‹ Les virtuoses du TrottoirChapitre 2 sur 6 · C... L... — De onze cents francs, oui, monsieur · texte numérisé non relu

C... L... — De onze cents francs, oui, monsieur

La femme S... — Je ne nie pas la robe, mais je nie le vieillard.

C... L. .. — Madame S... peut nier tout ce qu'elle voudra, mais moi je dirai tout ce que je sais. Madame S... a été très-malhonnête avec moi ; elle allait chez un monsieur avec qui j'étais et qui était étranger; elle lui faisait des scènes indignes, elle lui disait : ^ Tous ôt^s un escroc, un ôlou et une canaille, si vous ne me payez pas. » Ce monsieur, pour s'en débarrasser, a été obligé de lui faire des billets; quand je ne lui donnais pas d'argent, elle me disait que je ne savais pas me faire payer

MES OâNTS*

M. le procureur impérial. — Et de jeter les amants de cœur par l'escalier?

'^C.é. L... — C'est' à ma femme de chambre

qn'elle a* dit cela, mais ma femme de chambre me Ta redit. Madame S... était très-intrigante POUR NOUS ^BNDRE, et aprôs, pour se faire payer , elle m'a conseillé d'aller à Bruxelles rejoindre Cécile, et que j'y ferais de bonnes affaires,

M. le président à la prévenue. — Ainsi vous faites aussi l'exportation?

La femme S... — Je ne connais personne à Bruxelles, rien que mon avocat.

M. le président, — Vous avez donc un avocat à Bruxelles? '

La femnieS... — Mais, monsieur, dans mon métier, c'est forcé. Tous ces messieiirs qui font des dettes s'en vont en Belgique : si on n'avait pas là quelqu'un qui prenne vos intérêts, on serait ruiné en trois mois.

C... L... — J'oubliais de vous dire que madame S... m'a envoyée une fois chez madame

V. . . pour me donner de bom conseils et me tirer les cartes. Madame V... m'a fait le grand jeu, m'a promis beaucoup de bonheur et m'a dit : « Surtout, ma belle enfant, puisque vous êtes jeune et jolie^ ne restez pas dans tinaction. »

L... C... déclare que la femme S... lui a loué* une chambre et Fa habillée; elle ^'oute que, quand elle ne lui donnait pas d'argent, elle lui faisait des reproches et lui disait que, quand on devait, il fallait faire de l'argent pour payer.

Lecture est donnée à l'audience de la déposition écrite de mademoiselle S. L... J'habitais rue Sainte-Appoline lorsque je fis connais-

sance avec madame S... Elle me dît que j'habitais un quartier où il n'y avait rien a faire et me proposa de me louer, rue de la Madeleine, un appartement de 18,000 francs par an. Cela me sourit, j'acceptai; et, pour être digne de cet appartement, elle m'a fourni de la toilette pour 6,000 francs. Je dois dire qu'elle ne m'a jamais proposé personne, elle m'a seulement envoyé une cuisinière que j'ai gardée un an.

M. r avocat impériaL — Il faut toujours avoir des intelligences dans la place!

Un sieur H..., concierge dépose :

Madan^ S... a loué dans notre maison un appartement de 800 francs en novembre der-

aier; elle Ta sous-loué à mademoiselle L...C... à raison de deux cent cinquante francs par mois. La conduite de cette demoiselle laissait beaucoup à désirer, surtout de la part des amis de son entreteneur.

Un autre concierge, dépose :

Madame S... logeait des femmes dans sa maison et leur fournissait des toilettes. Elle venait tous les jours trois ou quatre fois leur demander de Targent.

Un témoin, mademoiselle E... R..., déclare qu'elle afait connaissance demadameS...ipar une de ses amies. Deux ou trois fois elle m'a vînvojé chercher par sa bonne pour aller chez Me et me faire connaître des hommes». .J'avais

alors Dix-Hurr ans I J'ai été deux ans sans la revoir. Après ce temps, elle m'a envoyé chercher par sa bonne, et nous avons recommencé à faire des affaires ensemble deux au trois fois. Quand :je ne voulais pas accepter, elle me disait que c'étaient des messieurs très-bien. Elle tenait une pension où il y avait des messieurs et des dames, et au-dessus elle faisait des MARIAGES. C'cst elle qui recevait ce que les hommes donnaient, elle nous donnait ce qu'elle voulait. Elle m'avait un jour promis cinq louis et elle ne m'en a donné qu'un.

