paris, nous n'avons pas tout à fait les mêmes misères. La charité en sauve quelques-unes du gouffre de la prostitution ; elle leur tend du pain et des livres.

Mais il 7 a un aatre danger : l'incurie des parents. L'enfant va seule en classe, elle Ta seule faire les commissions du ménage, elle polissonne avec les gamins, elle s'arrête aux vitrines des magasins de nouveautés ; à dix ans elle compare déjà sa toilette avec celle qui s'étale à ses jeux ; le velours et la soie lui donnent des frémissements; ses yeux se dilatent d'envie; elle retourne à la maison paternelle toute rêveuse^ en se disant mentalement : Quand je serai grande !

Elle grandit et un jour elle n'a plus rien à apprendre. Le père et la mère furieux^ au lieu d'être indulgents, au lieu de se souvenir

yGoagle

qa^Is sont les premier^ coupables, chassent l'enfant qui se trouve sur le pavé de Paris avec tous les appétits de la jeunesse, tous les vices en germe, sans même une pierre pour reposer sa tête ; mai^ rassurons-nous, un homme ne trouve pas facilement à coucher, une femme trouve toujours.

En voici la preuve» c'est un procès qui date de loin, mais qui pourrait dater d'hier.

« Quand je demandais à mon mari de quoi

acheter du pain âmes enfants,^ il me répondait brutalement : « C'est toi qui les as faits, c'est « à toi à les nourrir. » Unmatin, les petits malheureux pleuraient et criaient, ils n'avaient pas mangé depuis vinçt-quatre heures. Leurs cris ont réveillé mon mari qui s'est mis dans une colère affreuse et qui m'a dit que si je ne les faisais pas taire, il allait les corriger. « Coniment voulez-yous que je les fasse taire? « lui ai-je répondu, ils souffïent, ils meurentde « faim. » Alors il a pris quelques sous dans sa poche crt les leur a jetés à la figure en leur disant : « Tenez, goulus, et ne hurlez plus cornac me cela, ou je vous donne le fouet d'impor- « tance. » ^

CV/tait SEPT sous que mon mari leur avait jetés; avec cela,* j'ai acheté du lait, un peu de pain, et mes pauvres petits ont mangé un peu. Moi je n'ai rien pris, il n'y en avait déjà

pas trop pour eux. Je n'ai pas voulu leur rogner leur part.

— C^est dans ces circonstances que vous avez fait la connaissance de R?...

— Oui, monsieur. M. R. . . demeurait dans notre maison, il me voyait souvent si triste et les yeux si rouges, il entendait mes enfants pleurer, il oonnaissait la conduite de mon masi, et il est venu quelquefois à mpn secours... J'étaiB bien reconnaissante envers celui qui donnait du pain à mes enfants quand leur père leur en refusait.

•^- Votre reconnaissance se comprend, mais elle ne devait pas aller jusqu'à»roubli de vos devoirs.

— Cela ne ftt jamais arrivé, si mon mari

ne m'eût pas mise à la porte... Uu jour qu'il était rentré à moitié ivre, il m'a dit que ça l'ennuyait d'entendre toujours une femme se plaindre et des enfants pleurer, et il m'a renvoyée en me donnant vingt-cinq francs et en me disant qu'il ne voulait plus entendre parler de moi et de mes enfants... Ces vingtrcinq francs ne m'ont pas duré bien longtemps, comme vous pensez. C'est alors que M. R...

me proposa d'aller chez lui pour tenir son ménage, en me disant qu'il aimerait mes enfahts comme les siens... J'y ai consenti avec joie , et puis je ne sais pas comment ça s'est fait. ..

Le Tribunal condamna cette malheureuse à huit jours de prison, vu les circonstances atnuantes.

Voilà la première étape à Paris.

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> LES PROXëN&TE

EâeB Proxénètes*

Pour quel(îue8-iines, la première étape, c'est le terme du voyage. Les malheureuses qui ont du cœur ou de la rolonté préfèrent la mort à la honte. Celles-ci, c'est l'exception : la plupart, lorsqu'elles errent déchirantes, déchirées, trouvent sur leur cljeniin de ces femmes sans nom que les trihunaux châtient quand ils le peuvent, de ces femmes qui sont là comme l'araignée immonde, prêtes à sucer Targent o\i l'honneur de ces pauvres crécitu-

res, de ces femmes qui les lancent, qui leur fournissent tout, des hommes, des meubles, du linge, en un mot qui exercent la traite des blanches.

Les lanceuses^ autrement dit les proxénètes, lorsqu'elles sont prises par la police, sont, ainsi que je Tai ditplushaut, jugées sévèrement.

En voici un exemple récent :

Le 10 juillet 1866, le prétoire de la 6° chambre correctionnelle offrait un curieux spectacle, ou plutôt un triste spectacle. Douze

femmes étaient assises sur le banc des prévenues; l'auditoire était rempli de leurs victimes. Beaucoup d'hommes appartenant à la haute fashion se trouvaient à ce scandaleux rendezvous , les uns comme témoins , les autres comme curieux.

Voici la sténographie de l'audience ; cela peut se passer de commentaires.

M. le président. — La femme S... ne s'estelle pas vantée devant vous d'avoir tiré L. M. de la misère en lui procurant un vieillard !

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