Mademoiselle A... L... — J'ai logé chez ma- L dame S i, je .lui payais pour cela 350

FRANCS par mois, plus 2 fr. 50 par jour pour le dîner. Il y avait toujours des hommes chez elle ; c'est elle qui réglait les conditions avec eux; LE PRIX ORDINAIRE était de cent francs : elle gardait la moitié et souvent plus.

Mademoiselle E... C..., vingt ans.— Il j a

deux ans que j'ai connu madame S i, qui

tenait une table d'hôte, je ne suis allée chez elle qu'une fois, car elle m"a trompée : sur 25 LOUIS qu'elle a reçus, elle ne m'en a donné que 101

Mademoiselle M. . . A: . . — Je connaissaiif une dame qui logeait chez madame S.....i. Un jour, je suis allée chez elle, j'y ai rencontré un monsieur qui ne m'a pas été présenté par elle; ce monsieur m'a payée directement et j'ai gardé de même.

Mademoiselle S...P... de G.. .ô.— J'ai été locataire de madame S...i, en 1865, pendant six mois, je mangeais à sa table d'hôte; elle admettait des étrangers qu'elle nous présentait au dessert. Je dois dire qu'elle s'est bien conduite avec moi. L'habitude, à ce que l'on m'avait dit, était qu'elle retenait la moitié de ce que donnaient les messieurs, cela ne lui est arrivé qu'une seule fois de partager avec moi, encore

elle m'a dit que c'était parce qu'elle avait besoin d'argent.

M. le président, à la femme D... — Vous avez dit, dans Tinstruction, que vous, votre mari et vos enfants demeuriez chez une amie, mais vous avez néanmoins loué un appartement rue de la Victoire, où la prévention soutient que se rendaient des hommes et des femmes qui, pour un prix convenu, y passaient quelques heures, soit de jour, soit de nuit. Vous avez dit aussi que cet appartement était destiné à recevoir vos élèves. Il y a bien en effet un piano dans cet appartement, mais tout le reste de Tameùblement indique à quel usage il était destiné. Ne convenez-vous pas

que vous n'y avez jamais donné de leçons de piano?

La femme /).... n. — J'en conviens, monsieur, mais je nie avoir loué l'appartement pour l'usage que vous dites.

M. le président. — Puisque vous ne l'habitez pas et que vous n'y donnez pas de leçons, à quel usage pouvait-il vous servir?

La femmeD..,,n,—k mon usage personnel, j'y allais voir un ami qui l'avait loué pour nous y réunir.

M. le président. — Ainsi, pour éloigner la prévention qui pèse sur vous, vous ne craignez pas de simuler une faute qu'une femme n'avoue jamais, même au risque de vous voir donner un démenti par les témoins.

En effet, quatre jeunes filles, successivement appelées à la barre, déclarent qu'elles

ont été engagées par la femme D....n à venir à l'appartement de la rue de la Victoire; qu'elles s'y sont rendues; que là elles ont trouvé des hommes avec lesquels elles ont été mises en rapport, et que la femme D....n retenait une partie de l'argent que donnaient CCS hommes.

Sfedemoiselle F... Z)....d. — J'avais connu madame 6.... a comme marchande de dentelles et j'avais fait quelques affaires avec elle; je lui devais môme quelque chose, lorsqu'un jour elle me proposa de faire la connaissance d'un monsieur. J'ai pensé que ça me racquitterait avec elle, et en effet, sur trente louis que ce

monsieut» a donnés, elle ne m'en a donné que DIX et en a retenu vingt.

L'audience est renvoyée à huitaine pour le prononcé du jugement.

AFaudience indiquée, M. Tavocat impérial I Manuel soutient la prévention contre les pré-

! venues.

Voici la fin de son réquisitoire :

n Nous erojons avoir apprécié légalement tous les faits relatifs à chacune des prévenues, et nous nous demandons quelles pourront être les objections de la défense.

« J'en prévois une, elle vous dira que toutes ces jeunes filles, déjà perdues depuis longtemps, sans frein, sans principes, ne peuvent inspirer aucune confiance à la justice ; qu'elles sont venues mentir effrontément à cette barre et rejeter sur de' prétendues incitations dont elles auraient été victimes, le dérèglement précoce de leurs mœurs.

Et pourquoi ces jeunes filles mentiraient^ elles?

«Quel motif de haine pourraient-elles avoir contre ces femmes, qu'à leur point de vue elles doivent considérer comme leur providence f

« Quelle vengeance auraient-elles à exercer contre elles?

«Nous avons déjà quelque expérience des affaires criminelles, eh bien, dans ces débats, une chose nous a frappé : toutes ces filles, je dis toutes, sans exception, ont redit k cette barre les mêmes choses exactement que celles qu'elles avaient déclarées dans l'instruction, et cela malgré l'animation de l'audience, malgré tous les regards tombant sur elles et cherchant à surprendre leurs plus secrètes pensées; toutes leurs dépositions ont eu cette précision, cette sûreté de mémoire, cette concordance qui, selon nous, est le cachet de la vérité. En se présentant devant la justice, ces filles savaient qu'elles devaient dire la vérité. Qu'on ne s'étonne pas : dans les consciences les plus abaissées, en présence de Dieu d'abord, et de la majesté de la justice ensuite, le

sentiment de la vérité est dominant. La preuve qu'elles ont dit la vérité, c'est qu'elles n'avaient rien & y gagner et tout à y perdre. En la disant elles s'abaissaient, elles avaient les aveux les plus pénibles à faire; mieux eût valu cent fois pour elles garder le silence, et cependant elles ont parlé. Elles ont donc dit la vérité,

« La défense dira peut-être encore que ces jeunes filles, à l'époque où se sont accomplis les faits de la prévention, avaient déjà quitté le sentier de la vertu pour suivre une voie contraire, où elles avaient acquis non moins d'expérience que do notoriété. A cela je n'ai rien à dire, si ce n'est que la loi pénale ne tient aucun compte d'objections de cette nature.

«Le fait en lui-même, je le répète, je ne puis le méconnaître ; j'^outerai môme, car

pourquoi le tairais-je? que le sentiment général que j'ai éprouvé en étudiant cette volumineuse procédure a été celui d'une véritable tristesse.

«Oui, quand j'ai vu toutes ces jeunes filles, les unes après les autl^s, dans un langage uniforme pour parler de ces marchés honteux dont leur propre prostitution était l'objet, disaient ! « J'ai fait tant d'affaires avec telle «femme ; je n'en ai fait qu'une avec celle-ci; «je n'en ai point fait avec telle autre, » absolument comme s'il se fût agi d'un trafic ordinaire; ohl je l'avoue, je me suis dit qu'il y avait là une bien profonde^ une bien regrettable, une bien douloureuse immoralité. Mais, tout en m'aflîigeant de cette perversité précoce de moeurs et de langage, je me suis dit en môme temps que c'était un devoir pour le ministère public de s'armer de cette immo-

ralité même pour demander au tribunal tine répression empreinte d'une fermeté légitime et nécessaire. Dans de certains milieui, dans de certaines classes, plus le sens moral 8*al* tère et s'abaisse, plus grandit la prostitution occulte et luxueuse ^ui ne perd certes pas ce nom parce qu'elle élôve ses tarifs, plus il importe que la loi pénale maintienne rigoureusement son empire, affirme avec autorité les principes tutélaires.

« DaBS cette grande cité de Paris où la foule se pressé, où inévitablement les fices et les passions abondent, vous savez combien les dangers dé la séduction personnelle sont

grands et multipliés^ quels ravages elle exerce. Eh bien, il faut que le proxénétisme ne lui vienne pas en aide, ou, si cette désolante industrie ne doit pas disparaître, il faut au moins qu'il respecte la Jeunesse, quHl ne corrompt pas toujours au début, mais dont il entretient et développe la débauche par les facilités qu'il lui procure et Tor qu'il lui prodigue.

«Voilà la loi, voilà la morale, voilà les exigences des nécessités sociales, voilà le résultat que^votre jugement concourra à obtenir.»

Elles furent condamnés à des peines sévères.

Dans tous les pays du monde le proxénétisme est réprouvé. Au Japon, où la prostitution est élevée à la hauteur d'une institution d'utilité publique, on reçoit les

filles publiques dans la meilleure société ; les proxénètes,au contraire,quelque riches qu'elle deviennent, ne sont jamais reçues dans la société des honnêtes gens ; on les traite comme les gens les plus bas de la lie du peuple, on les oblige d'e^vojer leurs domestiques pour aider Texécuteur des hautes œuvres.

Ainsi que nous l'avons vu plus haut, la proxénète est une voleuse ; la lille qu'elle a vendue et livrée n'a garde de se plaindre.

C*est ainsi que la mère Laplanche a gagné une belle fortune : elle faisait venir chez elle des pauvres filles, elle leur remettait une somme ridicule, cinq francs par exemple, lorsqu'elle en touchait soixante.

Voici une note copiée qu'elle remettait à une de ces malheureuses qui se plaignait :

elle sera plus éloquente aue toutes les paroles possibles.

Locacion dunne chemize garnit de dantailes pour resevoir dignemans mossieu le ba-

vont \ùfr.

Chembre jone — une nui ...... 20 »

2 vaires de Groiselle 12 »

2 bougit 8 »

Par fini 5 »

Donnait a Sarat • • 5 »

Totalle 60 fr.

LA CHASSE A GOUftRK

Ija CnhMwe à eourwt»

Qu'elles soient lancées par les proxénètes ou qu'elles se lancent seules, le résultat est le même.

I Quelqu'un accusait le duc de Richelieu

I d'avoir l'habitude de prendre ses maîtresses dans le ruisseau ; Richelieu répondit : Mats les femmes n'ont pas de rang, mon cher.

Nous partageons la doctrine de Richelieu à l'égard des femmes; la preuve, c'est que tous les jours les femmes perdues augmentent dans une proportion inquiétante, et si cela continue, dans dix ans d'ici on montrera une femme honnête comme un phénomène ; quand M. Prudhomme donnera une soirée, il mettra sur ses cartes d'invitations. Nous aurons une femme honnête/

À Paris, on encourage la prostitution, mais on ne la protège pas; à Londres on fait mieux: les femmes dont l'immoralité est no* toire sont protégées d*une manière bizarre»

mais enân elles sont protégées*. Un créancier ne peut saisir ni leurs robes, ni leurs

jupons, ni leurs bijoux, reconnus par la Im comme des instruments de travail»

Chez les Lydiens, les filles n*avaient le droit de se marier qu'après avoir gagné leur dot par la prostitution.

A Héliopolis les parents les prostituaient aux étrangers pour s'assurer de quoi vivre.

C'est l'empereur Constantin qui abolit cette abominable coutume dans le' rojaume d'Astrakan. Au Tbîbet et à Madagascar les filles ne trouvaient à se marier qu'après avoir perdu

leur virginité. Les plus débauchées sont celles qui s'établissent avec le plus de &cilité.

En Arabie on voit sur les grands chemins des femmes qui s'offrent aux pèlerins qui vont à la Mecque, pour en avoir des enfants, auxquels un pareil commerce imprime un caractère de sainteté.

La république d'Athènes entretenait les prostituées et les forçait à porter des robes brodées à fleurs.

La prostitution est aussi ancienne que le monde.

Son empire ne connaît point d'interruption.

Ilaajouté aux désordres la démoralisation des temps barbares, il souille les époques de la civilisation ; et la raison, en interrogeant le mécanisme de Tordre social, découvre dans ' Texistence de ce même abus un mal honteux à conserver, impossible à détruire.

A Paris, on compte environ un huitième de la population femelle livré à la prostitution. L'auteur des Tableaux de Paris disait : « Ce qui nous inspire un profond effroi, c'est que, si la prostitution venait à cesser tout à coup, vingt mille filles publiques périraient

de misère, les travaux de ce sexe malheureux ne pouvant pas suffire à son entretien ni à sa nourriture. »

La bonne. — Madame sort-elle ?

Rosa.-— Crois-tu que la marmite va bouillir toute seule ?

La bonne. — Non ! Quelle toilette faut-il à madame ?

Rosa. — Ma toilette mauve. Je vais à l'Exposition, on dit qu'il y a du monde chic.

Ah I à propos, tu sais, si on vient comme ^'habitude de quatre à six, je n'y suis pas, j'ai mieux à faire. Tu n'as pas besoin d'être polie. Mets des cartes dans mon porte-monnaie.

Cette conversation a lieu presque tous

les jours, sans variante, rues Broda, Clauzel, Navarin des Martyrs. Saint- Georges^ eto*

Vers midi ces dames descendent, jamais seules, toujours deux.

Pourquoi ?

D'abord cela pose et donne une contenance^ ensuite Vamie, souvent vieille, est trôs-utile ; elle engajg^e les affaires ; elle prélève sa part, bien entendu. Dans Breda streel^ Vamie se nomme la femme quioblige,

Il ne faut pas croire que la femme qui oblige soit un mythe, qu'elle a été créée par l'imagination d'un chroniqueur à court de copie; non, elle existe si bien qu'un procès d'hier

— oC

(celai de la femme Frigard), nous la montre dans toute sa A2(fe2/r, répondant au président avec un cynisme incroyable.

Le président lui demandait, à propos d'achat de bijoux qu'elle avait fait: Où avez-vous eu de l'argent?

Elle répondit : — J'avais 2,000 francs.

— D'où provenaient ces 2,000 francs?

— De mes remises.

— Quelles remises?

— Des remises que me faisaient les hommes qui venaient voir mon amie.

La femme qui oblige est parfois honnête, c'est-à-dire qu'elle ne prélève qu'une commission minime.

Celle-ci est une exception.

Mais revenons à nos virtuoses, les voilà toutes deux en routes, les plus courageuses dès midi, et les autres vers quatre heures.

Depuis quelque temps elles sont un peu plus pâles que de coutume ; il semblerait que les étrangers les préfèrent ainsi. Ou bien serait-ce pour ressembler davantage à la femme

du monde, dont la pâleur aristocratique est un signe de race ? De cette façon on ne sait pas où la cocotte commence, si on sait où elle unit. Du reste, devant le blanc de perle toutes les femmes sont égales. C'est un axiome érigé en loi chez les virtuoses du trottoir.

Pour distinguer Tâge ou la beauté de ces péripatéticiennes, il faut être d'une assez jolie force sur l'aquarelle; je suis sûr que plus d'une a pour bréviaire l'Art d'accommoder les restes.

En route elles marchent lentement, distri-

buant de droite à gauche un coup d'œil qui promet bien des choses ; elles se retroussent de manière à faire sortir d*un flot de mousseline un bas blanc et bien tiré. Quelquefois la jambe est bien faite, avantagée qu'elle est par des bottines montant à mi-jambes et garnies de talons Louis XV. Si leur toilette extravagante et voyante fait retourner les passants, tant mieux, elles ne pratiquent pas le proverbe : A bon vin pas d'enseigne.

Si elles se font suivre par leur toilette élégante ou par un coup d'œil furtif, on les voit suivantleur chemin, les yeux baissés, le maintien modeste ; rien dans leur tournure ne dôeôle leur vie déréglée* Elles s'arrêtent à la

porte d'une maison ordinairement de belle apparence ; là elles attendent le Monsieur, elles s'expliquent ouvertement avec lui, et s'il entre dans leurs vues, il est introduit dans un appartement élégant ou môme riche, où l'on ne rencontre ordinairement que la dame de la maison

MabîUe, le Casino et Bullier sont les endroits hantés par ces dames.

Le bat Bullier, que chacun connaît au moins de réputation, est depuis quelques années le rendez-vous de deux classes d'indi-

vidus qui se mêlent sans se confondre ; les uns, des étudiants, desartistes, dansent comme des perdus ; on sent qu'ils sont là pour eux. Entre les quadrilles ils se 'tiennent sur les côtés latéraux de la salle et ils consomment, ils fument dans de grosses pipes, cela répand une odeur acre et nauséabonde, une fumée noirâtre qui culotte ces dames ; rassurez-vous, le blanc de perle est là.

Les autres sont des gandins, des cocodès, des petits crevés, des gens riches ; ils sont là, gantés de blancs comme pour une grande cérémonie ; ils se tiennent graves, compassés, de crainte de déranger Tharmonie de leurs cravates oude briser leurs faux-cols; ils sepous-

sent, se heurtent, se marchent sur les pieds dans un espace plus long que large qui forme Tun des bouts de la salle, espace que Ton nomme ajuste titre le marché.

Le marché! comme on se croirait à Constantinople en prononçant ce mot. Il est pourtant extrêmement juste. C'est là que se tiennent les virtuoses du trottoir; c'est là qu'on les marchande, qu'on les loue ; elles aiment mieux cela que d'être conseillées.

Il y a le choix: des brunes, des blondes* , des rousses; des cheveux échevelés, des adolescentes pour les vieux, des mûres pour les j eunes; des facespâles ou des faces rougeaudes ; des grasses ou des maigres. Le marché esthien

assorti, bien achalandé, lamisère et la luxure l'alimentent. Sur ce marché on n'entend parler que de louis.

— Donne-moi cinq louis?

— Âh! non, c'était bon Tannée passée; mais tu as vieilli.

— Oui, mais je suis à la mode. J'ai été entretenue par le duc de B... ; j'ai plus de chic.

— Ça m'est égal.

— Allons, donne-moi quatre louis, j'ai un billet à payer demain.

— Non, trois si tu veux.

— Allons donne, les aflRaires vont mal.

Celle-là, c'est la cynique.

La timide dit simplement : Tu me feras un petit cadeau.

Du reste, la plupart des hommes qui fréquentent BuUior sont coiés par ces dames ; elles ont un langage particulier pour cela.

Exemple, un gandin lorgne les femmes qui sont sur le marche : Trois urges, diront cellesci en Tapercevant. Trois urges, c'est-à-dire ce monsieur n'est pas généreux, il gante dans les numéros bas; si, au contraire, elles disent : Dix urges, oh I alors, c'est un richissime qui leur en a donné des preuves la veille ou l'avant- veille. L'échelle n'a que deux échelons : le premier urgé s'emploie à propos des pignoufs ; le dixième urgé seulement à propos des grands seigneurs.

Le prix fait, tout ce monde s'accouple, pms

va souper chez Vachette, chez Hill's ou au Helder.

Les cafés que je viens de nommer ont, je ne sais trop pourquoi, le privilège de rester ouverts toute la nuit.

Ces cafés sont toujours peuplés d'un public masculin assez confortable qui ne manque jamais une si belle occasion de faire réveillon toute Tannée.

> Les salons et les cabinets âffeotés à ce public spécial demédianoches, sont toujours pleins ; il y a là concentrée une foule bigarrée de viveurs, cohue joyeuse, un peu folle il est vrai, mais toujours prête à s'amuser.

Toutes les classes delà société y sont représentées : depuis le petit crevé qui commence jusqu'au vieux crevé qui finit. C'est un panorama ondoyant et divers comme l'homme de Montaigne. Il se passe quelquefois dans ces cafés des épisodes navrants. Une pauvre créature erre de table en table, ivre de Champagne, oubliant dans son ivresse mensongère le pain d'un sou du matin.

,tf '^1— j! **.-. .^jmJ.-t-,.yi»..j>..

M. Veuillot, dans ses Odeurs de Paris^ a assurément oablié Todear de ces cuisin6s--lÂ.

Casimir Delavîgne fait dire à un personnage d'une de ses comédies :

 l'âge respectable où je suis parvenu^ Hors la vertu^ miiord^ rien ne m'est inconnu.

Si ces deux vers étaient gravés sur les assiettes de ces établissements, à coup sûr aucun des soupeurs ne rougirait; ils demanderaient plutôt l'adresse du sorcier qui les connaît si bien.

Î.^Wfc • *► " V.'^ ' "

N'importe où les Vi9'tuoses du tnttoir se trouvent, pour faire des affaires^ elles dépensent plus de diplomatie qu'il n'en faudrait, pour annexer la France à Haïti.

Au bal, elles causent et donnent leurs cartes (leurs cartes de visite). Au théâtre, elles se placent au balcon, le plus près possible de la sortie. Dans Tentr'acte, elles vont au fojer; on cause, et elles redonnent leurs cartes (toujours leurs cartes de visite) . Quelquefois cela ne leur sert pas immédiatement, mais l'homme qui l'a dans son gousset se souvient, et après un bon dtner, il va à l'adresse indiquée. C'est le casuel et plus tard c'est un habitué^ un des commenditaires de la maison Jeanne et Oie.

Les Virtuoses du trottoir ont un rôve :

Thomme sérieax. L'homme sérieux est âgé d'environ cinquante à soixante ans ; il paye sans compter et ne doit jamais être importun, c'est-à-dire qu'il ne doit jamais entrer chez Madame sans demander : Madame est-elle chez elle? et qui, quand la bonne lui répond: Madame est avec sa coutiirière, s*en va sans faire la réflexion que la couturière n'est qu'un couturier*

Celles que je viens d'esquisser rapidement sont les huppées f c'est-à-dire, qu'elles ont inspiré assez de confiance à la marchande à la toilette pour avoir de beaux habits et un beau logement. Elles ne vont jamais à la préfecture de police, elles ne sont numérotées que

par le mépris public. Elles sont destinées à y aller plus tard.

n en est d'autres aussi jeunes, aussi jolies, mais moins audacieuses ou moins favorisées, qui opèrent de sept heures du soir à onze heures; elles ont moins de temps que les autres et leurs recettes sont moins grosses.

Elles se tiennent au coin des rues les plus fréquentées, leur toilette est quelquefois trèsélégante, maiselleneleurappartientpas, on la leur loue le soir, elles la rendent le matin, et ainsi de suite d'un bout de Tannée à Tautra.

Quelque temps qu'il fasse, qu'il pleuve ou qu'il gèle, qu'il neige ou qu'il vente, elles sont là, en sentinelles vigilantes, se servant de leurs yenx comme le chat de sa griffe, pour arrêter les passants. On les rebute, cela ne fait rien ; on les insulte, elles sourient; on se moque d'elles, elles vous le rendent bien.

Dans chacune de ces rues, il y a des maisons sans nom ; on dirait une tombe le jour ; le soir, au contraire, chacune des fenêtres, hermétiquement fermée, s'illumine comme pour une fête; la lumière resplendit au travers les lames desjalousies : elle contient une multitude de petites chambres dont on soupçonne l'ameu*

blement ; quand un homme les écoute, c*est là qu'elles se rendent.

Le débat est le même que sur le marché de Bullier, seulement au lieu de louis on y parle de sous.

La convention la voici :

Au bout d*an instant une voix à la cantonade^..

— Il est huit heures et demie, Clara 1

Antonr de ces femmes et chez les mar-

chands de vin des environs, on remarque une foule d'hommes bien bâtis, pantalon collant, chapeau rond, veste courte, tenant un chien terrier en laisse. Ils attendent que les Virtuoses du trottoir aient terminé leur faction pour venir leur donner une forte partie de la recette.

Sur ce chapitre brûlons de Tencens*

«jiOQt**--

[iBS ARRIVÉES

Nous venons de voir comment elles vivent, le génie qu'elles déploient ; mais toutes ne courent pas le cachet. Les arrivées peuvent se passer des fantaisies. Elles se font parfois comédiennes, '

En voici un exemok récent.

Le samedi 27 janvier 1866, mademoiselle C... P... débuta aux Bouffes-Parisiens. Elle y joua le rôle de TAmour dans Orphée aux enfeos, La plus grande noblesse de France vint Vj applaudir, curieuse et avide de voir commentC.P,.. se tirerait de son rôle en public, elle qui, jusqu'à ce joijf, ne Tavait joué que dans son boudoir.

On remarquait parmi les assistants le prince de Sogan, le prince Achille Murât, le prince d'Arenberg, le marquis de Scépaux, le vicomte Daru, Khalil bej, Mustapha pacha, le duc Hamilton, le prince Troubetzkoï, le duc de Mouchy, M. Ernest André, M. Garcia, le marquis de Caux, le vicomte de Laferriôre, le marquis de Mornaj, MM. Georges etMau-

rîce Irisson, M. Raimbaud, le comte de Colobiano, le vicomte de Merlemont, M. Hemn Cartier, le marquis de Modône, le vicomte Davillier, Regnault de SaintnJean d'Angélj, le marquis de Rennepont, le comte Edouard de Yieil-Castel, le vicomte de Turenne, le comte de Mont-Saulnier, le duc de Rivoli, le vicomte de Cossé-Brissac, le comte de Beau<fort, M. Blount, ettant d'autres que j'oubUel

Les places valaient, pour cette reprôsentar tioQ, des prix énormes, des strapontins se louaient dix louis; on voyait des ducs au paradis; c'était vraiment un curieux spectacle.

Delà pièce, il n'eu était point question:

tout ce monde ganté de blanc, le gilet en cœur, la boutonnière en fleur, applaudissait avec fureur, avec frénésie, cette vulgaire courtisane; ils ne voyaient que C..., n'entendaient que C...9 dont le seul mérite était d'avoir un corsage très-transparent et une jupe insaisissable.

Son corsage était garni de diamants, une vraie constellation : aigrette de diamants; dans les cheveux, guirlande de diamants, et, par-dessus le tout, une ceinture de diamants. Vénus n'en eut jamais de semblable:

il est vrai qu'elle était belle l

Le plus curieux à étudier, c*était le visage des amies; avec quelles figures agitées, quels yeux ardents elles regardaient cette folle qui donnait, en public, ce qu'elle aurait dû réserver pour chez elle

La comédie était dans la salle; Ç... échoua complètement ; cela ne servira de leçon à aucune : demain ce sera la même chose.

Le lendemain de cette mémorable repiuSsentation, les journaux, prenant au sérieux cette baladine, se donnèrent la peine de faire des comptes rendus; les uns critiquèrent,

— semais beaucoup d'autres ne lui donnèrent que des louanges; selon eux, c'était une nouvelle étoile qui se levait; les journaux imprimèrent les nomjs des assistants, un seul reclama!

Ils sont pourtant quelquefois méchants, leurs adorateurs , ils se vengent à leur manière; n'osant mordre, ils piquent.

Une jeune fille que tout Paris a vu offrir des bouquets aux promeneurs des Champs- Elysées avait changé sa hotte contre un panier-à-salade dans lequel elle revenait des

courses. Elle descendait les Champs-Elysées, on l'entoura, on la félicita sincèrement sur son brillant changement de position. Un de ses nouveaux amis lui demanda d'où lui venait ce luxe.

— Ohl répondit la jeune fille, j'ai fait un petit héritage..

— Oui I répondit un ancieny tu as hérité de

ton honneur.

— Parbleu ! répondit la fille, j'ai un avantage sur toi : jamais tu n'hériteras du tien.

— Prends garde I fit Y ancien, je vais me fâcher, et quand je mords, j'emporte le morceau!

— Tu retardes? mon vieux, ajouta la fille; autrefois tes dents pouvaient emporter le morceau; aujourd'hui, c'est le morceau qui emporterait tes dents.

On pense de quel côté furent les rieurs.

Autre exemple :

Aux courses de Porchefontaines on remarquait un monsieur étranger, dont la tournure raido et martiale attirait Tatfention. C'était un homme de haute taille, au teint cuivré, à la chevelure noire, enûn un homme très-bien.

Deux femmes s'approchèrent de lui avec toutes les marques du plus profond respect, et essayèrent d'entamer une conversation.

L'étranger , trés-surpris, répondit par mono-

sjUabes & la plus jeune des deux qui se mit immédiatement à tenir les propos les plus insensés ; elle parla de mines de diamants, de pays très-chauds, d'Indiens, etc., etc/, et de mille autres choses plus exotiques les unes que les autres.

L'étranger répondit quelques mots remarquablement mal prononcés, un mélange d'auvergnat et de breton.

Pendant ce temps la vieille camarade cherchait avec une anxiété mal dissimulée à découvrir sur le visage cuivré Timpression produite par sa jeune protégée.

A quelques pas un £|^oup6 de jeunes gens

riaient à se tordre, et paraissaient suivre cette scène avec une joie extrême.

Cette scène eût pu durer longtemps , lorsqu'un jeune homme s'approcha et fit un signe &rhomme cuivré qui s'empressa de monter...

sur le siège et de fouetter les chevaux.

C'était un jeune plaisant qui avait dit à ces deux femmes que l'honmie cuivré était un sénateur portugais, un nahah.

Elles donnent des bals aux viveurs pariflienSt elles n'invitent que des gens riches et des femmes arrivées^ c'est dire qu'elles ont beaucoup couru*

A ces bals elles étalent un luxe insolent; ce ne sont plus des femmes, ce sont des musées; elles ont des bijoux provenant des quatre parties du monde et du monde parti*

Mademoiselle R... se signale entre toutes par les fêtes qu'elle donne ; à une de ces dernières, elle entra au salon , ayant au cou une merveilleuse rivière de[diamants; on l'entoura

ayec le respect dû à sa valeur, et une de ses amies, dissimulant mal sa jalousie sous un hideux sourire, lui fit son compliment.

— Ah! que tu es heureuse! quels beaux diamants! Dans quelle mine de Golconde les as-tu été chercher?

— Ça, répondit mademoiselle R... le plus naturellement du monde, mais ce sont des

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